|
De quoi est-ce que je me souviens ? Qu’est ce qui
me reste maintenant ?
Ce qui prédomine, c’est l’étonnement
devant l’enchaînement… Ce que je suis devenue,
ce qui s’est passé…
Je ne sais toujours pas vraiment ce qui s’est passé.
Après 8 ans, sans références objectives à
l’époque, il me semble vraiment que ce qui reste, c’est
la surprise, l’incompréhension.
Anarchiste en premier…
J’ai d’abord été militante anarchiste,
dans la tendance plutôt anti-organisationnelle de Lyon: squat,
Gryffe, Venezia. Ça, c’était de 88 à
90. Ensuite, parce que les problèmes interindividuels étaient
pour moi trop mal gérés, et trop présents même
si je n’étais pas directement concernée, j’ai
arrêté de militer six mois.
Au moment de la guerre du Golfe (la première), j’ai
rencontré, à la fac, des militants de la FA, qui tenaient
des tables de presse. J’ai été prudente dans
mon engagement, et j’ai mis plusieurs mois avant de demander
à adhérer. Mais j’ai eu l’impression de
trouver un espace structuré, politique, où il me semblait
que tout allait mieux se passer.
J’ai été une bonne petite militante, pendant
plusieurs années à la FA : à la fac, tenant
la table de presse. À la librairie de la FA, tenant des permanences,
administratrice de la librairie, poste que je tenais sans aucune
responsabilité politique, d’ailleurs, sur le contenu
de la librairie. J’avais 19 ou 20 ans, je remplissais sérieusement
la partie technique de mon mandat, convaincue qu’un jour je
serais, comme tous les autres, un «bon militant» (oui,
au masculin, forcément, il n’y avait pas de «bonnes
militantes»).
Je n’avais aucune dimension politique, aucune initiative
politique. Quant au féminisme, je savais uniquement qu’il
y avait, à la FA, au niveau fédéral, un groupe
non-mixte, la commission femme, dont à priori, d’après
ce que me disaient les camarades, il n’y avait rien d’intéressant
politiquement à attendre : plus ou moins des vieilles dames
en réunion tupperware, d’après l’image
que je m’en étais faite, en fonction de ce qu’on
m’en avait dit.
Il y aurait certainement beaucoup à dire et sur le fait
que je ne me soit jamais sentie militante à part entière
(sentiment d’incompétence de femmes en milieu politique,
fonctionnement des groupes à majorité masculine sur
notamment les modalités de prise de parole, difficulté
des organisations militantes à laisser de la place à
des jeunes militants, indépendamment de leur sexe d’ailleurs)
mais c’est un autre débat.
Aujourd’hui, en tout cas, je suis capable de parler dans un
micro, de tenir un discours politique y compris sur autre chose
que le féminisme, j’ai davantage conscience de mes
qualités politiques potentielles. Une question d’âge,
mais certainement pas seulement. Militer en milieu anarchiste, pour
une jeune femme, c’est un peu mission impossible : il n’y
a pas réellement de place symbolique pour vous.
Et ensuite anarcha-féministe…
Et puis, en 1995, il y a eu la rencontre d’une vraie militante
féministe anarchiste.
Je suis devenue féministe, anarcha-féministe, sans
doute parce qu’à ce moment là il y avait chez
moi suffisamment de questions, mais certainement aussi parce que
quelqu’une en a parlé, encore merci à elle…
(Je me souviens d’un retour de manif à paris, en car,
d’une discussion dans la nuit… )
On était trois, en fait, sur Lyon, et on a décidé
de mettre en place une commission femme non-mixte.
J’étais toute à l’émerveillement
de la découverte du féminisme, et j’étais
absolument convaincue que c’était quelque chose qui
allait aller de soi.
Il y a bien sur eu des questions sur le fait de créer un
espace non-mixte. Certaines personnes de l’Union Locale étaient
contre, de fait.
Mais j’étais absurdement sure qu’une fois rassurés
que le fait que mais non, nous n’étions pas séparatistes,
et que mais non, on n’allait pas simplement passer les réunions
non-mixtes à dire du mal des hommes, les camarades de l’organisation
allaient se réjouir sincèrement de ce travail féministe.
Commencer à faire vraiment de la politique
Je me souviens aussi avoir pris d’un seul coup une place
politique, que je n’avais jamais eue. J’avais été
incollable pendant 5 ans sur le prix de l’Anarchisme, de Guérin,
en poche (23.50 F, je m’en souviens encore, tellement j’en
ai vendu d’exemplaires, sans jamais l’avoir lu…),
je savais les éditeurs, les diffuseurs, les prix des photocopies
de tracs, et le montant du loyer, mais je n’avais à
proprement parler jamais fait de politique.
Et d’un seul coup, on me posait des questions sur mes positions,
on me demandait ce que je pensais, on m’interrogeait, et le
terme est choisi volontairement, sur ce que je voulais.
C’était bien : parler avec des copines féministes,
analyser la réalité quotidienne, voir la vie en deux
dimensions, et pas simplement dans un neutre aveugle...
Premières interrogations…
Pourquoi la non-mixité ?
À l’époque, j’étais convaincue
qu’il fallait expliquer. Et on l’a fait. On a expliqué
que c’était pour réfléchir, pour construire,
on l’a justifié, expliqué, raconté…
Aujourd’hui, je me demande dans quelle mesure ce n’est
pas notre volonté d’expliquer qui nous a perdues.
Si, en face de vous, les interlocuteurs sont simplement convaincus
qu’il faut lutter contre le retour de l’ordre moral,
et lutter pour le droit à l’avortement et à
la contraception, et que c’est égal pour les hommes
et les femmes; s’il n’y a aucun début de culture
politique sur les questions de la construction sociale des genres…
Avec les meilleurs arguments du monde, si les autres partent de
l’idée qu’en tant qu’anarchistes ils sont
radicalement exemptés du sexisme, et vous aussi, alors toute
explication est inutile, et ne pourra servir à rien : on
ne pourra que faire qu’ils se sentent attaqués, remis
en cause…
Tolérées vaguement, mais suspectes, on l’a
été pendant un temps. Avec nos épreuves régulières,
face à quelques provocations de la part d’imbéciles
notoires, sur le thème: il faut que tu arrêtes avec
le syndrome féministe, ce genre de choses agréables
à entendre...
Je vous fais rapidement une petite liste de couleuvres que nous
avons avalées (cela m’étonne encore ! ) sans
taper sur personne:
Une de nous s’est faites traitées d’hétérophobe,
pour avoir soutenu que brancher des filles dans la rue, c’est
sexiste. on m’a dit que je la manipulais, on nous a dit qu’on
était des paranoïaques féministes, qu’on
était coincées, (c’est tellement original…)
que quelque part, si, les femmes étaient des trous, on nous
a dit que le féminisme, c’étaient de vieilles
idées, on s’est faites traiter d’hérétiques,
(intéressant pour des anarchistes, non ?) on nous a dit que
si on avait un problème en mixité, on n’avait
qu’à travailler en non mixité uniquement, et
quitter l’organisation.
À ma connaissance, aucune de ces remarques n’a été
suivie de sanction, ou de condamnation politique…
Petit détour sur les effets du féminisme
sur les jeunes filles…
Je pense que c’est important de dire comment je l’ai
ressentie individuellement, la prise de conscience féministe,
et de quoi elle s’est accompagnée pour moi.
Ça ne va pas tout seul, et en l’occurrence, ça
s’accompagne d’un certain nombre de « désordres
» :
Hypersensibilité aux violences faites aux femmes et manque
impressionnant de sens de l’humour sur les blagues de cul
vaseuses. Une écoute plus sensible vis à vis des femmes:
résultat, pendant l’année où je suis
devenue féministe, j’ai entendu, de la part d’amies
proches ou moins proches, 6 ou 7 histoires de viol, d’inceste,
d’abus… On est plus à l’écoute,
on respecte un peu plus la parole des femmes, et, d’un seul
coup, on se rend compte que les statistiques sur les femmes battues,
et violées, y compris par leur père, ce ne sont pas
des abstractions, mais des femmes en train de pleurer dans son salon.
À la longue, ça fait que les rapports avec les mecs
sont plus complexes qu’avant. Les violences, même si
soi-même on ne les a pas vécues, font écho,
et on s’identifie aux histoires de ces femmes. D’où,
certainement, des susceptibilités, des réactions à
fleur de peau, des manques de compréhension, des impatiences,
des manques d’esprit stratégique….En même
temps… c’est un peu normal, non? Le féminisme,
contrairement à l’anarchisme, m’a paru extrêmement
naturel, convaincant, et légitime.
Je n’ai eu aucun mal à lire des livres féministes,
à réfléchir de manière politique sur
ces questions là, et à porter un discours qui m’habitait.
C’était ma voix que j’entendais dans les discours
politique des femmes, beaucoup plus que dans les théoriciens
de l’anarchisme. Je pouvais m’identifier, et me projeter,
dans Emma Goldman, dans Louise Michel, beaucoup plus facilement
que dans Bakounine… J’étais sure, en portant
ces discours, d’être dans le vrai, dans «mon»
vrai. Bien sur, aussi, questionnement sur ma propre identité,
mon histoire amoureuse, mon orientation sexuelle, les couples autour
de moi… Vous ajoutez à ce tableau charmant la prise
de conscience de sa propre force (marcher dans la rue, à
11 heures du soir, avec des copines, au sortir d’une réunion
non-mixte…) et vous avez, effectivement, des filles qui non
seulement manquent absolument d’humour sur les questions femmes,
mais qui, en plus, vous casseraient volontiers la gueule si vous
insistez, vu que maintenant, elles sont fortes…
Si pendant ces moments de découverte, vous voulez provoquer
et mettre en tort des féministes, effectivement, c’est
assez facile, il suffit de jouer au con, on s’impatiente assez
vite, et en plus ça nous fait vraiment mal…
Et petit détour sur les effets du féminisme
sur les anarchistes…
En schématisant, il y avait à l’époque
sur Lyon:
Une bonne poignée de jeunes militants maladroits et politiquement
nuls (avec lesquels nous manquions de compréhension, n’est-ce
pas, quand ils disaient des horreurs sexistes…) Des militants
suspicieux, paranos sur le féminisme (vous savez, ces militants
qui trouvent que les féministes de années 70 ont beaucoup
exagéré, en brûlant les soutiens gorges, qu’elles
étaient contre les hommes, et d’ailleurs, le séparatisme…),
hommes et femmes, d’ailleurs. Je dis parano, je devrais plutôt
dire: opposés à toute lutte politique sur la question
femme. Opposés également aux commissions non-mixtes.
Et des militants étudiants protégés, dans leur
monde, de toute forme de sexisme (ceux qui parlent, encore et toujours,
d’antisexisme, comme si les oppressions des femmes et des
hommes étaient totalement symétriques).
Ah si!: il y a avait aussi un mec bien, un j’en suis sure.
Qui a un peu compris, qui nous connaissait trop bien aussi pour
ne pas faire preuve d’empathie avec nous. Manque de bol, c’était
mon ancien compagnon. Comment pouvait-il être objectif ? Suspect
parmi les suspectes, à un degré moindre.
Par dessus tout, il y avait, dans l’organisation, ce que
l’on retrouve en France de manière plus générale
sous le nom d’universalisme républicain. À la
FA, vous n’êtes pas une femme, ou un homme, vous n’êtes
pas blanc, ou noir, ou issus d’une classe sociale particulière
: entrer dans l’organisation est tacitement supposé
vous débarrasser entièrement de toute particularité.
À partir du moment où vous dites : oui, mais moi
je suis une femme, et toi / vous, vous êtes des hommes, vous
entrez dans une zone dangereuse: celle qui voudrait dire que l’on
n’est pas entièrement, complètement anarchiste,
purement anarchiste. Vous remettez en question le fait que choisir
cette position politique vous délivre radicalement des conditionnements
sociaux, et vous dites que ces conditionnements demeurent dans l’organisation.
Pendant les six premiers mois, on était donc dans une ambiance
de tension larvée: pas vraiment de guerre ouverte, mais une
suspicion permanente.
C’était vivable, à peine, on faisait avec,
on se disait que ça allait se tasser, et qu’ils allaient
eux aussi faire avec, et que si c’était une question
de formation politique, alors ça allait progressivement s’améliorer.
On se tenait sur le qui vive, en permanence, mais après
tout, on était dans une organisation anarchiste, et le féminisme
n’est quand même pas un ennemi politique, non ? Ou bien
si?
Analyser ce qui se passe autour de soi…
La répartition des mandats politiques, la manière
dont se faisaient les prises de parole, la manière dont se
passaient les réunions, les rapports amoureux dans l’organisation,
tous ces aspects, on a commencé à les lire aussi comme
des rapports sociaux de sexe.
A l’époque, à la FA à Lyon, il n’y
avait aucune femme qui avait un mandat politique. Les militants
les plus crédibles, les plus anciens, étaient des
hommes. Ceux qui prenaient la parole, ceux qui écrivaient
des tracts, étaient des hommes. Comment faire comme si de
rien n’était ?
Pour moi, à l’époque et encore maintenant,
ce n’est pas une volonté délibérée
de la part des hommes de l’organisation. C’était
lié d’une part à la construction des hommes
et des femmes en genre social, et aussi au fait que rien n’est
fait dans l’organisation pour palier à cette construction
sociale.
Ça ne veut pas dire que toutes les femmes ont du mal à
parler, ça ne veut pas dire non plus que tous les hommes
parlent facilement. Ca veut simplement dire que la quasi absence
des femmes dans l’organisation, et leur moindre place politique,
est liée au patriarcat ambiant, à l’extérieur,
et aussi à l’intérieur, et que cela a un impact
sur une grande partie des individu-e-s de l’organisation,
fut-elle aussi anarchiste que possible.
Qu’on peut en faire aussi une analyse politique.
Mais pour eux, on voyait des choses qui n’existaient pas,
ne devaient pas exister: les genres, le sexe, les sexes…
Et le dire
On a vu, et, bien sur, on a parlé. Attention : on n’a
pas dit: «vous empêchez les femmes d’avoir des
mandats politiques», ou bien: «vous refusez l’entrée
à des femmes»!
On a simplement dit: «manifestement, les fonctionnements
de l’organisation reflètent aussi le sexisme de l’extérieur».
Ce n’était certainement pas, de notre point de vue,
des attaques personnelles. Simplement, on a dit ce qu’on voyait:
des individus, un collectif, des fonctionnements qui dysfonctionnaient,
la réalité d’un sexisme que les camarades ne
laissaient pas à l’entrée de l’organisation,
pas plus que nous ne laissions, à l’entrée,
notre conditionnement féminin… des rapports de pouvoir
aussi : le pouvoir non plus, il ne reste pas à la porte de
l’organisation…
Alors, on a vu, et on a parlé, même pas en réunion,
non, mais par exemple simplement dans une cuisine, dans un temps
d’entre-réunion, entre filles, tellement convaincues
qu’on avait le droit d’en parler qu’on n’a
même pas arrêté quand des gens passaient, quand
des gens restaient à porté d’oreilles, on a
regardé, on a vu, et on en a parlé, tout bêtement.
La faute, le prétexte qui a fait que les choses ont dégénérées,
c’était ça : attaques personnelles. Vous ne
vous contentez pas de faire des analyses abstraites, vous avez dit
du mal des militants.
Que nous ayons été traînées dans la
boue depuis six mois, par ceux-là même qui nous reprochaient
nos attaques personnelles, ça, bien-sûr… cela
n’a pas posé de problème.
J’ai toujours du mal à comprendre quel danger on a
pu représenter, comment on a pu être vues comme dangereuses…deux
bonnes femmes qui parlent dans une cuisine, ça fait peur
à qui, franchement?
Je crois qu’en fait, les antiféministes ont tout fait
pour que nous devenions des dangers politiques pour l’organisation.
À coup d’attaques personnelles, à coup de vigilance
particulière, à coup d’analyse de nos discours…
et que les autres ont laissé faire.
Des tensions qui durent
Dans les six mois qui ont suivi, progressivement, toutes les portes
se sont fermées. On a essayé de faire du travail de
terrain, de changer de groupe au sein de l’union locale :
opposition. On a fait un camping, non mixte, et on a essayé
de lire des choses : séparatisme, hérésie...
On a continué nos activités de trésoreries,
de technique militante: tentative manifeste de… de quoi?
On a commencé à aller un peu moins bien : difficulté
à dormir, douleurs à l’estomac pour moi…
Les violences que l’on subissait à l’intérieur
ravivaient forcément d’autres formes de violence qu’on
vivait toujours à l’extérieur de l’organisation.
Je me souviens que le coup de téléphone d’un
satyre m’a terrorisée pendant plusieurs semaines, à
en dormir sur le canapé, à ne pas sortir de chez moi…
À un moment donné, la situation nous a échappé,
et je me souviens surtout de ça: tout ce qu’on faisait,
tout ce qu’on disait, se retournait contre nous…
Cette chape de plomb qui nous est tombée dessus… maintenant
je trouve inconcevable d’être restée, avec ce
que cela voulait dire de violence acceptée, de peur, d’obligation,
dans une organisation anarchiste, de se taire, de brider nos langues,
de fermer les yeux sur ce qu’on subissait…
Je ne comprends pas comment on a tenu, 1 an, dans ces conditions-là…
Je ne comprend pas qu’on ne soit pas parties des mois avant,
tellement c’était non seulement violent, mais aussi
en contradiction totale avec notre idéal sur les pratiques
anarchistes… Comment on a pu croire qu’on luttait pour
la liberté dans cette ambiance de dingue…
Rompre avec le groupe
C’est très dur, d’avoir un groupe de 25 personnes
contre soi, surtout si ces 25 personnes ont été, pendant
5 ans, tout ce qui vous tenait à cœur. C’est très
surprenant aussi: c’était d’eux qu’on pensait
pouvoir attendre le plus de solidarité et de compréhension,
et c’était maintenant d’eux qu’il faut
attendre les mauvais coups, avec eux qu’il faut surveiller
ses paroles…
Vous avez toujours respecté leur jugement, et leur position.
Et d’un seul coup, quand vous dites quelque chose, ils sont
contre vous. Je me souviens avoir une fois dit à un camarade:
«tu me vois uniquement maintenant comme une féministe,
et tu penses que je ne suis plus dans l’organisation que pour
faire chier là-dessus, mais je suis trésorière
de l’union régionale, je suis de toutes les manifs,
je tiens une permanence de quatre heures tous les vendredis, je
vais faire les courses pour le bar régulièrement»…
non, ça n’existait plus, ça ne comptait pas
comme preuve d’un engagement anarchiste.
Une fois que vous avez une étiquette de féministe,
et en l’occurrence, de mauvaise féministe, on considère
que tout ce que vous faites, vous le faites pour semer la discorde:
garder un pied dans l’organisation pour convertir des jeunes
adhérentes, faire des tâches ménagères
pour pouvoir le reprocher aux hommes, assister au réunion
pour faire le décompte des tours de paroles inégalitaires…
Vous vous êtes mises, sans même l’avoir voulu,
sans en avoir à aucun moment pris conscience, hors du groupe.
Ces hommes, mes camarades au moins…
Il y a aussi une forme de violence plus affective : ces hommes
avaient été mes camarades, mais pas seulement. Aussi
pour certains, mes amourettes, aussi des partenaires sexuels potentiels,
aussi des amis. Et parce que j’étais féministe,
je devenais persona non grata, plus du tout copine.
J’avais acquis une dimension politique, ça oui, mais
par contre j’avais perdu tout rapport humain avec eux.
Et ça aussi, ça a été violent.
Je me souviens à l’époque avoir eu terriblement
envie / besoin de soutien justement masculin. Le seul ami qui m’est
resté dans l’organisation a été précieux,
et c’est vers d’autres hommes, extérieurs, père,
amis, hommes d’autres organisations politiques (la LCR1, les
squats), que j’ai eu le sentiment de pouvoir retrouver une
discussion politique moins violente. Des hommes qui soit prenaient
mon féminisme comme une gentille incongruité, soit
étaient réellement ouverts à ça…
(Merci à eux…)
C’était très étonnant, qu’une
position radicale soit bienvenue à l’extérieur,
quand elle l’était si mal à l’intérieur.
(Encore maintenant, quand je trouve une organisation où
on rie quand je fais des blagues féministes, sans envisager
immédiatement de me clouer au pilori, c’est toujours
une vraie surprise : c’est un lieu mixte, et pour autant on
peut parler de « ça »… J’ai découvert
aussi, avec la même surprise, qu’il y a des lieux où
les réunions ne sont pas des affrontements politiques permanents,
où les filles osent plus facilement parler, où des
hommes sont supportables, voir aimables… Et quand moi je me
comporte comme une militante de la FA, on me trouve agressive :
j’ai dû réapprendre à parler normalement,
et à être écoutée, même en milieu
mixte…)
En fait, les seules violences durables, marquantes, que j’ai
subies, ça a été dans une organisation politique
anarchiste. Les seuls hommes dont j’ai eu peur réellement,
en connaissant leur nom, ça a été des camarades
anarchistes.
Tolérance à sens unique
Ce qui toujours aujourd’hui me parait fondamentalement condamnable,
c’est l’asymétrie de la tolérance.
Les autres personnes de l’organisation n’étaient
pas, pour le moins, irréprochables, non pas seulement au
niveau des pratiques (ça, à l’époque,
j’avais plus ou moins entendu qu’il ne fallait pas en
parler, qu’il ne fallait même pas le voir) mais au niveau
du discours politique lui-même.
On se prenait sans arrêt des réflexions sexistes,
et des dénis de réalités (domination intériorisée
et construite par les femmes, hommes battus aussi par des femmes,
répartition des tâches domestiques en nette évolution,
changements dans la construction des genres qui rendaient les groupes
non-mixtes superflus… ).
Et il fallait fermer les yeux, ne pas relever, quand quelqu’un
faisait une attaque antiféministe.
Toute l’organisation a toléré pendant des années
des discours sexistes. Toute l’organisation a préféré
les fonctionnements sexistes aux discours féministes…
Davantage de tolérance pour les militants violents, pour
les attaques personnelles sur les féministes, pour les anti-fémininistes,
que pour nos analyses à nous.
Il y a une autre forme d’asymétrie. Si une pique,
lancée par une féministe (et j’entend par pique
dire que les femmes parlent moins en réunion, pour vous dire
à quel point c’est une pique), agace, il ne me semble
pas qu’elle soit particulièrement ressentie comme une
blessure par ceux qui l’écoutent. Par contre, quand
un camarade agresse une féministe, lui coupe la parole, lui
demande d’arrêter avec le syndrome féministe,
c’est ressentie par la féministe comme une extrême
injustice, une incompréhension, un coup de poignard dans
le dos.
Et il y a le rapport de force numérique aussi: il y a avait
à l’époque trois féministes, à
Lyon, et une trentaine de militants. Faites le compte: statistiquement,
à hauteur de 1 remarque mal venue par personne, nous en entendions
27, ils en entendaient trois. Les trois que nous faisions les agaçaient,
les 27 que nous entendions nous mettaient en pièce (en tout
cas nous deux qui avions encore des illusions sur ce que nous pouvions
attendre des camarades…). Une pichenette pour neuf coups de
battes… on a très vite été à genoux,
mais je crois qu’aucun d’entre eux n’a gardé
de graves séquelles, je l’espère en tout cas,
de leur rencontre momentanée avec le féminisme...
Exclusion / démission de l’union locale:
Pour finir, un camarade a demandé que l’on soit exclues
de l’union locale.
J’ai démissionné de l’Union Locale de
Lyon, deux jours avant la réunion où devaient se discuter
l’exclusion… comme ils ne sont pas tout à fait
fous, ils n’ont exclues que deux des trois militantes féministes.
En disant que c’était nos comportements individuels
qui posaient problèmes, et de fait, sans doute que la troisième,
plus âgée, plus mature, était aussi beaucoup
plus prudente. Mais je crois surtout que l’objectif c’était
de décapiter la commission femme, d’y mettre un terme,
sans avoir l’air de le faire par anti-féminisme.
Je ne sais pas quelle image de moi ces gens ont pu garder. Certainement
celle d’une abominable féministe, d’une séparatiste
acharnée, d’une fouteuse de merde, qui manipulait en
plus l’autre…
Séquelles:
J’ai toujours peur au début quand je suis dans un
milieu mixte nouveau, je mets mon féminisme en veilleuse,
j’attends de voir. En général, ça va,
mais j’ai toujours peur que la situation à nouveau
devienne ingérable… je me dis toujours que c’est
temporaire, la tolérance, que ça va mal tourner.
En fait, ça ne m’est plus jamais arrivé nulle
part. Je suis beaucoup plus à l’aise pour faire des
choses en milieu non-mixte, je me sens plus libre, j’ai moins
peur. Mais j’aime bien aussi des fois travailler avec des
hommes, regarder travailler des groupes mixtes, même si je
me sens souvent encore en insécurité.
J’ai mal à l’estomac quand je rencontre des militants
politiques, surtout des anarchistes, surtout des «vieux militants»…
Quand je croise des fantômes de cette époque, j’ai
les mains moites. J’ai peur quand je vois des jeunes femmes
féministes dans des organisations comme la FA, j’ai
peur pour elles.
Quand je rencontre des jeunes femmes qui sont à deux doigts
de devenir féministe, je me demande toujours si c’est
un service à leur rendre que de les inciter à franchir
le pas… mais si, quand même, incontestablement si…
Je me méfie énormément des groupes. Quand une
situation devient potentiellement violente, maintenant, je monte
au créneau et je défend le mouton noir, par nécessité
personnelle: je sais ce que ça fait, un lynchage, je pense
que personne ne peut être coupable au point de mériter
ça.
Je ne sais toujours pas comment j’aurais pu faire pour en
réchapper, et je cherche toujours quelles sont les vraies
responsabilités que j’ai pu avoir. Les copines me disent
que je n’en ai pas. Moi je n’arrive toujours pas à
me défaire totalement de mes illusions sur «on s’est
mal compris, attend, je vais t’expliquer pourquoi…»
J’ai toujours du mal à croire que mes anciens camarades
soient des anti-féministes…
Se faire comprendre?
Ensuite, je suis restée plusieurs années à
la FA, en tant qu’individuelle du Rhône, puis de Bruxelles.
Plusieurs années : en fait, 7 ans. En me disant que j’allais
comprendre ce qui s’était passé, en me disant,
aussi, (comme quoi on aime à garder ses illusions ! ) que
si je me tenais bien, ils allaient comprendre quelle formidable
erreur ils avaient faite en croyant que j’étais mauvaise.
Ça ne s’est pas amélioré.
Je suis restée aussi à cause de la commission femme
fédérale. À la FA, à l’époque,
il y avait des femmes merveilleuses, dans la commission femme.
Et qu’il y avait aussi des copines qui m’ont soutenue,
dans cette commission femme, et des copines qu’il fallait
soutenir. La commission femme est une condition de survie pour certaines
militantes dans l’organisation. Compte tenu du nombre de femmes
qu’il y avait dans la fédération à l’époque,
qu’il y a sans doute maintenant, qui peut demander à
quoi sert la commission femme?
Parmi ces merveilleuses copines de la commission femme, plus aucune
n’est encore adhérente de la fédération
anarchiste. Toutes, les unes après les autres, celle de ma
génération, on a quitté l’organisation.
Est-ce que cela ne doit pas un peu questionner les liens entre le
féminisme et l’organisation?
Rester dedans… mais se taire?
Quand on devient féministe, on se découvre des solidarités
transversales…
Les groupes de Lyon étaient à l’époque
surnommés, par les autres groupes de la FA, les khmers noirs.
Une dénomination qui veut bien dire ce qu’elle veut
dire: purisme, orthodoxie militante, et… manque de couleur!
Sur l’importance du sectarisme comme liant dans les groupes
politiques, je pense que bien d’autres choses ont été
écrites, notamment par Philippe Coutant, qui sont très
pertinentes 2 ...
En tout cas, il y avait une exigence, de la part des groupes de
Lyon, d’une fidélité totale à l’Union
Locale, ce qui impliquait de ne pas les remettre en cause, y compris
quand on en a été exclues/démissionnées.
Et dans notre cas, une partie des violentes attaques auxquelles
nous avons eu droit après venaient justement de ce problème
d’appartenance aveugle, de fidélité au groupe,
d’omerta.
Parce que quand on devient féministe, on se découvre
des solidarités transversales, à l’intérieur
et à l’extérieur de l’organisation, on
a parlé de ce qui se passait à d’autres femmes.
En l’occurrence, à d’autre femmes de l’organisation,
et pas à l’extérieur, jusqu’à aujourd’hui.
Mais mettre au courant d’autres groupes, via d’autres
femmes, de ce qui se passait à Lyon, c’était
un problème. Le seul soutien dont vous pouvez bénéficier,
c’est celui pour lequel on va aussi vous flinguer: si vous
informez d’autres personnes de l’organisation qu’à
Lyon il y a des problèmes avec les féministes, et
que ça se passe mal, de fait, ça va être utilisé.
Le pire, c’est que c’est réaliste. J’ai
assisté à plusieurs reprises à ce genre de
fonctionnement: quand les féministes sont emmerdées
par un groupe, les groupes ennemis se découvrent bizarrement
une conscience sur le soutien aux féministes. Tant que c’est
chez les voisins…
Il a suffi qu’à la tribune d’un congrès,
une camarade, mandatée par la commission femme pour parler
des problèmes rencontrés par des féministes
dans différents lieux, à Lyon mais aussi dans d’autres
villes où des copines vivaient le même genre de situation,
ait la langue qui fourche, et parle d’Union Locale, sans citer
Lyon, pour que les gens de Lyon se mettent à nous hurler
dessus des choses charmantes à entendre quand vous êtes
deux contre une quinzaine, des choses comme: «putain, mais
je vais les tuer», sur un ton ne laissant aucun doute sur
la conviction que c’était une nécessité
pour la révolution.
C’était pas beau à vivre, et c’était
une belle saloperie. Mais c’est aussi comme ça que
fonctionne la FA, et c’est aussi ce genre d’exigence
que met en place une institution totale…
Est-ce que pourtant c’était si grave de dire ce qu’ils
nous avaient fait? Je veux dire : si ils avaient raison, où
était le problème?
Sortir, et le dire, à l’extérieur !
Ça m’a vraiment fait bizarre de lire ce qui s’est
passé à la Gryffe. Déjà parce que je
n’ai pas été au courant à l’époque.
Et puis aussi parce que c’est tellement similaire, tellement
proche, tellement … je sais pas, j’ai l’impression
que j’ai vécu mon histoire à deux lieux différents
: c’est très personnel ce qu’on a vécu
à la FA, c’est une partie de mon histoire propre, la
lire sous la plume de Corinne, notamment, m’a fait vraiment
un drôle d’effet.
Mais ce qui me choque maintenant aussi, c’est d’avoir
réagi en me disant que quand même je ne pouvais pas,
toujours pas, parler de ce qui s’était passé,
à Lyon, à l’extérieur de l’organisation.
Je trouve ça à hurler, 8 ans après ! Merde,
c’est mon histoire, on n’est pas féministe sans
avoir conscience que la parole des femmes est importante et trop
souvent occultée, j’ai depuis longtemps quitté
Lyon, c’est mon histoire, et je la raconte avec mes mots si
je veux…
Mais il y a quand même eu une petite réaction de fidélité
organisationnelle qui m’agace autant qu’elle me conditionne.
Paradoxalement, je trouve que c’est aussi quand même
une justice que de rendre visible ce qui se passe dans d’autres
organisations: il n’y a pas que la Gryffe qui déconne
sur les questions de femmes. Je me dis qu’en montrant que
c’est un problème qui n’est pas cantonné
à une organisation, on donne aussi aux féministes
qui sont peut être en train de vivre la même chose,
des moyens pour positionner leur discours au sein de l’organisation
dans une dimension politique, et pas dans une dimension d’attaques
personnelles…
(J’espère qu’il n’y en a pas des féministes,
en ce moment, qui sont en train de se faire lyncher.)
Mais s’il y en a: camarade féministe, ce n’est
pas grave, de quitter un groupe anar, le monde autour existe aussi,
et ce n’est pas parce que tu parles à des anarchistes
et qu’ils ne te comprennent pas que ce sera encore pire avec
d’autres hommes. Au contraire.
Et si vous êtes, en tant qu’homme, témoin de
ce genre de joyeuseté, choisissez votre camp en connaissance
de cause, positionnez-vous, manifestez votre soutien, ne restez
pas, les bras ballant, à reconnaître, avec les autres,
que des fois elles exagèrent et qu’elles ont fait des
erreurs stratégiques! N’hésitez pas à
condamner les discours et les pratiques anti-féministes!
Notes
1- Ligue Communiste Révolutionnaire
2- violence.html
La position de Anne Laure
Quelques bribes de réponses à la question du pourquoi
par Anne-Laure
Quelques bribes de réponses à
la question du pourquoi par Anne-Laure
Ce qui s’est passé… par Anne-Laure
Ce qui s’est passé…
par Anne-Laure
D'une librairie à l'autre, du féminisme en milieu
hostile par Anne-Laure
D'une librairie à l'autre, du
féminisme en milieu hostile par Anne-Laure
Démission de la FA par une anarcha féministe
de Lyon Les libertaires et le féminisme (un exemple parmi
d'autres) Sophie
http://federationanar1997.free.fr/
Les effets de cette lettre de démission
http://federationanar1997.free.fr/les_effets_de_ce_courrier.htm
Les réactions à mon égard des co-fondatrices
de la commission femmes, suite à cette exclusion
http://federationanar1997.free.fr/sororite.htm
Voir les écrits d'autres personnes concernant ces événements
et aussi ceux survenus à la librairie la gryffe
Dossier “La Gryffe”: de l’antiféminisme
en milieu libertaire...
http://1libertaire.free.fr/DossierLaGryffe.html
|