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«Lettera di Foucault all'Unità» («Lettre
de Foucault à L'Unità») ; trad. A. Ghizzardi»,
L'Unità, 55e année, no 285, 1er décembre 1978,
p. 1.
Dits Ecrits III texte n°254
=> Précisions sur le pouvoir. Réponses à certaines critiques
Michel Foucault
Dits Ecrits Tome III texte n°238 http://1libertaire.free.fr/MFoucault328.html
C'est l'époque de l'«effeto Foucault», selon
l'expression d'Aldo Rovatti, directeur de la revue d'extrême
gauche milanaise Aut-Aut. Les mouvements d'extrême gauche
italiens semblent avoir beaucoup utilisé le concept de microphysique
du pouvoir à partir de la parution sous ce titre d'un recueil
de textes politiques de Foucault chez Einaudi en 1977. En septembre
1977 (Aut-Aut, no 161), le philosophe et député communiste
Massimo Cacciari publie un article intitulé «Rationalité
et irrationalité du politique chez Deleuze et Foucault» :
«Que signifie que le pouvoir ne soir plus propriété
d'une classe, ni soumis à une structure économique,
ni localisé dans des institutions spécifiques ? Ne
court-on pas le risque d'opposer au pouvoir de l'État-Moloch,
des multinationales, l'Autonomie, le Parti-Armée ?»
demande-t-il. À cela Cacciari oppose la «vraie microphysique
du pouvoir menée par le P.C.I. qui s'en rend maître
petit à petit sur une longue période».
Le 19
novembre 1978, L'Espresso attaque les communistes italiens, «tous
plus ou moins fourriers du goulag», en publiant et détournant
un fragment d'une interview de Foucault qui devait paraître
dans Aut-Aut, et transforme le débat interne à la
gauche italienne, confrontée à l'important mouvement
terroriste - c'est l'année de l'enlèvement meurtrier
d'Aldo Moro -, en affrontement franco-italien. Umberto Cetroni,
philosophe communiste, dénonce l'arrogance de la culture
française. Foucault juge le débat sur le terrorisme
trop important pour autoriser un détournement de ses textes
au moment où lui-même déplace son analyse du
pouvoir vers celle des technologies de gouvernement, et il propose
de débattre directement avec le P.C.I. C'est alors que Ducio
Trombadori entreprend une série d'entretiens avec lui (voir
infra no 281).
Dans le numéro du 19 novembre 1978, L'Espresso a mis en
scène une polémique entre les intellectuels du P.C.I.
et moi-même. Mis en scène ? Je devrais dire : fabriqué.
1) L'Espresso a publié, sans que personne n'ait demandé
mon accord, un fragment de l'interview que j'avais accordée
à la revue Aut-Aut.
2) En outre, il a remplacé la présentation de la
revue par une introduction qui dénature le sens de mon texte :
celui-ci est présenté comme une attaque en règle
contre la culture italienne en général et contre les
intellectuels du P.C.I. en particulier.
3) Pour corroborer cette falsification, l'Espresso a manipulé
mon texte et a pris l'initiative d'y ajouter une allusion à
M. Cacciari, allusion que je n'ai pas faite pour la bonne raison
que je ne connais pas les oeuvres de M. Cacciari.
Il est inutile de s'arrêter sur ce qui est simplement déplaisant.
Laissons donc de côté L’Espresso et ses façons
d'agir. Mais ne croyez-vous pas que nous pourrions nous entendre
sur les points suivants ? Nous avons, aujourd'hui, devant nous, un
immense travail de réflexion. Le fonctionnement des États
capitalistes et des États socialistes, les types de sociétés
propres à ces différents pays, le résultat
des mouvements révolutionnaires dans le monde, l'organisation
de la stratégie des partis dans l'Europe occidentale, le
développement, un peu partout, des appareils de répression,
des institutions de sécurité, la difficile liaison
entre les luttes locales et les enjeux généraux ; tout
cela nous pose des problèmes très ardus.
Il ne suffit évidemment pas de dire que le problème
du pouvoir est central. Il faut aller beaucoup plus loin. Vous savez
bien que les instruments d'analyse sont incertains, quand ils ne
sont pas absents. Vous savez aussi que, dans ce domaine, la pensée
comporte des risques redoutables : il est arrivé que les dogmes,
les illusions, le scepticisme même, les ignorances aient eu
des conséquences telles que des peuples entiers ont payé.
Voilà pourquoi je n'aime pas les polémiques, je veux
dire ce type de discussions qui miment la guerre et parodient la
justice : «Visons l'ennemi», «Dénonçons
le coupable», «Condamnons et tuons». Je préfère
ceux qui se rendent compte du nombre de morts qu'une «théorie
juste» peut justifier ; je préfère ceux qui ont
peur de ce qu'eux-mêmes peuvent dire, surtout quand c'est
vrai. Essayons de chasser ce qu'il y a de dangereux dans ce que
nous disons et pensons. Mais laissons aux polices le soin de traquer
les individus dangereux.
Si vous voulez discuter, discutons. J'aimerais le faire avec vous ;
là, où vous voudrez, et sous les formes qui vous conviendront
le plus. Mais, en dehors des institutions qui transforment les discussions
en jugements, et à l'écart de ces journaux qui les
transforment en comédie. Je pense avec nostalgie à
une discussion dont la fonction serait moins de réduire les
idées à leurs auteurs, les auteurs à des combattants
et la lutte à une victoire que de multiplier les hypothèses,
les champs, les questions, les interlocuteurs, en mettant en lumière
les différences qui les séparent et donc les dimensions
de la recherche.
Il suffit d'être seul pour penser à la place des autres ;
il suffit d'être deux pour penser l'un contre l'autre. Combien
faudrait-il être - sans qu'il y ait automatiquement ressemblance
-pour commencer à penser au moins à ce qui est en
train de se produire aujourd'hui et qui nous échappe déjà
des mains ?
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