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Origine : http://www.spp.asso.fr/Main/PsychanalyseCulture/PsychanalyseAnthropologie/Items/1.htm
Pour relancer la question des relations entre psychanalyse et anthropologie,
on peut partir de la notion de subjectivation. Celle ci en effet
permet d’envisager l’atome oedipien de parenté
d’un point de vue dynamique. Il s’appuie sur une étude
critique des récentes recherches de B. Juillerat sur le rituel
Yangis des Yafars de Papouasie Nouvelle-Guinée, ainsi que
sur une reproblèmatisation du différent de 1950 entre
C. Lévi-Strauss et M. Mauss, de la discussion de 1954 entre
J. Lacan, J. Hyppolite et O. Mannoni et du débat de 1977
entre A. Green et C. Lévi-Strauss.
Pour cela, je m’appuierai sur des considérations sur
le devenir des mythes et des rituels dans notre ultra-modernité
pour mettre en perspective les différences entre l’inconscient
freudien et l’inconscient analysé par l’anthropologie
comme pouvant être dialectisées dans une conception
à la fois psychanalytique et anthropologique. Les objets
respectifs de la psychanalyse et de l’anthropologie se recoupent
souvent du point de vue phénoménologique tout en relevant
d’épistèmes distinctes. Lorsque l’on situe
le sujet dans son mouvement pulsionnel et associatif, on peut cerner
au plus près ce qu’ il y aurait néanmoins de
fondamentalement commun à ces deux épistémès.
Je chercherai ici à montrer que les recherches de B. Juillerat
en anthropologie psychanalytique peuvent utilement être reprises
à partir de l’hypothèse selon laquelle le sujet,
le conflit œdipien et la mise en récit mythique se dialectisent
en un mouvement sans fin que l’on peut nommer processus de
subjectivation[1]. Il s’agira du même coup de réenvisager
la façon dont s’est établi le dialogue entre
psychanalyse et anthropologie, bien sûr chez Freud, mais aussi
dans le champ délimité par les œuvres de A. Green,
J. Lacan, C. Lévi-Strauss et M. Mauss. L’inconscient
dont parlent les anthropologues relève d’un inconscient
individuel transformé, secondairement élaboré
(comme le travail du rêve l’est en récit). B.
Juillerat montre fort bien que les sujets Yafars de Papouasie Nouvelle
Guinée s’organisent, contre une angoisse de néantisation
indistincte d’une angoisse de castration et d’un attrait
pour un retour à la relation archaïque à l’objet
maternel primaire, par un recours spécifique aux rituels
et aux mythes. Le complexe d'Œdipe apparaît de ce point
de vue comme un organisateur symbolique, alors qu’au contraire
chez Freud il engendre angoisse pulsionnelle et symptômes.
Une lecture attentive de Juillerat donne cependant à penser
que les Yafars n’échappent pas plus à l’angoisse
(pulsionnelle et existentielle) que les sujets en proie, dans notre
ultra-modernité, aux troubles border-line, entre adresse
panique à l’Autre (pathologies de l’agir et conduites
à risque) et folie privée du collage aux objets archaïques
internes.
Si, aujourd’hui, les interdits familiaux et sociaux se font
moins exigeants, le besoin psychique interne de référence
à la Loi, lui, ne diminue pas, ce qui entraîne une
discordance et un sentiment dépressif généralisé.
C’est la fonction paternelle qui se voit ainsi sollicitée
d’inventer un lien social inter-générationnel
plus démocratique, autrement dit la fonction tient, jusqu’à
un certain point, grâce à ses défaillances.
Les Yafars sont visités la nuit dans leurs rêves par
les esprits des morts dont ils introjectent force et sens, mais
aussi par des fantômes mortifères pouvant les entraîner
dans une confusion sans fond. Dans certaines tentatives de suicide
des adolescents d’aujourd’hui, l’après-coup
élabore le concept d’absence de soi (et donc de père
mort). S’affirmer au risque de se perdre en se constituant
à la fois comme mortel et immortel, cette stratégie
subjectale semble commune au héros Yafars et aux anti-héros
contemporains : le sentiment d’identité émerge
du risque, mieux, de l’expérience d’une perte
des limites et de la fusion avec l’altérité.
Sans doute le discours mythique développe-t-il le plus souvent
la version conquérante et narcissique de l'œdipe, fusse-t-elle
renversée en plainte tragique du sujet abandonné des
dieux. La problématique du passage initiatique, par exemple,
rationalise la constitution d’un sujet tout entier dressé
contre la castration et la mort, et c’est alors toute la théorie
du complexe d'Œdipe qui se voit révisée dans
le sens de la lutte pour le pouvoir (Adler), de la rivalité
mimétique (Girard), du conflit avec la chose originaire (Legendre)
ou de cet Œdipe philosophe[2] qui triomphe de la Sphinge par
sa seule intelligence, d’un seul geste d’auto-désignation
: moi.
L’anthropologue, dans l'embarras entre ce type de rationalisation
qu’il se doit de considérer et un certain réductionnisme
psychanalytique, est tenté d’interposer entre le psychisme
individuel et le social un niveau intermédiaire spécifique
- que ce soit en reprenant la notion freudienne de préconscient,
la conception lacanienne du symbolique ou l’hypothèse
greenienne des processus tertiaires, ou encore en valorisant l’autonomie
relative des formes et des pratiques rituelles par rapport aux mythes
parce qu’elles réalisent une liaison uniment pulsionnelle
et sociale. Marcel Mauss me semble exemplaire de cette dernière
démarche, avec toute l’avancée qu’elle
représente mais aussi avec ses points aveugles. Il parle
ainsi de la «loi du rythme collectif, de l’activité
rythmée pour être sociale»[3] et, à propos
de la poésie, il écrit : «Derrière le
simple fait du rythme apparaît une réalité sociale,
un groupe déterminé d’individus chantant et
dansant. Le rythme, faculté d’ensemble, vient directement
d’une action faite ensemble»[4]. Il évoque la
cadence des gestes au travail, accompagnée de cris et de
mots (que Freud compare, pour sa part, aux mots et aux cris sexuels),
c’est-à-dire une corporéité groupale
à la fois érotique et sociale. Pour Mauss, cette transubjectivité
qui retrouve ses fondements pulsionnels relève d’une
force inconsciente présente dans le langage, le Mana, s’exprimant
comme force impersonnelle et magique, en particulier à l’occasion
des activités rituelles. Il hésite entre un nominalisme
idéaliste et un matérialisme sociologique et pulsionnel
(Freud, dans le premier chapitre de Totem et Tabou, a lui aussi
des formulations qui vont dans le sens d’un certain nominalisme)
et les condense en des fulgurances géniales - par exemple
lorsqu’il dégage la scène théâtrale
de la représentation comme telle : après avoir montré
qu’une nomination préside toujours à la pratique
du sacrifice d’objets, d’animaux, voire d’humains
pour qu’ils soient haussés à un statut plus
élevé, il souligne que c’est l’estrade
cérémonielle, nommée signum, qui donne son
nom au concept de symbole et de dieu : «La notion du dieu
se réduisait donc à l’idée de “signum”»[5].
Le geste sacrificiel arracherait violemment le symbole à
la chose par une action d’emblée symbolique : «Il
y a dès l’origine un Trieb, une violence de l’esprit
sur lui-même ; il y a dès l’origine volonté
de lier»[6]. On peut voir à quel point Mauss est ici
proche de la notion freudienne d’Eros, mais s’en distingue
radicalement en supposant une «violence de l’esprit
sur lui-même», cette scène de l’ «estrade
cérémonielle» sacrificielle sacrée indistincte
de «l’idée de “signum”». Lévi-Strauss
raillera comme tautologique de la pensée magique ce moment
de puissante intuition, certes trop fasciné par ce qu’il
découvre, comme dans la formulation suivante : le rite «par
une vertu qui lui est intrinsèque... contraint directement
les choses. Il se suffit à lui-même»[7]. Les
catégories présidant à l’efficience de
la magie et du mana sont «constamment présentes dans
le langage, sans qu’elles soient de toute nécessité
explicites, elles existent d’ordinaire plutôt sous la
forme d’habitudes directrices de la conscience elles-mêmes
inconscientes»[8] de sorte que «le mot est un acte...
inversement le rite est un mot»[9]. Dans l’Essai sur
le don, Mauss souligne l’allure agonistique très marquée
du jeu des dons et contre-dons, dans le potlach, entre chefs de
clans hantés par la crainte de perdre la face et, plus encore,
le nom. Désir mimétique et envie mais aussi ambivalence
entre amour et haine quand le «je te donne» est un «je
te prends». Lévi-Strauss interprète au contraire
ces moments d’équilibre fragile de la spécularité
et de l’ambivalence comme l’aveu que le système
don/contre-don ne ferait que travestir la loi d’un échange
structurel entre termes totalement équivalents[10]. Il me
semble que le débordement au sein même de l’échange
traduit l’interdit qui le fonde, don et contre-don s’enracinent
dans les objets premiers du désir, alors même qu’ils
sont déjà pris dans la métonymie de l’échange.
Les biens échangés renvoient à des objets d’amour
singuliers : il y a le mana, force énigmatique, il y aussi
le hau, force du bien donné, attaché aux choses concrètes,
au sol, à l’origine[11].
Presque un demi siècle plus tard (la préface de Lévi-Strauss
à Sociologie et anthropologie de Mauss, date de 1950), le
ton de C. Lévi-Strauss étonne : ironique, parfois
violent, envers tout ce qui chez Mauss va dans le sens d’une
psychologie naïve qui méconnaîtrait que la relation
au monde des esprits et des dieux traduit une règle structurale
d’échange. Il souhaite épurer l’anthropologie
de toute fascination pour la magie. Dans sa reprise de Freud, Lacan
n’agit-il pas de même lorsqu’il conçoit
l’ordre symbolique en réinterprétant l’animisme
et la logique sacrificielle (la «religion privée»
du névrosé) comme des prémisses imaginaires
?
Dans sa critique de Mauss, Lévi-Strauss envisage l’inconscient
comme à la fois culturel - social et cognitif - biologique
(à cet égard, il introduit à l’anthropologie
cognitiviste actuelle). Mais on trouve toujours aussi dans ses formulations
une idéalisation presque religieuse : «Il faut évidemment
chercher une origine symbolique de la société»[12]
«comme le langage, le social est une réalité
autonome (la même d’ailleurs) ; les symboles sont plus
réels que ce qu’ils symbolisent»[13]. La dimension
énigmatique du mana et du hau n’est pas supprimée,
mais déplacée, lorsqu’on y voit une fonction,
en-deçà de l’illusion subjective, d’articulation,
«une valeur indéterminée de signification en
elle-même vide de sens et donc susceptible de recevoir n’importe
quel sens»[14] - ce qui ramène à l’énigme
signifiante : «Comme le hau, le mana n’est que la réflexion
subjective de l’exigence d’une totalité non perçue...
Le langage n’a pu naître que tout d’un coup...
au moment où l’Univers entier, d’un seul coup,
est devenu signification, il n’en a pas été
pour autant mieux connu».
Il faudrait bien sûr distinguer au sein des scènes
et des signes ceux qui sont lestés de sens inter-humain de
ceux qui sont purement conventionnels, mais la notion de symbolique
signifie précisément qu’une telle distinction
n’est pas simple à établir. Comme le dit Ortigues
: «Alors que les symboles méthodologiques, comme l'algorithme,
sont l’effet d’une convention préalable, les
symboles traditionnels sont la source productrice des possibilités
de toute convention, de toute liaison formatrice des sociétés
proprement humaines dans la mesure où la fonction même
de la parole oblige à intégrer la référence
au mort (l’ancêtre, le dieu, l’absent) dans le
pacte qui noue la relation entre les vivants»[15]. Descombes
a dénoncé l’équivoque résultant
de cette proximité entre loi sociale et arbitraire de la
convention (en particulier l’universalité de la règle
à l'œuvre dans le langage), et reproché à
la psychanalyse d’en jouer : «Lorsque la psychanalyse
reprend ce terme de “symbolique”... elle atteint le
comble de l’ambiguïté. Tantôt elle sera
du côté moderne de la frontière, c’est-à-dire
qu’elle s’empressera de raisonner la superstition, de
démystifier le récit charmant, de démasquer
partout l’illusion. Tantôt elle sera du côté
antique et elle travaillera à mystifier la science, à
inventer des rites et des prodiges»[16].
Le séminaire du 1er décembre 1954 de J. Lacan transcrit
un débat entre celui-ci, J. Hyppolite et O. Mannoni sur la
façon dont la psychanalyse pourrait tirer profit des conceptions
de C. Lévi-Strauss. On n’est pas surpris d’y
trouver une problématique proche de l’échange
de 1950 entre Lévi-Strauss et Mauss, qui peut sembler aujourd’hui
imprégnée de philosophèmes dualistes et idéalistes.
Lacan y concède que reste ouverte la question de savoir «au
bout de combien de symboles»[17] l’univers symbolique
se constitue pour aussitôt réaffirmer que «ce
n’est pas peu à peu» et qu’au contraire
il se pose comme «un tout» «distinct du monde».
Lorsque J. Hyppolite se demande si une telle définition de
l’autonomie du registre symbolique ne réintroduit pas
une transcendance (ne serait-ce que dans «l’emploi du
mot symbolique» qui apparaît comme un «revêtement»
réclamant d’être lui-même expliqué),
Lacan répond que ce signifiant qui semble ultime (et, à
certains égards donc, magico-sexuel) se fonde de la «fonction
créatrice, fondatrice, de la parole pleine»[18]. Ne
retrouve-t-on pas là ce que Lévis-Strauss reprochait
à Mauss, la croyance que l’individu pourrait être
en relation avec un symbolisme autonome alors que l’ordre
symbolique ne saurait être que collectif ? Le malentendu entre
Lacan et Lévi-Strauss est peut-être plus grand qu’on
ne le pense[19].
J. Hyppolite poussant Lacan dans ses retranchements l’amène
à donner un exemple d’un autre malentendu, celui qui
préside à sa lecture de Freud[20] : peut-on raisonnablement
mettre en équivalence la façon dont Freud fait l’hypothèse
de la pulsion de mort, selon Lacan pour dégager le désir
humain de tout naturalisme, et la façon dont l’autonomie
du symbolique s’oppose à ce même naturalisme
? Ce sont là deux stratégies différentes (la
pulsion de mort suppose une destructivité et une hétérogénéité
irréconciliable avec quelque totalité symbolique que
ce soit).
La discussion qui s’amorce entre Lacan et O. Mannoni s’inscrit
dans la continuité du différend entre Lévi-Strauss
et Mauss : pour Mannoni le «conventionnalisme» de Lévi-Strauss
cache une «obscurité profonde»[21], pour Lacan
c’est l’imaginaire du Moi qui est obscur chaque fois
qu’il essaie de penser les formes naturelles. Pour Mannoni
«la nature parle» et dans son auto-organisation elle
opère des choix (pré) symboliques de sorte que la
distinction nature-culture n’est peut-être pas pertinente,
pour Lacan c’est l’homme qui superpose des symboles
à la nature qui n’est que contingente[22].
Juillerat met l’accent sur le rituel comme Mauss avec la
nuance qu’il s’agirait peut-être d’une formation
autant imaginaire que symbolique : «Le rite cherche à
donner l’impression d’une solidarité groupale
sans faille»[23]. Si la pratique rituelle collective réunit
des forces centrifuges, le groupe n’est pas qu’illusion.
Lorsque le rite tend à valoir pour lui-même, le mythe
tend de son côté à devenir purement narratif.
Ainsi le rituel Yangis des Yafars identifie le parcours d’autonomisation
par rapport à la mère (et il faut ici penser à
la notion de processus de séparation-individuation à
l’adolescence proposée par P. Blos) à une sociogenèse
soutenue par la référence au tiers paternel. Comme
on l’a vu chez Mauss, l’importance accordée au
lien social se retrouve dans la force énigmatique du rituel,
représentation du pulsionnel méconnue comme telle.
Si l’interprétation psychanalytique est à certains
égards une version de plus du mythe œdipien, comme le
soutient Lévi-Strauss, néanmoins elle «chemine
inversement»[24] vers la saisie d’un culturel primordial
et de ses représentations-clés (par exemple chez les
Yafars, l’opposition entre centralité phallique structurante
et périphérie pourrissante ainsi que la différence
des sexes). Enrichi de reformulations culturelles successives, ce
système culturel primordial évolue au point que finalement,
«l'œdipe s’en trouve changé»[25].
Le sujet humain ne peut-il émerger (et se «subjectiver»)
que dans l'Œdipe» ? Mais de quel Œdipe s’agit-il,
celui du conflit et du complexe, de sa mise en récit individuelle
historicisante ou de celui du discours mythique ? Les Yafars semblent
croire que l'œdipe est la seule structure constitutive d’un
sujet voué à s’orienter vers l’Autre paternel
et la socialisation au-delà de la relation symbiotique à
la mère. En cela ils sont idéologiquement proches
du propos freudien de Malaise dans la culture sur le «Surmoi
culturel civilisé» qui succéderait au Surmoi
individuel œdipien. Mais pour eux la société
reste toujours à faire et à refaire parce que la tentation
du retour à l'arche reste toujours la plus puissante.
La progression du héros (Wam ou Pepi) débarrasse
la relation père-fils de sa dimension négative, et
définit «l’émergence de la société»
comme un «être collectif masculin»[26] : «L’ontogenèse
élaborée autour du complexe d'Œdipe sert en fait
à mettre en place une sociogenèse». On saisit
là tout le besoin social d’auto-représentation
génétique (inévitablement anthropomorphique).
Le rituel Yangis permet de revenir dans le lieu secret des origines
(«hoofuk») tout en exorcisant le risque fusionnel. La
régression permet ainsi de récupérer une part
perdue (ou déchue) du côté de l’enfance
et de la mère. Juillerat parle plutôt d’un couple
dialectique progression/régression. Mais cette «théorie»
en partie commune aux Yafars et à la psychanalyse (théorie
du risque de régression excessive vers l’objet maternel
primaire et vers la nature pour les Yafars, théorie d’une
opposition frontale entre libido narcissique et libido objectale
non pas chez Freud lui-même mais dans une certaine lecture
de Freud, théorie lacanienne de la métaphore du Nom-du-Père
venant à la place de l’Autre primordial) n’est-elle
pas à l’évidence hantée par une origine
féminine du sujet qu’il s’agit d’arrimer
le plus fermement possible à l’identification au père
? A ce point l'œdipe est devenu, comme le dit Juillerat, une
symbolique au-delà du conflit. Chez Freud, on trouve surtout
le conflit, mais assez souvent aussi cette symbolique. Dans la tragédie
grecque le retour final à la faute première est uniment
drame de la conscience égarée, avec un poids (une
«pente» dit Holderlin) plus fort du côté
régrédient de la chute et de la déchéance,
comme chez les Yafars. Mais, on peut aussi bien faire naître
la société de l’impossible résolution
du conflit (le mythe Jivaro de La Potière jalouse de Lévi-Strauss,
la discordance propre à la crise de la modernité selon
Ricoeur) que de sa résolution (le mythe Yafar, Œdipe
à Colone). De plus en plus symbolique le conflit tendrait
à ne mettre en scène que des fonctions, leurs logiques
et leurs actants, ce que récuse Juillerat qui propose à
la suite de Green de prendre au sérieux les concepts de la
seconde topique freudienne, entre primat de l’économie
pulsionnelle conflictuelle et mise en perspective de la lignée
Moi idéal / Idéal du Moi / Surmoi qui autorise un
retour du sens. Ce qui correspond à l’écart
entre l’usage magico-sexuel infantile du langage (son goût
de l’obscur, mais aussi de la littéralité du
mot)[27] et les mises en récits par lesquelles le sujet s’en
dégage pour que l’interprétatif se substitue
au mythique.
Si l’anthropologie psychanalytique procède de façon
inverse à la façon dont le psychisme collectif produit
les mythes, quel sera le statut épistémique de son
discours ? Certes pas une version de plus du mythe, mais pas exactement
non plus une interprétation. «Défense du Moi
contre l’enfermement narcissique et pour le choix d’objet,
ou mise en place de l’échange en tant que manifestation
de la prohibition de l’inceste... disent la même chose»,
écrit Juillerat[28]. Est-ce bien sûr ? Le souci d’équilibrer
causalité psychique et causalité sociale n’échappe
peut-être pas à la fréquente (et abusive) utilisation,
en psychanalyse, de la figure de la métaphore comme représentation
sublime de l’énigme de l’analogie. Juillerat
débusque «le désordre œdipien comme “ordre”
présocial»[29] une fois déconstruite la circularité
mythique : cette aporie d’un «ordre» présocial
caractérisée par le désordre pulsionnel me
semble plus heuristique que toutes les prudences méthodologiques
soucieuses de pluridisciplinarité, du reste elle ne s’y
oppose pas dans la mesure où elle invite à penser
le sujet comme mouvement.
La distinction de l’individuel et du collectif, «une
vieille question dont on peut attendre de nouvelles réponses»
dit Juillerat dans son dernier ouvrage[30]. Le consensus actuel
sur le dualisme peut-être irréductible des causalités
psychiques et sociales répondant à la conjoncture
actuelle de crise dans la culture, il n’était pas intempestif
de reproblématiser la discussion de 1977 entre Green et Lévi-Strauss
en essayant d’aller un peu au-delà de l’idée
selon laquelle l’atome fermé de l'œdipe et l’atome
ouvert du structuralisme trouvent leur complémentarité
dans la dynamique médiatrice du mythe. Les symboles culturels
les plus récurrents seraient «apparentés par
leurs contenus»[31] aux fantasmes originaires sans y correspondre
terme à terme, par exemple l’observation de la nature
induit l’image de la régénération par
la mue aussitôt «doublée» d’une théorie
psychique (sexuelle infantile au sens freudien mais avec tout un
versant de spéculation sur la mort et l’autre monde
moins présent chez Freud). Le symbole a une «parenté»
avec le fantasme mais celui-ci peut resurgir tel quel dans une séquence
ordonnée où les éléments n’ont
pourtant de sens que les uns par rapport aux autres, l’élaboration
socioculturelle s’institue de sorte que le sujet serait par
définition à «retrouver sous l’objet de
la représentation»[32] où l’essentiel
est déplacé/absenté (on voit ici la confrontation
épistémique avec Lacan). Si les mythes semblent s’amuser
de la sexualité et mettre tout à l’envers, la
distorsion qu’ils infligent à la vérité
est une façon de prendre au sérieux les interdits
qui n’a pas moins de valeur que les quêtes contemporaines
d’authenticité à tout prix. Le mythe de la naissance
comme conclusion d’une castration/souillure sous l’égide
du père devant réparer un déficit phallique
originel est-il, par exemple, si éloigné que cela
des discours actuels sur le déclin de la fonction paternelle
?
Le mythe Yafar d’un fils affranchi de ses pulsions oedipiennes
au terme de son parcours initiatique soutenu d’abord par le
père-géniteur puis par l’oncle maternel (tous
deux condensés dans la figure d’un père-éducateur
relativement désexualisé et mari de la mère
allaitante), met à distance le danger majeur de retour intra-utérin
comme un «demi retour» «vu du dehors»[33].
Juillerat voit dans cette opération défensive le prototype
de la façon dont l’idéologie sociale opère
un choix a posteriori sur une symbolique en provenance du psychisme
(et déjà symbolisée/métabolisée
par rapport à celui-ci). «Se dessine ainsi une lignée
progressive dans l’évolution de la relation que le
sujet établit avec différents niveaux de réalité»[34],
du narcissisme à la relation d’objet puis aux investissements
sociaux, qu’il n’est pas illégitime de penser
comme processus de subjectivation à la fois génétique
et structural, encore pris dans le fantasme individuel tout en étant
déjà devenu autre chose. La notion de seuil est ici
doublement pertinente : «Structure minimale» à
partir de laquelle «une représentation est universelle»
comme le propose Juillerat, mais aussi mise en perspective des phases
du développement du Moi-Je comme téléologie
progrédiente-régrédiente (formule empruntée
à P. Ricoeur) sur «fond limoneux» irréductible.
Dans la formulation suivante, la subjectivation apparaît comme
structure de base de l'œdipe et de toutes ses variantes possibles,
mais en même temps l'œdipe y est posé comme condition
d’existence d’un sujet : «Organisation triangulaire
dont chaque pôle est simultanément occupé par
un «sujet», mais dont la position privilégiée
reste celle de l’enfant qui seul incarne le sujet en devenir»[35].
Variante ultra-moderne : l’enfant-adolescent, dans la nouvelle
donne sociale et familiale où l'œdipe demeure l’axe
central même si les aspects narcissiques semblent prédominants
(R. Cahn), tend à personnifier sans médiations, donc
trop et au prix d’un sentiment de fausseté, son propre
rôle de sujet de la structure de base !
Que dire aujourd’hui de la variante présentée
dans Totem et tabou, si ce n’est qu’elle constitue en
effet un «non-mythe»[36] susceptible d’ouvrir
tous les mythes mais fleurant trop l’ «artifice méthodologique»
avec sa façon de diviser l'évolution entre «un
immobilisme préculturel... (et) une ère culturelle»
comme entre frustration animale et expression langagière.
Toute la question est là : si on y voit la fable du sacrifice
du narcissisme sans limites de la psychose (celui de l’Urvater,
père de la horde interdisant aux fils la mère et les
sœurs, mais interdisant surtout que puissent exister les concepts
de mère et de sœur dès lors qu’il ignore
en ce qui le concerne tout interdit) et l’histoire de l’autonomisation
et de la subjectivation des membres du groupe des frères,
Totem et tabou relève plus de l’interprétatif
que du mythique. Même si Freud, Juillerat le montre bien,
y parle plus de la loi d’exogamie que des liens du fils avec
la mère, n’échappant pas complètement
à la tendance au redoublement de la logique exogamique visant
à toujours plus effacer l’objet du désir et
du conflit - comme chez Jung avec sa théorie retorse de l'œdipe
infantile comme rétrojection adulte et comme chez Lévi-Strauss
avec sa conception de la Loi et du langage, auto-instituée
par la prohibition de l’inceste qui, en sa radicalité,
ne semble pouvoir s’expliquer ni par le conflit œdipien
ni même par les exigences de l’organisation exogamique
de la société[37].
Nous voici au centre de la discussion entre Lévi-Strauss
et Green, avec bien sûr comme enjeu l’appréciation
de la façon dont Lacan a pu intégrer à sa pensée
certains concepts lévi-straussiens. Green y défend
ce que j’appellerais une vue structurale du développement
: le sujet serait constitué par le lien de filiation imaginaire
qui le lie à ses géniteurs dans une dépendance
au fantasme de désir qui a présidé à
sa venue au monde (ce qui devient flagrant à l’adolescence),
mais il s’agit plus d’une logique structurelle de deuil
de cette dépendance que d’une conquête par étapes
d’une individualité. Si l’oncle maternel représente
bien le signifiant de l’échange, il ne supprime pas
la centralité (ignorée par Lévi-Strauss) de
la relation mère-enfant tout au plus la nuance-t-il en tension
entre mère et épouse. Lévi-Strauss s’intéresse
à l’échange exogamique au point de lui soumettre
la notion même de sujet par exemple lorsqu’il dit que
le groupe traditionnel des donneurs de femmes (les pères
ou les frères) c’est peut-être aujourd’hui
le «sujet du don», la femme elle-même[38]. Green
privilégiée pour sa part ce qui est absent de l’atome
de parenté selon Lévi-Strauss, la relation mère-enfant
en tant qu’incestueuse, mais aussi en tant que porteuse d’un
«redoublement» et d’une «réplication»[39]
spéculaires entre les deux partenaires de la relation, le
père n’étant pas inexistant, mais ne garantissant
pas totalement non plus que cette réverbération soit
exempte d’avatars psychotiques. Dans ce système, l’enfant
se saisit réflexivement et rétroactivement comme objet
du désir de l’objet du désir, dit Green, dans
le même temps où il rencontre la rencontre entre ses
parents. Le dédoublement-redoublement psychique effectué
par le travail de la culture (et singulièrement par les mythes)
s’embraye, si on peut dire, sur cette configuration primitive
dont l’ordre symbolique garde la trace dans sa double définition
possible «comme système et du symbole comme moitié
manquante d’une unité potentielle»[40].
Juillerat reprend ce débat en montrant que si Lévi-Strauss
étudie le noyau familial ouvert à la société
et la psychanalyse ce même noyau avant cette ouverture, le
mythe mène précisément d’un circuit fermé
à un dénouement d’ouverture en opérant
plus qu’une simple articulation puisque la vérité
réside dans l’intrication des deux approches (par exemple
la menace de retour au fermé). Du point de vue de l’enfant
comme sujet, l’alliance entre beaux-frères qui échangent
leurs sœurs respectives pour obtenir des épouses ne
fait qu’exprimer qu’oncle maternel et père sont
en fait «un seul et double personnage»[41]. L’opposition
entre échange social et œdipe pulsionnel présocial
est à certains égards idéologique : quoi de
plus complexe et social que la sexualité ? «Si Lévi-Strauss
n’a pas pris en compte la relation mère/fils qui figure
pourtant au cœur de son atome de parenté, c’est
sans doute parce que nulle part on ne peut échanger (de façon
instituée) sa propre mère contre une épouse»[42].
L’irréductibilité du réel incestuel alimente
cette dimension perverse qui advient précisément lorsque
le travail de la culture s’attache trop à l’interpréter
(Sade, Bataille, Pasolini), et qui sollicite en contrecoup la religion
moderne d’une institution extemporanée et énigmatique
de la Loi là où l’on doit plutôt supposer
son émergence évolutive : «Ce que nous nommons
inceste doit avoir été évité avant que
la prohibition ne soit érigée en règle»[43].
C’est la logique du discours (mythe, récit, voire théorie)
qui situe l’alliance sociale comme conséquence de la
résolution des complexes familiaux en vertu des idéaux
qui l’ordonnent (et lui sont structurellement consubstantiels).
Au terme de cette transformation (dont on ne sait plus si elle correspond
à une élaboration psychique véritable ou à
une soumission aux idéaux) on trouve «la trace inconsciente
de l'œdipe désormais transmise comme un héritage
psychique et social»[44]. Ce qui se dégage de cette
analyse c’est l’économie d’un cycle sans
commencement ni fin (sexualité à filiation à
alliance à filiation à sexualité) plus que
la circularité d’un discours.
La psychanalyse éclaire les «aspects symboliques»
d’une culture, faute d’un meilleur terme dit Juillerat,
on en est en effet là, après Freud, Lacan et Green,
Mauss, Lévi-Strauss et d’autres. Clivage épistémologique
et clivage du sujet : le héros Yafar dans le rituel Yangis
«tiraillé entre la régression à la mère...
et la socialisation qui se construit grâce à l’intervention
paternelle»[45] (c’est-à-dire entre les deux
définitions complémentaires du symbolisme selon Green,
la partie manquante de l’unité et le système
ordonné), est aussi divisé psychiquement entre son
dialogue avec l’esprit du mort et une persécution par
un fantôme avec lequel il ne peut échanger. L’inconscient
Yafar doit donc être lu non seulement comme intergénérationnellement
psychosexuel mais encore comme ouvert à une dimension de
non-être inquiétant (que nous pouvons essayer de nous
représenter à partir de la catégorie de l’Unheimliche
freudien, ou des angoisses de néantisation propres à
certaines pathologies adolescentes et cas-limites). Pour traiter
adéquatement ce double niveau, on peut dire que si le premier
contrat a lieu avec les esprits des morts et avec les dieux, il
est inséparable de la découverte intrapsychique que
la relation centrale d’objet est celle du manque. Le clivage
finit par (dés)organiser l’ensemble des éléments
du rituel et du mythe (par exemple le palmier sagoutier paternel
doit être abattu et son lait-sperme prélevé
pour que les fonctions génitrices et sociales puissent être
distinguées), mais foncièrement, il concerne un jeu
subtil de déni et de reconnaissance d’une problématique
mélancolique : le cocotier maternel est entaillé puis,
cette entaille est ligaturée car il s’agit de «rétablir
pour un instant l’objet primaire avant de le renvoyer à
son statut d’objet à jamais perdu»[46]. L’idéalisation
rétrospective (et rétrojective) de la perte comme
possible objet-non objet d’une élaboration culturelle
(le mythe) substitue l’affect supportable de la nostalgie
à la détresse mélancolique.
Soulignons que si l’échange avec la mère primordiale
semble s’équilibrer par un retour régulier,
grâce au rituel, aux sources affectives présociales
du lien social, il demeure néanmoins foncièrement
inégal puisque la mère peut tout mais aussi bien ne
rien donner, voire tout reprendre (ce que la conception psychanalytique
de la séparation-individuation voudrait conjurer). D’où
la complexité des niveaux de relation et d’époques
différentes tressés dans ce qui se présente
comme un simulacre névrotique : «Le rite a ici pour
fonction de mettre au service d’un besoin immédiat
(la chasse) la restitution fictive d’un lien affectif fondateur
associé à une pulsion orale disparue... On passe ainsi
de la réactivation du sentiment de perte d’un objet
réel ancien (le sein) à l’activation d’un
manque d’un objet fantasmé»[47]. Le simulacre
exprime-t-il la vérité de néant d’un
monde dénaturé (au sens baudrillardien) ? La belle
projection millénariste du mythe du cargo qui viendra rendre
au centuple ce qui fut perdu, montre qu’il s’agit plutôt
d’une construction obsessionnelle du conflit pulsionnel. Il
n’en reste pas moins que la part d’ombre et d’irréalité
est dans le rituel Yangis si importante qu’il faut en venir
à se demander, comme le fait Juillerat, dans quelle mesure
cette prégnance de la menace de disparition modifie les instances
du sujet.
Dans la culture Yafar, il existe deux types de survivance du mort,
le nabasa, alter ego imaginaire (mais pas simple reflet spéculaire
puisqu’il est capable d’agir en rêve), et l’esprit
véritable, le sungwang, qui devance le sujet dans ses actes.
Ce type d’organisation symbolique offre au sujet deux modalités
de repérage et de fonctionnement plus complémentaires
qu’antagonistes. Or les choses se compliquent avec l’apparition
de l’ifaal (fantôme), version négative de l’esprit
du mort errant dans l’infra-monde sur un mode castré
et pourrissant susceptible d’amener le sujet à se protéger
par un clivage à la fois topique et intergénérationnel
(la division entre les dimensions d’esprit social libidinal
et de fantôme asocial pervers traverse le monde des morts,
le sujet lui-même et le rapport entre celui-ci et le monde
des morts). Faut-il en déduire que l’individu Yafar
serait «conscient de son inconscient», lorsqu’il
pousse le sungwang vers «sa propre perte»[48] en ifaal
caricatural, en particulier lorsqu’il se livre à la
narration de rêves où la mort mythologique traduit
en fait un sentiment de chute et de dépersonnalisation ?
La relation à l’inconscient n’est pas la même,
sans doute, dès lors que des expériences limites traitent
le noyau mélancolique du sujet en le reconnaissant partiellement
de sorte que le recours à la dépression[49] n’est
pas nécessaire. La dualité entre fantôme mortifère
et esprit héroïque protecteur met en mouvement (intra
mais aussi inter-subjectif) la mélancolie, et du même
coup ce que nous appelons inconscient apparaît comme construit
par cette exigence.
Le rituel cadre la subjectivation au fil d’un parcours scandé
par des narrations où la visée de socialisation ne
saurait faire oublier l’insistance de la sexualité.
Dans le rituel Naven les oncles maternels se déguisent en
femmes face à leurs neveux, les individus jouent soit des
personnages (les oncles représentent les mères) soit
leur propre rôle (les neveux en passage initiatique incarnent
l’instance nommable Sujet). Dans les simulacres sexuels qui
ont alors lieu c’est bien sûr l’angoisse libidinale
qui doit être liée, dans son double aspect de rapprochement
homosexuel avec les oncles-pères et d’inceste avec
la figure maternelle. Le «sujet»[50] advient dans ce
«théâtre» collectif comme celui qui joue
son propre rôle. Le caractère délibérément
grotesque des simulacres sexuels traduit ici à mon sens autant
un difficile travail de mise à distance du pulsionnel (le
refoulement en train de s’effectuer)[51] qu’il résulte
des contraintes de toute théâtralité.
La cure analytique serait-elle notre rituel de subjectivation ?
Dit d’une autre façon : le déclin de l’efficience
symbolique des pratiques rituelles pourrait bien avoir simultanément
engendré une recherche sauvage de substituts jusque dans
l’exacerbation de formes psychopathologiques[52] et l’institution
de la psychanalyse comme mise à l’épreuve de
l’altérité.
Dans le rituel l’officiant se concentre sur un savoir ésotérique
invisible derrière les gestes et les mots en «une posture
immobile face à l’objet»[53]. Ses incantations
obsessionnelles cherchent à substituer au manque une continuité.
Le sujet n’y tient, au-delà des expériences
limites de perte et de chute, que de parvenir à reconstituer
l’objet.
J’aimerais reprendre ici en conclusion la distinction entre
mythe et narration que propose P. Bidou[54] : il n’y a pas
décadence du mythe en récit, bien au contraire entre
narrateur et auditeur se dessine un «acte social a minima»
qui suppose un lien d’attachement entre deux personnes. La
sexualité est au cœur des contenus du discours mythique
comme au centre de la pratique de sa transmission interhumaine.
Chaque fois qu’un Je-Héros-Narrateur s’adresse
à un auditeur-interlocuteur, le risque d’enfermement
dans l’incestuel est surmonté, à condition que
soit élaborée une dimension fondamentale (et quasi
mélancolique) de perte : Le mythe est une histoire générale
de la perte dit Bidou qui ajoute que cette histoire tend à
se structurer autour du fantasme d’un «temps primordial
sans trou», et d’une «absence d’interruption
dans le mouvement sans fin qui régit la jouissance de l’ancêtre».
La détresse de la perte (narcissique aussi bien qu’objectale)
cherche toujours à s’articuler aux signifiants de l’angoisse
de castration : c’est ce avec quoi travaille le psychanalyste.
[1]Cf. Richard F., Le processus de subjectivation à l’adolescence,
Paris, Dunod, 2001.
[2]Cf. Goux J.-J., Œdipe philosophe, Paris, Aubier, 1990.
[3]Mauss M., «De quelques formes primitives de classification»
(1903), Œuvres complètes, I, Éd.. de Minuit,
1962, p. 52.
[4]Mauss M., «Sources, matériaux, à l’appui
de l’essai sur “l’art et le mythe”»
(1903), Œuvres complètes, II, Éd. de Minuit,
1969, p. 252.
[5]Mauss M., «Totémisme et religion en Égypte»
(1905), Œuvres complètes, I., op. cit., p. 130.
[6]Mauss M., «Mentalité primitive et participation»
(1923), Œuvres complètes, II, op. cit., p. 130.
[7]Mauss M., «La prière et les rites oraux»
(1909), Œuvres complètes, I, op. cit., p. 406.
[8]Mauss M., «Introduction à l’analyse de quelques
faits religieux» (1906), Œuvres complètes, I,
op. cit., p. 28
[9]Mauss M., «Catégories collectives de la pensée
et liberté» (1903), Œuvres complètes, II,
op. cit., p. 121.
[10]Lévi-Strauss C., «Introduction à l'œuvre
de Marcel Mauss», in Mauss M., Sociologie et anthropologie,
Paris, Puf, 1950, réédition 1997.
[11]Mauss M., «Essais sur le don», in Sociologie et
anthropologie, op. cit.
[12]Lévi-Strauss C., «Introduction à l'œuvre
de Marcel Mauss», op. cit., p. XXII.
[13]Ibid., p. XXXII
[14]Ibid., p. XLIV.
[15]Ortigues E., Le discours et le symbole, Paris, Aubier, 1962,
p. 66.
[16]Descombes V., «L’équivalence du symbolique»,
Cahiers Confrontation», n° 3, 1980, p. 89.
[17]Lacan J., Le Séminaire. Livre II. Le Moi dans la théorie
de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil,
1978, p. 42.
[18]Ibid., p. 49.
[19]En effet la substitution du sujet divisé à l’Ego
de la psychologie ne modifie pas fondamentalement l’individualisme
de l’inconscient freudien auquel Lévi-Strauss préfère
un inconscient social-génétique transubjectal.
[20]Ibid., p. 51.
[21]Ibid., p. 45.
[22]«L’asymétrie dans la nature n’est
ni symétrique ni asymétrique - elle est ce qu’elle
est», Ibid., p. 52.
[23]Juillerat B., Œdipe chasseur. Une mythologie du sujet
en Nouvelle-Guinée, Paris, Puf, 1991, p. 15.
[24]Ibid.
[25]Ibid., p. 19.
[26]Ibid., p. 242.
[27]Cf., Mijolla-Mellor S. de, Le besoin de savoir. Théories
et mythes magico-sexuels dans l’enfance, Paris, Dunod, 2002.
[28]Juillerat B., Œdipe chasseur, op. cit., p. 275.
[29]Ibid., p. 272.
[30]Juillerat B., Penser l’imaginaire. Essais d’anthropologie
psychanalytique, Lausanne, Payot, 2001, p. 49.
[31]Ibid., p. 59.
[32]Ibid., p. 61.
[33]Ibid., p. 65.
[34]Ibid., p. 68.
[35]Ibid., p. 72.
[36]Ibid., p. 99.
[37]Lévi-Strauss C., Les structures élémentaires
de la parenté, Paris, Puf, 1949.
[38]Lévi-Strauss C., L’identité, Paris, Grasset,
1977, p. 104. De ce point de vue le «sujet» correspondrait
à un effet historico-social daté plus qu’à
une émergence processuelle à partir de l’invariance
d’une structure œdipienne de base.
[39]Green A., «Atome de parenté et relations oedipiennes»,
in Lévi-Strauss C., L’identité, op. cit., p.
89.
[40]Ibid., p. 88.
[41]Juillerat B., Penser l’imaginaire, op. cit., p. 118.
[42]Ibid., p. 124.
[43]Ibid., p. 125.
[44]Ibid., p. 130. R. Kaes dans ses recherches met bien en évidence
l’articulation de ce niveau secondaire avec le groupe familial
œdipien primaire sur fond de «groupalité originaire».
[45]Juillerat B., Penser l’imaginaire, op. cit., p. 197.
[46]Ibid., p. 184.
[47]Ibid., p. 199 et 200.
[48]Ibid., p. 212.
[49]Je fais ici l’hypothèse que celle-ci recouvre
et «gèle» la mélancolie mais à
un prix symptomatique trop élevé.
[50]Ibid., p. 242.
[51]L’inceste avant d’être prohibé est
évité dit Juillerat.
[52]Hypothèse que je propose et discute dans Le processus
de subjectivation à l’adolescence, op. cit.
[53]Juillerat B., Penser l’imaginaire, op. cit., p. 249.
[54]Bidou P., «Il y a un étranger parmi nous»,
(dans ce même numéro de Topique. )
Nous remercions Madame Sophie de Mijolla, directrice de la Revue
Topique, de nous avoir autorisé la reproduction de l’article.
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