Origine http://fr.wikipedia.org/wiki/Soci%C3%A9t%C3%A9_de_contr%C3%B4le
Cet article est une ébauche à compléter,
vous pouvez partager vos connaissances en le modifiant ou en le
classant dans une des catégories d'ébauches par l'ajout
d'un paramètre à ce modèle.
Syntagme proposé par Gilles Deleuze (reprenant une invention
de William Burroughs) pour désigner les sociétés
d'après la fin des institutions disciplinaires. Cette idée
a été reprise par Toni Negri.
Contrôle
En 1990, les Éditions de Minuit publient Pourparlers, un
recueil principalement constitué d'entretiens accordés
par Gilles Deleuze. Ce petit livre s'achève par une partie
« Politique » constituée d'un échange
avec Negri, intitulé « Contrôle et devenir »,
suivi d'un texte du seul Deleuze: « Post-scriptum sur les
sociétés de contrôle ».
L'article de Deleuze
Historique
Michel Foucault a précisément analysé ce qu'il
a nommé les sociétés disciplinaires, dont on
peut situer la période de plus grande actualité du
XVIIIe siècle jusqu'au milieu du XXe siècle. Le projet
de ces sociétés est de :
« concentrer ; répartir dans l'espace; ordonner dans
le temps ; composer dans l'espace-temps une force productive dont
l'effet doit être supérieur à la somme des forces
élémentaires.» (G. Deleuze, « Post-scriptum...
»)
Et pour cela, on procède à « l'organisation
des grands milieux d'enfermement » (Ibidem), chacun passant,
individuellement, et successivement d'un milieu clos à un
autre. Ces sociétés succédaient aux sociétés
de souveraineté qui procédaient différemment
(« prélever plutôt qu'organiser la production,
décider de la mort plutôt que gérer la vie »
(Ibid.)).
La fin de la Seconde Guerre mondiale voit s'accélérer
la mutation de ces sociétés vers un nouveau modèle
de pouvoir : le contrôle. Cette période de passage
est celle de la crise généralisée des milieux
d'enfermement: on en multiplie les réformes lesquelles auraient
comme objet véritable « de gérer leur agonie
et d'occuper les gens... » jusqu'à la totale mise en
place du contrôle « nom que Burroughs propose pour désigner
le nouveau monstre, et que Foucault reconnaît comme notre
proche avenir. » (Ibid.)
Dans cette crise, certaines réformes peuvent « marquer
d'abord de nouvelles libertés, mais participer aussi à
des mécanismes de contrôle qui rivalisent avec les
plus durs enfermements. » (Ibid.)
Il faut remarquer tout de suite que cette crise généralisée
des milieux d'enfermements procède d'une conjonction : une
volonté étatique de liquider ces milieux et une revendication
contestataire réclamant cette même liquidation et inventant
même parfois des dispositifs alternatifs qui deviendront des
éléments souples du contrôle. Un exemple, cité
par Deleuze, la psychiatrie de secteur, développée
dans l'après-guerre en France, et qui vise à soigner
les malades sans les exclure, physiquement, dans des établissements
fermés.
Logique
Les différents internats ou milieux d'enfermement par lesquels
l'individu passe sont des variables indépendantes : on est
censé chaque fois recommencer à zéro, et le
langage commun existe, mais est analogique. Tandis que les différents
contrôlats sont des variations inséparables, formant
un système à géométrie variable dont
le langage est numérique (ce qui ne veut pas dire nécessairement
binaire). Les enfermements sont des moules, des moulages distincts,
mais les contrôles sont une modulation, comme un moulage auto-déformant
qui changerait continûment, d'un instant à l'autre,
ou comme un tamis dont les mailles changeraient d'un point à
un autre.
Une des conséquences majeures est la disparition des individus
constitués en « corps ». L'usine, dans le même
mouvement qu'elle organisait la force de travail de façon
à en augmenter l'effet productif et à en faciliter
la surveillance, induisait l'organisation de forces collectives
de résistance: les syndicats. Sous le régime du contrôle,
« l'entreprise ne cesse d'introduire une rivalité inexpiable
comme saine émulation, excellente motivation qui oppose les
individus entre eux et traverse chacun, le divisant en lui-même.
» (Ibid.) Les appartenances collectives se dissolvent et chacun
se retrouve isolé. Multitude efficace de monades atomisées.
M. Foucault travaillait sur deux axes: le pouvoir sur la vie et
le pouvoir par l'information. Biopolitique et contrôle. La
discipline: information biopolitique individuelle. Omettant toute
perspective biopolitique, Deleuze poursuit vivement la thématique
du contrôle et en repère la division de l'individu
en lui-même. Giorgio Agamben évite le contrôle
et cultive patiemment le champ biopolitique: la vie est ce qui ne
cesse d'être divisé. Les divisions ne s'arrêteraient
plus ni aux territoires ni aux groupes sociaux: elles traverseraient
les individualités. Production des « dividuels ».
Alors que sous le régime de la discipline, on n'arrête
jamais de recommencer (« tu n'es plus à l'école,
tu es à l'armée... »), sous le régime
du contrôle, on n'en a jamais fini avec rien. Aux différentes
segmentarités dures, diachroniques, matérialisées
par les milieux d'enfermement se substituent une multiplicité
de composantes activées synchroniquement, selon des intensités
perpétuellement variables.
Cependant, ce qu'écrit Deleuze sans le dire, c'est que disparaît
l'instance qui énonce la loi (le « tu n'es plus à
l'école... »). Un ordre était énoncé,
établi et la tour du panoptique pourrait en représenter
l'instance (le directeur de l'usine, de l'hôpital, etc. Robert
Castel : « Le médecin est la loi vivante de l'asile...
», dans R. Castel, L'ordre psychiatrique: l'âge d'or
de l'aliénisme, Paris, Éditions de Minuit, 1976, p.
95). Lorsque tombent les murs, les tours s'effondrent et plus aucun
ordre n'est dit. Ce qui se lit dans le texte même de Deleuze:
il n'y a plus personne pour énoncer l'ordre et « on
», qui n'en finit jamais avec rien, se retrouve sans référence,
personne pour lui dire « Tu n'es plus à... »
Livré à soi-même mais non pas libre : abandonné.
« Beaucoup de jeunes gens réclament étrangement
d'être 'motivés' ».
Étrange surtout que Deleuze trouve cela étrange.
Parmi les nombreux éléments identifiés par
Deleuze, il en est un à relever particulièrement pour
ce qui nous intéresse ici: l'importance, dans le contrôle,
de l'information et de son traitement.
Alors que les sociétés disciplinaires sont «
réglées par des mots d'ordre », le contrôle
« est fait de chiffres, qui marquent l'accès à
l'information, ou le rejet ». Ce qui s'articule à la
correspondance type de société--type de machines.
Les vieilles sociétés de souveraineté maniaient
des machines simples, leviers, poulies, horloges; mais les sociétés
disciplinaires récentes avaient pour équipement des
machines énergétiques [...]; les sociétés
de contrôle opèrent par machines de troisième
espèce, machines informatiques et ordinateurs...
L'enfermement ne signe pas la discipline
Une lecture trop rapide de l'article pourrait laisser entendre
que selon Deleuze les milieux d'enfermements caractériseraient
les sociétés disciplinaires.
En effet, les sociétés disciplinaires naissent avec
« l'organisation des grands milieux d'enfermements »
et le passage aux sociétés de contrôle se manifeste
par les « crises généralisées »
de ces mêmes milieux. La conclusion serait donc d'associer
l'enfermement et la discipline.
L'enfermement, nous l'avons vu, est une technique antérieure
à la discipline. Il est utilisé en tant que moyen
d'application des techniques de quadrillage. Ce qu'écrit
G. Deleuze dans son Foucault:
« ...exiler, quadriller, sont d'abord des fonctions d'extériorité,
qui ne sont qu'effectuées, formalisées, organisées
par les dispositifs d'enfermement. La prison comme segmentarité
dure (cellulaire) renvoie à une fonction souple et mobile,
à une circulation contrôlée, à tout un
réseau qui traverse aussi les milieux libres et peut apprendre
à se passer de prison » (Deleuze, Foucault, Paris,
Éditions de Minuit, 1986, p. 50). Il s'agit d'une reprise
modifiée d'un article paru dans la revue Critique à
la sortie de Surveiller et punir. Dans cet article initial, cet
extrait ne s'y trouve pas.
L'enfermement n'est qu'une modalité historique concrète
de réalisation du contrôle. Lorsque d'autres modalités
auront été développées, elles l'emporteront
sur l'enfermement. Celui-ci ne signe pas la discipline (mais se
rattache au prélèvement, au partage binaire, malade/sain,
exclu/inclus, enfermé/libre, procédé du pouvoir
souverain) et dans la phrase de Deleuze [les sociétés
disciplinaires] « procèdent à l'organisation
des grands milieux d'enfermement », il faut entendre que ce
qui caractérise la discipline, c'est spécifiquement
l'organisation de ces différents milieux, lesquels lui sont
antérieurs.
Société de contrôle: Foucault ou Deleuze?
Le thème de la société de contrôle connaît
une certaine fortune. Parmi ses repreneurs, l'on trouve deux philosophes
: A. Negri et Michael Hardt, qui ont développé sur
près de 500 pages, dans leur ouvrage intitulé Empire
(Paris, Exils, 2002), les questions de biopolitique et de société
de contrôle. Si M. Hardt reste méconnu, Empire, paru
en 2001, était déjà en chantier lors des Rencontres
Internationales Gilles Deleuze, au Brésil, auxquelles M.
Hardt apporta sa contribution: « La société
mondiale de contrôle ». En juin 1996 ce dernier affirmait
:
« Deleuze nous dit que la société dans laquelle
nous vivons aujourd'hui est la société de contrôle,
terme qu'il emprunte au monde paranoïaque d'un William Burroughs.
Deleuze affirme suivre Michel Foucault quand il propose cette vision,
mais il faut reconnaître qu'il est difficile de trouver où
que ce soit dans l'œuvre de Foucault (dans les livres, les
articles ou les interviews) une analyse claire du passage de la
société disciplinaire à la société
de contrôle. En fait, avec l'annonce de ce passage, Deleuze
formule après la mort de Foucault une idée qu'il n'a
pas trouvée expressément formulée dans son
œuvre » (Hardt, « La société mondiale
de contrôle », in É. Alliez (dir.), Gilles Deleuze
une vie philosophique, Le Plessis Robinson, Les Empêcheurs
de penser en rond, 1998, p. 359).
Hardt a le mérite d'attirer l'attention sur un point: une
lecture hâtive du texte de G. Deleuze pourrait laisser croire
qu'il ne fait que reprendre les thèses de M. Foucault et
qu'on trouverait déjà chez celui-ci l'analyse de ces
« sociétés de contrôle ». Il n'en
est effectivement rien. S'il est avéré que M. Foucault
n'a pas écrit de livres sur les « sociétés
de contrôle », et si, donc, on peut légitimement
interroger l'origine foucaldienne de la série société
de souveraineté, société disciplinaire, société
de contrôle, en revanche prétendre que « Deleuze
formule après la mort de Foucault une idée qu'il n'a
pas trouvée expressément formulée dans son
œuvre » est abusif.
Hardt s'appuie sur Post-scriptum sur les sociétés
de contrôle.
Pourparlers, publié par Deleuze en juillet 1990 constitue
un livre à part dans la bibliographie du philosophe puisqu'il
est constitué par la réunion d'entretiens, de deux
« lettres » et du « post-scriptum ». Le
texte qui nous intéresse a d'abord été publié
en mai 1990 dans le numéro un d'un hebdomadaire grand public
disparu: L'Autre journal.
À ce même printemps paraissait également le
numéro un de la revue Futur Antérieur, dans laquelle
Negri joua un grand rôle. Deleuze s'entretient avec lui [1]
et la pénultième question porte précisément
sur ces sociétés de contrôle. Negri rappelle
que Deleuze avait déjà distingué, dans son
Foucault ainsi que dans un entretien à l'Ina trois types
de pouvoir (souverain, disciplinaire et de contrôle). En ce
qui concerne le Foucault, la place occupée par ces questions
reste mince (disons les pages 49--50, mais le terme « contrôle
» n'apparaît pas). Quant à l'entretien à
l'Ina, je ne l'ai pas trouvé. En revanche, le 17 mai 1987,
Deleuze, dans une conférence donnée à la Femis
[2], aborde le thème des sociétés de contrôle.
Nous disposons donc, pour l'heure de trois documents, de natures
différentes, dans lesquelles Deleuze, s'appuyant sur Foucault,
traite des sociétés de contrôle : une conférence
dans une école de cinéma, un entretien avec un philosophe
et un article « grand public », repris toutefois dans
Pourparlers.
La place du thème chez Deleuze
Le thème du contrôle n'a pas fait l'objet d'une recherche
qui se serait traduite par la publication d'un ouvrage. Pourtant,
les années durant lesquelles G. Deleuze l'évoque correspondent
à celles durant lesquelles il reprend sa collaboration avec
Félix Guattari ( l'« intercesseur » d'une exploration,
en deux temps, des rapports entre Capitalisme et schizophrénie
: L'Anti-Œdipe, puis Mille Plateaux ), collaboration qui aboutira
en 1991 à la publication de Qu'est-ce que la philosophie?.
Le thème du contrôle, qu'il aborde dans les mêmes
années, ne fait pas l'objet d'un travail avec Guattari, notoirement
impliqué dans des recherches politiques, à qui d'ailleurs
il se réfère dans le « Post-scriptum... »,
(c'est le niveau politique que Félix Guattari avait pour
tâche d'explorer dès la création de La Borde,
à la demande de Jean Oury, lui-même se concentrant
sur le niveau clinique). Le thème n'a donc pas été
repris avec son double idéal pour ce type de questions.
Le place de ce thème chez Deleuze ne va pas de soi : il
est repris plusieurs fois, lors de sollicitations publiques, mais
ne fait l'objet d'aucun traitement conséquent (pas plus de
huit pages lesquelles ne sont certes pas du niveau habituel des
textes de Deleuze).
Si l'on reprend la chronologie, on suit donc :
* Mai 1987 : Qu'est-ce qu'un acte de création ?, conférence
à la Femis.
* Printemps 1990 : Contrôle et devenir.
* Mai 1990 : Post-scriptum sur les sociétés de contrôle.
* Juillet 1990 : dépôt légal de Pourparlers.
* 1991 : Qu'est-ce que la philosophie ?
* 1993 : Critique et clinique.
Le thème est récurrent sur quatre années puis
disparaît. Il est permis de lire le texte Post-scriptum sur
les sociétés de contrôle comme un véritable
post-scriptum de l'entretien qui le précède. Un développement
de la réponse à la question posée par Negri
qui reprendra lui-même ce thème. On peut se demander
si le thème du contrôle n'appartient pas davantage
à Negri qu'à Deleuze, même si celui-ci l'a proposé
le premier. Mais sa partie spontanée tiendrait peut-être
en quelques lignes dans une conférence donnée à
la Femis, également une réflexion dans un entretien
introuvable donné à l'Ina.
La part de Foucault
Dans la conférence prononcée à la Femis «Qu'est-ce
que l'acte de création?», G. Deleuze déclare
«que l'information, c'est exactement le système du
contrôle.» Immédiatement après, il en
appelle à M. Foucault, rappelant que celui-ci avait «analysé
deux types de société assez rapprochées de
nous [...] les unes qu'il appelait des sociétés de
souverainetés, et puis les autres qu'il appelait des sociétés
disciplinaires.». Cependant,
"Foucault n'a jamais cru, et même il l'a dit très
clairement, que ces sociétés disciplinaires n'étaient
pas éternelles. [...] Nous entrons dans ces sociétés
de contrôle qui se définissent très différemment
des disciplines, nous n'avons plus besoin, ou plutôt ceux
qui veillent à notre bien n'ont plus besoin ou n'auront plus
besoin de ce milieu d'enfermement."
Et G. Deleuze attribue, comme à chaque fois, la paternité
du syntagme à W. Burroughs. À aucun moment, donc,
il ne prétend que M. Foucault a analysé les sociétés
de contrôle. Il est dit, comme dans Pourparlers, deux choses:
* Foucault savait et disait que ce qu'il avait identifié
comme société disciplinaire était transitoire
et que nous en sortions déjà.
* W. Burroughs, de son côté, a nommé société
de contrôle ce que G. Deleuze identifie comme succédant
aux sociétés disciplinaires et qui comporte certaines
des caractéristiques de ces sociétés que M.
Foucault voyait venir.
Foucault et la fin des sociétés disciplinaires
Dans un entretien, datant de juin 1973 --- c'est-à-dire
à la sortie de Surveiller et punir ---, M. Foucault, sur
le thème des institutions disciplinaires, indique qu'elles
se sont adaptées, assouplies, à l'exception d'un système
pénal qui n'a pas encore trouvé ces formules insidieuses
et souples que la pédagogie, la psychiatrie, la discipline
générale de la société ont trouvé.
M. Foucault, Prisons et révoltes dans les prisons, in Dits
et Écrits, t. 1, Paris, Gallimard, p. 1299. Comme l'affirmait
G. Deleuze, M. Foucault ne considérait pas son modèle
des sociétés disciplinaires comme rendant compte de
la société contemporaine, puisqu'en même temps
qu'il conceptualisait celles-là, il en annonçait déjà
la fin. Quelques années plus tard, en 1978, dans un entretien
intitulé La société disciplinaire en crise,
il déclarait:
J'ai examiné comment la discipline [dans une société
européenne] a été développée,
comment elle a changé selon le développement de la
société industrielle et l'augmentation de la population.
La discipline, qui était si efficace pour maintenir le pouvoir,
a perdu une partie de son efficacité. Dans les pays industrialisés,
les disciplines entrent en crise. [...] Il est évident que
nous devons nous séparer dans l'avenir de la société
de discipline d'aujourd'hui. (M. Foucault, 'La société
disciplinaire en crise, p. 532-534, in Dits et Écrits, t.
2. Paris, Gallimard, 2001, p. 532-533)
Pour M. Foucault le régime disciplinaire touche à
sa fin. Nous entrons dans un autre régime de pouvoir. Mais
de quelle sorte? A-t-il identifié (à défaut
d'y avoir consacrer une publication) ce qui nous attendrait? Une
indication est déjà donnée dans l'extrait de
l'entretien de 1973: ces formules insidieuses et souples...
Revenons à Surveiller et Punir, plus précisément
au chapitre consacré au panoptique, modèle architectural,
archétype polyvalent de milieu disciplinaire: diagramme.
Dès avant, avec la quarantaine des épidémies
de peste le principe de la surveillance était en place: quadrillage
individualisant, surveillance continue de chacun. De la quarantaine
au panoptique, on mesure le gain d'efficacité. Il n'est plus
besoin d'un nombre important d'inspecteurs allant, en permanence
chercher l'information au plus près de chaque individu. Avec
le panoptique un seul surveillant suffit, l'information lui parvenant
par le canal des rayons lumineux qu'on a su utiliser dans une architecture
adéquate. Le panoptique est «un dispositif qui doit
améliorer l'exercice du pouvoir en le rendant plus rapide,
plus léger, plus efficace, un dessin des coercitions subtiles
pour une société à venir» (M. Foucault,
Surveiller et punir, op. cit., p. 211). L'institution disciplinaire
est l'application historiquement déterminée du projet
de contrôle de la population et des individus le plus finement
et le plus économiquement possible. Mais il est encore nécessaire
de passer par le regard: la conformité des corps visibles
est à la fois impératif et moyen techniques du contrôle
disciplinaire.
Dans le même même chapitre, il est question pour M.
Foucault de <<montrer comment l'on peut désenfermer'
les disciplines et les faire fonctionner de façon diffuse,
multiple, polyvalente dans le corps social tout entier>>Ibid..
Car le panoptique, c'est la pleine et permanente individualisation
d'une masse dont on peut alors surveiller, contrôler, de chaque
individu. La visibilité, la surveillance continue, instantanée
de chacun.
Si l'on ne trouve pas chez M. Foucault de développements
sur la société de contrôle (ce que G. Deleuze
n'a jamais prétendu), on trouve bien en revanche l'idée
de l'émergence d'un nouveau type de pouvoir. De même
que le pouvoir disciplinaire s'est développé à
partir du pouvoir souverain précédent, le contrôle
se développe depuis la discipline. En fait, il serait possible
lire le pouvoir disciplinaire comme transitoire, nourrissant l'embryon
du <<nouveau monstre>>. Quand M. Foucault indique que
«[l]'extension des institutions disciplinaires n'est sans
doute que l'aspect le plus visible de divers processus plus profonds»,
parmi ces processus, il identifie:
L'essaimage des mécanismes disciplinaires. Tandis que d'un
côté, les établissements de discipline se multiplient,
leurs mécanismes ont une certaine tendance à se «désinstitutionnaliser»,
à sortir des forteresses closes où ils fonctionnaient
et à circuler à l'état «libre»;
les disciplines massives et compactes se décomposent en procédés
souples de contrôle, qu'on peut transférer et adapter.Ibid.,
p. 213.
M. Foucault, non seulement savait le caractère transitoire
des sociétés disciplinaires mais également
avait repérer quels changements opéraient : les mécanismes
utilisés dans la discipline vont se « désinstitutionnaliser».
La réserve de M. Hardt
Contrairement à ce qu'objecte M. Hardt, G. Deleuze suit
bien M. Foucault quant il traite du passage des sociétés
disciplinaires aux sociétés de contrôle. M.
Foucault est allé jusqu'à précisément
ce passage, pas plus loin. C'est qu'entreprend brièvement
G. Deleuze, suivant bien en cela M. Foucault. Quant à l'analyse
claire du passage, G. Deleuze n'a jamais prétendu la trouver
chez M. Foucault , ni nulle part ailleurs puisque nous entrons dedans,
simplement Burroughs en a commencé l'analyse.
Mutation de la multiplicité
Reprenons.
Dans son Foucault, G. Deleuze propose de distinguer les fonctions
de l'anatomo-politique et la bio-politique comme suit:
* Anatomo-politique
...imposer une tâche ou une conduite quelconques à
une multiplicité d'individus quelconque, sous la seule condition
que la multiplicité soit peu nombreuse, et l'espace limité,
peu étendu.
* Bio-politique
...gérer et contrôler la vie dans une multiplicité
quelconque, à condition que la multiplicité soit nombreuse
(population) et l'espace étendu ou ouvert. (G. Deleuze, Foucault,
op. cit., p. 79).
Lors du passage de la société disciplinaire à
la société de contrôle, les fonctions changent.
Le projet de surveillance et de maîtrise nécessitait
une multiplicité peu nombreuse et un espace limité.
Il est permis d'en voir la limite dans l'étendue de la ville
en quarantaine, limite puisqu'alors l'ensemble de la multiplicité
est immobilisée. La surveillance s'opérait par des
agents et, en fait non pas continûment, mais régulièrement,
à intervalles réguliers.
Dans la société de contrôle,
* le nombre d'individus comme l'étendue de l'espace n'interviennent
plus. En sortant des milieux clos pour diffuser dans tout l'espace
public, les mécanismes disciplinaires deviennent de contrôle
et peuvent s'appliquer à une multiplicité nombreuse,
dans un espace ouvert, c'est-à-dire dans les
conditions d'application de la bio-politique (<<population>>).
Dans le même temps que le contrôle se diffuse, au-delà
des murs, il traverse l'individu pour s'appliquer à un ensemble
de <<contrôlats>> , qui décompose l'individu
en <<dividuel>>.
* Une relative immobilité ne s'impose plus pour assurer
le contrôle, de même qu'il n'est plus nécessaire
de recourir à des surveillants. Il s'effectue selon ce qu'on
pourrait appeler des lignes de contrôlats, en fonction des
mouvements et actes des <<dividuels>>. On pourrait même
dire que, contrairement à la logique disciplinaire, le mouvement
et la liberté de circulation sont des conditions nécessaires
au fonctionnement du pouvoir de contrôle qui opère
avec les traces, digits: information. Passage de la visibilité
des corps dressés à la computation des traces codées.
La distinction hésitante entre bio-politique et anatomo-politique
ne supporterait pas l'épreuve de la confrontation historique.
Attestant encore que M. Foucault avait repéré la mutation,
ce qu'indiquerait le passage de bio-politique à biopolitique
et l'abandon de anatomo-politique.
Les deux éléments polaires à isoler serait
:
* Investissement de la vie nue (individuelle et collective) : bio-politique
* Multiplication des procédures de surveillance de la vie
qualifiée: contrôle.
3.5 Ban
Revenons à ces demandes motivés qui interrogeaient
G. Deleuze. En quittant les milieux clos, les procédures
disciplinaires ont en quelque sorte suspendu leurs présentations.
Elles n'en demeurent pas moins effectives : leurs lois persistent.
Elles se maintiennent tout en effaçant leurs instances d'énonciations.
Chacune n'étant plus localisée (la tour centrale),
elle n'est plus limitée, son ban n'est plus borné.
Le lieu ne compte plus et chacune regarde quiconque. Un individu
quelconque est en rapport avec plusieurs lois qui ne s'énoncent
pas mais restent en vigueur. Ne peut-on pas dire alors que chacun
est abandonné par celles-ci? La demande de motivation, ce
serait la demande d'entendre la voix de la loi.
Mutation capitaliste
G. Deleuze propose une correspondance <<facile>> entre
type de sociétés et type de machines tout en déniant
à celles-ci un effet déterminant --- Entendons qu'on
ne peut sérieusement pas établir systématiquement
des lien causaux simples. Il poursuit en proposant une évolution
qu'il semble considérer plus profonde: le passage d'un capitalisme
de production et de propriété, qui aurait été
<<à concentration>> (concentration dans différents
milieux <<conçus par analogie>>) à un
capitalisme dispersif, procédant par <<figures chiffrées,
déformables et transformables, d'une même entreprise
qui n'a plus que des gestionnaires>>.
Il n'indique cependant pas ce qui a causé cette transformation
du capitalisme et l'on pourrait très bien penser que, justement,
ce sont de nouveaux moyens techniques, plus économiques,
plus performants qui ont rendu inutile la concentration et la coercition
des corps.
Il faut être ici vigilant: ce qui a été objet
de concentration serait maintenant objet de dispersion. On s'autorisera
alors à proposer ceci: les procédés les plus
concentrationnaires trouveraient leur équivalent dans les
procédés les plus dispersifs. La question se posera
alors: les procédés sont-ils appliqués aux
mêmes ? Et si c'était toujours les mêmes, les
homines sacri, les bannis, les enfermés et les dispersés?
Dans cette lecture, concentration et dispersion n'indiquent que
des moyens, non pas des fins. Au contraire, celles-ci se maintiennent
et déterminent ces changements vers des moyens sans cesse
plus efficaces.
Le contrôle supprime la centralité de la visibilité
du pouvoir. La surveillance devient réticulaire. Les modalités
d'actions changent: de l'application d'une contrainte sur un corps,
l'on passe à des effets incitateurs. En même temps
que la pierre, c'est la tour centrale qui disparaît: invisibilité.
Intégration des contrôlats à la qualification
de la vie. La vie qualifiée, par ses modes, induit le contrôlat
et les << banques de contrôlats>>.
Liens externes
* Pour une redéfinition du concept de « Biopolitique
», par Maurizio Lazzarato
http://1libertaire.free.fr/Biopolitique09.html
* Des sociétés disciplinaires aux sociétés
de contrôle, par Philippe Zarifian
http://1libertaire.free.fr/SocieteControle.html
|