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«M. Foucault. Conversazione senza complessi con il filosofo
che analizza le structure del potere.» («M. Foucault.
Conversation sans complexes avec le philosophe qui analyse les “structures
du pouvoir”»; entretien avec J. Bauer; trad. A. Ghizzardi),
Playmen, 12e année, no 10, octobre 1978, pp. 21-23, 26, 29-30.
Dits Ecrits Tome III texte n°242
Passé au filtre de deux traductions (J. Bauer est un photographe
américain), cet entretien a recours à des concepts
peu compatibles avec le style d'analyse de Foucault. La version
italienne comprenait de grossières erreurs : l’hôpital
Sainte-Anne de Paris est ainsi devenu l’hôpital Saint-Ange
de Morny, par exemple...
- Pourquoi vous qui n'êtes pas anthropologue vous intéressez-vous
plus, d'un point de vue philosophique, à la structure des
institutions qu'aux mécanismes évolutifs ?
- Ce que j'essaie de faire - et que j'ai toujours essayé
de faire depuis mon premier livre véritable, Histoire de
la folie à l'âge classique -, c'est de contester par
un travail d'intellectuel, différents aspects de la société,
en montrant leurs faiblesses et leurs limites. Toutefois, mes livres
ne sont pas prophétiques et ne sont pas non plus un appel
aux armes. Je serais vivement agacé qu'ils puissent être
vus sous cet éclairage. Le but qu'ils se proposent est d'expliquer
de la façon la plus explicite - même si, parfois, le
vocabulaire est difficile ces zones de la culture bourgeoise et
ces institutions qui influent directement sur les activités
et sur les pensées quotidiennes de l'homme.
- Le mot clef de tous vos livres semble être le «pouvoir»,
qu'il soit entendu au sens de pouvoir disciplinaire, de pouvoir
de la médecine mentale ou de pouvoir tout-puissant de la
pulsion sexuelle...
- C'est entendu, j'ai cherché à définir les
stratégies du pouvoir dans certains domaines. Par exemple,
Surveiller et Punir s'ouvre sur un «théâtre de
la terreur», la mise en scène spectaculaire qui accompagnait
les exécutions publiques jusqu'au siècle dernier.
Ce décorum éclatant, carnavalesque dans lequel la
toute-puissante main de la justice faisait exécuter la sentence
sous les yeux des spectateurs était censé graver son
message de façon indélébile dans leurs esprits.
Souvent, la punition excédait la gravité du délit,
et, de cette façon, étaient réaffirmés
la suprématie et le pouvoir absolu de l'autorité.
Aujourd'hui, le contrôle est moins sévère et
plus raffiné, mais il n'en est pas moins terrifiant pour
autant. Pendant tout le cours de notre vie, nous sommes tous pris
dans divers systèmes autoritaires ; tout d'abord à
l'école, puis dans notre travail et même dans nos distractions.
Chaque individu, considéré séparément,
est normalisé et transformé en un cas contrôlé
par un I.B.M. Dans notre société, nous sommes en train
de parvenir à des raffinements de pouvoir auxquels n'auraient
même jamais songé ceux qui manipulaient le théâtre
de la terreur.
- Et que pouvons-nous y faire ?
- Au point où nous en sommes c'est au-delà de toute
possibilité de rectification, parce que l'enchaînement
de ces systèmes a continué à imposer ce schéma
jusqu'à le faire accepter par la génération
actuelle comme une forme de la normalité. Cependant, il n'est
pas dit que ce soit un grand mal. Le contrôle continu des
individus conduit à un élargissement du savoir sur
eux, lequel produit des habitudes de vie raffinées et supérieures.
Si le monde est en passe de devenir une sorte de prison, c'est pour
satisfaire les exigences humaines.
- Non seulement critique, vous êtes, en outre, rebelle.
- Mais pas un rebelle actif. Je n'ai jamais défilé
avec les étudiants et les travailleurs, comme le fit Sartre.
Je crois que la meilleure forme de protestation est le silence,
la totale abstention. Pendant longtemps, je ne suis pas arrivé
à supporter les airs que se donnaient certains intellectuels
français et qui flottaient au-dessus de leur tête comme
les auréoles sur certains tableaux de Raphaël. C'est
pourquoi j'ai abandonné la France. Je suis parti dans un
exil total et merveilleux, d'abord en Suède, où j'ai
enseigné à l'université d'Uppsala, puis, tout
à fait à l'opposé, en Tunisie, où j'ai
habité Sidi-Bou-Saïd. De cette lumière méditerranéenne
on peut dire sans aucun doute qu'elle accentue la perception des
valeurs. En Afrique du Nord, chacun est pris pour ce qu'il vaut.
Chacun doit s'affirmer par ce qu'il dit et fait, non par ce qu'il
a fait ou par sa renommée. Personne ne fait un bond quand
on dit «Sartre»...
- Désormais on vous acclame comme le logique successeur
de Sartre...
- Sartre n'a pas de successeurs, exactement comme moi je n'ai pas
de prédécesseurs. Son type d'intellectualisme est
extrêmement rare et particulier. Et même il est incomparable.
Mais ce n'est pas mon type. Moi je ne ressens aucune compatibilité
avec l'existentialisme tel que l'a défini Sartre. L'homme
peut avoir le contrôle complet de ses propres actions et de
sa propre vie, mais il existe des forces susceptibles d'intervenir
que l'on ne peut ignorer. Franchement je préfère la
sensibilité intellectuelle de R. D. Laing. Dans son domaine
de compétence, Laing a quelque chose à dire, et il
le jette sur le papier avec clarté, esprit et imagination.
Il parle en fonction de son expérience personnelle, mais
il ne fait pas de prophéties. Pourquoi donc devrait-on formuler
des prophéties quand celles-ci se réalisent rarement
? De la même façon, j'admire Chomsky. Lui non plus
ne prophétise pas, mais il agit. Il s'est engagé activement
dans la campagne américaine contre la guerre du Viêt-nam
au sacrifice de son travail, mais dans le cadre de son métier
de linguiste.
- Apparemment vous insistez beaucoup sur la vie mentale opposée
à la vie physique.
- La vie mentale embrasse tout. Platon ne dit-il pas plus ou moins :
«Je ne suis jamais aussi actif que quand je ne fais rien»
? Bien entendu, il faisait référence aux activités
intellectuelles qui n'exigent, sur le plan physique, guère
plus, peut-être, que de se gratter la tête.
- Vos intérêts ont-ils toujours été
philosophiques ?
- Comme mon père, je me suis orienté vers la médecine.
Je pensais me spécialiser en psychiatrie et ainsi j'ai travaillé
trois ans à l'hôpital Sainte-Anne à Paris. J'avais
vingt-cinq ans, j'étais fort enthousiaste, idéaliste
pour ainsi dire et doté d'un bon cerveau et d'un tas de grosses
idées. Même à ce moment-là! Ce fut alors
que je fus en contact avec quelqu'un que j'appellerai Roger, un
interné de vingt-deux ans. Il avait été envoyé
à l'hôpital parce que ses parents et amis craignaient
qu'il ne se fasse du mal et qu'il ne finisse par s'auto-détruire
lors d'une de ses fréquentes crises d'angoisse violente.
Nous sommes devenus bons amis. Je le voyais plusieurs fois dans
la journée pendant mes gardes à l'hôpital et
il commença à m'être sympathique. Quand il était
lucide et n'avait pas de problèmes, il semblait très
intelligent et sensé, mais, à certains autres moments,
surtout les plus violents, il devait être enfermé.
Il était soigné avec des médicaments, mais
cette thérapie s'avérait insuffisante. Un jour, il
me dit qu'il savait qu'on ne le laisserait jamais partir de l'hôpital.
Ce terrifiant pressentiment provoquait un état de terreur
et celui-ci à son tour générait l'angoisse.
L'idée qu'il pouvait mourir l'inquiétait beaucoup
et il demanda même un certificat médical qui aurait
attesté qu'on ne le laisserait jamais mourir, et, bien entendu,
cette requête fut considérée comme ridicule.
Son état mental se détériora et, à la
fin, les médecins conclurent que, si l'on n'intervenait pas
rapidement de quelque façon que ce fût, il se tuerait.
Ainsi, avec le consentement de sa famille, on procéda à
une lobotomie frontale sur ce jeune homme exceptionnel, intelligent,
mais incontrôlable... Bien que le temps passe et quoi que
je fasse, je ne réussis pas à oublier son visage tourmenté.
Je me suis souvent demandé si la mort n'était pas
préférable à une non-existence, et si l'on
ne devrait pas nous accorder la possibilité de faire ce que
nous voulons de notre vie, quel que soit notre état mental.
Pour moi, la conclusion évidente est que même la pire
douleur est préférable à une existence végétative,
puisque l'esprit a réellement la capacité de créer
et d'embellir, en partant même de l'existence la plus désastreuse.
Des cendres surgira toujours un phénix...
- Je vous trouve
optimiste.
- En théorie, mais la théorie est la pratique de
la vie. Au fond de nous-mêmes, nous savons que tous les hommes
doivent mourir. Le but inévitable vers lequel nous nous dirigeons
depuis le moment où nous naissons est désormais démontré.
Toutefois il semble que l'opinion commune soit différente:
tous les hommes se sentent immortels. Pourquoi donc les riches continueraient-ils
à renflouer leur compte en banque et à se faire construire
de somptueuses habitations ? Il semblerait que l'immortalité
soit la préoccupation du moment. Par exemple, quelques scientifiques
sont fort occupés à calculer, grâce à
des machines de haute technologie, des événements
qui devraient se vérifier dans des milliers d'années.
En Amérique, il y a un intérêt croissant pour
l'hibernation du corps humain qui devrait être ramené
à la température normale dans une époque ultérieure.
Chaque année la préoccupation pour l'immortalité
augmente, bien qu'un nombre de plus en plus grand de personnes meurent
d'un infarctus dû au tabac et à la suralimentation.
Les pharaons ne trouvèrent jamais la solution au problème
de l'immortalité, pas même lorsqu'ils se firent enterrer
avec leurs richesses qu'ils espéraient pouvoir emporter avec
eux. Je doute fort que ce soit nous qui résolvions ce problème.
Certains mots bien choisis peuvent être plus immortels qu'une
masse d'ectoplasme congelé...
- Et nous sommes de nouveau en train de parler du pouvoir...
- Atteindre l'immortalité est le summum du pouvoir. L'homme
sait qu'il est destructible et corruptible. Ce sont des tares que
même l'esprit le plus logique ne pourrait rationaliser. C'est
pourquoi l'homme se tourne vers d'autres formes de comportement
qui lui font sentir son omnipotence. Elles sont souvent de nature
sexuelle.
- Vous en avez parlé dans le premier volume de votre Histoire
de la sexualité.
- Certains hommes et certaines sociétés considérèrent
qu'en imposant des contrôles aux manifestations sexuelles
et à l'acte sexuel, il est possible d'obtenir l'ordre en
général. Plusieurs exemples me viennent à l'esprit.
Récemment, en Chine, on a entrepris, dans les écoles,
une campagne contre la masturbation des jeunes, et cette initiative
invite à établir une comparaison avec la campagne
qui fut conduite en Europe, par l'Église, il y a pratiquement
deux siècles. J'oserais dire qu'il faudrait un Kinsey chinois
pour découvrir quel succès a été obtenu.
Je soupçonne que cela revient à interdire à
un canard d'approcher l'eau! En Russie, l'homosexualité est
encore un gros tabou, et l'on finit en prison en Sibérie
si l'on est surpris en flagrant délit de violation de la
loi. Toutefois, il y a, en Russie, probablement autant d'homosexualité
que dans d'autres pays, mais elle reste au placard. Objectivement,
il est bien curieux de décourager l'homosexualité
en mettant les coupables en prison, en étroit contact avec
d'autres hommes... On dit que, dans la rue Gorki, il y a autant de
prostitution des deux sexes que place Pigalle. Comme toujours, la
répression a simplement rendues plus séduisantes les
rencontres sexuelles et encore plus excitant le danger quand il
est couru et vaincu. La prostitution et l'homosexualité sont
en train d'exploser en Russie comme dans les autres sociétés
répressives. Il est rare que de semblables sociétés,
assoiffées de pouvoir comme elles le sont, possèdent,
dans ces domaines, des visions intuitives.
- Pourquoi choisir le sexe comme bouc émissaire ?
- Et pourquoi pas ? Il existe, il représente 90 % des préoccupations
des gens pendant la plus grande partie des heures de veille. C'est
l'impulsion la plus forte que l'on connaisse chez l'homme ; sous
différents aspects, plus forte que celles de la faim, de
la soif et du sommeil. Elle a même une certaine mystique.
On dort, on mange et on boit avec d'autres, mais l'acte sexuel -du
moins, dans la société occidentale -est considéré
comme une question tout à fait personnelle. Bien sûr,
dans certaines cultures africaines et aborigènes, il est
traité avec la même désinvolture que les autres
instincts. L'Église hérita des tabous des sociétés
païennes, les manipula et formula des doctrines qui ne sont
pas toujours fondées dans la logique ou dans la pratique.
Adam, Ève et en même temps le serpent pervers devinrent
des images en noir et blanc immédiatement compréhensibles
qui pouvaient constituer un point de référence même
pour les esprits les plus simples. Le bien et le mal avaient une
représentation essentielle. La signification de «péché
originel» put être gravée de façon indélébile
dans les esprits. Qui aurait pu prévoir que l'image restante
pourrait survivre pendant autant de siècles ?
- Dans Surveiller et Punir, vous avez parlé de la torture
comme d'un moyen de contrôle, mais dans l'Histoire de la sexualité
vous avez mis en évidence des contrôles beaucoup plus
fins.
- Les contrôles psychologiques sont toujours plus efficaces
que les contrôles physiques. Dans ce domaine, l'Église
fut encore un précurseur avec ses visions du paradis et de
l'enfer, et sa promesse d'un soulagement béni et d'une gratification
avec la confession. Et que pourrait-il y avoir de plus édifiant
qu'une âme lavée et blanchie qui quitte le confessionnal
? Ce n'est rien d'autre qu'un raffinement du vieux concept pavlovien
de punition et de récompense. Si l'on choisit la bonne porte
- celle du confessionnal, bien évidemment -, on a comme récompense
un casier vierge jusqu'à la semaine suivante. Trop irrésistible
pour ne pas l'accepter!
- Même si, de façon de plus en plus faible, l'Église
continue, de toute manière, à contrôler nos
habitudes sexuelles.
- On continue aussi à lire les contes de Grimm, bien que
personne ne les prenne au sérieux. Quand Paul VI a proclamé
son opposition à la contraception, je doute fort que beaucoup
de catholiques pratiquantes aient jeté leurs boîtes
de pilules. Du moins, à Paris, je n'ai pas observé
beaucoup de ces boîtes dans les rues. L'Église a perpétué
ses fables sexuelles, fondées sur des conjectures à
propos de ce que l'on doit considérer comme normal. Juste
à titre d'exemple: seule la position conventionnelle du coït
est approuvée par l'Église. Malheureusement, on ne
tient pas compte des poids lourds, et quelque dame imprudente peut
en sortir avec une côte cassée. Encore une fois, l'Église
insiste dans son orientation machiste. Pendant des siècles
a été frappé d'hérésie tout acte
sexuel qui n'était pas approuvé par l'Église.
Les sodomites pratiquants étaient brûlés sur
le bûcher au XVe siècle et les lesbiennes connaissaient
le même sort, car elles étaient considérées
comme des sorcières. Toutefois, aujourd'hui, dans notre société
à orientation psychiatrique, on considère avec bienveillance
toute chose qui peut apporter du plaisir à l'individu. La
psychiatrie et devenue la nouvelle religion.
- A quoi ou à qui attribuez-vous l'érosion de l'influence
exercée par l'Église et la plus grande compréhension
pour toute forme de pratique sexuelle ?
- Nous ne pouvons pas sous-évaluer l'influence d'un homme
qui s'appelle Freud. Ses théories n'étaient pas toutes
correctes à cent pour cent, mais il y avait une part de vérité
en chacune d'elles. Freud transféra la confession de la rigide
rhétorique baroque de l'Église au délassant
divan du psychanalyste. L'image de Dieu ne vint plus résoudre
les conflits, mais ce fut l'individu lui-même à travers
la compréhension de ses actes. Ce n'était plus quelque
chose que l'on pouvait obtenir en cinq minutes de quelqu'un qui
se déclarait supérieur parce qu'au service d'une force
plus élevée. Freud n'eut jamais ces prétentions.
L'individu devait devenir son propre dieu, en conséquence
la responsabilité de la faute pesait entièrement sur
ses épaules. Et la responsabilité est toujours la
chose la plus difficile à accepter!
- Ne pensez-vous pas que la psychanalyse est devenue un instrument
expiatoire facile pour notre problème ?
- Il y a cette tendance, mais peut-être le fait qu'elle ne
soit plus un instrument mais une source de motivation est-il plus
préoccupant. Freud a formulé une théorie relative
à la nature précocement sexuelle des enfants. Évidemment,
les psychiatres ne s'attendaient pas à ce que les enfants
se prêtent à de véritables actes sexuels; toutefois,
il n'était pas si facile d'expliquer la façon dont
ils suçaient le sein ou cherchaient automatiquement telle
ou telle partie érogène de leur corps. Malheureusement,
par la suite, on en arriva à connoter en terme sexuels même
la nourriture que mangeait l'enfant, les bandes dessinées
qu'il lisait ou les émissions télévisées
qu'il regardait. On pourrait facilement conclure que, dans tout
cela, les psychanalystes lisaient plus que ce qu'il y avait réellement.
Ainsi, ces enfants sont aujourd'hui encadrés par un monde
orienté sexuellement - créé accidentellement
pour eux et non par eux -, et il s'agit d'un monde qui, en cette
phase de développement, leur offre bien peu d'avantages.
- Dans votre dernier livre, Herculine Barbin dite Alexina B., vous
développez le thème du changement de sexe.
- J'étais en train de faire certaines recherches pour l'
Histoire de la sexualité dans les archives de la Charente-Maritime
quand la relation extraordinaire du cas d'une femme dont l'état
civil dut être rectifié et qu'il fallut enregistrer
comme homme me tomba entre les mains. Des cas de changement de sexe
sont courants à notre époque, mais généralement
il s'agit d'hommes qui deviennent femmes. Des exemples tels celui
de Christine Jorgensen, qui devint, par la suite, actrice, ou de
la célèbre Jan Morris * viennent immédiatement
à l'esprit. Toutefois, la majorité des femmes qui
sont devenues des hommes possédaient, semble-t-il, les organes
des deux sexes et la transformation a été déterminée
par la prépondérance de l'hormone masculine ou de
l'hormone féminine. Le cas d'Alexina B. ** fut extraordinaire
non seulement en raison de l'aspect physique, mais aussi de la masse
de documents approfondis et immédiatement accessibles: essentiellement
des rapports de médecins et d'avocats. En conséquence,
j'ai pu l'étudier dans ses grandes lignes. Alexina B. découvrit
l'incongruité de sa propre personnalité quand elle
s'éprit
d'une autre femme. Si l'on tient compte du fait que l'on était
encore au XIXe siècle et, qui plus est, dans une petite ville
de province, il est intéressant d'observer qu'elle ne chercha
pas à réprimer ses sentiments comme des déviations
homosexuelles et à tout laisser dans l'état où
c'était. Si cela avait été le cas, il n'y aurait
rien eu à écrire sur le sujet...
* George, devenu Christine Jorgensen à la suite d'interventions
réalisées en 1951 au Danemark par C. Hamburger, G.
Stürup et E. Dahl-Iversen, écrivit plus tard son autobiographie
(A Personal Aubobiography, New York, Paul Eriksson, 1967). Le journaliste
James Morris, qui devint Jan Morris après des opérations
réalisées à Casablanca en 1972, donna le récit
de son expérience dans Conundrum, New York, 1974 (L'Énigme.
D'un sexe à l'autre, trad, G. Magnane, Paris, Gallimard,
1974; Gallimard, coll. «Folio», no 2012, 1989).
** Voir supra n°223.
=>
Le mystérieux hermaphrodite Michel Foucault
Dits Ecrits Tome III texte n° 237 et
« Présentation» Michel Foucaul
Dits Ecrits Tome III Texte n° 223 http://1libertaire.free.fr/MFoucault329.html
- II semblerait que vous subissiez beaucoup la fascination d'exposer
chronologiquement et d'analyser un événement réel.
Vous avez aussi publié Moi, Pierre Rivière, ayant
égorgé ma mère, ma soeur et mon frère...
- Un demi-siècle mais peu de kilomètres séparent
Pierre Rivière d'Herculine Barbin. En un certain sens, ils
réagissaient tous deux contre le milieu et la classe sociale
dans lesquels ils étaient nés. Je ne considère
pas que l'acte de Pierre Rivière - bien qu'il englobe un matricide
et trois homicides - soit l'affirmation d'un esprit tourmenté
ou criminel. C'est une manifestation incroyablement violente si
on la compare à celle d'Herculine, mais la société
paysanne normande dans laquelle a grandi Pierre acceptait la violence
et la dégradation humaines comme un élément
de la vie quotidienne. Pierre était un produit de sa propre
société tout autant qu'Herculine était un produit
de sa propre société bourgeoise et que nous sommes
des produits de notre milieu sophistiqué et mécanisé.
Après son forfait, Pierre aurait pu être capturé
très facilement par les autres habitants du village, mais
ceux-ci avaient la sensation que ce n'était pas un devoir
de la collectivité d'administrer elle-même la justice.
Ils étaient convaincus que c'était au père
de Pierre d'assumer le rôle de vengeur et de rectifier la
situation. Certains critiques ont considéré mon livre
sur Pierre Rivière comme une réaffirmation de la théorie
existentielle, mais, selon moi, cela est absurde.
Je vois Pierre comme l'image de la fatalité de son temps,
exactement comme Herculine reflétait l'optimisme de la fin
du siècle dernier, quand le monde était fluide et
qu'il pouvait se passer n'importe quoi, n'importe quelle folie.
- Mais Pierre Rivière pourrait facilement devenir une illustration
clinique tirée de l'Histoire de la folie à l'âge
classique...
- La psychiatrie contemporaine soutiendrait que Pierre a été
forcé de commettre son horrible crime. Mais pourquoi devons-nous
situer toute chose à la limite entre santé mentale
et folie ? Pourquoi ne pourrions-nous accepter l'idée qu'il
existe des personnes totalement amorales qui marchent dans les rues
et sont absolument capables de commettre des homicides ou d'infliger
des mutilations sans en éprouver aucun sentiment de culpabilité
ou aucun scrupule de conscience ? Dans quelle mesure Charles Manson
est-il fou, dans quelle mesure les assassins d'enfants qui déambulent
librement en Angleterre sont-ils fous ou bien - à une échelle
beaucoup plus grande -quel était le degré de folie
de Hitler ? La psychiatrie peut pavenir à des conclusions
à la suite de tests, mais même le meilleur des tests
peut être falsifié. Je soutiens seulement que tout
doit être jugé sous son propre angle et non en fonction
de précédents éventuellement vérifiés.
Dans l' Histoire de la folie, j'ai essayé, en substance,
de rechercher l'apparition du concept moderne de maladie mentale
et des institutions psychiatriques en général. J'ai
eu tendance à inclure mes réflexions personnelles
sur la folie et ses relations à la littérature, surtout
quand elle touchait de grandes figures comme Nietszche, Rousseau
et Artaud. Une forme de folie peut-elle naître de la solitude
qu'impose le métier littéraire ? Est-il possible que
la composition chimique d'un écrivain stimule métaboliquement
les racines de la folie ? Ce ne sont certes pas des questions qui
peuvent trouver une réponse par une simple pression sur le
clavier d'un ordinateur I.B.M.
- Quelle est votre position à l'égard des différents
mouvements de libération sexuelle ?
- Le but fondamental qu'ils se proposent est digne d'admiration:
produire des hommes libres et éclairés. Mais justement
le fait qu'ils se soient organisés selon des catégories
sexuelles -la libération de la femme, la libération
homosexuelle, la libération de la femme au foyer - est extrêmement
dommageable. Comment peut-on libérer effectivement des personnes
qui sont liées à un groupe qui exige la subordination
à des idéaux et à des objectifs spécifiques
? Pourquoi le mouvement de libération de la femme ne doit-il
rassembler que des femmes ? Franchement, je ne suis pas certain
que l'on accepterait l'adhésion des hommes ! Souvent les sections
locales de mouvements homosexuels sont en pratique des clubs privés.
La véritable libération signifie se connaître
soi-même et ne peut souvent être réalisée
par l'intermédiaire d'un groupe, quel qu'il soit.
- Jusqu'à présent il semble que l'action de masse
ait été efficace.
-Toutefois, la pensée individuelle
peut déplacer les montagnes...et même plier les cuillères.
Et c'est la connaissance qui stimule la pensée. C'est pourquoi
dans des livres comme Les Mots et les Choses et L'Archéologie
du savoir, j'ai essayé de structurer organiquement le savoir
en des schémas immédiatement compréhensibles
et accessibles. L'histoire est savoir, et donc les hommes peuvent
connaître par des exemples la façon dont, au cours
de périodes passées, on a affronté la vie et
résolu ses problèmes. La vie elle-même est une
forme d'autocritique, car, même dans les moindres choix, on
doit effectuer une sélection en fonction de multiples stimuli.
Dans L'Archéologie du savoir, j'ai essayé d'analyser
le système de pensée qui m'est personnel et la façon
dont j'y suis arrivé. C'est toutefois une opération
que je n'aurais pas pu réaliser sans l'aide de bon nombre
d'écrivains et de philosophes que j'ai étudiés
au cours des années.
- Malgré vos vastes connaissances ou peut-être à
cause d'elles, beaucoup de choses vous contrarient.
- Je regarde mon pays, je regarde les autres pays et je suis arrivé
à la conclusion que nous manquons d'imagination sociologique
et politique et cela à tous égards. Sur le plan social,
nous sentons amèrement le manque de moyens pour contenir
et retenir l'intérêt non des intellectuels mais du
commun des mortels. L'ensemble de la littérature commerciale
de masse est déplorablement pauvre et la télévision,
loin de nourrir, anéantit. Sur le plan politique, il existe
à l'heure actuelle bien peu de responsables qui possèdent
un grand charisme ou de l'imagination. Et comment pouvons-nous donc
prétendre que les gens apportent une contribution valable
à la société si les instruments qu'on leur
propose sont inefficaces ?
- Quelle serait la solution ?
- Nous devons commencer par réinventer le futur en nous
plongeant dans un présent plus créatif. Laissons tomber
Disneyland et pensons à Marcuse.
- Vous n'avez rien dit sur vous-même, sur l'endroit où
vous avez grandi, sur la façon dont s'est déroulée
votre enfance.
- Mon cher ami, les philosophes ne naissent pas... ils sont, et
ça suffit !
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