|
«Mon corps, ce papier, ce feu», in Foucault (M.), Histoire
de la folie, Paris, Gallimard, 1972, appendice II, pp. 583-603.
(M. Foucault avait donné une première version de ce
texte à la revue japonaise Paideia. Cf no 104, infra.)
Dits et Ecrits tome II texte n°102
=> Réponse à Derrida Michel Foucault
Dits et Ecrits tome II texte n°104
http://1libertaire.free.fr/MFoucault242.html
Aux pages 56 à 59 de l'Histoire de la folie, j'ai dit que
le rêve et la folie n'avaient point le même statut ni
le même rôle dans le développement du doute cartésien
: le rêve permet de douter de ce lieu où je suis, de
ce papier que je vois, de cette main que je tends ; mais la folie
n'est point un instrument ou une étape du doute ; car «moi
qui pense, je ne peux pas être fou». Exclusion, donc,
de la folie, dont la tradition sceptique faisait au contraire l'une
des raisons de douter.
Pour résumer l'objection que fait Derrida à cette
thèse 1 le mieux est sans doute de citer le passage où
il donne, de la manière la plus vigoureuse, sa lecture de
Descartes : «Descartes vient de dire que toutes les connaissances
d'origine sensible peuvent le tromper. Il feint de s'adresser l'objection
étonnée du non-philosophe imaginaire qu'une telle
audace effraie et qui lui dit : non, pas toutes les connaissances
sensibles, sans quoi vous seriez fou et il serait déraisonnable
de se régler sur les fous, de nous proposer un discours de
fou. Descartes se fait l'écho de cette objection : puisque
je suis là, que j'écris, que vous m'entendez, je ne
suis pas fou, ni vous, et nous sommes entre gens sensés.
L'exemple de la folie n'est donc pas révélateur de
la fragilité de l'idée sensible. Soit. Descartes acquiesce
à ce point de vue naturel ou plutôt il feint de se
reposer dans ce confort naturel pour mieux et plus radicalement
et plus définitivement s'en déloger et inquiéter
son interlocuteur. Soit, dit-il, vous pensez que je serais fou de
douter que je sois assis auprès du feu, etc., que je serais
extravagant de me régler sur l'exemple des fous.
1. Derrida (J.), L'Écriture et la Différence, Paris,
Éd. du Seuil, 1967, pp. 61-97.
Je vais donc vous proposer une hypothèse qui vous paraîtra
bien plus naturelle, qui ne vous dépaysera pas, parce qu'il
s'agit d'une expérience plus commune, plus universelle aussi
que celle de la folie : et c'est celle du sommeil et du rêve,
Descartes développe alors cette hypothèse qui ruinera
tous les fondements sensibles de la connaissance et ne mettra à
nu que les fondements intellectuels de la certitude, Cette hypothèse,
surtout, ne fuira pas la possibilité d'extravagances -épistémologiques
-bien plus graves que celles de la folie,
» Cette référence au songe n'est donc pas,
bien au contraire, en retrait par rapport à la possibilité
d'une folie que Descartes aurait tenue en respect ou même
exclue, Elle constitue, dans l'ordre méthodique qui est ici
le nôtre, l'exaspération hyperbolique de l'hypothèse
de la folie, Celle-ci n'affectait, de manière contingente
et partielle, que certaines régions de la perception sensible,
Il ne s'agit d'ailleurs pas ici, pour Descartes, de déterminer
le concept de la folie mais de se servir de la notion courante d'extravagance
à des fins juridiques et méthodologiques, pour poser
des questions de droit concernant seulement la vérité
des idées l, Ce qu'il faut ici retenir, c'est que, de ce
point de vue, le dormeur, ou le rêveur, est plus fou que le
fou, Ou du moins, le rêveur, au regard du problème
de la connaissance qui intéresse ici Descartes, est plus
loin de la perception vraie que le fou, C'est dans le cas du sommeil
et non dans celui de l'extravagance que la totalité absolue
des idées d'origine sensible devient suspecte, est privée
de «valeur objective», selon l'expression de M, Guéroult.
L'hypothèse de l'extravagance n'était donc pas un
bon exemple, un exemple révélateur ; ce n'était
pas un bon instrument de doute, Et cela au moins pour deux raisons
:
»a) il ne couvre pas la totalité du champ de la perception
sensible, Le fou ne se trompe pas toujours et en tout ; il ne se
trompe pas assez, il n'est jamais fou ;
»b) c'est un exemple inefficace et malheureux dans l'ordre
pédagogique, car il rencontre la résistance du non-philosophe
qui n'a pas l'audace de suivre le philosophe quand celui-ci admet
qu'il pourrait bien être fou au moment où il parle.»
1 La folie, thème ou index : ce qui est significatif, c'est
que Descartes, au fond, ne parle jamais de la folie elle-même
dans ce texte Elle n'est pas son thème, Il la traite comme
un index pour une question de droit et de valeur épistémologique,
C'est peut-être là, dira-t-on, le signe d'une exclusion
profonde, Mais ce silence sur la folie elle-même signifie
simultanément le contraire de l'exclusion, puisqu'il ne s'agit
pas de la folie dans ce texte, qu'il n'en est pas question, fût-ce
pour l'exclure, Ce n'est pas dans les Méditations que Descartes
parle de la folie elle-même.
*
L'argumentation de Derrida est remarquable, Par sa profondeur,
et plus encore peut-être par sa franchise. Clairement, l'enjeu
du débat est indiqué : saurait-il y avoir quelque
chose d'antérieur ou d'extérieur au discours philosophique
? Peut-il avoir sa condition dans une exclusion, un refus, un risque
éludé, et, pourquoi pas, dans une peur ? Soupçon
que Derrida rejette avec passion. Pudenda origo, disait Nietzsche,
à propos des religieux et de leur religion.
Confrontons les analyses de Derrida et les textes de Descartes.
1. LES PRIVILÈGES DU RÊVE SUR LA FOLIE
DERRIDA : «Le rêve est une expérience plus commune,
plus universelle aussi que celle de la folie.» «Le fou
ne se trompe pas toujours et en tout.» «La folie n'affecte
de manière contingente et partielle que certaines régions
de la perception sensible.»
Or Descartes ne dit point que le rêve est «plus commun,
plus universel aussi que la folie». Il ne dit pas non plus
que les fous ne sont fous que de temps en temps et sur des points
particuliers. Écoutons-le plutôt évoquer les
gens qui «assurent constamment qu'ils sont des rois».
Ces hommes qui se prennent pour des rois ou qui croient avoir un
corps de verre auraient-ils une folie plus intermittente que le
rêve ?
Pourtant, c'est un fait : Descartes, dans le cheminement du doute,
donne un privilège au rêve sur la folie. Laissons indécis
pour l'instant le problème de savoir si la folie est exclue,
seulement négligée, ou reprise dans une expérience
plus large et plus radicale.
À peine vient-il de citer, pour l'abandonner, l'exemple
de la folie que Descartes évoque le cas des songes : «Toutefois,
j'ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent
que j'ai coutume de dormir, et de me représenter en mes songes,
les mêmes choses ou quelquefois de moins vraisemblables que
ces insensés lorsqu'ils veillent.»
Double avantage, donc, du rêve. D'une part il est capable
de donner lieu à des extravagances qui égalent, ou
quelquefois dépassent la folie, D'autre part, il a la propriété
de se produire de manière habituelle. Le premier avantage
est d'ordre logique et démonstratif : tout ce dont la folie
(exemple que je viens de laisser de côté) pourrait
me faire douter, le rêve pourra lui aussi me le rendre incertain
; comme puissance de l'incertitude le rêve ne le cède
pas à la folie ; et rien de la force démonstrative
de celle-ci n'est perdu par le rêve quand il faudra me convaincre
de tout ce que je dois révoquer en doute. L'autre avantage
du rêve est d'un ordre tout différent : il est fréquent,
il se produit souvent ; j'en ai des souvenirs tout proches, il n'est
pas difficile de disposer des souvenirs fort vifs qu'il laisse.
Bref, avantage pratique lorsqu'il s'agit, non plus de démontrer,
mais de faire un exercice et d'appeler un souvenir, une pensée,
un état, dans le mouvement même de la méditation.
L'extravagance du rêve garantit son caractère démonstratif
comme exemple : sa fréquence assure son caractère
accessible comme exercice. Et c'est bien ce caractère accessible
qui préoccupe ici Descartes, plus à coup sûr
que son caractère démonstratif, signalé une
fois pour toutes, et comme pour s'assurer que l'hypothèse
de la folie peut être abandonnée sans remords. Plusieurs
fois au contraire revient le thème que le rêve se produit
bien souvent. Lisons : «Je suis homme et, par conséquent,
j'ai coutume de dormir» ; «combien de fois m'est-il
arrivé la nuit de songer», «ce qui arrive dans
le sommeil», «en y pensant soigneusement je me ressouviens
d'avoir souvent été trompé en dormant».
Or je crains bien que Derrida n'ait confondu ces deux aspects du
rêve. Tout se passe comme s'il les avait recouverts d'un mot
qui les joint de force : «universel». «Universel»,
le rêve arriverait à la fois à tout le monde
et à propos de tout. Le rêve : dubitabilité
de tout pour tous. Mais c'est forcer les mots ; c'est aller bien
au-delà de ce que dit le texte cartésien : ou plutôt,
c'est parler bien en deçà de ses singularités
; c'est effacer le caractère bien distinct de l'extravagance
du rêve et de sa fréquence ; gommer le rôle spécifique
de ces deux caractères dans le discours cartésien
(démonstration et exercice) ; omettre l'importance plus grande
accordée à la coutume qu'à l'extravagance.
Mais pourquoi est-il si important que le rêve soit familier
et accessible ?
2. MON EXPÉRIENCE DU RÊVE
DERRIDA : «La référence au songe constitue,
dans l'ordre méthodique qui est ici le nôtre, l'exaspération
hyperbolique de l'hypothèse de la folie.»
Avant de relire le paragraphe 1 du rêve, gardons encore dans
l'oreille la phrase qui vient d'être dite : «Mais quoi,
ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant si je me
réglais sur leurs exemples.»
1. J'emploie, par amusement, commodité et fidélité
à Derrida ce terme de paragraphe. Derrida en effet dit d'une
manière imagée et plaisante : «Descartes va
à la ligne.» On sait qu'il n'en est rien.
Puis le discours file ainsi : résolution chez le sujet méditant
de prendre en considération le fait qu'il est un homme, qu'il
lui arrive de dormir et de rêver ; apparition d'un souvenir
ou plutôt d'une multitude de souvenirs, de rêves qui
coïncident exactement, trait pour trait, avec la perception
d'aujourd'hui (être assis en ce lieu, tout habillé,
auprès du feu) ; sentiment cependant qu'il y a entre cette
perception et ce souvenir une différence, différence
qui n'est pas seulement constatée, mais effectuée
par le sujet dans le mouvement même de sa méditation
(je regarde ce papier ; je branle la tête, j'étends
la main pour que surgisse avec vivacité la différence
entre veille et sommeil) ; mais nouveaux souvenirs, à un
second niveau (la vivacité de cette impression a fait souvent
partie de mes rêves) ; avec ces souvenirs, le vif sentiment
que je veille s'efface ; il est remplacé par la vision claire
qu'il n'y a pas d'indice certain qui puisse séparer le sommeil
et la veille : constatation qui provoque chez le sujet méditant
un étonnement tel que l'indifférence entre veille
et sommeil provoque la quasi-certitude que l'on dort.
On le voit : la résolution de penser au rêve n'a pas
seulement pour conséquence de faire, du sommeil et de la
veille, un thème de réflexion. Ce thème, dans
le mouvement qui le propose et le fait varier, prend effet dans
le sujet méditant sous forme de souvenirs, d'impressions
vives, de gestes volontaires, de différences éprouvées,
de souvenirs encore, de vision claire, d'étonnement et d'une
indifférenciation qui est toute proche du sentiment de dormir.
Penser au rêve n'est point penser à quelque chose d'extérieur,
dont je connaîtrais les effets et les causes ; ce n'est point
évoquer seulement toute une fantasmagorie étrange,
ou les mouvements du cerveau qui peuvent le provoquer ; la pensée
du rêve est telle, quand on s'y applique, qu'elle a pour effet
de brouiller pour le sujet méditant, et au coeur même
de sa méditation, les limites perçues du sommeil et
de la veille. Le rêve trouble le sujet qui y pense. Appliquer
son esprit au songe n'est pas une tâche indifférente
: c'est peut-être bien, d'abord, un thème qu'on se
propose ; mais il se révèle vite que c'est un risque
auquel on s'expose. Risque pour le sujet d'être modifié
; risque de n'être plus sûr du tout d'être éveillé
; risque de stupor, dit le texte latin.
Et c'est là que l'exemple du rêve manifeste un autre
de ses privilèges : il a beau modifier à ce point
le sujet méditant, il ne l'empêche pas, au coeur même
de ce stupor, de continuer à méditer, à méditer
valablement, à voir clairement un certain nombre de choses
ou de principes, en dépit de l'indistinction, aussi profonde
qu'elle soit, entre veille et sommeil. Quand bien même je
ne suis plus sûr de veiller, je reste sûr de ce que
ma méditation me donne à voir : c'est bien cela que
montre le passage qui suit, et qui commence justement par une sorte
de résolution hyperbolique, «supposons donc que nous
sommes endormis», ou comme le dit plus fortement le texte
latin, Age somniemus. La pensée du rêve m'avait conduit
à l'incertitude ; celle-ci, par l'étonnement qu'elle
provoque, à la quasi-certitude du sommeil ; cette quasi-certitude,
mes résolutions en font maintenant une feinte systématique.
Mise en sommeil artificieux du sujet méditant : Age somniemus,
et à partir de là, la méditation, à
nouveau, va pouvoir se développer.
On peut voir maintenant toutes les possibilités qui sont
données par le caractère non pas «universel»
certes, mais modestement coutumier du rêve.
1) C'est une expérience possible, immédiatement accessible,
dont le modèle est proposé par mille souvenirs.
2) Cette expérience possible n'est pas seulement un thème
pour la méditation : elle se produit réellement et
actuellement dans la méditation, selon la série suivante
: penser au rêve, se souvenir du rêve, chercher à
départager le rêve et la veille, ne plus savoir si
on rêve ou non, faire volontairement comme si on rêvait.
3) Par cet exercice méditatif, la pensée du rêve
prend effet dans le sujet lui-même : elle le modifie en le
frappant de stupor.
4) Mais en le modifiant, en faisant de lui un sujet incertain de
veiller, elle ne le disqualifie pas comme sujet méditant
: même transformé en «sujet supposé dormant»,
le sujet méditant peut poursuivre de façon sûre
le cheminement de son doute.
Mais il faut revenir en arrière, et comparer cette expérience
du
rêve à l'exemple de la folie qui le précède
immédiatement.
3. LE «BON» ET LE «MAUVAIS» EXEMPLE
DERRIDA : «Ce qu'il faut ici retenir, c'est que, de ce point
de vue, le dormeur et le rêveur sont plus fous que le fou.»
Pour Derrida, la folie n'est pas exclue par Descartes ; elle est
seulement négligée. Négligée au profit
d'un exemple meilleur et plus radical. L'exemple du rêve prolonge,
complète, généralise ce que l'exemple de la
folie indiquait de façon si inadéquate. Passer de
la folie au rêve, c'est passer d'un «mauvais»
à un «bon» instrument de doute.
Or je crois que l'opposition entre rêve et folie est d'un
tout autre type. Il faut comparer pas à pas les deux paragraphes
de Descartes, et suivre en détail le système de leur
opposition.
1) La nature de l'exercice méditatif. Elle apparaît
clairement dans le vocabulaire employé. Paragraphe de la
folie : vocabulaire de la comparaison. Si je veux nier que «ces
mains et ce corps soient à moi», il faut que «je
me compare à certains insensés» (comparare)
; mais je serais bien extravagant «si je me réglais
sur leurs exemples» (si quod ab iis exemplum ad me transferrem
: si j'appliquais à moi-même quelque exemple venant
d'eux). Le fou : terme extérieur auquel je me compare.
Paragraphe du rêve : vocabulaire de la mémoire. «J'ai
coutume de me représenter en mes songes» ; «combien
de fois m'est-il arrivé» ; «en y pensant soigneusement,
je me ressouviens». Le rêveur : ce que je me rappelle
avoir été moi-même ; du fond de ma mémoire
monte le rêveur que j'ai été moi-même,
que je serai à nouveau.
2) Les thèmes de l'exercice méditatif. Ils apparaissent
dans les exemples que le sujet méditant se propose à
lui-même.
Pour la folie : se prendre pour un roi quand on est pauvre ; se
croire vêtu d'or quand on est nu, imaginer qu'on a un corps
de verre ou qu'on est une cruche. La folie, c'est le tout autre,
elle déforme et transporte ; elle suscite une autre scène.
Pour le rêve : être assis (comme je le suis maintenant)
; sentir la chaleur du feu (comme je la sens aujourd'hui) ; étendre
la main (comme je me décide, à l'instant, à
le faire). Le rêve ne transporte pas la scène ; il
dédouble les démonstratifs qui pointent vers la scène
où je suis (cette main ? Peut-être une autre main,
en image. Ce feu ? Peut-être un autre feu, rêve). L'imagination
onirique s'épingle exactement sur la perception actuelle.
3) L'épreuve centrale de l'exercice. Elle consiste dans
la recherche de la différence ; ces thèmes proposés,
puis-je les reprendre en compte dans ma méditation ? Puis-je
me demander sérieusement si j'ai un corps de verre, ou si
je ne suis pas tout nu dans mon lit ? Si oui, me voilà obligé
de douter même de mon corps. Il est sauvé en revanche,
si ma méditation reste bien distincte de la folie et du rêve.
Du rêve ? Je tente l'épreuve : j'ai souvenir d'avoir
rêvé que je hochais la tête. Je vais donc la
hocher à nouveau ici, maintenant. Y a-t-il une différence
? Oui : une certaine clarté, une certaine distinction. Mais,
deuxième temps de l'épreuve, cette clarté et
distinction peut-elle se trouver dans le rêve ? Oui, j'en
ai le net souvenir. Donc ce que je croyais être le critère
de la différence (clarté et distinction) appartient
indifféremment au rêve et à la veille ; il ne
peut donc faire la différence.
De la folie ? L'épreuve est faite aussitôt. Ou plutôt
à y regarder de près, on voit bien qu'elle n'a pas
lieu, comme elle a lieu pour le rêve. Il n'est point question
en effet que j'essaie de me prendre pour un fou qui se prend pour
un roi ; il n'est point question non plus que je me demande si je
ne suis pas un roi (ou encore un capitaine tourangeau) qui se prend
pour un philosophe enfermé à méditer. La différence
avec la folie n'a pas à être éprouvée
: elle est constatée. À peine les thèmes de
l'extravagance sont-ils évoqués que la distinction
éclate, comme un cri : sed amentes sunt isti.
4) L'effet de l'exercice. Il apparaît dans les phrases, ou
plutôt dans les phrases-décisions, qui terminent chacun
des deux passages.
Paragraphe de la folie : «Mais quoi ce sont des fous»
(troisième personne du pluriel, eux, les autres, isti) ;
«je ne serais pas moins extravagant si je me réglais
sur leur exemple» : ce serait (à noter le conditionnel)
une folie que d'essayer seulement l'épreuve, de vouloir imiter
toutes ces délices, et de faire le fou avec les fous, comme
les fous. Ce n'est pas d'imiter les fous qui me persuadera que je
suis fou (comme tout à l'heure la pensée du rêve
va me convaincre que peut-être je dors) ; c'est le seul projet
de les imiter qui est extravagant. L'extravagance porte sur l'idée
même de passer à l'épreuve, voilà pourquoi
elle manque, remplacée par une seule constatation de différence.
Paragraphe du rêve : à la phrase «ce sont des
fous» répond exactement : «Je suis tout étonné,.
(obstupescere : au cri de la différence, répond la
stupeur de l'indistinction) ; et à la phrase «je ne
serais pas moins extravagant si...» répond «mon
étonnement (stupor) est tel qu'il est presque capable de
me persuader que je dors». L'épreuve effectivement
tentée a si bien «pris» que me voici (noter le
présent de l'indicatif) dans l'incercitude de ma propre veille.
Et c'est dans cette incertitude que je me décide à
continuer ma méditation.
Ce serait fou de vouloir faire le fou (et j'y renonce) ; mais c'est
avoir déjà l'impression de dormir que de penser au
songe (et c'est ce que je vais méditer).
Il est extraordinairement difficile de rester sourd à l'écho
que se font les deux paragraphes. Difficile de ne pas être
frappé du système d'opposition complexe qui les sous-tend.
Difficile de n'y pas reconnaître deux exercices à la
fois parallèles et différents : l'exercice du demens
et celui du dormiens. Difficile de ne pas entendre les mots et les
phrases qui s'affrontent de part et d'autre de ce «toutefois»
dont Derrida a si profondément souligné l'importance,
mais dont il a eu le tort, je crois, de ne pas analyser la fonction
dans le jeu du discours. Difficile, vraiment, de dire seulement
que la folie est parmi les raisons de douter un exemple insuffisant,
et pédagogiquement maladroit, parce que le rêveur est
tout de même bien plus fou que le fou.
Toute l'analyse discursive le montre : la constatation de non-folie
(et le rejet de l'épreuve) n'est pas en continuité
avec l'épreuve du sommeil (et la constatation que peut-être
on dort).
Mais pourquoi ce rejet de l'épreuve du demens ? De ce qu'elle
n'a pas lieu peut-on tirer qu'elle est exclue ? Après tout,
Descartes en parle si peu, et si vite, de la folie...
4. LA DISQUALIFICATION DU SUJET
DERRIDA : «Ce qui est significatif ; c'est que Descartes,
au fond, ne parle jamais de la folie elle-même dans ce texte...
Il ne s'agit pas de la folie dans ce texte, il n'en est pas question,
fût-ce pour l'exclure.»
À plusieurs reprises, Derrida fait sagement remarquer qu'il
faut, pour bien comprendre le texte de Descartes, se référer
à la version première et latine. Il rappelle -et il
a bien raison -les mots employés par Descartes dans la phrase
fameuse : «Mais quoi ce sont des fous (sed amentes sunt isti),
et je ne serais pas moins extravagant (de mens) si je me réglais
sur leurs exemples.» Malheureusement, il en reste, dans l'analyse,
à ce simple rappel des mots.
Revenons au passage lui-même : «Comment est-ce que
je pourrais nier que ces mains et ce corps soient à moi,
si ce n'est que je me compare à certains insensés...
?» (Le terme employé est ici insani.) Or ces insani
qui se prennent pour des rois ou des cruches, que sont-ils ? Ce
sont des amentes ; et je ne serais pas moins demens si j'appliquais
à moi-même leurs exemples. Pourquoi ces trois termes,
ou plutôt pourquoi avoir employé d'abord le terme insanus,
puis le couple amens-demens ? Lorsqu'il s'agit de les caractériser
par les invraisemblances de leur imagination, les fous sont appelés
insani : mot qui appartient aussi bien au vocabulaire courant qu'à
la terminologie médicale. Être insanus, c'est se prendre
pour ce qu'on n'est pas, c'est croire à des chimères,
c'est être victime d'illusions ; voilà pour les signes.
Et pour les causes, c'est avoir le cerveau engorgé de vapeur.
Mais lorsque Descartes veut, non plus caractériser la folie,
mais affirmer que je ne dois pas prendre exemple sur les fous, il
emploie les termes demens et amens : terme d'abord juridique, avant
d'être médical, et qui désigne toute une catégorie
de gens incapables de certains actes religieux, civils, judiciaires
; les dementes ne disposent pas de la totalité de leurs droits
lorsqu'il s'agit de parler, de promettre, de s'engager, de signer,
d'intenter une action, etc. Insanus est un terme caractérisant
; amens et demens, des termes disqualifiants. Dans le premier, il
est question de signes ; dans les autres, de capacité.
Les deux phrases : pour douter de mon corps, il faut que «je
me compare à certains insensés» et «mais
quoi ce sont des fous» ne prouvent pas une tautologie impatiente
et irritée. Il ne s'agit aucunement de dire : il faut être
ou faire comme les fous, mais : ce sont des fous et je ne suis pas
fou. Ce serait singulièrement aplatir le texte que de le
résumer comme le fait Derrida : «Puisque je suis là...
je ne suis pas fou, ni vous, et nous sommes entre gens sensés.»
Le développement du texte est tout autre : douter de son
corps, c'est être comme les esprits dérangés,
les malades, les insani. Puis-je me ranger sur leur exemple et pour
ma part feindre au moins la folie, et me rendre à mes propres
yeux incertain si je suis fou ou non ? Je ne le peux ni ne le dois.
Car ces insani sont des amentes ; et je ne serais pas moins qu'eux
demens et juridiquement disqualifié si je me réglais...
Derrida a senti obscurément cette connotation juridique
du mot. Il y revient plusieurs fois, insistant et hésitant.
Descartes, dit-il, «traite la folie comme un index pour une
question de droit et de valeur épistémologique.»
Ou encore : «Il ne s'agit pas ici pour Descartes de déterminer
le concept de folie, mais de se servir de la notion courante d'extravagance
à des fins juridiques et méthodologiques pour poser
des questions de droit concernant seulement la vérité
des idées.» Oui, Derrida a raison de souligner que
c'est de droit qu'il est question en ce point. Oui, il a encore
raison de dire que Descartes n'a pas voulu «déterminer
le concept de folie» (et qui l'a jamais prétendu ?).
Mais il a tort de n'avoir pas vu que le texte de Descartes joue
sur l'écart entre deux types de déterminations de
la folie (les unes médicales et les autres juridiques). Il
a tort surtout de dire hâtivement que la question de droit
ici posée concerne «la vérité des idées»
; alors que, les mots le disent clairement, elle concerne la qualification
du sujet.
Le problème peut être alors posé ainsi. Puis-je
douter de mon propre corps, puis-je douter de mon actualité
? L'exemple des fous, des insani m'y invite. Mais me comparer à
eux, faire comme eux implique que, moi aussi, je vais devenir, comme
eux, dément, incapable et disqualifié dans mon entreprise
de méditation : je ne serais pas moins demens si je me réglais
sur leurs exemples. Mais si, en revanche, je prends l'exemple du
rêve, si je feins de rêver, alors, tout dormiens que
je suis, je pourrai continuer à méditer, à
raisonner, à voir clairement. Demens, je ne saurai poursuivre
: à cette seule hypothèse je suis obligé de
m'arrêter, d'envisager autre chose, de chercher si un autre
exemple me permet de douter de mon corps. Dormiens, je peux poursuivre
ma méditation ; je demeure qualifié pour penser ;
et je prends donc la résolution : Age somniemus, qui introduit
à un nouveau moment de la méditation.
Il faudrait vraiment une lecture bien lointaine pour affirmer qu'«il
ne s'agit pas de la folie dans ce texte».
Soit, direz-vous. Admettons, malgré Derrida, qu'il faille
porter tant d'attention au texte, et à toutes ses petites
différences. Avez-vous démontré pour autant
que la folie est bel et bien exclue du cheminement du doute ? Est-ce
que Descartes ne va pas s'y référer encore à
propos de l'imagination ? N'est-ce pas d'elle qu'il sera question
à propos de l'extravagance des peintres, et de toutes ces
chimères fantastiques qu'ils inventent ?
5. L'EXTRAVAGANCE DES PEINTRES
DERRIDA : «Ce que Descartes semblait exclure plus haut comme
extravagance est ici admis comme possibilité... Or dans ces
représentations, ces images, ces idées au sens cartésien,
tout peut être faux et fictif ; comme les représentations
de ces peintres dont l'imagination, dit expressément Descartes,
«est assez extravagante pour inventer quelque chose de si
nouveau que jamais nous n'ayons rien vu de semblable».
Certes, il sera question plusieurs fois de la folie dans le reste
de l'oeuvre cartésienne. Et son rôle disqualifiant
pour le sujet méditant n'empêchera nullement que la
méditation puisse porter sur elle, car ce n'est point pour
le contenu de ces extravagances que la folie est mise hors jeu :
elle l'est pour le sujet qui voudrait à la fois «faire
le fou» et méditer, lorsqu'il s'agit de savoir si le
sujet peut la reprendre en compte, l'imiter, la feindre et risquer
de ne plus bien savoir s'il est raisonnable ou non. Je crois bien
l'avoir dit : la folie est exclue par le sujet qui doute pour pouvoir
se qualifier comme sujet doutant. Mais elle n'est point exclue comme
objet de réflexion et de savoir. N'est-il point caractéristique
que la folie dont parle Descartes dans le paragraphe étudié
plus haut soit définie en termes médicaux comme le
résultat d'un «cerveau dérangé ou offusqué
par les noires vapeurs de la bile» ?
Mais Derrida pourrait insister et faire valoir que la folie se
trouve encore dans le mouvement du doute, mêlée à
l'imagination des peintres. Elle est manifestement présente
comme l'indique ce mot «extravagant» employé
pour décrire l'imagination des peintres : «Si peut-être
leur imagination est assez extravagante pour inventer quelque chose
de si nouveau que jamais nous n'ayons rien vu de semblable... certes,
à tout le moins les couleurs dont ils le composent doivent-elles
être véritables.» Derrida a parfaitement senti
ce qu'avait de singulier l'expression : «Leur imagination
est assez extravagante.» Il l'a si bien senti qu'il l'a soulignée
dans sa citation comme point d'accrochage sans doute de sa démonstration.
Et je souscris entièrement à la nécessité
de bien isoler, de bien mettre à part ces quelques mots.
Mais pour une raison différente : tout simplement parce
qu'ils ne se trouvent pas dans le texte de Descartes. C'est une
addition du traducteur. Le texte latin dit seulement : «Si
forte aliquid excogitent ad eo novum ut nihil...», «si
peut-être ils inventent quelque chose de si nouveau».
Il est curieux que Derrida, pour faire valoir sa thèse, ait
spontanément choisi, retenu et souligné ce qui précisément
ne se rencontre que dans la traduction française des Méditations
; curieux aussi qu'il ait insisté, et affirmé que
le mot «extravagant» avait été employé
«expressément» par Descartes.
Il ne semble donc pas que l'exemple du rêve soit seulement
pour Descartes une généralisation ou une radicalisation
du cas de la folie. Ce n'est pas à titre d'exemple faible,
moins bon, insuffisant, peu «révélateur»,
«inefficace» que la folie se distingue du rêve
; et ce n'est point pour sa moindre valeur qu'elle serait comme
laissée de côté après avoir été
évoquée, L'exemple de la folie fait face à
celui du rêve ; ils sont confrontés l'un à l'autre
et opposés selon tout un système de différences
qui sont clairement articulées dans le discours cartésien.
Or l'analyse de Derrida néglige, je le crains, beaucoup
de ces différences. Différences littérales
des mots (comparare / reminiscere ; exemplum transferre / persuader
; conditionnel / indicatif). Différences thématiques
des images (être auprès du feu, tendre la main et ouvrir
les yeux / se prendre pour un roi, être couvert d'or, avoir
un corps de verre) ; différences textuelles dans la disposition
et l'opposition des paragraphes (le premier joue sur la distinction
entre insanus et demens, et sur l'implication juridique de demens
par insanus ; le second joue sur la distinction «se rappeler
qu'on a dormi / se persuader qu'on dort», et sur le passage
réel de l'un à l'autre dans un esprit qui s'applique
à un tel souvenir). Mais différences surtout au niveau
de ce qui se passe dans la méditation, au niveau des événements
qui s'y succèdent : actes effectués par le sujet méditant,
(comparaison / réminiscence) ; effets produits dans le sujet
méditant (perception soudaine et immédiate d'une différence
/ étonnement-stupeur-expérience d'une indistinction)
; qualification du sujet méditant (invalidité s'il
était demens ; validé même s'il est dormiens).
On le voit bien : ce dernier ensemble de différences commande
tous les autres ; il se réfère moins à l'organisation
signifiante du texte qu'à la série des événements
(actes, effets, qualifications) que porte avec elle la pratique
discursive de la méditation : il s'agit des modifications
du sujet par l'exercice même du discours. Et j'ai l'impression
que si un lecteur, aussi remarquablement assidu que Derrida, a manqué
tant de différences littéraires, thématiques
ou textuelles, c'est pour avoir méconnu celles qui en forment
le principe, à savoir les «différences discursives».
*
Il faut garder à l'esprit le titre même de «méditations».
Tout discours, quel qu'il soit, est constitué d'un ensemble
d'énoncés qui sont produits chacun en leur lieu et
leur temps, comme autant d'événements discursifs.
S'il s'agit d'une pure démonstration, ces énoncés
peuvent se lire comme une série d'événements
liés les uns aux autres selon un certain nombre de règles
formelles ; quant au sujet du discours, il n'est point impliqué
dans la démonstration : il reste, par rapport à elle,
fixe, invariant et comme neutralisé. Une «méditation»
au contraire produit, comme autant d'événements discursifs,
des énoncés nouveaux qui emportent avec eux une série
de modifications du sujet énonçant : à travers
ce qui se dit dans la méditation, le sujet passe de l'obscurité
à la lumière, de l'impureté à la pureté,
de la contrainte des passions au détachement, de l'incertitude
et des mouvements désordonnés à la sérénité
de la sagesse, etc. Dans la méditation, le sujet est sans
cesse altéré par son propre mouvement ; son discours
suscite des effets à l'intérieur desquels il est pris
; il l' expose à des risques, le fait passer par des épreuves
ou des tentations, produit en lui des états, et lui confère
un statut ou une qualification dont il n'était point détenteur
au moment initial. Bref, la méditation implique un sujet
mobile et modifiable par l'effet même des événements
discursifs qui se produisent. On peut voir à partir de là
ce que serait une méditation démonstrative : un ensemble
d'événements discursifs qui constituent à la
fois des groupes d'énoncés liés les uns aux
autres par des règles formelles de déduction, et des
séries de modifications du sujet énonçant,
modifications qui s'enchaînent continûment les unes
aux autres ; plus précisément, dans une méditation
démonstrative, des énoncés, formellement liés,
modifient le sujet à mesure qu'ils se développent,
le libèrent de ses convictions ou induisent au contraire
des doutes systématiques, provoquent des illuminations ou
des résolutions, l'affranchissent de ses attachements ou
de ses certitudes immédiates, induisent des états
nouveaux ; mais inversement les décisions, les fluctuations,
les déplacements, les qualifications premières ou
acquises du sujet rendent possibles des ensembles d'énoncés
nouveaux, qui à leur tour se déduisent régulièrement
les uns des autres.
C'est cette double lecture que requièrent les Méditations
: un ensemble de propositions formant système, que chaque
lecteur doit parcourir s'il veut en éprouver la vérité
; et un ensemble de modifications formant exercice, que chaque lecteur
doit effectuer, par lesquelles chaque lecteur doit être affecté,
s'il veut être à son tour le sujet énonçant,
pour son propre compte, cette vérité. Et s'il y a
bien certains passages des Méditations qui peuvent se déchiffrer,
de manière exhaustive, comme enchaînement systématique
de propositions -moments de pure déduction -, il existe en
revanche des sortes de «chiasmes», où les deux
formes du discours se croisent, et où l'exercice modifiant
le sujet ordonne la suite des propositions, ou commande la jonction
de groupes démonstratifs distincts. Il semble bien que le
passage sur la folie et le rêve soit de cet ordre.
Reprenons-le maintenant dans son ensemble et comme un entre croisement
de la trame démonstrative et la trame ascétique.
1) Le passage qui précède immédiatement se
présente comme un syllogisme pratique :
Je dois me méfier de ce qui m'a tromPé une fois
Or les sens, de qui je tiens tout ce que j'ai reçu de plus
vrai et de plus
assuré, m'ont tromPé, et plus d'une fois
Je ne dois donc plus me fier à eux.
On le voit : il s'agit là d'un fragment déductif
dont la portée est tout à fait générale
: tout ce qu'on a reçu pour le plus vrai tombe sous le coup
du doute, avec les sens qui l'ont apporté. A fortiori, il
ne peut donc rien demeurer qui ne devienne au moins aussi douteux.
Est-il besoin de généraliser encore ? L'hypothèse
de Derrida, que l'exemple (inefficace) de la folie et celui (efficace)
du rêve sont appelés pour opérer cette généralisation,
et pour conduire plus loin le syllogisme du doute, ne peut donc
pas être retenue. Par quoi, dès lors, sont-ils appelés
?
2) Ils sont appelés moins par une objection ou restriction
que par une résistance : il y a des choses sensibles dont
«on ne peut pas raisonnablement douter». C'est le mot
«plane» que le traducteur rend par «raisonnablement».
Quelle est donc cette «impossibilité», alors
qu'on vient d'établir un syllogisme tout à fait contraignant
? Quel est donc cet obstacle qui s'oppose à ce qu'on doute
«entièrement», «tout à fait»,
«complètement» (raisonnablement ?), alors qu'on
vient de tenir un raisonnement rationnellement inattaquable ? C'est
l'impossibilité pour le sujet d'effectuer réellement,
dans l'exercice qui le modifie lui-même, un doute si général
; c'est l'impossibilité de se constituer lui-même comme
sujet universellement doutant. Ce qui fait encore problème,
après un syllogisme de portée si générale,
c'est la reprise d'un conseil de prudence en doute effectif, c'est
la transformation du sujet «sachant qu'il doit douter de toutes
choses» en sujet «appliquant à toutes choses
sa résolution de douter». On voit bien pourquoi le
traducteur a rendu «plane» par «raisonnablement»
: en voulant effectuer ce doute rationnellement nécessaire,
je m'expose à perdre cette qualification de «raisonnable»
que j'ai mise en jeu dès le début des méditations
(et sous trois formes au moins : avoir l'esprit assez mûr,
être libre de soins et de passions, être assuré
d'une paisible retraite). Pour me résoudre à bien
douter de tout, dois-je me disqualifier comme raisonnable ? Si je
veux maintenir ma qualification de raisonnable, dois-je renoncer
à effectuer ce doute, ou du moins à l'effectuer dans
sa généralité ?
L'importance des mots «pouvoir complètement douter»
tient à ceci qu'ils marquent le point de croisement des deux
formes discursives -celle du système et celle de l'exercice
: au niveau de la discursivité ascétique, on ne peut
pas encore raisonnablement douter. C'est donc celle-ci qui va commander
le développement suivant, et ce qui s'y trouve engagé,
ce n'est pas l'étendue des choses douteuses, c'est le statut
du sujet doutant, l'élaboration qualificative qui lui permet
d'être à la fois «omnidoutant» et raisonnable.
Mais quel est donc l'obstacle, le point de résistance de
l'exercice du doute ?
3) Mon corps, et la perception immédiate que j'en ai ? Plus
exactement un domaine qui se définit comme «le vif
et le proche» (par opposition à toutes ces choses «lointaines»
et «faibles» que je peux sans problème mettre
en doute) : je suis ici, vêtu d'une robe de chambre, assis
auprès du feu, bref, tout le système d'actualité
qui caractérise ce moment-ci de ma méditation. Il
est capital que Descartes ici n'évoque pas la certitude qu'on
peut avoir en général de son propre corps, mais bien
tout ce qui, en cet instant précis de la méditation,
résiste de fait à l'effectuation du doute par le sujet
qui médite actuellement. On le voit : ce ne sont point certaines
choses qui par elles-mêmes (leur nature, leur universalité,
leur intelligibilité) résisteraient au doute ; mais
bien ce qui caractérise l'actualité du sujet méditant
(le lieu de sa méditation, le geste qu'il est en train de
faire, les sensations qui le frappent). S'il doutait réellement
de tout ce système d'actualité, serait-il encore raisonnable
? Ne renoncerait-il pas justement à toutes ces garanties
d'une raisonnable méditation qu'il s'est données en
choisissant comme il a été dit tout à l'heure
le moment de son entreprise (assez tard dans son âge, mais
point trop : le moment est venu qu'il ne faut pas laisser passer),
ses conditions (être dans le calme, sans soin qui puisse former
distraction), son lieu (une retraite paisible). Si je dois me mettre
à douter du lieu où je suis, de l'attention que je
porte à ce papier, et de cette chaleur du feu qui marque
mon instant présent, comment pourrais-je demeurer convaincu
du caractère raisonnable de mon entre prise ? Est-ce que,
mettant en doute cette actualité, je ne vais pas du même
coup rendre impossible toute méditation raisonnable, et ôter
toute valeur à ma résolution de découvrir enfin
la vérité ?
C'est pour répondre à cette question que sont appelés,
l'un à côté de l'autre, deux exemples qui contraignent
tous deux à mettre en doute le système d'actualité
du sujet.
4) Premier exemple : la folie. Les fous, en effet, se font entièrement
illusion sur ce qui constitue leur actualité : ils se croient
vêtus quand ils sont nus, rois quand ils sont pauvres. Mais
puis-je reprendre à mon compte cet exemple ? Est-ce à
travers lui que je vais pouvoir transformer en résolution
effective la proposition qu'il faut douter de tout ce qui nous vient
des rêves ? Impossible : isti sunt dementes, c'est-à-dire
qu'ils sont juridiquement disqualifiés comme sujets raisonnables,
et me qualifier comme eux, d'après eux («transférer
à moi leur exemple») me disqualifierait à mon
tour et je ne pourrais être sujet raisonnable de méditation
(«je ne serais pas moins extravagant»...). Si on se
sert de l'exemple de la folie pour passer des systèmes à
l'ascèse, de la proposition à la résolution,
on peut bien se constituer comme sujet ayant tout à mettre
en doute, mais on ne peut plus rester qualifié comme sujet
menant raisonnablement sa méditation à travers le
doute jusqu'à une éventuelle vérité.
La résistance de l'actualité à l'exercice du
doute est réduite par un exemple trop fort : il emporte avec
lui la possibilité de méditer valablement ; les deux
qualifications «sujet doutant»-«sujet méditant»
ne sont pas en ce cas simultanément possibles.
Que la folie soit posée comme disqualifiante en toute recherche
de la vérité, qu'il ne soit pas «raisonnable»
de l'appeler à soi pour effectuer le doute nécessaire,
qu'on ne puisse pas la feindre ne serait-ce qu'un instant, que l'impossibilité
éclate aussitôt dans l'assignation du terme demens
: c'est bien là le point décisif où Descartes
se sépare de tous ceux pour qui la folie peut être,
d'une manière ou d'une autre, porteuse ou révélatrice
de vérité.
5) Deuxième épreuve : le rêve. La folie a donc
été exclue, non point comme exemple insuffisant, mais
comme épreuve excessive et impossible. Le rêve est
alors invoqué : c'est qu'il rend l'actualité du sujet
non moins douteuse que la folie (on croit qu'on est assis à
sa table et on est tout nu dans son lit) ; mais qu'il présente
par rapport à elle un certain nombre de différences
: il fait partie des virtualités du sujet (je suis homme),
de ses virtualités fréquemment actualisées
(j'ai coutume de dormir et de rêver), de ses souvenirs (je
me souviens très bien d'avoir rêvé), et de ses
souvenirs qui peuvent être rendus avec l'impression la plus
vive (au point que je peux comparer valablement mon impression actuelle
et mon souvenir de rêve). À partir de ces propriétés
du rêve, il est possible de mener l'exercice d'une mise en
doute, par le sujet méditant, de sa propre actualité.
Premier moment (qui définit l'épreuve) : je me souviens
d'avoir rêvé ce que je perçois actuellement
comme mon actualité. Deuxième moment (qui semble un
instant invalider l'épreuve) : le geste que je fais dans
l'instant même de ma méditation pour savoir si je dors
semble bien avoir la clarté et la distinction de la veille.
Troisième moment (qui valide l'épreuve) : je me souviens
non seulement des images de mon rêve, mais de leur clarté
aussi grande que celle de mes impressions actuelles. Quatrième
moment (qui conclut l'épreuve) : à la fois je vois
manifestement qu'il n'y a point de marque certaine pour distinguer
le rêve et la réalité ; et je ne sais plus très
bien, tant je suis étonné, si en ce moment précis
je ne serais pas en train de dormir. Ces deux versants de l'épreuve
réussie (stupeur incertaine et vision manifeste) constituent
bien le sujet comme doutant effectivement de sa propre actualité,
et comme continuant valablement une méditation qui écarte
tout ce qui n'est point vérité manifeste. Les deux
qualifications (doutant de tout ce qui vient des sens et méditant
valablement) sont réellement effectuées. Le syllogisme
avait requis leur mise en jeu simultanée ; la conscience
d'actualité du sujet méditant avait fait obstacle
à ce que cette exigence fût accomplie. La tentative
pour se régler sur l'exemple des fous avait confirmé
cette incompatibilité ; l'effort pour actualiser la vivacité
du rêve a montré en revanche que cette incompatibilité
n'est pas insurmontable. Et le sujet méditant se trouve sujet
doutant au terme de deux épreuves qui s'opposent : l'une
qui a constitué le sujet comme raisonnable (en face du fou
disqualifié), l'autre qui a constitué le sujet comme
doutant (dans l'indistinction du rêve et de la veille).
Cette qualification du sujet enfin acquise (Age somniemus), la
discursivité systématique va donc pouvoir croiser
de nouveau le discours de l'exercice, prendre le dessus, mettre
en examen les vérités intelligibles, jusqu'à
ce qu'un nouveau moment ascétique constitue le sujet méditant
comme menacé d'erreur universelle par le «grand trompeur».
Mais même en ce moment-là de la méditation,
la qualification de «non-fou» (comme la qualification
de «rêveur éventuel») demeurera valable.
*
Il me semble que Derrida a senti, avec vivacité et profondeur,
que ce passage sur la folie avait une place singulière dans
le développement des Méditations. Et ce sentiment,
il le transcrit dans son texte, au moment même où il
cherche à le maîtriser.
1) Pour expliquer qu'il soit question de la folie, et en ce point
précis des Méditations, Derrida invente une alternance
de voix qui déplacerait, rejetterait vers l'extérieur
et chasserait du texte lui-même l'exclamation difficile :
«Mais quoi ce sont des fous !»
Derrida en effet se trouvait devant un problème malaisé.
S'il est vrai, comme il le suppose, que tout ce mouvement de la
méditation première opère une généralisation
du doute, pourquoi s'arrête-t-il, ne serait-ce qu'un instant,
à la folie ou même au rêve ? Pourquoi prendre
soin de démontrer que les sensations vives et proches ne
sont pas moins douteuses que les plus pâles et les plus lointaines,
dès lors que vient d'être établi, d'une façon
générale, qu'il ne faut pas se fier à ce qui
vient des sens ? Pourquoi ce crochet vers le point particulier de
mon corps, de ce papier, de ce feu, pourquoi un détour vers
les tromperies singulières de la folie et du rêve ?
A cette inflexion Derrida a donné statut de rupture. Il
a imaginé une intervention étrangère, le scrupule
ou la réticence d'un attardé s'inquiétant du
mouvement qui le déborde et qui mène au dernier moment
un combat d'arrière-garde. À peine Descartes vient-il
de dire qu'il ne faut pas se fier aux sens qu'une voix s'élèverait,
celle d'un paysan étranger à toute urbanité
philosophique ; il essaierait, à sa manière simple,
d'entamer, de limiter du moins la résolution du penseur :
«Je veux bien que vous doutiez de certaines de vos perceptions,
mais... que vous soyez assis ici, près du feu, tenant ce
langage, ce papier entre les mains et autre chose de même
nature 1», il faudrait être fou pour en douter, plus
exactement, seuls les fous peuvent commettre des erreurs sur des
choses si certaines. Or fou, je ne le suis certainement pas.
1. Je cite Derrida. On sait que dans le texte de Descartes ces
choses, dont il est si difficile de douter, ne sont pas caractérisées
par leur «nature», mais par leur proximité et
leur vivacité. Par leur rapport au sujet méditant.
C'est alors que Descartes reprendrait la parole et dirait à
ce rustique, à ce buté : je veux bien que vous ne
soyez pas fou, puisque vous ne vous y résolvez pas ; mais
souvenez-vous cependant que toutes les nuits vous rêvez et
que vos songes quotidiens ne sont pas moins fous que cette folie
que vous refusez. Et la réticence naïve de l'objecteur
qui ne peut pas douter de son corps parce qu'il ne veut pas être
fou serait vaincue par l'exemple du rêve, tellement «plus
naturel», «plus commun», «plus universel».
Séduisante hypothèse que celle de Derrida. Elle résout
au plus juste son problème : montrer que le philosophe va
droit à la mise en question de «la totalité
de l'étantité», que c'est là justement
la forme et la marque philosophique de sa démarche ; s'il
vient à s'arrêter un instant à une «étantité»
aussi singulière que la folie, ce ne peut être que
si un naïf le tire par la manche et l'interroge ; de lui-même,
il ne se fût point attardé à ces histoires de
rois nus et de cruches. Ainsi le rejet de la folie, l'exclamation
abrupte «mais quoi, ce sont des fous» se trouvent eux-mêmes
rejetés par Derrida et trois fois enfermés à
l'extérieur du discours philosophique : puisque c'est un
autre sujet qui parle (non pas le philosophe des Méditations,
mais cet objecteur qui fait entendre sa voix mal dégrossie)
; puisqu'il parle d'un lieu qui est celui de la naïveté
non philosophique ; puisqu'enfin le philosophe, reprenant la parole
et citant l'exemple plus «fort» et plus «probant»
du rêve désarme l'objection et fait accepter bien pire
que la folie à celui-là même qui la refuse.
Mais on peut voir maintenant de quel prix Derrida a payé
son habile hypothèse. Omission d'un certain nombre d'éléments
littéraux (qui apparaissent dès qu'on prend soin de
comparer le texte latin à la traduction française)
; élision des différences textuelles (tout le jeu
des oppositions sémantiques et grammaticales entre le paragraphe
du rêve et celui de la folie) ; effacement enfin et surtout
de la détermination discursive essentielle (double trame
de l'exercice et de la démonstration). Curieusement, Derrida
en imaginant derrière l'écriture de Descartes cette
autre voix, objectante et naïve, a soufflé toutes les
différences du texte ; ou plutôt, en effaçant
toutes ces différences, en rapprochant au plus près
l'épreuve de la folie et l'épreuve du rêve,
en faisant de l'une le premier brouillon, pâle et manqué,
de l'autre, en résorbant l'insuffisance de la première
dans l'universalité du second, Derrida poursuivait l'exclusion
cartésienne. Le sujet méditant devait pour Descartes
exclure la folie en se qualifiant comme non fou. Or cette exclusion
à son tour est trop dangereuse sans doute pour Derrida :
non plus à cause de la disqualification dont elle risque
de frapper le sujet philosophant, mais par la qualification dont
elle marquerait le discours philosophique ; elle le déterminerait
en effet comme «autre» que le discours fou ; elle établirait
entre eux un rapport d'extériorité ; elle ferait passer
le discours philosophique de l' «autre côté»,
dans la pure présomption de n'être pas fou. Partage,
extériorité, détermination dont il faut bien
sauver le discours du philosophe s'il doit être «projet
d'excéder toute totalité finie et déterminée».
Il faut donc exclure, parce que déterminante, cette exclusion
cartésienne. Et pour ce faire, Derrida, on le voit, est obligé
de procéder à trois opérations : affirmer,
contre toute l'économie visible du texte, que la puissance
du doute propre à la folie est incluse, a fortiori, dans
le rêve ; imaginer (pour rendre compte qu'il soit question
malgré tout de la folie) que c'est un autre qui exclut la
folie, pour son propre compte et selon la diagonale d'une objection
; enfin ôter à cette exclusion tout statut philosophique
en dénonçant sa rusticité naïve. Renverser
l'exclusion cartésienne en inclusion ; exclure l'excluant
en donnant à son discours statut d'objection ; exclure l'exclusion
en la rejetant dans la naïveté préphilosophique
: il n'en a pas fallu moins à Derrida pour venir à
bout du texte cartésien et pour réduire à rien
la question de la folie. On peut en constater le résultat
: l'élision des différences du texte et l'invention
compensatrice d'une différence de voix reconduisent l'exclusion
cartésienne à un second niveau ; il devient enfin
exclu que le discours philosophique exclue la folie.
2) Mais la folie ne se laisse peut-être pas réduire
ainsi. À supposer en effet que Descartes n'ait «pas
parlé» de la folie, là où il est question
en son texte des insani et des dementes, à supposer qu'il
ait cédé un instant la parole à un rustique
pour lever une si grossière question, ne pourrait-on pas
dire qu'il a procédé, quoique d'une manière
insidieuse et silencieuse, à l'exclusion de la folie ?
Ne pourrait-on pas dire qu'il a, de fait et constamment, évité
la question de la folie ?
A cette objection, Derrida répond par avance : mais si,
le risque de la folie est bel et bien affronté par Descartes
; non point comme vous le prétendez d'une manière
préalable et presque marginale à propos d'une affaire
de cruches et de rois nus ; mais au coeur même de son entreprise
philosophique ; là précisément où son
discours, s'arrachant à toutes les considérations
naturelles sur les erreurs des sens ou les engorgements du cerveau,
prend, dans le doute hyperbolique et l'hypothèse du malin
génie, sa dimension radicale. C'est bien là que la
folie est mise en question et affrontée ; avec le malin génie
en effet je suppose que je suis trompé plus radicalement
encore que ceux qui croient avoir un corps de verre ; je vais jusqu'à
me persuader que 2 et 3 peut-être ne font pas 5 ; puis avec
le cogito j'atteins cette pointe extrême, cet excès
par rapport à toute détermination qui me permet de
dire que, trompé ou non, fou ou pas, je suis. Le malin génie
serait le point où la philosophie risque elle-même,
et dans l'excès qui lui est propre, la folie ; et le cogito
le moment où la folie s'efface (non point parce qu'elle serait
exclue, mais parce que sa détermination en face de la raison
cesserait d'être pertinente). Il ne faudrait donc point, selon
Derrida, attacher trop d'importance à la petite farce du
paysan qui fait irruption, au début du texte, avec ses fous
de village : malgré tous leurs grelots, ils ne parviendraient
point à poser la question de la folie. En revanche, toutes
les menaces de la Déraison joueraient sous les figures, autrement
inquiétantes et sombres, du malin génie. De même
la reprise par le rêve des pires extravagances des fous serait,
au début du texte, une facile victoire ; en revanche, après
le grand affolement du malin génie, il ne faudrait pas moins
que la pointe du cogito (et son excès sur la «totalité
de l' étantité») pour que les déterminations
de la folie et de la raison apparaissent comme non radicales. Le
grand théâtre solennel de l'universel trompeur et du
«je pense» répéterait, mais cette fois
dans la radicalité philosophique, la fable encore naturelle
du dément et du dormeur.
Pour tenir une pareille interprétation, il a fallu d'abord
à Derrida nier que la folie fût en question là
où elle était nommée (et en des termes spécifiques,
soigneusement différenciés) ; il faut maintenant démontrer
qu'elle est en question là où elle n'est pas nommée.
Cette démonstration, Derrida l'opère par deux séries
de dérivations sémantiques. Il suffit de les citer
:
Malin génie : «folie totale», «affolement
total», «désordre du corps» et «subversion
de la pensée pure», «extravagance», «affolement
que je ne puis maîtriser».
Cogito : «folle audace», «projet fou»,
«projet qui reconnaît la folie comme sa liberté»,
«dérèglement et démesure de l'hyperbole»,
«excès inouï et singulier», «excès
vers le Rien et l'Infini», «pointe hyperbolique qui
devrait être, comme toute folie pure en général,
silencieuse».
Il faut toutes ces dérivations autour du texte de Descartes
pour que le malin génie et le cogito deviennent, selon le
voeu de Derrida, la vraie scène d'affrontement avec la folie.
Mais il faut plus : il faut, des textes mêmes de Descartes,
gommer tout ce qui montre que l'épisode du malin génie
est un exercice volontaire, contrôlé, maîtrisé
et mené de bout en bout par un sujet méditant qui
ne se laisse jamais surprendre. S'il est vrai que l'hypothèse
du malin génie fait porter le soupçon de l'erreur
bien au-delà de ces illusions sensibles dont certains fous
donnent l'exemple, celui qui forme cette fiction (et par le fait
même qu'il la forme volontairement et par exercice) échappe
au risque de les «recevoir en sa croyance», comme c'est
le cas et le malheur des fous. On le trompe, on ne lui en impose
pas. Tout est illusion peut-être, mais sans nulle crédulité.
Le malin génie trompe sans doute bien plus qu'un cerveau
engorgé ; il peut faire naître tous les décors
illusoires de la folie ; il est tout autre chose que la folie. On
pourrait même dire qu'il en est le contraire : puisque dans
la folie je crois qu'une pourpre illusoire couvre ma nudité
et ma misère, tandis que l'hypothèse du malin génie
me permet de ne pas croire que ce corps et ces mains existent. Quant
à l'étendue du leurre, le malin génie, c'est
vrai, ne le cède pas à la folie ; mais quant à
la position du sujet par rapport au leurre, malin génie et
démence s'opposent rigoureusement. Si le malin génie
reprend les puissances de la folie, c'est après que l'exercice
de la méditation a exclu le risque d'être fou.
Relisons le texte de Descartes. «Je penserai que le ciel,
l'air, la terre, les couleurs, les figures, les sons, et toutes
les autres choses extérieures ne sont rien que des illusions
et rêveries» (alors que le fou croit que ses illusions
et rêveries sont réellement le ciel, l'air et toutes
les choses extérieures). «Je me considérerai
moi-même comme n'ayant point de mains, point d'yeux... mais
croyant faussement avoir toutes ces choses» (alors que le
fou croit faussement que son corps est de verre, mais il ne se considère
pas comme le croyant faussement). «Je prendrai garde soigneusement
de ne recevoir en ma croyance aucune fausseté» (alors
que le fou les reçoit toutes).
On le voit bien : en face du rusé trompeur, le sujet méditant
se comporte, non point comme un fou affolé par l'universelle
erreur, mais comme un adversaire non moins rusé toujours
en éveil, constamment raisonnable, et demeurant en position
de maître par rapport à sa fiction : «Je préparerai
si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand trompeur
que, pour puissant et rusé qu'il soit, il ne me pourra rien
imposer.» Comme nous sommes loin des thèmes joliment
variés par Derrida : «Folie totale, affolement total
que je ne saurais maîtriser, puisqu'il m'est infligé
par hypothèse et que je n'en suis plus responsable.»
Comment imaginer que le sujet méditant ne soit plus responsable
de ce qu'il appelle lui-même «ce dessein pénible
et laborieux» ?
*
Peut-être faudrait-il se demander comment un auteur aussi
méticuleux que Derrida, et aussi attentif aux textes, a pu
non seulement commettre tant d'omissions, mais opérer aussi
tant de déplacements, d'interversions, de substitutions ?
Mais peut-être faut-il se le demander dans la mesure où
Derrida ne fait que ranimer en sa lecture une bien vieille tradition.
Il en a conscience, d'ailleurs ; et cette fidélité
semble, à juste titre, le conforter. Il répugne en
tout cas à penser que les interprètes classiques ont
manqué, par inattention, l'importance et la singularité
du passage sur la folie et le songe.
Je suis bien d'accord sur un fait au moins : ce n'est point par
un effet de leur inattention que les interprètes classiques
ont gommé, avant Derrida et comme lui, ce passage de Descartes.
C'est par système. Système dont Derrida est aujourd'hui
le représentant le plus décisif, en son ultime éclat
: réduction des pratiques discursives aux traces textuelles
; élision des événements qui s'y produisent
pour ne retenir que des marques pour une lecture ; inventions de
voix derrière les textes pour n'avoir pas à analyser
les modes d'implication du sujet dans les discours ; assignation
de l'originaire comme dit et non dit dans le texte pour ne pas replacer
les pratiques discursives dans le champ des transformations où
elles s'effectuent.
Je ne dirai pas que c'est une métaphysique, la métaphysique
ou sa clôture qui se cache en cette «textualisation»
des pratiques discursives. J'irai beaucoup plus loin : je dirai
que c'est une petite pédagogie historiquement bien déterminée
qui, de manière très visible, se manifeste. Pédagogie
qui enseigne à l'élève qu'il n'y a rien hors
du texte, mais qu'en lui, en ses interstices, dans ses blancs et
ses non-dits, règne la réserve de l'origine ; qu'il
n'est donc point nécessaire d'aller chercher ailleurs, mais
qu'ici même, non point dans les mots certes, mais dans les
mots comme ratures, dans leur grille, se dit«le sens de l'être».
Pédagogie qui inversement donne à la voix des maîtres
cette souveraineté sans limites qui lui permet indéfiniment
de redire le texte.
Le père Bourdin supposait que, selon Descartes, il n'était
point possible de douter des choses certaines, qu'on soit endormi
ou dément. Par rapport à une certitude fondée,
le fait de rêver ou de délirer ne serait point pertinent.
Or à cette interprétation Descartes répond
d'une manière fort explicite : «Je ne me ressouviens
point d'avoir dit rien de tel, ni même rêvé en
dormant.» En effet : rien ne peut être conçu
clairement et distinctement qui n'est vrai (et à ce niveau,
le problème de savoir si celui qui conçoit rêve
ou délire ne se trouve pas posé). Mais, ajoute aussitôt
Descartes, qui donc peut distinguer «ce qui est clairement
conçu et ce qui semble et paraît l'être seulement»
? Qui donc, comme sujet pensant et méditant, peut savoir
s'il sait ou non clairement ? Qui donc est capable de ne pas se
faire illusion sur sa propre certitude, et ne pas s'en laisser imposer
? Sinon précisément ceux qui ne sont pas fous ? Ceux
qui sont «sages». Et Descartes rétorque, en visant
le père Bourdin : «Mais pour ce qu'il n'appartient
qu'aux personnes sages de distinguer entre ce qui est clairement
conçu et ce qui semble et paraît seulement l'être,
je ne m'étonne pas que ce bonhomme prenne ici l'un pour l'autre.»
|
|