Un problème trop récurrent pour être
individuel
L’expérience des militants de la Gryffe qui ont vécu
la même chose à 2 ans d’écart, à
2 kilomètres de distance, ainsi que les autres problèmes
qui ont eu lieu à l’intérieur de la FA, avec
des féministes, m’empêche de considérer
que la faute était uniquement de notre côté.
Je veux bien admettre que la découverte du féminisme
a un effet sur les jeunes filles, et que ça les rend pénibles,
mais pas que ça justifie des lynchages systématiques.
En quelques années, j’ai vu 3 copines vivre des choses
équivalentes dans d’autres groupes de la FA. Avec nous
deux, ça fait cinq. Quand on sait qu’à l’époque
on était 10 en réunion de la commission femme, ça
donne une idée de la tolérance des organisations anar
vis à vis des féministe, non ? Vous ajoutez la Gryffe….
C’est trop fréquent, trop récurrent, pour ne
pas être un problème politique dans les groupes anars.
C’est un problème structurel, pas une anomalie locale.
C’est aussi pour ça que j’écris ce texte
: je ne veux pas que d’autres féministes vivent encore
la culpabilité de se sentir responsable de ce qui leur arrive.
Je ne veux pas non plus que l’on puisse se contenter de dire
que ceux de la Gryffe sont les mauvais.
En lisant le texte de Philippe Coutant 1, un peu tard, j’ai
bien conscience que les fonctionnement de pouvoir qu’il dénonce
ne sont pas seulement liés au féminisme : mais mon
expérience à moi, c’est sur le féminisme.
Ma transgression à moi, de la loi de l’organisation,
ça a été de devenir féministe, et de
le dire.
Et il y a plusieurs raisons à mon avis qui expliquent que
les femmes aient plus de mal à être féministe
dans les groupes anars qu’ailleurs, et soient victimes des
dysfonctionnements du pouvoir en milieu militant.
Mais d’abord : quelles sont les féministes
qui sont tolérables à l’intérieur des
organisations anar?
Des féministes militent encore dans les organisations anarchistes,
et c’est bien sans doute. Si on regarde, on se rend compte
que ce sont surtout des femmes avec une énorme expérience
politique, qu’elles sont totalement blindées sur les
remarques sexistes, capables d’avaler toute forme de couleuvre.
Leur activité de féministe, elles n’essayent
même pas de le faire comprendre à l’intérieur
de l’organisation. En outre, elles ne parlent pas de ce qui
se passe à l’intérieur de l’organisation.
Et enfin, elles sont souvent protégées, par un groupe
plus évolué, ou par une position de force liée
à leur situation personnelle (âge, couple, histoire
personnelle…). Ça fait beaucoup de conditions nécessaires…
Le manque de formation politique sur cette question :
Il suffit de lire les archives du “monde libertaire”
pour se rendre compte que s’il y a des textes sur le sexisme,
leur niveau théorique, leur radicalisme, vaut bien un bulletin
paroissial… On a le droit d’être radical sur tout,
à la FA, mais pas sur le féminisme, pas sur le genre,
pas sur l’homosexualité, pas sur le lesbianisme. Surtout
pas sur les rapports sociaux de sexe.
Résultat : quand vous dites, dans votre groupe, que vous
êtes féministes, la moitié des militants, surtout
les jeunes, croient sincèrement que vous aller brûler
sur le champ votre soutien gorge en pleine réunion, et dans
la foulée, vous livrer, sur eux, à des actes que la
morale réprouve…
Le féminisme n’est à aucun moment perçu
comme un discours politique à favoriser et à soutenir,
il n’existe pas comme courant, ni comme discours à
l’intérieur de l’organisation. Même l’anarcha
féminisme n’a pas, à l’extérieur
de la commission femmes, de reconnaissance politique.
Pire : on tolère mieux les anti-féministes que les
féministes.
On part de rien, et on part de rien dans une organisation qui croit
que elle, elle est à l’abri du sexisme.
Tous anars, tous égaux…
Il n’y a presque pas de militants d’origine étrangère
ou de deuxième génération dans l’organisation.
Pas non plus beaucoup de femmes. Peu d’homosexuels, et peu
de lesbiennes.
Pourtant, on considère tous que l’organisation est
égalitaire, et qu’à partir du moment où
on est anarchiste, on peut adhérer et militer dans l’organisation,
à égalité avec les autres.
Mais les codes sociaux dans l’organisation, les fonctionnements,
qui les construit, qui les modèle ? Des hommes, blancs, de
quarante ans.
C’est une réalité qu’on efface, alors
que… même avec 30 ans de militantisme anarchiste, jamais
je n’aurais pu monter à la tribune d’un congrès,
couilles en avant, et parler d’une belle voix grave…
je n’ai pas de couilles, et j’ai une petite voix…
À l’intérieur de l’organisation, tout
le monde prétend que la posture, et la voix, et l’âge,
sont neutres, au mépris de toute la sociologie existante,
mais il est évident que non seulement ils donnent du pouvoir
dans un rapport politique, à l’intérieur de
l’organisation, mais surtout que celles et ceux qui n’ont
pas ces caractéristiques en ont conscience, totalement…
et ont les mains moites en montant à la tribune, et le font
plus difficilement, et se sentent incompétent-e-s…
Ce n’est pas la faute de ceux qui ont des couilles et une
grosse voix. Mais pour autant, il faut l’admettre, le voir,
le reconnaître… et on le nie, on croit que tous anars,
tous égaux…
Le mythe d’une organisation libertaire
Je crois qu’il y a aussi une particularité de la théorie
anarchiste, qui est extrêmement néfaste à la
remise en cause des fonctionnements et des pratiques internes :
dans une organisation libertaire, l’idée de base est
que l’on construit la révolution sur le modèle
de l’organisation, et réciproquement.
Il n’y a pas, dans les théories anars, de phase de
transition avant le « socialisme » : les pratiques d’aujourd’hui
reflètent les pratiques qui auront cours après la
révolution.
Dans ce cadre-là, si vous remettez en cause l’organisation,
soit sur les rapports de pouvoir, soit sur les rapports sociaux
de sexe, vous mettez en cause la portée quasi-messianique
de l’anarchisme.
Normalement, l’organisation anarchiste est égalitaire,
et non autoritaire. C’est, bien-sûr, un mythe, mais
si vous dites « le roi est nu », c’est une remise
en cause extrêmement forte des croyances les plus importantes
de vos camarades.
Et on préfère faire comme si la vérité
n’existait pas, que la regarder en face.
Les rapports de force et les choix politiques de l’organisation
Dans ce contexte là, où il y a peu de féministes,
où elles sont entourées de militants qui croient que
le féminisme consiste à émasculer les hommes,
et où les militants plus expérimentés maintiennent
le mythe de l’organisation libertaire, quand vous faites le
moindre début de discours pro-féministe, ou que vous
remettez en cause le fonctionnement objectif de l’organisation
(prise de décision, notamment), vous lâchez une bombe.
Je crois que, à la FA, au niveau fédéral et
politique, il y a les composantes suivantes :
10 % de personnes totalement imbuvables, et réellement antiféministes,
qui peuvent vanter les charmes de Proudhon sans que cela leur pose
question. (Les femmes ont un cerveau plus petit que les hommes,
et d’ailleurs, il faudrait fusiller les homosexuels, j’exagère
à peine.) Ils ne sont pas forcément appréciés,
mais on les tolère, et on les laisse dire. Je classe parmi
eux aussi des antiféministes qui ne sont pas proudhoniens…
mais dont l’analyse politique sur le sexisme ne fait pas preuve
de plus d’évolution. En résumé : ce sont
des gens sincèrement opposés au féminisme.
Il y a aussi, heureusement 10 % de personnes bien : des hommes et
des femmes, des gens qui pensent qu’il faut aussi questionner
la réalité de nos pratiques, qu’on ne vit pas
dans un îlot de socialisme à l’intérieur
de l’organisation. Et 80 % de personnes qui ont plutôt
un léger a priori négatif sur ces questions, qui font
toujours courir le risque de luttes frontistes, mais ne sont pas
pour autant des méchants.
Simplement, en tant que féministe, vous remettez en cause
les 10 % de crétins : vous refusez qu’ils vous agressent,
vous refusez qu’ils écrivent des saloperies dans le
“monde libertaire”, vous n’admettez pas qu’ils
soient anarchistes de cette manière-là : et voilà,
on vous l’avait bien dit que vous étiez une emmerdeuse…
C’est aussi simple que ça.
Face à des fossiles sexistes, on fait preuve de tolérance,
après tout c’est presque du folklore, non ? Mais il
ne faut surtout pas que les féministes exagèrent.
Je crois que au niveau fédéral, le choix des 80 %
est clair : les féministes ont le droit d’être
féministes, à condition de se taire. Elles n’ont
certainement pas le droit de se battre contre l’antiféminisme,
pas non plus le droit de dénoncer les violences, pas le droit
de demander aux hommes de la FA de réfléchir sur leur
pratique, un minimum, ou au moins d’accepter que elles, elles
le fasse.
Et je crois que ce choix-là d’une tranquillité
est un choix anti-féministe par défaut. J’estime
que c’est aussi un choix politique.
Et je pense que si aucun sexiste n’a du subir un tel lynchage,
à l’intérieur de la FA, c’est parce que,
collectivement, on fait preuve de davantage de tolérance
sur le sexisme que sur le féminisme et que c’est un
choix et un problème qui sont politiques.
Le féminisme, une lutte « frontiste »
?
Un reproche que l’on fait beaucoup, dans les milieux anarchistes,
aux féministes, c’est celui de la division des fronts.
Là où les organisations comme la ligue2 voient le
féminisme comme une méthode de recrutement, au même
niveau que l’antiracisme, la volonté des théories
anarchistes de tout envisager globalement fait que le féminisme
comme pensée politique est vu comme une séparation
des fronts, qui minimise l’importance de la lutte de classe,
et est antagoniste avec l’anarchisme. Comme si tout devait
à tout prix être soluble dans l’anarchie ?
Les conflits interne à la FA, et les conflits externes :
La FA est constituée en groupes, parfois regroupés
au sein d’Union Locale sur les grosses villes. De la solidarité
entre ces différents groupes ? En fait, pas énormément.
La plupart des combats politiques se font d’abord au sein
de l’organisation, et pas vers l’extérieur. L’ennemi
suivant, c’est les autres groupes anars : la Gryffe pour les
lyonnais, par exemple. Ensuite, seulement, l’état et
le capitalisme.
Dans ce contexte là, on est enfermé au sein de l’Union
Locale, au sein du groupe. Quand les choses dégénèrent,
on ne peut aller chercher de soutien que chez des ennemies : c’est
difficile pour soi, ça implique qu’on se rende compte
que les ennemies n’en sont pas forcément toujours.
C’est intolérable pour les autres militants du groupe,
c’est une transgression.
Par définition, on ne peut pas être féministe
à soi toute seule, et cela implique des contacts et des discussions
avec d’autres féministes. C’est donc, dès
le départ, une transgression de la loi du groupe, un acte
qui vos pose d’emblée comme une personne à qui
on ne peut plus se fier.
Quoi faire ?
Pour ma part, je n’ai toujours pas trouvé de solution
à cette question, et j’ai démissionné
de la FA parce que j’ai renoncé à trouver une
réponse à cette question. Mais ça ne veut pas
dire qu’il n’y en a pas… en cherchant bien.
Je pense que les 80 % d’indifférents, ni féministes
ni antiféministes, ont des choix à faire, et des responsabilités
à prendre. Après tout, j’ai été
virée, après 6 ans de bons et loyaux services, d’une
organisation anarchiste parce que j’étais féministe,
et qu’on a préféré suivre les positions
des antiféministes que les nôtres.
Peut-être que c’est une décision que l’organisation
pourrait questionner, non ?
« En tant que féministe, je sais que la révolte
des dominées prend rarement la forme qui plairait aux dominants.
Je peux même dire : elle ne prend jamais une forme qui leur
convient »3. Certe. Mais ils pourraient aussi envisager de
faire un effort, ces militants plein d’idéaux, non
?
Je crois aussi quand même que ce que relève Philippe
dans son texte sur les dysfonctionnements des organisations anarchistes
pose réellement question.
notes
1- violence.html
2- Ligue Communiste Révolutionnaire - je ne pense pas que
les féministes soient plus facilement féministes à
la Ligue qu’ailleurs, au passage… Mais il me semble
qu’il y a un poid historique du féminismes, dans la
ligue, et une légitimisation de ce discours, beaucoup plus
forte qu’à la FA.
3- Christine Delphy. Texte prononcé pour le meeting du Trianon,
Paris, 4 février 2004
La position de Anne Laure
Quelques bribes de réponses à la question du pourquoi
par Anne-Laure
Quelques bribes de réponses à
la question du pourquoi par Anne-Laure
Ce qui s’est passé… par Anne-Laure
Ce qui s’est passé…
par Anne-Laure
D'une librairie à l'autre, du féminisme en milieu
hostile par Anne-Laure
D'une librairie à l'autre, du
féminisme en milieu hostile par Anne-Laure
Démission de la FA par une anarcha féministe
de Lyon Les libertaires et le féminisme (un exemple parmi
d'autres) Sophie
http://federationanar1997.free.fr/
Les effets de cette lettre de démission
http://federationanar1997.free.fr/les_effets_de_ce_courrier.htm
Les réactions à mon égard des co-fondatrices
de la commission femmes, suite à cette exclusion
http://federationanar1997.free.fr/sororite.htm
Voir les écrits d'autres personnes concernant ces événements
et aussi ceux survenus à la librairie la gryffe
Dossier “La Gryffe”: de l’antiféminisme
en milieu libertaire...
http://1libertaire.free.fr/DossierLaGryffe.html
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