Chaque être humain est confronté au cours de sa vie à deux énigmes
majeures : celle de sa naissance et celle de sa mort. D'un côté comment
est-il né et doù vient-il ? De l'autre, que deviendra-t-il ? Chaque
société tente dorganiser un ensemble de réponses à ces questions
afin datténuer la souffrance qui leur est liée. Elle le fait à
travers des rituels rigoureusement codifiés : les liens de filiation
donnent à chaque nouvel arrivant au monde un patronyme et une généalogie;
et toute culture développe un ensemble de pratiques à travers lesquelles
elle honore ses morts.
Les objets jouent un grand rôle dans ces rituels. Dans certaines familles,
chaque bébé reçoit en cadeau une gourmette ou une timbale gravée à son
prénom ou à ses initiales. Dans dautres, un nouvel arbre est planté
dans le jardin à chaque nouvelle naissance, et, dans quelques-unes,
un cheval est même acheté à chaque nouvel enfant pour quil le
monte plus tard... De même, tout décès saccompagne de la transmission
dobjets ayant appartenu au défunt et de la mise en place dobjets
symboliques dont le monument funéraire est le plus visible. Mais il
ny a pas que les naissances et les décès des individus qui sont
commémorés par les sociétés à travers des objets. Les états et leurs
institutions commémorent aussi leur naissance ou les moments essentiels
de leur histoire. Lémission de timbres-poste, de monnaies et de
médailles y participe, ainsi que la construction de monuments. Toutes
ces commémorations correspondent au désir de créer un lien autant quà
celui d'entretenir la mémoire. Elles peuvent cependant le créer de deux
façons bien différentes : en permettant de se souvenir de ce qui a existé,
ou au contraire en essayant de le faire oublier.
Un exemple historique est donné par un épilogue de laffaire Dreyfus.
En 1898, après que linnocence de Dreyfus eut été établie, une
souscription fut organisée par le journal La Libre Parole pour
élever un monument au lieutenant-colonel Henry qui sétait suicidé
dans sa cellule 2. Elle eut un énorme succès. Des milliers de citoyens,
riches et pauvres, participèrent à la souscription et leurs noms furent
rassemblés dans un volume de 1676 pages par le journaliste Pierre Quillard.
Pour tous ces souscripteurs, il ne sagissait pas de dire quHenry
navait pas menti, son mensonge était en effet établi. Il sagissait
pour eux de se prouver à eux-mêmes, en linscrivant dans la pierre
dun monument, quils avaient eu raison de le croire. En effet,
pour tous ces gens, Henry avait menti sur Dreyfus, mais il avait dit
la vérité sur les Juifs. En cette année 1898, il fut donc proposé délever
un monument au colonel Henry qui avait osé dire la vérité sur les Juifs
pour faire oublier le colonel Henry qui avait menti sur Dreyfus. Le
monument était appelé à commémorer une vérité nullement établie - à
savoir que les Juifs menaçaient la Nation - pour faire oublier une vérité,
elle, bien établie, mais gênante : le colonel Henry était un menteur
et un faussaire.
Certains de nos monuments sont un peu comme celui que ces souscripteurs
voulaient élever au colonel Henry. Ils nattestent pas dune
vérité historique établie, mais dun désir de croire ou de faire
croire. Eric Michaud, notamment a bien montré comment des monuments
grandioses du National Socialisme avaient été construits pour transmuter,
par granit interposé, des vérités non établies mais désirées par les
Allemands en vérités établies 3. Le monument témoigne toujours du désir
de celui - ou de ceux - qui lont érigé. Le problème est que ce
désir nest pas forcément partagé par son visiteur ou son spectateur.
Cest pourquoi, face à tout monument, la première difficulté est
dabord, pour chacun dentre nous, de nous lapproprier.
S'assimiler le monument
Lêtre humain approprie ses expériences du monde en en constituant
des représentations.
Celles-ci sont d'abord verbales. Le langage joue un rôle essentiel
dans le rappel et l'entretien des souvenirs, aussi bien pour l'individu
que pour le groupe. Mais tout individu se crée aussi des représentations
imagées de ses expériences. Ce sont les images intérieures qu'il en
garde, ou les images matérielles comme les photographies. Et dans les
sociétés, ce sont les sculptures, les tableaux ou les films qui jouent
ce rôle. Enfin, tout individu et toute société se constituent également
une mémoire en actes qui consiste en attitudes et en gestes commémoratifs,
parfois conscients et parfois inconscients.
Les objets, et notamment les monuments, ont le pouvoir de mobiliser
ces trois formes de mémoires, de gestes, dimages et de mots. Un
monument porte des inscriptions mais aussi des images, comme des sculptures
ou des bas-reliefs, qui évoquent une histoire. Parfois, il fait même
image lui-même pour une idée ou un pays, comme la Statue de la Liberté
ou l'Arc de Triomphe. Et enfin, il fait appel de gestes commémoratifs
: solennels dans les grandes occasions, ou tout au moins ritualisés.
Par exemple, les gens sy rendent en traversant la région où il
se trouve; on y marche lentement et on y parle à voix basse, éventuellement
on y enlève son chapeau. Enfin, les monuments peuvent donner envie de
parler. Nous avons tous lexpérience de ces personnes qui, dès
quon les place dans un certain lieu ou face à un certain objet,
se mettent à raconter des souvenirs. Face à certains monuments, notamment
ceux qui commémorent des événements collectifs pénibles, il arrive que
des personnes qui n'avaient pas jusque là parlé de certains événements
se mettent à en parler. Dans ce travail dassimilation, le langage
n'intervient pas seulement par les significations explicites qu'il véhicule.
Ses composantes émotives et sensorielles, notamment vocales, participent
elles aussi au travail de la symbolisation. Dailleurs, on dit
à juste titre que quelqu'un qui est capable dévoquer certaines
choses terribles sans aucune émotion a bien des chances de ne pas les
avoir comprises, et encore moins assimilées.
En théorie, les monuments permettraient donc de sapproprier les
expériences du passé et de les intégrer à la fois dans lexistence
collective dun groupe et dans la manière de sentir et de penser
ses histoires par chacun des membres du groupe. Malheureusement, cela
est une vision idéaliste du monument. En pratique, tout monument est
un objet qui nécessite à lui seul, pour chacun de ses spectateurs, diverses
formes dappropriation qui ne concernent pas toutes ce que le monument
commémore.
Ce désir nest pas forcément partagé par son visiteur ou par son
spectateur. Cest pourquoi, face aux monuments, la première difficulté
est souvent pour chacun dentre nous, de nous les approprier.
Nous allons commencer par cette appropriation. Elle est en effet, pour
la majorité dentre nous, le principal problème. Cette appropriation
concerne à travers le monument lui-même, trois types dexpériences
quil suscite :
* Tout dabord, des expériences individuelles, en relation avec
le monument lui-même. Ces expériences peuvent navoir aucune relation
avec les événements que le monument commémore. Le monument est dabord
quelque chose quon voit, et vers lequel on savance. La taille
du monument, sa forme, sa beauté, son intégration dans le paysage, la
possibilité ou non de le gravir ou de lexplorer font partie de
ces expériences.
* Ensuite, tout monument mobilise des expériences relatives à la mémoire
familiale. Un vendéen sera ému différemment par un monument célébrant
la naissance de linsurrection de 1793 contre la République, tout
comme un protestant par un monument commémorant les massacres du Lubéron,
ou le petit-fils dun mineur par un puits de mine transformé en
musée. Et ce petit-fils de mineur sera sans doute ému encore différemment
face au puits de mine précis où son grand-père est mort, et, peut-être,
pour lui, cest celui-là, et celui-là seul, qui pourra constituer
un monument.
* Enfin, le monument mobilise la mémoire officielle, celle de la nation
ou du groupe élargi ou des valeurs officielles, la liberté, le progrès,
la communication. Pour lEtat, cest cette troisième forme
de mémoire qui importe le plus. Pour lindividu, cest souvent
celle qui importe le moins.
Lappropriation des expériences mobilisées pour chacun par un
monument sest longtemps faite par les graffitis que chaque voyageur
y inscrivait, le plus souvent sous la forme de son prénom ou de son
nom accompagnés de la date de son passage. Le développement parallèle
des mesures de protection du patrimoine et des technologies de limage
a favorisé le formidable essor de la photographie 4. Il paraît quaujourdhui
certains voyageurs ont retrouvé le goût du marteau et du burin qui permettent
de semparer dun morceau vrai du monument, et de préférer
la réalité du vestige au simulacre de limage. C'est parce qu'on
ne s'approprie jamais mieux un monument que lorsque le corps y est engagé.
Entrer dans le monument ou, mieux encore, l'escalader, permet de nous
l'approprier et de nous l'assimiler bien mieux que de seulement le regarder.
Un monument sur lequel le spectateur peut grimper n'est pas perçu de
la même façon qu'un monument qu'on est condamné à voir d'en bas. Les
monuments qui se veulent républicains semblent d'ailleurs tenir compte
de cela. On grimpe au sommet de la Statue de la Liberté et de la Tour
Eiffel. Et l'Arc de Triomphe, sitôt qu'on peut l'escalader, cesse d'être
un hommage écrasant à l'Empire pour devenir l'objectif d'une promenade
familiale. En revanche, on ne peut en général pas grimper de lintérieur
dans une statue de Divinité ou de personnage divinisé, comme Staline,
aussi immense soit-elle, et on ne peut pas non plus grimper au sommet
de la B.N.F. Cest peut-être un symbole que ses architectes pourraient
méditer.
Mais ces formes dappropriation du monument, individuelles et
familiales, ne sont bien entendu pas suffisantes pour que la mémoire
soit vivante. Dautant plus que le monument lui-même peut servir
loubli.
Au-delà du fait qu'il prétend célébrer, tout monument est un monument
élevé au désir de faire partager quelque chose. Et c'est bien, justement,
ce qui le rend problématique. La préoccupation de consensualité qui
anime le monument fait toujours courir le risque de favoriser l'enterrement
des mémoires individuelles au profit d'une mémoire collective officielle.
C'est bien entendu le cas pour les monuments destinés à commémorer les
grandes causes. Mais cest aussi le cas pour de nombreuses commémorations
organisées localement autour dobjets quotidiens. Aujourd'hui,
de très nombreuses communes se tournent vers leur passé et vers leur
patrimoine. Des enveloppes financières parfois importantes sont débloquées
par des municipalités pour commémorer 5. On célèbre les vestiges locaux
du passé à coups d'expositions et de publications. En fait, la plupart
de ces manifestations ont moins pour but de favoriser la connaissance
du passé que de rassembler les populations autour dune identité
collective. La valorisation du patrimoine relève souvent moins, dans
notre pays, de l'appropriation du passé que de l'intégration sociale
des populations. Là où les grands idéaux étaient appelés jadis à cimenter
les nations, les menus objets du quotidien sont appelés aujourd'hui
à cimenter les communautés locales. On exhibe de vieux instruments de
cuisine ou d'artisanat, de vieilles photographies des lieux publics,
on fait appel à des spécialistes, et dans le meilleur des cas, on tente
de fédérer la population autour du projet. Suffit-il, pour autant, d'associer
une population à un événement pour que sa mémoire soit vivante ?
Bien souvent, on ancre dans la pierre et les commémorations le souvenir
de souffrances subies pour passer sous silence celui de souffrances
infligées ou de souffrances subies moins avouables. Mais la mémoire
se venge. Ce qui nest pas dit avec des mots va " suinter "
de bien dautres façons, et dune manière bien plus traumatisantes
pour les générations suivantes que si on le leur avait raconté.
Les formes de loubli
Pour comprendre comment le monument peut servir loubli et non
la mémoire, il faut avoir à lesprit quil n'existe pas qu'une
seule façon d'oublier ce qui nous gêne, ou ce qui gêne notre entourage.
Il en existe deux, le refoulement et le clivage. Ces deux mécanismes
qui sont parfois confondus n'ont pourtant rien de commun.
Le refoulement porte sur des pensées constituées dévénements
imaginés ou vécus, et dans tous les cas chargées de désir coupables.
Cest le cas lorsquune pensée saccompagne d'un désir
érotique ou sadique que le sujet préfère se cacher à lui-même. Le refoulement
est donc provoqué par un conflit entre un désir et un interdit 6.
Au contraire, le clivage concerne des situations qui ont vraiment
eu lieu, mais qui nont pas reçu de représentations suffisantes
parce que lexpérience a été trop brutale, trop violente, ou quil
y a eu interdiction den parler. La raison principale de loubli
nest pas la culpabilité, comme dans le refoulement, mais la douleur
physique ou morale et souvent aussi la honte 7. Cest ce qui se
passe dans les traumatismes graves liés aux catastrophes naturelles
ou guerrières, quil y ait mort ou pas. Dans tous les cas, il y
a souffrance. Si celle-ci peut être reconnue par lentourage et
partagée, elle est intégrée dans la personnalité.
Ce travail dintrojection - ou comme on voudra, de symbolisation
- nécessite à la fois des conditions internes et des conditions externes.
Parmi les premières, il faut quaucune organisation fantasmatique
particulière nentrave lassimilation des expériences (il
faut par exemple que le sujet ne soit pas empêché de voir et dentendre
ce qui se passe par une espèce de cécité psychique). Les conditions
externes sont tout aussi importantes. Il faut que le sujet trouve un
interlocuteur qui valide ses expériences du monde en acceptant leur
diverses composantes, notamment affectives. Si, par contre, ce travail
dassimilation psychique nest pas possible, que ce soit pour
des raisons internes ou externes au sujet, il en résulte toujours un
enfermement de lensemble des données non symbolisées de lexpérience
dans une espèce de " placard " psychique 8. Les
traumatismes réellement vécus et non assimilés ne sont donc pas repoussées
vers lInconscient comme dans le refoulement. Ils sont littéralement
enterrées dans le psychisme, comme dans des espèces de placards internes
hermétiquement clos. Ces placards psychiques sont totalement isolés
du reste de la personnalité et inaccessibles au sujet lui-même. Ils
contiennent, selon la gravité du clivage, une partie plus ou moins importante
des diverses composantes de lexpérience restées en défaut de symbolisation
: des sensations, des émotions, des sentiments, des impulsions dacte,
ainsi que les fantasmes qui y sont associés. Au moment de leur mise
en place, les clivages sont toujours destinés à être provisoires. Ils
sont en cela " fonctionnels ". Malheureusement,
très souvent, ils finissent par devenir durables. De tels placards psychiques
peuvent être totalement muets, mais ils peuvent aussi provoquer lirruption
anarchique et imprévisible dimages ou de comportements reproduisant
ceux des figures incorporées. Les monuments jouent un rôle essentiel
par rapport à ces placards psychiques, soit pour les entrouvrir, soit
au contraire pour les verrouiller définitivement.
Les portes du souvenir
Nous voyons donc que ce qui rend linclusion psychique problématique,
cest moins le clivage partiel localisé quelle établit que
le caractère durable de ce clivage. La mise hors de soi, dans un objet,
déléments psychiques dabord incorporés, ne peut en effet
être désignée à priori ni comme un renforcement du clivage ni comme
une réduction de celui-ci. Ce qui importe, dans tous les cas, cest
la dynamique psychique engagée.
Les objets élus par le clivage n'ont pas une fonction, mais deux. Ils
sont un peu comme les portes du souvenir. Il y a des portes qui sont
faites pour être ouvertes et pour découvrir ce qu'il y a derrière, mais
Il y a aussi des portes qui indiquent les lieux où il ne faut pas aller.
Elles ne sont pas pour autant inutiles parce qu'elles indiquent que
ces lieux existent.. Les objets élus par le clivage peuvent avoir ces
deux fonctions. Soit ils contribuent à leur symbolisation progressive;
soit ils symbolisent lexistence de domaines tenus hors pensée.
Limportant est donc dans tous les cas la forme de relation
que nous avons avec l'objet. Si celui-ci est constitué en support de
mémoire, il accueille certaines parties de lexpérience et participe
à leur transformation de telle façon quil contribue au travail
de la symbolisation. Par contre, sil est constitué en support
doubli, il accueille également certaines parties de l'expérience,
mais cest pour les tenir à lécart des processus de symbolisation
et non pour participer à leur transformation.
De tels objets créent comme des caves et des greniers dans lesquels
nous engrangeons des histoires sans parole. Dans ces histoires, nous
allons et venons au gré des gestes quils nous faut réaliser pour
les manipuler, des souvenirs quils évoquent, des mots quils
appellent. Ces objets contiennent des souvenirs enkystés et repliés
selon les mécanismes de la condensation et du déplacement décrits par
Freud dans le fonctionnement du rêve. Ils ne sont pas seulement les
reliques de ce quon cache aux autres, mais même de ce quon
se cache à soi-même. Pourtant, ces objets manifestent aussi le désir
que ces caves et ces greniers puissent être ouverts un jour, et, en
attendant, ils préservent la possibilité de maintenir les clivages psychiques
qui y correspondent sans décompensation grave. Dans chaque culture,
à chaque époque, l'être humain a ainsi probablement enfermé dans des
objets proches des problèmes provisoirement insolubles en attente de
solution.
Pratiquement, dans la vie quotidienne, nous élisons certains objets
en supports de mémoire et dautres en supports doubli. Par
contre, les objets qui sont appelés à avoir une fonction de mémoire
pour toute une collectivité, comme les monuments, peuvent fonctionner
comme support du souvenir pour certaines personnes ou certains fragments
d'expériences, et comme support d'oubli pour d'autres.
Détruire de la mémoire pour fabriquer du lien
Parfois, loubli fait partie du projet même du monument. Tel est
manifestement le cas du monument grandiose édifié par Franco dans la
Vallée de Los Caïdos à la mémoire des victimes de la guerre civile d'Espagne.
Ce monument ne rappelle rien des circonstances dans lesquelles la guerre
civile a été déclenchée. Il exalte les souffrances vécues des deux côtés
pour mieux passer sous silence les circonstances du coup d'état.
Mais, même quand loubli n'est pas inscrit dans la décision du
monument, il est inséparable de tout projet monumental. En effet tout
monument est dédié à une cause qui est appelée à faire consensus, que
ce soit la liberté, létat ou le progrès. La commémoration sociale,
par définition, nest pas individuelle, mais collective. Elle n'est
pas placée sous le signe du souvenir, mais sous celui du lien social.
Le monument est un symbole collectif destiné à unifier et à rassembler.
Or il ny a de consensus quau prix de loubli de ce
qui divise. Cest pourquoi le monument dédié à ce qui rassemble
est forcément destiné à sceller loubli de ce qui divise. Et, pour
parvenir à ce but, le monument invite chacun à passer sa mémoire individuelle
au crible de la mémoire collective afin de privilégier une sorte de
plus petit commun dénominateur du souvenir.
Par exemple, en Alsace et en Lorraine, les monuments commémoratifs
de la guerre de 1428 portent " A nos morts ", alors
que partout ailleurs en France ces monuments dans chaque village portent
" A nos morts pour la Patrie ". Nous savons bien
que lAlsace et la Lorraine ayant été annexés par lAllemagne
après la guerre de 1870, les Alsaciens et les Lorrains étaient allemands
en 1914 et firent la guerre de 1428 dans larmée allemande. Les
monuments ne disent pas le contraire. Par contre, le fait que ces monuments
n'en disent rien risque à tout moment de renforcer l'oubli dans une
région où de nombreuses familles restent perturbées par le souvenir
de traumatismes dont la victoire française a rendu la commémoration
impossible, comme la perte dun fils, dun mari ou dun
père morts sous l'uniforme allemand. Ces événements, dont il na
pu être fait état publiquement pendant très longtemps n'ont pas pu non
plus pu recevoir de commémoration familiale explicite. Des générations
entières ont grandi sans que personne ne puisse leur parler des souffrances
des générations précédentes. Rien n'invitait non plus à les évoquer
dans l'organisation sociale, et les monuments existant, quand il y en
avait, invitaient plutôt à les taire.
Cest pourquoi, toutes les fois où un monument est construit,
quelque chose risque d'être occulté. Non pas quà chaque fois,
il y ait quelque chose qui soit intentionnellement dissimulé. Mais dans
toute histoire collective, il y a toujours pour chacun une part dhistoire
personnelle non réductible à ce qui sest passé pour le groupe.
Or un monument invite toujours chacun à renoncer à ce quil y a
de plus profondément personnel dans son expérience pour privilégier
ce qui est susceptible de renforcer ses liens au groupe. Le monument,
par sa présence, rappelle à tous que le souvenir a une composante collective.
Cest sa force socialisante. Mais en même temps, il fait courir
à chacun le risque de rejeter dans un ghetto mental certains de ses
souvenirs. Cest notamment pourquoi la façon dont un individu se
reconnaît dans une commémoration collective ne peut pas se comprendre
seulement par rapport à ce qui y est exalté, mais aussi par rapport
à ce qui y est passé sous silence. Si loubli scellé par une commémoration
publique est aussi le sien, alors cette commémoration est la sienne
parce quelle renforce son travail personnel doubli. Si,
au contraire le travail doubli de la commémoration publique nest
pas le sien - autrement dit, si le sujet veut se souvenir de choses
que la commémoration publique, elle, veut passer sous silence - alors
il ne peut pas sy reconnaître. Dans une commémoration publique,
chacun commémore le souvenir de la même chose, mais chacun ne commémore
pas pour oublier la même chose.
Pourtant, quand il n'y a pas de monument, il est encore plus difficile
de se souvenir. La destruction massive et systématique des anciennes
fonderies, dans le Nord Pas de Calais, a irrémédiablement amputé la
mémoire des anciens ouvriers. Comment se souvenir de ses gestes professionnels
quand les lieux où ils ont été accomplis, pendant plusieurs générations,
ont été rasés ? Des monuments sont donc nécessaires. Les hommes ont
besoin des monuments pour vivre et pour se souvenir. Mais les monuments
leur font toujours courir le risque de perdre sa mémoire la plus personnelle.
Entre lhomme et ses monuments, le conflit est permanent. Les monuments
sont tantôt ses alliés et tantôt ses adversaires. Peut-on rêver qu'ils
aient tous les avantages d'un support de mémoire et aucun risque de
favoriser l'oubli ? Cest évidemment impossible mais on peut essayer
de sen rapprocher.
Vers un monument parfait ?
Aujourdhui, bien des mensonges que des monuments publics ont
été appelés à faire oublier sont mieux connus. Mais la difficulté est
dentrevoir une manière déviter cet écueil de façon systématique.
Deux idées pourraient aller dans ce sens.
Ma première proposition est de prendre en compte une forme de mémoire
qui joue un rôle essentiel entre la mémoire individuelle et la mémoire
collective. Il sagit de la mémoire familiale. La famille est en
effet le lieu privilégié où lexpérience individuelle du monde,
dans ses aspects les plus subjectifs, commence à se socialiser, et donc
à devenir publique. Cest pourquoi pour éviter que le renoncement
oppose une mémoire collective, intellectuelle et abstraite, à une mémoire
individuelle concrète, mais solitaire - et pour cela menacée de clivage
- il faut encourager la mémoire familiale.
En effet, les expériences que le monument ravive sont toujours de trois
types : la mémoire collective - qui enracine chacun dans la collectivité
-, la mémoire familiale - qui enracine chacun dans sa famille - et la
mémoire individuelle, qui enracine chacun dans ses expériences les plus
personnelles et les plus subjectives du monde. A tel point que, du point
de vue des expériences auxquelles le monument confronte chacun, il existe
trois sortes de monuments : les monuments individuels, par exemple un
objet qui nous rappelle un événement important et que nous mettons bien
en évidence sur une étagère, un peu comme un monument érigé dans une
ville; les monuments familiaux, par exemple une photographie familiale
célébrant un événement important, encadrée dans le salon; et enfin les
monuments collectifs, qui célèbrent des événements à léchelle
dune ville, dun pays ou dune nation.
Si nous en restons aux monuments collectifs, ces trois formes de mémoire,
individuelle, familiale et collective, sont constamment imbriquées.
Une mémoire collective ne peut exister que si elle est nourrie par la
mémoire individuelle et la mémoire familiale. Inversement, si une mémoire
collective veut simposer contre une mémoire familiale ou une mémoire
individuelle, elle est condamnée à léchec. Quand à la mémoire
familiale, elle est le relais entre la mémoire individuelle et la mémoire
collective.
La question principale est donc, dans tous les cas, de savoir comment
des passerelles peuvent être constituées entre ces différentes
formes de mémoire.
Ce sont ces passerelles quil faut encourager. Cela pourrait
se faire par exemple en recueillant officiellement les témoignages des
derniers survivants des événements, à loccasion des inaugurations
et des anniversaires, mais aussi les souvenirs de leurs récits chez
leurs descendants. Léducation nationale pourrait jouer un rôle
dans ce sens, en encourageant les petits enfants à recueillir les témoignages
des grands-parents et des arrière-grands-parents. Le signe dune
démocratie forte, cest quelle na pas peur des mémoires
individuelles. Lentretien des objets du patrimoine passe aussi
par un encouragement à leur mentalisation permanente. Cela peut éventuellement
aboutir à transformer le monument lui-même. Cest ce qua
fait Jochen Gerz à loccasion de la rénovation du monument aux
morts de la commune de Biron en 1994, en invitant les habitants à écrire
quelques lignes anonymes quil a fait graver sur des plaques émaillées
quil a fixées sur le monument et même sur le socle et le sol.
Sans aller jusquà modifier le monument lui-même, une invitation
faite aux citoyens de produire des textes, des dessins, des mises en
scène au sujet dun événement du passé, pourrait permettre de compléter
les monuments de pierre, héritiers du passé, par des monuments virtuels,
qui seraient pour les générations à venir les repères dune mémoire
en évolution permanente. Nous ne sommes plus à l'âge de la pierre, mais
à celle d'Internet.
Ma seconde proposition concerne les monuments de pierre eux-mêmes.
Ils existent. Que peut-on en faire ? Depuis quelques années, il est
possible de les visiter en famille, une fois par an, et cette initiative
est excellente. La Ville de Paris installe également des panneaux explicatifs
dans de nombreux lieux historiques de la capitale. Ces panneaux partent
dune bonne intention. Ils nous disent, en quelque sorte, ce que
nous devons savoir. Mais pourquoi ne pas imaginer daller un peu
plus loin, et de placer sur chaque monument une plaque, comme une espèce
de mode d'emploi. Jusqu'ici, les monuments ont eu pour but d'imposer
l'image des liens censés unir un pays ou une collectivité. Osons imaginer
autre chose. Que ce soient les liens individuels et familiaux et familiaux
qui créent des monuments. Pour cela, les monuments doivent encourager
d'abord chacun à établir des liens entre ses diverses expériences du
monde, et à développer des liens familiaux autour de sa mémoire. C'est
pourquoi la plaque qui se trouve sur les monuments ne devrait pas porter
l'inscription : " Souviens-toi " - cette phrase
est plutôt une façon dinviter chacun à passer sa mémoire individuelle
au crible de la mémoire collective officielle. Mais quelque chose comme
: " Oublie ce monument. Cultive tes souvenirs. Parle à tes
proches. ". Une telle inscription serait comme une antidote
au risque inhérent à tout monument de cliver une partie de notre mémoire.
1. Ce texte reprend certains aspects de Psychanalyse de nos objets
quotidiens (Aubier, 1999).
2. J.F. Kahn, Esquisse dune philosophie du mensonge, Paris,
Gallimard, 1989. Le lieutenant colonel Henry, membre des services de
renseignement de larmée et persuadé de la culpabilité de Dreyfus,
rédigea une fausse lettre qui fut utilisée comme principale pièce à
charge contre celui-ci. La découverte du faux, lors du procès de Zola
en 1898, entraîna linternement du colonel, suivi de son suicide.
3. E. Michaud, Un Art de lEternité, Limage et le temps
du National Socialisme, Paris, Gallimard, 1996.
4. Les monuments, dont l'image est répandue partout, continuent tous
les jours à être photographiés par les touristes. C'est parce que ce
n'est pas la même chose d'acheter une image toute faite et de la faire
soi-même. La fabrication de l'image oblige à accomplir des gestes qui
participent eux-mêmes à la symbolisation de l'expérience du monde. Quand
on est ému ou bouleversé par un spectacle, on n'a pas envie d'en acheter
une image. On a envie d'en faire une photographie, parce que seule l'image
qu'on a faite soi-même est porteuse du souvenir de sa propre émotion.
Voir Serge Tisseron, Le mystère de la chambre claire, Paris,
Les Belles Lettres, 1996.
5. Voir Le Monde (Régions), 30 octobre 1998.
6. Pour être efficace, le refoulement s'accompagne du surinvestissement
d'autres représentations destinées à barrer la route aux représentations
interdites. Mais elles les rappellent inévitablement par certains caractères.
De proche en proche, le refoulement efface donc non seulement les représentations
associées à un plaisir vécu comme interdit, mais aussi toutes celles
qui leur sont successivement associées.
7. Voir S. Tisseron, La Honte, psychanalyse dun lien social,
Paris, Dunod, 1992.
8. Du point de vue métapsychologique, de tels "placards"
constituent une forme dinconscient encapsulé au sein du Moi. Cest
ce que Nicolas Abraham et Maria Torok ont découvert et identifié sous
le nom " dinclusion psychique" (LEcorce
et le noyau, Aubier Flammarion,1978).
Les Cahiers de médiologie n°7 : "La confusion des monuments"
Le lien d'origine : http://www.mediologie.org