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Michel Foucault
Conversation sans complexes avec le philosophe qui analyse les «structures du pouvoir»
Dits Ecrits Tome III texte n°242

«M. Foucault. Conversazione senza complessi con il filosofo che analizza le structure del potere.» («M. Foucault. Conversation sans complexes avec le philosophe qui analyse les “structures du pouvoir”»; entretien avec J. Bauer; trad. A. Ghizzardi), Playmen, 12e année, no 10, octobre 1978, pp. 21-23, 26, 29-30.

Dits Ecrits Tome III texte n°242

Passé au filtre de deux traductions (J. Bauer est un photographe américain), cet entretien a recours à des concepts peu compatibles avec le style d'analyse de Foucault. La version italienne comprenait de grossières erreurs : l’hôpital Sainte-Anne de Paris est ainsi devenu l’hôpital Saint-Ange de Morny, par exemple...


- Pourquoi vous qui n'êtes pas anthropologue vous intéressez-vous plus, d'un point de vue philosophique, à la structure des institutions qu'aux mécanismes évolutifs ?

- Ce que j'essaie de faire - et que j'ai toujours essayé de faire depuis mon premier livre véritable, Histoire de la folie à l'âge classique -, c'est de contester par un travail d'intellectuel, différents aspects de la société, en montrant leurs faiblesses et leurs limites. Toutefois, mes livres ne sont pas prophétiques et ne sont pas non plus un appel aux armes. Je serais vivement agacé qu'ils puissent être vus sous cet éclairage. Le but qu'ils se proposent est d'expliquer de la façon la plus explicite - même si, parfois, le vocabulaire est difficile ces zones de la culture bourgeoise et ces institutions qui influent directement sur les activités et sur les pensées quotidiennes de l'homme.

- Le mot clef de tous vos livres semble être le «pouvoir», qu'il soit entendu au sens de pouvoir disciplinaire, de pouvoir de la médecine mentale ou de pouvoir tout-puissant de la pulsion sexuelle...

- C'est entendu, j'ai cherché à définir les stratégies du pouvoir dans certains domaines. Par exemple, Surveiller et Punir s'ouvre sur un «théâtre de la terreur», la mise en scène spectaculaire qui accompagnait les exécutions publiques jusqu'au siècle dernier. Ce décorum éclatant, carnavalesque dans lequel la toute-puissante main de la justice faisait exécuter la sentence sous les yeux des spectateurs était censé graver son message de façon indélébile dans leurs esprits. Souvent, la punition excédait la gravité du délit, et, de cette façon, étaient réaffirmés la suprématie et le pouvoir absolu de l'autorité. Aujourd'hui, le contrôle est moins sévère et plus raffiné, mais il n'en est pas moins terrifiant pour autant. Pendant tout le cours de notre vie, nous sommes tous pris dans divers systèmes autoritaires ; tout d'abord à l'école, puis dans notre travail et même dans nos distractions. Chaque individu, considéré séparément, est normalisé et transformé en un cas contrôlé par un I.B.M. Dans notre société, nous sommes en train de parvenir à des raffinements de pouvoir auxquels n'auraient même jamais songé ceux qui manipulaient le théâtre de la terreur.

- Et que pouvons-nous y faire ?

- Au point où nous en sommes c'est au-delà de toute possibilité de rectification, parce que l'enchaînement de ces systèmes a continué à imposer ce schéma jusqu'à le faire accepter par la génération actuelle comme une forme de la normalité. Cependant, il n'est pas dit que ce soit un grand mal. Le contrôle continu des individus conduit à un élargissement du savoir sur eux, lequel produit des habitudes de vie raffinées et supérieures. Si le monde est en passe de devenir une sorte de prison, c'est pour satisfaire les exigences humaines.

- Non seulement critique, vous êtes, en outre, rebelle.

- Mais pas un rebelle actif. Je n'ai jamais défilé avec les étudiants et les travailleurs, comme le fit Sartre. Je crois que la meilleure forme de protestation est le silence, la totale abstention. Pendant longtemps, je ne suis pas arrivé à supporter les airs que se donnaient certains intellectuels français et qui flottaient au-dessus de leur tête comme les auréoles sur certains tableaux de Raphaël. C'est pourquoi j'ai abandonné la France. Je suis parti dans un exil total et merveilleux, d'abord en Suède, où j'ai enseigné à l'université d'Uppsala, puis, tout à fait à l'opposé, en Tunisie, où j'ai habité Sidi-Bou-Saïd. De cette lumière méditerranéenne on peut dire sans aucun doute qu'elle accentue la perception des valeurs. En Afrique du Nord, chacun est pris pour ce qu'il vaut. Chacun doit s'affirmer par ce qu'il dit et fait, non par ce qu'il a fait ou par sa renommée. Personne ne fait un bond quand on dit «Sartre»...

- Désormais on vous acclame comme le logique successeur de Sartre...

- Sartre n'a pas de successeurs, exactement comme moi je n'ai pas de prédécesseurs. Son type d'intellectualisme est extrêmement rare et particulier. Et même il est incomparable. Mais ce n'est pas mon type. Moi je ne ressens aucune compatibilité avec l'existentialisme tel que l'a défini Sartre. L'homme peut avoir le contrôle complet de ses propres actions et de sa propre vie, mais il existe des forces susceptibles d'intervenir que l'on ne peut ignorer. Franchement je préfère la sensibilité intellectuelle de R. D. Laing. Dans son domaine de compétence, Laing a quelque chose à dire, et il le jette sur le papier avec clarté, esprit et imagination. Il parle en fonction de son expérience personnelle, mais il ne fait pas de prophéties. Pourquoi donc devrait-on formuler des prophéties quand celles-ci se réalisent rarement ? De la même façon, j'admire Chomsky. Lui non plus ne prophétise pas, mais il agit. Il s'est engagé activement dans la campagne américaine contre la guerre du Viêt-nam au sacrifice de son travail, mais dans le cadre de son métier de linguiste.

- Apparemment vous insistez beaucoup sur la vie mentale opposée à la vie physique.

- La vie mentale embrasse tout. Platon ne dit-il pas plus ou moins : «Je ne suis jamais aussi actif que quand je ne fais rien» ? Bien entendu, il faisait référence aux activités intellectuelles qui n'exigent, sur le plan physique, guère plus, peut-être, que de se gratter la tête.

- Vos intérêts ont-ils toujours été philosophiques ?

- Comme mon père, je me suis orienté vers la médecine. Je pensais me spécialiser en psychiatrie et ainsi j'ai travaillé trois ans à l'hôpital Sainte-Anne à Paris. J'avais vingt-cinq ans, j'étais fort enthousiaste, idéaliste pour ainsi dire et doté d'un bon cerveau et d'un tas de grosses idées. Même à ce moment-là! Ce fut alors que je fus en contact avec quelqu'un que j'appellerai Roger, un interné de vingt-deux ans. Il avait été envoyé à l'hôpital parce que ses parents et amis craignaient qu'il ne se fasse du mal et qu'il ne finisse par s'auto-détruire lors d'une de ses fréquentes crises d'angoisse violente. Nous sommes devenus bons amis. Je le voyais plusieurs fois dans la journée pendant mes gardes à l'hôpital et il commença à m'être sympathique. Quand il était lucide et n'avait pas de problèmes, il semblait très intelligent et sensé, mais, à certains autres moments, surtout les plus violents, il devait être enfermé. Il était soigné avec des médicaments, mais cette thérapie s'avérait insuffisante. Un jour, il me dit qu'il savait qu'on ne le laisserait jamais partir de l'hôpital. Ce terrifiant pressentiment provoquait un état de terreur et celui-ci à son tour générait l'angoisse. L'idée qu'il pouvait mourir l'inquiétait beaucoup et il demanda même un certificat médical qui aurait attesté qu'on ne le laisserait jamais mourir, et, bien entendu, cette requête fut considérée comme ridicule. Son état mental se détériora et, à la fin, les médecins conclurent que, si l'on n'intervenait pas rapidement de quelque façon que ce fût, il se tuerait. Ainsi, avec le consentement de sa famille, on procéda à une lobotomie frontale sur ce jeune homme exceptionnel, intelligent, mais incontrôlable... Bien que le temps passe et quoi que je fasse, je ne réussis pas à oublier son visage tourmenté. Je me suis souvent demandé si la mort n'était pas préférable à une non-existence, et si l'on ne devrait pas nous accorder la possibilité de faire ce que nous voulons de notre vie, quel que soit notre état mental. Pour moi, la conclusion évidente est que même la pire douleur est préférable à une existence végétative, puisque l'esprit a réellement la capacité de créer et d'embellir, en partant même de l'existence la plus désastreuse. Des cendres surgira toujours un phénix...

- Je vous trouve optimiste.

- En théorie, mais la théorie est la pratique de la vie. Au fond de nous-mêmes, nous savons que tous les hommes doivent mourir. Le but inévitable vers lequel nous nous dirigeons depuis le moment où nous naissons est désormais démontré. Toutefois il semble que l'opinion commune soit différente: tous les hommes se sentent immortels. Pourquoi donc les riches continueraient-ils à renflouer leur compte en banque et à se faire construire de somptueuses habitations ? Il semblerait que l'immortalité soit la préoccupation du moment. Par exemple, quelques scientifiques sont fort occupés à calculer, grâce à des machines de haute technologie, des événements qui devraient se vérifier dans des milliers d'années. En Amérique, il y a un intérêt croissant pour l'hibernation du corps humain qui devrait être ramené à la température normale dans une époque ultérieure. Chaque année la préoccupation pour l'immortalité augmente, bien qu'un nombre de plus en plus grand de personnes meurent d'un infarctus dû au tabac et à la suralimentation. Les pharaons ne trouvèrent jamais la solution au problème de l'immortalité, pas même lorsqu'ils se firent enterrer avec leurs richesses qu'ils espéraient pouvoir emporter avec eux. Je doute fort que ce soit nous qui résolvions ce problème. Certains mots bien choisis peuvent être plus immortels qu'une masse d'ectoplasme congelé...

- Et nous sommes de nouveau en train de parler du pouvoir...

- Atteindre l'immortalité est le summum du pouvoir. L'homme sait qu'il est destructible et corruptible. Ce sont des tares que même l'esprit le plus logique ne pourrait rationaliser. C'est pourquoi l'homme se tourne vers d'autres formes de comportement qui lui font sentir son omnipotence. Elles sont souvent de nature sexuelle.

- Vous en avez parlé dans le premier volume de votre Histoire de la sexualité.

- Certains hommes et certaines sociétés considérèrent qu'en imposant des contrôles aux manifestations sexuelles et à l'acte sexuel, il est possible d'obtenir l'ordre en général. Plusieurs exemples me viennent à l'esprit. Récemment, en Chine, on a entrepris, dans les écoles, une campagne contre la masturbation des jeunes, et cette initiative invite à établir une comparaison avec la campagne qui fut conduite en Europe, par l'Église, il y a pratiquement deux siècles. J'oserais dire qu'il faudrait un Kinsey chinois pour découvrir quel succès a été obtenu. Je soupçonne que cela revient à interdire à un canard d'approcher l'eau! En Russie, l'homosexualité est encore un gros tabou, et l'on finit en prison en Sibérie si l'on est surpris en flagrant délit de violation de la loi. Toutefois, il y a, en Russie, probablement autant d'homosexualité que dans d'autres pays, mais elle reste au placard. Objectivement, il est bien curieux de décourager l'homosexualité en mettant les coupables en prison, en étroit contact avec d'autres hommes... On dit que, dans la rue Gorki, il y a autant de prostitution des deux sexes que place Pigalle. Comme toujours, la répression a simplement rendues plus séduisantes les rencontres sexuelles et encore plus excitant le danger quand il est couru et vaincu. La prostitution et l'homosexualité sont en train d'exploser en Russie comme dans les autres sociétés répressives. Il est rare que de semblables sociétés, assoiffées de pouvoir comme elles le sont, possèdent, dans ces domaines, des visions intuitives.

- Pourquoi choisir le sexe comme bouc émissaire ?

- Et pourquoi pas ? Il existe, il représente 90 % des préoccupations des gens pendant la plus grande partie des heures de veille. C'est l'impulsion la plus forte que l'on connaisse chez l'homme ; sous différents aspects, plus forte que celles de la faim, de la soif et du sommeil. Elle a même une certaine mystique. On dort, on mange et on boit avec d'autres, mais l'acte sexuel -du moins, dans la société occidentale -est considéré comme une question tout à fait personnelle. Bien sûr, dans certaines cultures africaines et aborigènes, il est traité avec la même désinvolture que les autres instincts. L'Église hérita des tabous des sociétés païennes, les manipula et formula des doctrines qui ne sont pas toujours fondées dans la logique ou dans la pratique. Adam, Ève et en même temps le serpent pervers devinrent des images en noir et blanc immédiatement compréhensibles qui pouvaient constituer un point de référence même pour les esprits les plus simples. Le bien et le mal avaient une représentation essentielle. La signification de «péché originel» put être gravée de façon indélébile dans les esprits. Qui aurait pu prévoir que l'image restante pourrait survivre pendant autant de siècles ?

- Dans Surveiller et Punir, vous avez parlé de la torture comme d'un moyen de contrôle, mais dans l'Histoire de la sexualité vous avez mis en évidence des contrôles beaucoup plus fins.

- Les contrôles psychologiques sont toujours plus efficaces que les contrôles physiques. Dans ce domaine, l'Église fut encore un précurseur avec ses visions du paradis et de l'enfer, et sa promesse d'un soulagement béni et d'une gratification avec la confession. Et que pourrait-il y avoir de plus édifiant qu'une âme lavée et blanchie qui quitte le confessionnal ? Ce n'est rien d'autre qu'un raffinement du vieux concept pavlovien de punition et de récompense. Si l'on choisit la bonne porte - celle du confessionnal, bien évidemment -, on a comme récompense un casier vierge jusqu'à la semaine suivante. Trop irrésistible pour ne pas l'accepter!

- Même si, de façon de plus en plus faible, l'Église continue, de toute manière, à contrôler nos habitudes sexuelles.

- On continue aussi à lire les contes de Grimm, bien que personne ne les prenne au sérieux. Quand Paul VI a proclamé son opposition à la contraception, je doute fort que beaucoup de catholiques pratiquantes aient jeté leurs boîtes de pilules. Du moins, à Paris, je n'ai pas observé beaucoup de ces boîtes dans les rues. L'Église a perpétué ses fables sexuelles, fondées sur des conjectures à propos de ce que l'on doit considérer comme normal. Juste à titre d'exemple: seule la position conventionnelle du coït est approuvée par l'Église. Malheureusement, on ne tient pas compte des poids lourds, et quelque dame imprudente peut en sortir avec une côte cassée. Encore une fois, l'Église insiste dans son orientation machiste. Pendant des siècles a été frappé d'hérésie tout acte sexuel qui n'était pas approuvé par l'Église. Les sodomites pratiquants étaient brûlés sur le bûcher au XVe siècle et les lesbiennes connaissaient le même sort, car elles étaient considérées comme des sorcières. Toutefois, aujourd'hui, dans notre société à orientation psychiatrique, on considère avec bienveillance toute chose qui peut apporter du plaisir à l'individu. La psychiatrie et devenue la nouvelle religion.

- A quoi ou à qui attribuez-vous l'érosion de l'influence exercée par l'Église et la plus grande compréhension pour toute forme de pratique sexuelle ?

- Nous ne pouvons pas sous-évaluer l'influence d'un homme qui s'appelle Freud. Ses théories n'étaient pas toutes correctes à cent pour cent, mais il y avait une part de vérité en chacune d'elles. Freud transféra la confession de la rigide rhétorique baroque de l'Église au délassant divan du psychanalyste. L'image de Dieu ne vint plus résoudre les conflits, mais ce fut l'individu lui-même à travers la compréhension de ses actes. Ce n'était plus quelque chose que l'on pouvait obtenir en cinq minutes de quelqu'un qui se déclarait supérieur parce qu'au service d'une force plus élevée. Freud n'eut jamais ces prétentions. L'individu devait devenir son propre dieu, en conséquence la responsabilité de la faute pesait entièrement sur ses épaules. Et la responsabilité est toujours la chose la plus difficile à accepter!

- Ne pensez-vous pas que la psychanalyse est devenue un instrument expiatoire facile pour notre problème ?

- Il y a cette tendance, mais peut-être le fait qu'elle ne soit plus un instrument mais une source de motivation est-il plus préoccupant. Freud a formulé une théorie relative à la nature précocement sexuelle des enfants. Évidemment, les psychiatres ne s'attendaient pas à ce que les enfants se prêtent à de véritables actes sexuels; toutefois, il n'était pas si facile d'expliquer la façon dont ils suçaient le sein ou cherchaient automatiquement telle ou telle partie érogène de leur corps. Malheureusement, par la suite, on en arriva à connoter en terme sexuels même la nourriture que mangeait l'enfant, les bandes dessinées qu'il lisait ou les émissions télévisées qu'il regardait. On pourrait facilement conclure que, dans tout cela, les psychanalystes lisaient plus que ce qu'il y avait réellement. Ainsi, ces enfants sont aujourd'hui encadrés par un monde orienté sexuellement - créé accidentellement pour eux et non par eux -, et il s'agit d'un monde qui, en cette phase de développement, leur offre bien peu d'avantages.

- Dans votre dernier livre, Herculine Barbin dite Alexina B., vous développez le thème du changement de sexe.

- J'étais en train de faire certaines recherches pour l' Histoire de la sexualité dans les archives de la Charente-Maritime quand la relation extraordinaire du cas d'une femme dont l'état civil dut être rectifié et qu'il fallut enregistrer comme homme me tomba entre les mains. Des cas de changement de sexe sont courants à notre époque, mais généralement il s'agit d'hommes qui deviennent femmes. Des exemples tels celui de Christine Jorgensen, qui devint, par la suite, actrice, ou de la célèbre Jan Morris * viennent immédiatement à l'esprit. Toutefois, la majorité des femmes qui sont devenues des hommes possédaient, semble-t-il, les organes des deux sexes et la transformation a été déterminée par la prépondérance de l'hormone masculine ou de l'hormone féminine. Le cas d'Alexina B. ** fut extraordinaire non seulement en raison de l'aspect physique, mais aussi de la masse de documents approfondis et immédiatement accessibles: essentiellement des rapports de médecins et d'avocats. En conséquence, j'ai pu l'étudier dans ses grandes lignes. Alexina B. découvrit l'incongruité de sa propre personnalité quand elle s'éprit d'une autre femme. Si l'on tient compte du fait que l'on était encore au XIXe siècle et, qui plus est, dans une petite ville de province, il est intéressant d'observer qu'elle ne chercha pas à réprimer ses sentiments comme des déviations homosexuelles et à tout laisser dans l'état où c'était. Si cela avait été le cas, il n'y aurait rien eu à écrire sur le sujet...

* George, devenu Christine Jorgensen à la suite d'interventions réalisées en 1951 au Danemark par C. Hamburger, G. Stürup et E. Dahl-Iversen, écrivit plus tard son autobiographie (A Personal Aubobiography, New York, Paul Eriksson, 1967). Le journaliste James Morris, qui devint Jan Morris après des opérations réalisées à Casablanca en 1972, donna le récit de son expérience dans Conundrum, New York, 1974 (L'Énigme. D'un sexe à l'autre, trad, G. Magnane, Paris, Gallimard, 1974; Gallimard, coll. «Folio», no 2012, 1989).

** Voir supra n°223. => Le mystérieux hermaphrodite Michel Foucault Dits Ecrits Tome III texte n° 237 et
« Présentation» Michel Foucaul Dits Ecrits Tome III Texte n° 223   http://1libertaire.free.fr/MFoucault329.html

- II semblerait que vous subissiez beaucoup la fascination d'exposer chronologiquement et d'analyser un événement réel. Vous avez aussi publié Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma soeur et mon frère...

- Un demi-siècle mais peu de kilomètres séparent Pierre Rivière d'Herculine Barbin. En un certain sens, ils réagissaient tous deux contre le milieu et la classe sociale dans lesquels ils étaient nés. Je ne considère pas que l'acte de Pierre Rivière - bien qu'il englobe un matricide et trois homicides - soit l'affirmation d'un esprit tourmenté ou criminel. C'est une manifestation incroyablement violente si on la compare à celle d'Herculine, mais la société paysanne normande dans laquelle a grandi Pierre acceptait la violence et la dégradation humaines comme un élément de la vie quotidienne. Pierre était un produit de sa propre société tout autant qu'Herculine était un produit de sa propre société bourgeoise et que nous sommes des produits de notre milieu sophistiqué et mécanisé. Après son forfait, Pierre aurait pu être capturé très facilement par les autres habitants du village, mais ceux-ci avaient la sensation que ce n'était pas un devoir de la collectivité d'administrer elle-même la justice. Ils étaient convaincus que c'était au père de Pierre d'assumer le rôle de vengeur et de rectifier la situation. Certains critiques ont considéré mon livre sur Pierre Rivière comme une réaffirmation de la théorie existentielle, mais, selon moi, cela est absurde.

Je vois Pierre comme l'image de la fatalité de son temps, exactement comme Herculine reflétait l'optimisme de la fin du siècle dernier, quand le monde était fluide et qu'il pouvait se passer n'importe quoi, n'importe quelle folie.

- Mais Pierre Rivière pourrait facilement devenir une illustration clinique tirée de l'Histoire de la folie à l'âge classique...

- La psychiatrie contemporaine soutiendrait que Pierre a été forcé de commettre son horrible crime. Mais pourquoi devons-nous situer toute chose à la limite entre santé mentale et folie ? Pourquoi ne pourrions-nous accepter l'idée qu'il existe des personnes totalement amorales qui marchent dans les rues et sont absolument capables de commettre des homicides ou d'infliger des mutilations sans en éprouver aucun sentiment de culpabilité ou aucun scrupule de conscience ? Dans quelle mesure Charles Manson est-il fou, dans quelle mesure les assassins d'enfants qui déambulent librement en Angleterre sont-ils fous ou bien - à une échelle beaucoup plus grande -quel était le degré de folie de Hitler ? La psychiatrie peut pavenir à des conclusions à la suite de tests, mais même le meilleur des tests peut être falsifié. Je soutiens seulement que tout doit être jugé sous son propre angle et non en fonction de précédents éventuellement vérifiés. Dans l' Histoire de la folie, j'ai essayé, en substance, de rechercher l'apparition du concept moderne de maladie mentale et des institutions psychiatriques en général. J'ai eu tendance à inclure mes réflexions personnelles sur la folie et ses relations à la littérature, surtout quand elle touchait de grandes figures comme Nietszche, Rousseau et Artaud. Une forme de folie peut-elle naître de la solitude qu'impose le métier littéraire ? Est-il possible que la composition chimique d'un écrivain stimule métaboliquement les racines de la folie ? Ce ne sont certes pas des questions qui peuvent trouver une réponse par une simple pression sur le clavier d'un ordinateur I.B.M.

- Quelle est votre position à l'égard des différents mouvements de libération sexuelle ?

- Le but fondamental qu'ils se proposent est digne d'admiration: produire des hommes libres et éclairés. Mais justement le fait qu'ils se soient organisés selon des catégories sexuelles -la libération de la femme, la libération homosexuelle, la libération de la femme au foyer - est extrêmement dommageable. Comment peut-on libérer effectivement des personnes qui sont liées à un groupe qui exige la subordination à des idéaux et à des objectifs spécifiques ? Pourquoi le mouvement de libération de la femme ne doit-il rassembler que des femmes ? Franchement, je ne suis pas certain que l'on accepterait l'adhésion des hommes ! Souvent les sections locales de mouvements homosexuels sont en pratique des clubs privés. La véritable libération signifie se connaître soi-même et ne peut souvent être réalisée par l'intermédiaire d'un groupe, quel qu'il soit.

- Jusqu'à présent il semble que l'action de masse ait été efficace.

-Toutefois, la pensée individuelle peut déplacer les montagnes...et même plier les cuillères. Et c'est la connaissance qui stimule la pensée. C'est pourquoi dans des livres comme Les Mots et les Choses et L'Archéologie du savoir, j'ai essayé de structurer organiquement le savoir en des schémas immédiatement compréhensibles et accessibles. L'histoire est savoir, et donc les hommes peuvent connaître par des exemples la façon dont, au cours de périodes passées, on a affronté la vie et résolu ses problèmes. La vie elle-même est une forme d'autocritique, car, même dans les moindres choix, on doit effectuer une sélection en fonction de multiples stimuli. Dans L'Archéologie du savoir, j'ai essayé d'analyser le système de pensée qui m'est personnel et la façon dont j'y suis arrivé. C'est toutefois une opération que je n'aurais pas pu réaliser sans l'aide de bon nombre d'écrivains et de philosophes que j'ai étudiés au cours des années.

- Malgré vos vastes connaissances ou peut-être à cause d'elles, beaucoup de choses vous contrarient.

- Je regarde mon pays, je regarde les autres pays et je suis arrivé à la conclusion que nous manquons d'imagination sociologique et politique et cela à tous égards. Sur le plan social, nous sentons amèrement le manque de moyens pour contenir et retenir l'intérêt non des intellectuels mais du commun des mortels. L'ensemble de la littérature commerciale de masse est déplorablement pauvre et la télévision, loin de nourrir, anéantit. Sur le plan politique, il existe à l'heure actuelle bien peu de responsables qui possèdent un grand charisme ou de l'imagination. Et comment pouvons-nous donc prétendre que les gens apportent une contribution valable à la société si les instruments qu'on leur propose sont inefficaces ?

- Quelle serait la solution ?

- Nous devons commencer par réinventer le futur en nous plongeant dans un présent plus créatif. Laissons tomber Disneyland et pensons à Marcuse.

- Vous n'avez rien dit sur vous-même, sur l'endroit où vous avez grandi, sur la façon dont s'est déroulée votre enfance.

- Mon cher ami, les philosophes ne naissent pas... ils sont, et ça suffit !