"Nouveau millénaire, Défis libertaires"
Licence
"GNU / FDL"
attribution
pas de modification
pas d'usage commercial
Copyleft 2001 /2014

Moteur de recherche
interne avec Google
Lettre de Foucault à «L’Unità»
Michel Foucault
Dits Ecrits III texte n°254

«Lettera di Foucault all'Unità» («Lettre de Foucault à L'Unità») ; trad. A. Ghizzardi», L'Unità, 55e année, no 285, 1er décembre 1978, p. 1.

Dits Ecrits III texte n°254

=> Précisions sur le pouvoir. Réponses à certaines critiques Michel Foucault Dits Ecrits Tome III texte n°238  http://1libertaire.free.fr/MFoucault328.html


C'est l'époque de l'«effeto Foucault», selon l'expression d'Aldo Rovatti, directeur de la revue d'extrême gauche milanaise Aut-Aut. Les mouvements d'extrême gauche italiens semblent avoir beaucoup utilisé le concept de microphysique du pouvoir à partir de la parution sous ce titre d'un recueil de textes politiques de Foucault chez Einaudi en 1977. En septembre 1977 (Aut-Aut, no 161), le philosophe et député communiste Massimo Cacciari publie un article intitulé «Rationalité et irrationalité du politique chez Deleuze et Foucault» : «Que signifie que le pouvoir ne soir plus propriété d'une classe, ni soumis à une structure économique, ni localisé dans des institutions spécifiques ? Ne court-on pas le risque d'opposer au pouvoir de l'État-Moloch, des multinationales, l'Autonomie, le Parti-Armée ?» demande-t-il. À cela Cacciari oppose la «vraie microphysique du pouvoir menée par le P.C.I. qui s'en rend maître petit à petit sur une longue période».

Le 19 novembre 1978, L'Espresso attaque les communistes italiens, «tous plus ou moins fourriers du goulag», en publiant et détournant un fragment d'une interview de Foucault qui devait paraître dans Aut-Aut, et transforme le débat interne à la gauche italienne, confrontée à l'important mouvement terroriste - c'est l'année de l'enlèvement meurtrier d'Aldo Moro -, en affrontement franco-italien. Umberto Cetroni, philosophe communiste, dénonce l'arrogance de la culture française. Foucault juge le débat sur le terrorisme trop important pour autoriser un détournement de ses textes au moment où lui-même déplace son analyse du pouvoir vers celle des technologies de gouvernement, et il propose de débattre directement avec le P.C.I. C'est alors que Ducio Trombadori entreprend une série d'entretiens avec lui (voir infra no 281).

Dans le numéro du 19 novembre 1978, L'Espresso a mis en scène une polémique entre les intellectuels du P.C.I. et moi-même. Mis en scène ? Je devrais dire : fabriqué.

1) L'Espresso a publié, sans que personne n'ait demandé mon accord, un fragment de l'interview que j'avais accordée à la revue Aut-Aut.

2) En outre, il a remplacé la présentation de la revue par une introduction qui dénature le sens de mon texte : celui-ci est présenté comme une attaque en règle contre la culture italienne en général et contre les intellectuels du P.C.I. en particulier.

3) Pour corroborer cette falsification, l'Espresso a manipulé mon texte et a pris l'initiative d'y ajouter une allusion à M. Cacciari, allusion que je n'ai pas faite pour la bonne raison que je ne connais pas les oeuvres de M. Cacciari.

Il est inutile de s'arrêter sur ce qui est simplement déplaisant. Laissons donc de côté L’Espresso et ses façons d'agir. Mais ne croyez-vous pas que nous pourrions nous entendre sur les points suivants ? Nous avons, aujourd'hui, devant nous, un immense travail de réflexion. Le fonctionnement des États capitalistes et des États socialistes, les types de sociétés propres à ces différents pays, le résultat des mouvements révolutionnaires dans le monde, l'organisation de la stratégie des partis dans l'Europe occidentale, le développement, un peu partout, des appareils de répression, des institutions de sécurité, la difficile liaison entre les luttes locales et les enjeux généraux ; tout cela nous pose des problèmes très ardus.

Il ne suffit évidemment pas de dire que le problème du pouvoir est central. Il faut aller beaucoup plus loin. Vous savez bien que les instruments d'analyse sont incertains, quand ils ne sont pas absents. Vous savez aussi que, dans ce domaine, la pensée comporte des risques redoutables : il est arrivé que les dogmes, les illusions, le scepticisme même, les ignorances aient eu des conséquences telles que des peuples entiers ont payé.

Voilà pourquoi je n'aime pas les polémiques, je veux dire ce type de discussions qui miment la guerre et parodient la justice : «Visons l'ennemi», «Dénonçons le coupable», «Condamnons et tuons». Je préfère ceux qui se rendent compte du nombre de morts qu'une «théorie juste» peut justifier ; je préfère ceux qui ont peur de ce qu'eux-mêmes peuvent dire, surtout quand c'est vrai. Essayons de chasser ce qu'il y a de dangereux dans ce que nous disons et pensons. Mais laissons aux polices le soin de traquer les individus dangereux.

Si vous voulez discuter, discutons. J'aimerais le faire avec vous ; là, où vous voudrez, et sous les formes qui vous conviendront le plus. Mais, en dehors des institutions qui transforment les discussions en jugements, et à l'écart de ces journaux qui les transforment en comédie. Je pense avec nostalgie à une discussion dont la fonction serait moins de réduire les idées à leurs auteurs, les auteurs à des combattants et la lutte à une victoire que de multiplier les hypothèses, les champs, les questions, les interlocuteurs, en mettant en lumière les différences qui les séparent et donc les dimensions de la recherche.

Il suffit d'être seul pour penser à la place des autres ; il suffit d'être deux pour penser l'un contre l'autre. Combien faudrait-il être - sans qu'il y ait automatiquement ressemblance -pour commencer à penser au moins à ce qui est en train de se produire aujourd'hui et qui nous échappe déjà des mains ?