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Précisions sur le pouvoir. Réponses à certaines critiques
Michel Foucault
Dits Ecrits Tome III texte n°238

«Precisazioni sul potete. Riposta ad alcuni critici» («Précisions sur le pouvoir. Réponses à certaines chiatiques» ; entretien avec P. Pasquino, février 1978, trad. C. Lazzeri), Aut-Aut, nos 167-168, septembre-décembre 1978, pp. 3-11.

Dits Ecrits Tome III texte n° 238


Cet entretien de février 1978 répond non exclusivement et sans le nommer à un essai du philosophe communiste Massimo Cacciari paru dans le numéro de septembre-octobre 1977 de la même revue et intitulé «Rationalité et irrationalité du politique chez Deleuze et Foucault» (Aut-Aut, no 161). Cacciari opposait à la conception du pouvoir développée dans Surveiller et Punir et dans Rhizome la tactique du P.C.I. se rendant maître «petit à petit, jour après jour, année après année» du pouvoir d'État. Selon Cacciari, les analyses des Français légitimeraient l'autonomie et le Parti-Armée, les deux morts d'organisation de l'extrême-gauche italienne. Le 19 novembre 1978, l' Espresso publie à l'insu de Foucault trois extraits de cet entretien comme réponse ad hominem à Cacciari sous le titre : «Violentes polémiques / Foucault et les communistes italiens. Réactionnaire ! Tyrans ! Pleurnichard ! Tenants du goulag !» Suivait une réponse de Cacciari intitulée «Et toi, tu vois des bourreaux partout». cf. infra, n°254.

=> Lettre de Foucault à «L’Unità» Michel Foucault Dits Ecrits III texte n°254  http://1libertaire.free.fr/MFoucault323.html


– Vos recherches, depuis, disons Surveiller et Punir, ont commencé à faire apparaître la prédominance des rapports et des technologies de pouvoir. Cela a créé dans le champ intellectuel et politique des problèmes et des difficultés, Aux États-Unis, on se demande dans quelle discipline universitaire prend place votre travail, en Italie on se demande plutôt quel est l'effet politique de votre discours,

1° Comment définiriez-vous aujourd'hui le champ de votre travail et quelles pourraient être ses implications politiques ?

2° Dans vos analyses, il n'y aurait pas de différence entre idéologie et mécanismes de pouvoir, entre idéologie et réalité. Ce type d'analyse, cette mise à plat - que l'on vous reproche -ne serait qu'un écho de ce qui existe, une confirmation du réel.

3° La métaphore du panoptique de Bentham - à laquelle on cherche à ramener toutes vos analyses - renverrait à une transparence absolue du pouvoir qui voit tout.

4° Le concept de résistance peut facilement fonctionner comme repoussoir, limite externe de l'analyse qui ferait apparaître en face d'elle le Pouvoir avec un P majuscule. En réalité, vous pensez et vous dites probablement le contraire, en particulier dans La Volonté de savoir, mais c'est là un problème sur lequel vous serez sans doute obligé de revenir.

– Il vaut sans doute la peine, à titre d'introduction, de dire quelque chose sur ce problème de l'amalgame, parce que je crois que c'est un fait important. J'ai l'impression que l'opération a consisté en ceci : entre ce que dit Deleuze, ce que dit Foucault et ce que disent les nouveaux philosophes, il n'y a pas de différence. Je suppose, mais il faudrait le vérifier, qu'un quatrième adversaire s'est trouvé assimilé dans cet amalgame, la théorie des besoins radicaux, qui, je crois, est assez importante en Italie aujourd'hui et dont le P.C.I. veut également se débarrasser. Nous retrouvons ici quelque chose qu'il vaut la peine de souligner : c'est la vieille tactique, politique et idéologique en même temps, du stalinisme, qui consiste à avoir toujours un adversaire unique. Même et surtout lorsqu'on se bat sur plusieurs fronts, il faut faire en sorte que la bataille apparaisse comme bataille contre un seul et même adversaire. Il existe mille diables, disait l'Église, mais un seul prince des Ténèbres... et ceux-là font la même chose. Cela a produit, par exemple, le socialfascisme, au moment même où il fallait se battre contre le fascisme, mais on voulait combattre en même temps la social-démocratie. Il y a eu aussi la catégorie d'hitléro-trotskisme ou le titisme comme élément commun à tous les adversaires. Ils ont donc conservé absolument le même procédé.

En second lieu, il s'agit d'une procédure judiciaire, qui a joué un rôle bien précis dans tous les procès, ceux de Moscou et ceux des démocraties populaires après la guerre ; cela revient à dire : puisque vous n'êtes qu'un seul et même adversaire, nous vous demanderons avant tout de rendre compte non seulement de ce que vous avez dit, mais aussi de tout ce que vous n'avez pas dit, si l'un de vos soi-disant alliés ou complices l'a dit. Totalisation des péchés sur chacune des têtes accusées. Et encore : vous voyez bien que vous vous contredisez, car bien que vous soyez un seul et même adversaire, vous dites une chose mais aussi son contraire. Rendre compte donc de ce qui a été dit et du contraire de ce qui a été dit.

Il y a aussi un troisième élément qui me semble important et qui consiste dans l'assimilation de l'ennemi et du danger. Chaque fois qu'apparaît quelque chose qui, au regard de situations données, de tactiques reconnues, de thèmes idéologiques dominants, représente un danger, c'est-à-dire un problème posé ou la nécessité d'un changement d'analyse, il ne faut jamais le prendre comme un danger ou un événement, mais le dénoncer immédiatement comme un adversaire. Pour me référer à un exemple précis, je crois que ces analyses du pouvoir dans le discours institutionnalisé du marxisme n'ont qu'une place relativement restreinte. Le fait que le problème ait été posé, pas par moi d'ailleurs, mais par une foule d'autres gens, par d'autres choses et par d'autres processus, constitue un événement nouveau. Face à cela, les différents Partis communistes, et le parti italien en particulier, n'ont pas réagi en disant : cela est nouveau, nous devons peut-être le prendre en considération, mais en disant : si c'est nouveau, c'est un danger et donc un adversaire.

Ces éléments, à mon avis, méritent d'être soulignés comme soubassement des polémiques actuelles.

Dans la continuité de ce que je viens d'exposer, on trouve aussi l'opération de «réduction au système». Face à des analyses de ce type, face aux problèmes, au regard desquels, d'ailleurs, ces analyses ne sont que des tentatives de réponse, imparfaites, maladroites -sur ce point je ne me fais aucune illusion -, on cherche à en extraire immédiatement un certain nombre de thèses, quelque caricaturales qu'elles puissent être, quelque arbitraire que soit le lien entre les thèses extraites et ce qui a effectivement été dit : l'objectif consiste à parvenir à une formulation de thèses qui autorise quelque chose comme une condamnation ; condamnation prononcée sur la base de la seule comparaison entre ces thèses et celles du marxisme, c'est-à-dire des thèses justes.

Je crois qu'on peut retrouver tous ces procédés à l'oeuvre dans l'énorme fiction que certains communistes ont construite à propos de ce que je fais. Je crois qu'on peut affirmer en toute sérénité que, entre ce qu'ils m'attribuent et ce que j'ai dit, il n'y a presque aucun rapport. On m'attribue par exemple une conception naturaliste du désir : il y a là de quoi se tordre de rire. On pourrait peut-être les accuser de stupidité, et cela s'est d'ailleurs fait ; mais je crois que le problème doit plutôt être posé, malgré tout, au niveau de leur cynisme. Je veux dire qu'ils savent très bien qu'ils disent des mensonges et que l'on peut facilement le démontrer ; ils savent bien que tout lecteur honnête lisant ce qu'ils écrivent sur moi et ce que j'ai écrit s'apercevra que ce sont des mensonges. Mais leur problème, et leur force, tient dans le fait que ce qui les intéresse n'est pas ce qu'ils disent, mais ce qu'ils font lorsqu'ils disent quelque chose. Et ce qu'ils font consiste précisément dans la constitution d'un ennemi unique, dans l'utilisation d'une procédure judiciaire, dans le déroulement d'une procédure de condamnation, au sens politico-judiciaire : c'est la seule chose qui les intéresse. Il faut que l'individu soit condamnable et condamné. Peu importe la nature des preuves sur la base desquelles on le condamne, car, nous le savons bien, l'essentiel dans une condamnation ne réside pas dans la qualité des preuves, mais dans la force de celui qui la prononce.

Pour ce qui concerne la réduction de mes analyses à la figure simple qu'est la métaphore du panoptique, je crois qu'ici aussi on peut répondre à deux niveaux. On peut dire : comparons ce qu'ils m'attribuent à ce que j'ai dit ; et ici, il est facile de montrer que les analyses du pouvoir que j'ai conduites ne se réduisent nullement à cette figure, pas même dans le livre où ils sont allés la chercher, c'est-à-dire Surveiller et Punir. En fait, si je montre que le panoptique a été une utopie, une espèce de forme pure élaborée à la fin du XVIIIe siècle pour fournir la formule la plus commode d'un exercice constant du pouvoir, immédiat et total, si donc j'ai fait voir la naissance, la formulation de cette utopie, sa raison d'être, il est vrai aussi que j'ai immédiatement montré qu'il s'agissait précisément d'une utopie qui n'avait jamais fonctionné telle qu'elle était décrite et que toute l'histoire de la prison -sa réalité -consiste précisément à être toujours passée à côté de ce modèle. Il y avait, certes, un fonctionnalisme dans le rêve de Bentham, mais il n'y a jamais eu de fonctionnalité réelle de la prison : la réalité de la prison a toujours été prise dans différentes séries stratégiques et tactiques qui tenaient compte d'une réalité épaisse, lourde, aveugle, obscure. Il faut donc être d'une parfaite mauvaise foi pour dire que j'ai proposé une conception fonctionnaliste de la transparence du pouvoir. Quant aux autres livres, n'en parlons pas : dans La Volonté de savoir, j'ai cherché à indiquer comment devraient être conduites les analyses du pouvoir, en quel sens elles pouvaient être orientées et toutes ces indications tournaient autour du thème du pouvoir comme série de relations complexes, difficiles, jamais fonctionnalisées et qui en un certain sens ne fonctionnent jamais. Le pouvoir n'est pas omnipotent, omniscient, au contraire ! Si les relations de pouvoir ont produit des formes d'enquête, d'analyses des modèles de savoir, c'est précisément parce que le pouvoir n'était pas omniscient, mais qu'il était aveugle, parce qu'il se trouvait dans une impasse. Si on a assisté au développement de tant de rapports de pouvoir, de tant de systèmes de contrôle, de tant de formes de surveillance, c'est précisément parce que le pouvoir était toujours impuissant. Au regard de la nature de mes analyses, il est donc facile de montrer que ce que l'on m'attribue est un pur et simple mensonge. Il est alors intéressant de prendre les choses à un autre niveau et de chercher à comprendre ce qu'ils font lorsqu'ils profèrent un mensonge aussi facile à démasquer : et ici, je crois qu'ils recourent à la technique de l'inversion du reproche. Au fond, il est vrai que la question que je posais, je la posais au marxisme comme à d'autres conceptions de l'histoire et de la politique, et elle consistait en ceci : les rapports de pouvoir ne représentent-ils pas au regard, par exemple, des rapports de production un niveau de réalité tout à la fois complexe et relativement, mais seulement relativement, indépendant? En d'autres termes, j'avançais l'hypothèse qu'il existe une spécificité des rapports de pouvoir, une épaisseur, une inertie, une viscosité, un développement et une inventivité qui leur est propre et qu'il était nécessaire d'analyser. Je disais simplement ceci : peut-être tout cela n'est-il pas aussi simple qu'on le croit et cette affirmation se fondait tout à la fois sur des analyses et sur une expérience. L'expérience est celle de l'Union soviétique, mais aussi celle des Partis communistes, parce que soixante-soixante-dix ans d'expérience contemporaine nous ont enseigné que l'idée de la prise de l'appareil d'État, de son dépérissement, du centralisme démocratique, que tout cela se réduisait à des formules merveilleusement simples qui ne tenaient absolument pas compte de ce qui se passait au niveau du pouvoir. Et cela est vrai de l'Union soviétique comme de n'importe quel Parti communiste. Cette affirmation, en outre, n'était pas aussi simple qu'on pouvait le penser, car elle se fondait sur des analyses historiques ; il est évident, par exemple, que, depuis le XVIe siècle, le problème de l'art du gouvernement -comment gouverner, avec quelles techniques, grâce à la mise en place de quels types de procédures, avec quels instruments ? -a été un problème décisif pour tout l'Occident. Comment devons-nous gouverner, comment acceptons-nous d'être gouvernés...

Donc, mon problème consistait à dire : voyez, le problème du pouvoir est complexe, et à montrer en quel sens il l'est, avec toutes les conséquences que cela peut avoir jusque dans la politique actuelle ; la réponse des communistes a été la suivante : vous parlez de simplicité et vous soutenez que les choses sont plus compliquées que ce qu'on pense ? Mais c'est vous qui faites preuve de la conception la plus simplificatrice, et ils ont réduit tout ce que je disais à la forme simple du panoptique, qui ne représentait qu'un élément de mon analyse. Inversion du reproche : procédure d'avocat.

Un autre point sur lequel on pourrait dire quelque chose, c'est la réduction des analyses des technologies de pouvoir à une sorte de métaphysique du Pouvoir avec un P majuscule, qui les ramène à un dualisme d'affrontement entre ce pouvoir et des résistances muettes, sourdes, dont on ne dirait jamais rien. On reconstruirait donc une sorte de conflit dual. Tout d'abord, je n'emploie jamais le mot pouvoir avec un P majuscule ; ce sont eux qui le font. En second lieu, certain marxiste français soutient que pour moi le pouvoir est endogène et que j'aurais construit un véritable cercle ontologique en déduisant le pouvoir du pouvoir. Affirmation stupide et ridicule, en ce que j'ai toujours cherché à faire le contraire. Prenons un exemple, l' Histoire de la folie, le premier livre que j'ai écrit et dans lequel j'ai cherché à affronter un peu ce problème. J'avais affaire à des institutions psychiatriques, où le pouvoir de l'administration, du préfet, des médecins, de la famille, fonctionnait à plein face aux malades mentaux. Si j'avais voulu faire, ainsi qu'ils le prétendent, une ontologie du Pouvoir avec un P majuscule, j'aurais cherché à retracer la genèse de ces grandes institutions de pouvoir, j'aurais centré l'analyse exclusivement sur le plan de l'institution et de la loi, du rapport de forces réglementé ou non selon lequel se serait exercée la violence contre la folie ou les fous. J'ai au contraire tenté de montrer comment, selon ces découpages *, ces rapports de forces, ces institutions et tout ce maillage de pouvoir avaient pu se former à un moment donné. À partir de quoi ?

* En français

À partir de ces processus économiques et démographiques qui apparaissent clairement à la fin du XVIe siècle, quand le problème des pauvres, des vagabonds, des populations fluctuantes se pose comme problème économique et politique et que l'on tente de le résoudre avec tout un arsenal d'instruments et d'armes (la loi sur les pauvres, l'encadrement plus ou moins forcé, enfin, le renfermement, en particulier celui qui a eu lieu en France et à Paris en 1660-1661). J'ai donc cherché à savoir comment ce faisceau de relations de pouvoir qui a renfermé la folie et l'a définie comme maladie mentale pouvait être autre chose qu'un pur et simple rapport de pouvoir, une pure et simple affirmation tautologique du type : moi, la raison, j'exerce le pouvoir sur toi, la folie. Comment, au contraire, un rapport de pouvoir pouvait naître à l'intérieur d'une transformation bien différente qui était en même temps la condition pour que ces relations et ces processus économiques puissent être réglementés, contrôlés, et ainsi de suite. Je voulais précisément montrer cette hétérogénéité du pouvoir, c'est-à-dire comment il naît toujours d'autre chose que de lui-même.

On pourrait dire la même chose, par exemple, pour la prison. Faire une analyse du pouvoir en termes d'affirmation ontologique aurait signifié s'interroger sur ce qu'est la loi pénale et déduire la prison de l'essence même de la loi qui condamne le crime. À l'inverse, ma tentative a consisté à réinsérer la prison au sein de technologies qui sont, certes, des technologies de pouvoir, mais qui naissent aux XVIIe et XVIIIe siècles, c'est-à-dire au moment où toute une série de problèmes économiques et démographiques posent à nouveau le problème de ce que j'ai appelé l'économie des relations de pouvoir. Les systèmes de type féodal, ou les systèmes du type des grandes monarchies administratives, étaient-ils encore valides lorsqu'il s'est agi d'irriguer les rapports de pouvoir dans un corps social dont les dimensions démographiques, les mouvements de population, les processus économiques sont ce qu'ils sont devenus? Tout cela naît donc d'autre chose ; et il n'y a pas de pouvoir, mais des rapports de pouvoir, qui naissent nécessairement, comme effets et conditions, d'autres processus.

Mais cela ne constitue qu'un aspect du problème que je voulais traiter ; l'autre aspect est celui des résistances. Si je me faisais une conception ontologique du pouvoir, il y aurait d'un côté le Pouvoir avec un P majuscule, sorte d'instance lunaire, supraterrestre, et puis les résistances des malheureux qui sont contraints de se plier au pouvoir. Je crois qu'une analyse de ce genre est totalement fausse ; car le pouvoir naît d'une pluralité de rapports qui se greffent sur autre chose, naissent d'autre chose et rendent possible autre chose. De là le fait que, d'une part, ces rapports de pouvoir s'inscrivent à l'intérieur de luttes qui sont par exemple des luttes économiques ou religieuses -et ce n'est donc pas fondamentalement contre le pouvoir que naissent les luttes ; mais, d'autre part, les rapports de pouvoir ouvrent un espace au sein duquel les luttes se développent. Au XVIIIe siècle, par exemple, se sont développées toute une série de luttes très intéressantes autour de la délinquance, du système pénal, de l'appareil judiciaire : luttes du peuple contre les notables, luttes des intellectuels contre les vieux appareils, luttes de l'appareil judiciaire contre le nouveau personnel politique et technocratique qui exerçait le pouvoir, au moins dans certains États, et qui cherchait à se débarrasser des vieilles structures. S'il y a des luttes des classes, et il y en a certainement eu, elles investissent ce champ, le divisent, le sillonnent, l'organisent. Mais il faut replacer les rapports de pouvoir à l'intérieur des luttes et ne pas supposer qu'il y a, d'une part, le pouvoir et, de l'autre, ce sur quoi il s'exercerait, et que la lutte se déroule entre le pouvoir et le non-pouvoir.

A l'inverse de cette opposition ontologique entre pouvoir et résistance, je dirais que le pouvoir n'est rien d'autre qu'une certaine modification, la forme souvent différente d'une série de conflits qui constituent le corps social, conflits de type économique, politique. Le pouvoir est donc comme la stratification, l'institutionnalisation, la définition de techniques, d'instruments et d'armes qui servent dans tous ces conflits. C'est cela qui peut être considéré à un moment donné comme un certain rapport de pouvoir, un certain exercice du pouvoir. Pourvu qu'il soit clair que cet exercice, dans la mesure où il n'est rien d'autre en fin de compte que la photographie instantanée de luttes multiples et en continuelle transformation, que ce pouvoir se transforme lui-même sans arrêt. Il ne faut pas confondre une situation de pouvoir, un type d'exercice, une certaine distribution ou économie du pouvoir à un moment donné avec de simples institutions de pouvoir comme peuvent l'être par exemple l'armée, la police, l'administration.

Enfin, une autre chose qui m'est reprochée est que, m'étant débarrassé du vieux concept d'idéologie qui permettait de faire jouer le réel contre les fausses interprétations du réel, qui permettait de fonctionner sur la base du dispositif de démystification - les choses sont autres que la manière dont elles sont présentées -, j'opérerais une sorte de mise à plat * des discours sur le plan du réel, réduisant mes analyses à une simple reproduction de la réalité, de telle sorte que mon discours ne serait qu'un simple écho réactionnaire qui ne ferait que confirmer les choses. Ici encore, il faut comprendre ce qu'ils font lorsqu'ils disent une chose de ce genre. Car qu'est-ce que cela signifie : vous ne faites que répéter le réel ?

* En français dans le texte (N.d.T.).

Avant tout, cela peut vouloir dire : vous ne faites que répéter ce qui a déjà été dit ; je répondrai alors : montrez que cela a été dit. Est-ce vous qui l'avez dit? S'ils me disent : vous ne faites que répéter le réel au sens où ce que je dis est vrai, alors je suis d'accord et je les remercie de cette reconnaissance. Il est vrai que j'ai voulu dire précisément ce qui s'est passé. Mais je ne les remercierais qu'à moitié, car, au fond ce n'est pas exactement ce que j'ai voulu faire.

Des analyses que je mène et dont ils disent qu'elles reproduisent simplement la réalité, d'autres diraient : ce n'est pas vrai du tout, c'est de l'imagination pure et simple. Les psychiatres français, d'inspiration plus ou moins marxiste, ont cherché à le dire à propos de l' Histoire de la folie avec un succès douteux d'ailleurs. Ils ont cherché à dire que c'était une fable.

En réalité, ce que je veux faire, et là réside la difficulté de la tentative, consiste à opérer une interprétation, une lecture d'un certain réel, qui soit telle que, d'un côté, cette interprétation puisse produire des effets de vérité et que, de l'autre, ces effets de vérité puissent devenir des instruments au sein de luttes possibles. Dire la vérité pour qu'elle soit attaquable. Déchiffer une strate de réalité de manière telle qu'en émergent les lignes de force et de fragilité ; les points de résistance et les points d'attaque possibles, les voies tracées et les chemins de traverse. C'est une réalité de luttes possibles que je cherche à faire apparaître. Il en était ainsi pour l' Histoire de la folie ; il est d'ailleurs assez curieux que ce livre, qui dit explicitement : je parlerai de ce qui s'est passé à propos de la folie et de la maladie mentale grosso modo entre la seconde moitié du XVIIe siècle et le début du XIXe siècle - je ne suis pas allé au-delà de Pinel -, tous les psychiatres l'aient lu comme un livre d'antipsychiatrie. Comme s'il parlait de la situation mentale ! Ils avaient en même temps raison et tort. Tort, parce que cela n'était pas vrai, je n'en parlais pas ; mais il y avait tout de même quelque chose de vrai dans leur réaction épidermique et coléreuse, car, en réalité, lire l'histoire de cette manière signifiait effectivment tracer dans les réalités contemporaines des voies possibles, qui sont devenues ensuite, moyennant les transformations indispensables, des voies réellement suivies. L'effet de vérité que je cherche à produire réside dans cette manière de montrer que le réel est polémique. Cela vaut aussi pour la prison, pour le problème de la délinquance. Ici aussi, il s'agit d'un livre qui traite de soixante-dix ans d'histoire des institutions pénales : 1760 1830/1840. Dans pratiquement tous les comptes rendus, on a dit que ce livre parle de la situation actuelle, mais qu'il n'en parle pas suffisamment parce que les choses ont changé depuis. Mais je ne parle pas de la situation actuelle. J'effectue une interprétation de l'histoire, et le problème est de savoir -mais je ne le résous pas quelle est l'utilisation possible de ces analyses dans la situation actuelle.

Et ici, je crois qu'on doit faire intervenir le problème de la fonction de l'intellectuel. Il est absolument vrai que je me refuse -quand j'écris un livre -à prendre une position prophétique qui consiste à dire aux gens : voilà ce que vous devez faire, ou encore : ceci est bien, cela ne l'est pas. Moi je leur dis : voilà comment, grosso modo, il me semble que les choses se sont passées, mais je les décris de telle manière que les voies d'attaque possibles soient tracées. Mais en cela je ne force ni ne contrains personne à attaquer. C'est une question qui me concerne personnellement lorsque je décide, à propos des prisons, des asiles psychiatriques, de ceci ou de cela, de me lancer dans un certain nombre d'actions, alors je dis que l'action politique appartient à un type d'intervention totalement différent de ces interventions écrites et livresques, c'est un problème de groupes, d'engagement personnel et physique. On n'est pas radical parce qu'on a prononcé quelques formules, non, la radicalité est physique, la radicalité concerne l'existence.

Alors, pour en revenir aux communistes, je dirais que c'est de cette radicalité qu'ils sont dépourvus. Ils en sont dépourvus parce que pour eux le problème de l'intellectuel ne consiste pas à dire la vérité, parce qu'on n'a jamais demandé aux intellectuels du Parti communiste de dire la vérité, on leur a demandé de prendre une position prophétique, de dire : voilà ce qu'il faut faire, qui est bien entendu d'adhérer tout simplement au P.C., de faire comme le P.C., d'être avec le P.C., de voter pour le P.C. En d'autres termes, ce que le P.C. demande à l'intellectuel, c'est d'être la courroie de transmission d'impératifs intellectuels, moraux et politiques que le Parti puisse directement utiliser. Quant à l'intellectuel qui prend une position totalement différente, qui consiste à dire aux gens : je voudrais produire des effets de vérité qui soient tels qu'ils puissent être utilisés pour une bataille possible, conduite par ceux qui le désirent, dans des formes à inventer et des organisations à définir, cette liberté que je laisse au terme de mon discours à quiconque veut ou non faire quelque chose, les gens du P.C. n'en parlent pas. C'est précisément le contraire de ce qu'on voudrait que je fasse, car, pour le P.C., le vrai intellectuel est celui qui clame la réalité, expliquant comment elle devrait être en assurant immédiatement qu'elle sera comme elle doit être le jour où tous feront comme le Parti communiste. Position exactement contraire à la mienne, car c'est cela qu'ils ne pardonnent pas. Ils comprennent donc ce que je fais, mais ils ne comprennent pas ce que je dis, ou au moins ils prennent le risque -et cela encore une fois est vraiment surprenant -de montrer aux yeux de tous qu'ils ne comprennent pas ce que je dis ; mais cela ne les préoccupe pas, parce que leur problème est de parer à ce que je fais, de le condamner et d'interdire donc que les gens fassent ou acceptent ce que je fais, de le rendre inacceptable. Et, à partir du moment où ils ne peuvent pas dire : ce qu'il fait est inacceptable, ils disent : ce qu'il dit est faux. Mais, pour le dire, ils sont obligés de mentir et de me faire dire ce que je ne dis pas. C'est pour cela que je ne crois pas qu'il y ait matière à discussion sur cette prose répandue sur la mienne. Il faut plutôt comprendre exactement la raison de leurs attaques. Et s'ils comprennent bien ce que je fais, moi je voudrais faire comprendre ce qu'ils font lorsqu'ils disent ces mensonges.