Linjonction « Il faut réenchanter le monde »
débute ce fort beau texte (appel pour organiser un réveillon
festif à Paris proposé par Les Nouvelles Libertaires),
elle sannonce comme une évidence, la suite en découle.
Cette proposition ne semble pas du tout aller de soi, je crois que nous
devons la discuter sous peine de retomber dans les ornières du
passé.
La notion de « monde désenchanté » nous vient
de la philosophie et des sciences humaines qui ont soumis à critique
les représentations symboliques humaines. Lattaque inaugurale
a été porté par les maîtres du soupçon
: Nietszche, Marx et Freud. Chacun à leur manière ils
ont démontré que lunité humaine était
un leurre, la volonté de réconciliation était vouée
à léchec.
Nietszche en énonçant que « Dieu est mort »
a mis au jour que la volonté de vérité étaient
suspecte et basée sur le ressentiment. Son archéologie
de la morale nous apprend que les humains préfèrent des
exister au travers de passions tristes plutôt que de prendre des
risques avec la volonté de puissance. La société
est ainsi le résultat dun compromis entre les prêtres
et les dominés pour que la médiocrité soit la norme
et la croyance le lot commun.
Marx a montré que la société nétait
pas unie, que un se divisait en deux, que lexploitation et le
vol étaient au coeur de léconomie humaine. Il croyait
la réconciliation possible dans le communisme défini comme
phase finale de lhistoire. Sa vision de lhistoire était
de ce fait encore liée à la téléologie,
orientée et déterministe. Aujourdhui on sait que
tout cela nest pas admissible et que le désir dune
société unifiée se heurte toujours à lintérêt.
Freud a montré, lui, que la division était interne à
lhumain. La notion dinconscient détruisait la notion
de sujet raisonné, libre et volontaire.
Les sciences humaines ont continué cette critique et cette déconstruction
du sujet et du monde. Ce qui est décrit dans le texte à
propos de Noël est typique de cette démarche, cest
pour cela que je suis étonné de trouver ici la volonté
denchanter le monde. Le monde est désenchanté et
le restera quoique on y fasse. Comme le notait Epicure les dieux nont
que faire des histoire humaines et comme nous savons que Dieu ou les
dieux sont des représentations humaines, nous nous retrouvons
encore une fois face à nous mêmes. Car de quel monde est-il
question dans cette volonté enchanteresse ?
Du monde subjectif, du monde politique, du monde économique,
du monde scientifique, du monde esthétique, du monde amoureux
ou du monde que nous créent et nous transmettent le spectacle
et la marchandise ?
Face à la pluralité des mondes (le multiple) la volonté
exprimée ici est unifiante et globalisante, ceci me semble relever
du domaine de lutopie au sens le plus ancien du terme, cest
à dire dun monde imaginaire. Que lidée libertaire
soit un belle idée, tant sur la plan critique que sur le plan
dune règle de vie choisie librement cest indéniable,
mais de là à vouloir à en faire une pensée-monde
il y a une marge qui me semble difficile à franchir. Comment
envisager cela sans limposer ?
Ce qui est sûr, à mon avis, cest que ce monde ou
ces mondes sont désespérés et désespérants
et que la volonté dunification des humains est une illusion.
Je crois que la voie possible cest dapprendre à vivre
dans ce monde désenchanté et triste, froid. Ceci nempêche
pas de combattre linjustice et linadmissible de diverses
façons, malgré tout comme disent certains. Ceci nempêche
pas de trouver des parcelles de bonheur au milieu de ce vaste foutoir,
une variante de la voie stoïcienne a appelé cela «
la béatitude du désespoir ». Nous savons aujourdhui
que lordre du monde pensé par les stoïciens nest
pas de raison, au contraire cest celui de la domination, domination
qui continue et sautoreproduit contre toute les tentatives de
révolution.
Si on peut réenchanter ou enchanter un monde cest le nôtre
et on tombe alors sur la notion de subjectivité, notion difficile
et compliquée. Il semble que cet enchantement ai partie liée
avec le désir et la vérité et quen divers
domaines cela se vive de façon multiple. La critique de la globalité
raisonnée amène à considérer que les procédures
de vérité ne sont pas identiques en amour, en art, en
sciences ou en politique. Si on cherche absolument à globaliser
ou à unifier on retombe toujours sur une volonté qui outrepasse
ses droits et ses possibilités avec lénonciation
« il faut ! ». Les humains au contraire peuvent accepter
leur finitude, leur fragilité et leurs peurs en agissant un peu
en conformité avec lidée libertaire, mais ils savent
aussi que leurs efforts sont dispersés, limités, imprévisibles,
toujours à recommencer, non transposables et relatifs à
une situation donnée.
Philippe Coutant Nantes le 1° Janvier 1998
Texte écrit suite à la réception par Internet
interposé d'un appel sympathique pour organiser un réveillon
festif à Paris, appel proposé par des personnes animant
"Les Nouvelles Libertaires".
Le débat s'est ensuite déroulé sur le site En-dehors
En Dehors