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«Michel Foucault : la sécurité et l'État»
(entretien avec R. Lefort), Tribune socialiste, 24-30 novembre 1977,
pp. 3-4.
Dits Ecrits tome III texte n°213
- Comment expliquer la facilité avec laquelle le gouvernement
français a réussi à expulser Croissant ? Et
comment expliquer la façon dont les forces de gauche en France
se sont détournées de l'affaire Croissant, ont laissé
le gouvernement agir à sa guise ?
- Difficile de faire la critique ou l'autocritique de la gauche.
Une chose est certaine : la partie était gagnable, mais elle
n'a pas été gagnée. L'un des obstacles que
l'on a rencontrés a été bien entendu le problème
du terrorisme, qui, quoi qu'on en ait dit, était au centre
non de l'affaire Croissant sous son aspect juridique, mais des attitudes
et des réactions que les gens avaient à propos de
Croissant. Il est certain que chaque option est prise, d'une part,
au niveau apparent - celui du cas Croissant -, d'autre part, au niveau
d'un registre plus secret : celui du choix qu'on effectuait quant
au terrorisme.
- Précisément, il semble que la gauche n'a pas su
éviter le piège de l'amalgame entre l'affaire Croissant,
réduite à son aspect juridique, et le terrorisme.
- Tout parti politique étant candidat au gouvernement d'un
État ne peut pas ne pas condamner le terrorisme, qui est
par définition la lutte antiétatique, la lutte violente
contre l'État. Le fait que l'opinion publique se reconnaîtrait
difficilement dans toute une série d'actes de terrorisme
intervient aussi. Mais, à partir du moment où il peut
s'ancrer dans un mouvement national, un terrorisme est jusqu'à
un certain point accepté.
- Parce qu'il est moralement justifié ?
- Il est moralement justifié. Les mouvements révolutionnaires
ne réussissent et ne prennent leur plein effet historique
que dans la mesure où ils sont liés à des mouvements
nationalistes : cette loi fait du nationalisme la condition d'une
dynamique historique de masse au XXe siècle ; elle vaut pour
le terrorisme comme pour tout autre forme d'action. Les partis communistes
n'ont pu avoir une action historique -partout où ils l'ont
eue - que dans la mesure où ils ont repris tout ou partie
des revendications nationalistes. Lorsqu'il se donne comme expression
d'une nationalité qui n'a encore ni indépendance ni
structures étatiques et revendique pour les obtenir, le terrorisme
est finalement accepté. Terrorisme juif avant la création
de l'État d'Israël, terrorisme palestinien, terrorisme
irlandais aussi : même si on peut être très hostile
à tel ou tel type d'action, le principe même de ce
terrorisme n'est pas fondamentalement récusé. En revanche,
ce qui est fondamentalement récusé, c'est un mouvement
de terrorisme où l'on dit, au nom de la classe, au nom d'un
groupe politique, au nom d'une avant-garde, au nom d'un groupe marginal
: «Je me lève, je pose une bombe et je menace de tuer
quelqu'un pour obtenir tel ou tel truc.» Ça, ça
ne marche pas. Je ne dis pas qu'on a tort ou raison. Je décris
ce qui se passe.
- Parler de ce grand fait du nationalisme comme condition d'une
dynamique historique de masse au xx' siècle, cela veut dire
que les puissances occidentales disposent d'une très grande
marge de manoeuvre pour réduire tout mouvement de contestation
ou tout mouvement populaire, dont la densité le ferait probablement
déboucher sur une lutte violente ?
- Oui. Regarde ce qui se passe au niveau de l'Europe -les trois
tranches de l'Europe, l'Europe de l'Ouest, l'Europe de l'Est sous
contrôle soviétique et l'Union soviétique. À
l'extrême Ouest et à l'extrême Est, le refus
de la société, le refus du régime politique
ne peut pas s'articuler, sauf en quelques points locaux (Irlande,
Catalogne...), sur des revendications nationales. Prends l'Union
soviétique : là, les revendications nationales sont
relativement locales (c'est l'Ukraine, par exemple), mais le dissident
soviétique n'est réellement appuyé largement
que s'il peut s'ancrer dans un mouvement national. Sinon il apparaît
comme l'intellectuel insatisfait, comme le drop-out, l'exclu de
la société.
En revanche, prends l'Europe de l'Est, c'est-à-dire ce centre
européen sous contrôle soviétique, où
jouent des phénomènes de dissidence, de refus de la
société, du régime, des structures politiques
et économiques ; ce rejet se branche beaucoup plus facilement
sur un antisoviétisme qui a lui-même une racine dans
l'aspiration à l'indépendance nationale. En Pologne
ou en Tchécoslovaquie, ces phénomènes ont beaucoup
joué, le nationalisme servant de milieu conducteur en quelque
sorte pour la dissidence. Quand il n'y a pas ce milieu conducteur,
ces phénomènes de dissidence n'ont pas le même
écho.
- Tu as dit dans Le Matin * : «Désormais la sécurité
est au-dessus des lois.» Le terme de «sécurité»
pose problème. De la sécurité de qui s'agit-il
? Et où, selon toi, se situe la frontière entre la
contestation admise et la contestation interdite ? La frontière
d'un nouveau type de totalitarisme ?
* Voir supra, no 211.
=> Michel Foucault
« Désormais, la sécurité est au-dessus des lois» Dits et Ecrits tome III texte n° 211
http://1libertaire.free.fr/MFoucault205.html
- Le totalitarisme a désigné pendant longtemps des
régimes précis de type fasciste ou stalinien. Ce n'est
pas à ce type de résurrection qu'on assiste. Il n'y
a jamais de résurrections dans l'histoire, de toute façon
; mieux : toute analyse qui consiste à vouloir produire un
effet politique ressuscitant de vieux spectres est vouée
à l'échec. C'est parce qu'on n'est pas capable d'analyser
une chose qu'on cherche à ressusciter le spectre d'un retour.
Que se passe-t-il donc aujourd'hui ? Le rapport d'un État
à la population se fait essentiellement sous la forme de
ce qu'on pourrait appeler le «pacte de sécurité».
Autrefois, l'État pouvait dire : «Je vais vous donner
un territoire» ou : «Je vous garantis que vous allez
pouvoir vivre en paix dans vos frontières.» C'était
le pacte territorial, et la garantie des frontières était
la grande fonction de l'État.
Aujourd'hui, le problème frontalier ne se pose guère.
Ce que l'État propose comme pacte à la population,
c'est : «Vous serez garantis.» Garantis contre tout
ce qui peut être incertitude, accident, dommage, risque. Vous
êtes malade ? Vous aurez la Sécurité sociale
! Vous n'avez pas de travail ? Vous aurez une allocation de chômage
! Il y a un raz de marée ? On créera un fonds de solidarité
! Il y a des délinquants ? On va vous assurer leur redressement,
une bonne surveillance policière !
Il est certain que ce pacte de sécurité ne peut pas
être de même type que le système de légalité
par lequel, autrefois, un État pouvait dire : «Écoutez,
voilà, vous serez punis si vous faites telle chose, et vous
ne serez pas punis si vous ne la faites pas.» L'État
qui garantit la sécurité est un État qui est
obligé d'intervenir dans tous les cas où la trame
de la vie quotidienne est trouée par un événement
singulier, exceptionnel. Du coup, la loi n'est plus adaptée
; du coup, il faut bien ces espèces d'interventions, dont
le caractère exceptionnel, extra-légal, ne devra pas
paraître du tout comme signe de l'arbitraire ni d'un excès
de pouvoir, mais au contraire d'une sollicitude : «Regardez
comme nous sommes prêts à vous protéger, puisque,
dès que quelque chose d'extraordinaire arrive, évidemment
sans tenir compte de ces vieilles habitudes que sont les lois ou
les jurisprudences, nous allons intervenir avec tous les moyens
qu'il faut.»Ce côté de sollicitude omniprésente,
c'est l'aspect sous lequel l'État se présente. C'est
cette modalité-là de pouvoir qui se développe.
Ce qui choque absolument dans le terrorisme, ce qui suscite la
colère réelle et non pas feinte du gouvernant, c'est
que précisément le terrorisme l'attaque sur le plan
où justement il a affirmé la possibilité de
garantir aux gens que rien ne leur arrivera.
On n'est plus dans l'ordre des accidents qui sont couverts par
cette société «assurancielle» ; on se
trouve en présence d'une action politique qui «insécurise»
non seulement la vie des individus, mais le rapport des individus
à toutes les institutions qui jusqu'alors les protégeaient.
D'où l'angoisse provoquée par le terrorisme. Angoisse
chez les gouvernants. Angoisse aussi chez les gens qui accordent
leur adhésion à l'État, acceptent tout, les
impôts, la hiérarchie, l'obéissance, parce que
l'État protège et garantit contre l'insécurité.
- C'est le donnant donnant, N'est-ce pas quand même un système
totalitaire, dans la mesure où il permet au pouvoir de désigner
un groupe social ou un comportement comme étant dangereux
pour l'ensemble de la population ? Il laisse donc entre les mains
du pouvoir la possibilité de désigner à la
vindicte populaire tel ou tel comportement ou tel ou tel groupe
social.
- La vocation de l'État, c'est d'être totalitaire,
c'est-à-dire finalement de faire un contrôle précis
de tout. Mais je pense tout de même qu'un État totalitaire
au sens strict est un État dans lequel les partis politiques,
les appareils d'État, les systèmes institutionnels,
l'idéologie font corps en une espèce d'unité
qui est contrôlée de haut en bas, sans fissures, sans
lacunes et sans déviations possibles.
C'est la superposition de tous les appareils de contrôle
en une seule et même pyramide, et le monolithisme des idéologies,
des discours et des comportements.
Les sociétés de sécurité qui sont en
train de se mettre en place tolèrent, elles, toute une série
de comportements différents, variés, à la limite
déviants, antagonistes même les uns avec les autres
; à condition, c'est vrai, que ceux-ci se trouvent dans une
certaine enveloppe qui éliminera des choses, des gens, des
comportements considérés comme accidentels et dangereux.
Cette délimitation de l' «accident dangereux»
appartient effectivement au pouvoir. Mais, dans cette enveloppe,
il y a une marge de manoeuvre et un pluralisme tolérés
infiniment plus grands que dans les totalitarismes. C'est un pouvoir
plus habile, plus subtil que celui du totalitarisme.
Que la désignation du danger soit l'effet d'un pouvoir n'autorise
pas à parler d'un pouvoir de type totalitaire. C'est un pouvoir
de type nouveau. Le problème n'est pas de recoder les phénomènes
actuels avec des vieux concepts historiques. Il faut désigner,
dans ce qui se passe actuellement, ce qu'il y a de spécifique,
s'adresser à cette spécificité et lutter contre
elle, en essayant de l'analyser et de lui trouver les mots et les
descriptions qui lui conviennent.
- Tu dis «lutter contre elle» ; cette lutte est très
difficile dans la mesure où ce besoin de sécurité
semble être massivement admis ; dans la mesure où l'État
peut donc, aux yeux de la population, justifier son action, justifier
la répression qu'il impose à certains comportements
des lors qu'ils lui paraissent contrevenir à cette règle
de sécurité admise par tous. Quel champ de réflexion
et d'action ce nouveau type de pouvoir ouvre-t-il aux forces de
gauche ?
- C'est là qu'il faut faire un sacré effort de réélaboration.
Les vieux schémas de lutte qui avaient permis, depuis le
XIXe siècle, de lutter contre les nationalismes et leurs
effets oppressifs, de lutter contre l'impérialisme, autre
versant et autre forme du nationalisme, de lutter contre les fascismes,
ces vieux schémas sont caduques. Il faut essayer de faire
comprendre aux gens que ce rabattement sur les vieilles valeurs
politiques, les vieilles valeurs assurées, la vieille rente
Pinay de la pensée politique, de la contestation ne convient
plus. Ces héritages-là sont maintenant monnaie de
singe.
Il faut d'ailleurs faire confiance à la conscience politique
des gens. Quand tu leur dis : «Vous êtes dans un État
fasciste, et vous ne le savez pas», les gens savent qu'on
leur ment. Quand on leur dit : «Jamais les libertés
n'ont été plus limitées et menacées
que maintenant», les gens savent que ce n'est pas vrai. Quand
on dit aux gens : «Les nouveaux Hitlers sont en train de naître
sans que vous vous en aperceviez», ils savent que c'est faux.
En revanche, si on leur parle de leur expérience réelle,
de ce rapport inquiet, anxieux qu'ils ont avec les mécanismes
de sécurité -qu'est-ce que draine avec soi par exemple
une société entièrement médicalisée
? qu'est-ce que draine, comme effet de pouvoir, des mécanismes
de Sécurité sociale qui vont vous surveiller de jour
en jour ? -, alors là, ils sentent très bien, ils
savent que ce n'est pas du fascisme, mais quelque chose de nouveau
- Quelque chose qui les lie ?
- Quelque chose qui les lie. Il me semble que ce qui est à
faire...
- C'est mettre au jour leurs espèces de nouveaux besoins,
ces nouvelles revendications qui naissent de leur refus des nouvelles
contraintes qui sont le prix de la sécurité...
- C'est ça. C'est mettre au jour le point par où
les gens décollent tout de même par rapport à
ce système de sécurité et ne veulent pas en
payer le prix. Et il faut en effet qu'ils ne le paient pas. Qu'on
ne les abuse pas en disant que c'est le prix nécessaire.
- Mais alors, l'avantage que tire le pouvoir de ce nouveau système,
et en même temps de ce camouflage des contraintes qui découlent
de ce besoin de sécurité, c'est finalement la perpétuation
de son pouvoir dans la mesure où, comme tu l'as dit, les
formes de contestation même étant possibles, le système
étant plus souple, il reçoit mieux les coups, et les
pare plus facilement ?
- On peut effectivement dire ça. Il est certain que le mouvement
de développement des États n'est pas dans leur rigidification
de plus en plus grande, mais au contraire dans leur souplesse, dans
leur possibilité d'avancée et de recul, dans leur
élasticité : une élasticité des structures
d'État qui permet même, dans certains points, ce qui
peut apparaître comme des reculs de l'appareil d'État
: l'atomisation des unités de production, une plus grande
autonomie régionale, toutes choses qui paraissaient absolument
à contre-pied du développement de l'État.
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