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L'ÉVOLUTION DU CAPITALISME
"Mutations, continuité, mondialisation, impérialisme"
Par Gustave MASSIAH


Avertissement : Ce texte est issu de la prise de note et de la bande son de l'intervention de Gustave MASSIAH du CEDETIM le 25 juin 1994 à Nantes pour le Comité Malgré Tout. Les rebondissements du débat ont contribué au caractère haché de l'exposé. On pourra se reporter au texte introductif : "L'avenir du socialisme en Europe" (publié entre autre dans Praxis n° 17 de Mars 94).

I/ Quelques questions de départ sur le capitalisme et son évolution ?

Dans quelle période, dans quelle situation vivons-nous? Dans quel horizon, dans quel temps nous situons-nous ? Quelle est la nature des contradictions qui sont à l'oeuvre? Comment, d'un point de vue politique, réfléchir au rapport entre l'espace et le temps ? Comment arriver à penser l'échelle de la planète et l'échelle du très long terme ? C'est le défi devant lequel nous sommes. Ce rapport est au coeur de la crise de la pensée scientifique. La façon que nous avons de regarder le monde est très liée à la représentation dominante du point de vue de la pensée scientifique.

A/ Dans quelle période sommes-nous dans l'espace et dans le temps?

Le capitalisme ne se situe, dans l'histoire, comme forme d'organisation dominante, que depuis une période récente; quelques siècles à peine!

1/ Première question : l'espace

Le capitalisme est une forme d'organisation internationale depuis ses débuts (dans les travaux de Braudel le capitalisme se définit dans la superstructure des échanges mondiaux) Ce n'est jamais au niveau d'un seul pays, d'un seul Etat que s'est construit le capitalisme. Il s'est construit au niveau de la relation entre les Etats. A partir du 11ème siècle, le capitalisme se construit sur une zone géographique qui va de Venise à Londres en passant par Amsterdam. C'est un système monde, international, unifié dans lequel les flux de capitaux sont internationaux. Les superstructures du capitalisme ont toujours été internationales. C'est faux de croire que le capitalisme est mis en crise quand il sort des espaces nationaux.

Aujourd'hui, ce qu'il y a de nouveau, c'est que le capitalisme s'étend à l'échelle planétaire. Se pose donc la question de ses nouvelles frontières, car le développement du capitalisme a toujours été lié à une extension géographique. Il a toujours résolu ses contradictions par une capacité de s'étendre géographiquement, de gagner de nouveaux marchés, de nouveaux territoires. Une des hypothèses sur la nature de la crise actuelle du capitalisme, sur son caractère structurel et fondamental, c'est la finitude de la planète.

2/ Deuxième question : le temps.

Aujourd'hui, des historiens adorateurs du capitalisme nous disent : "c'est la fin de l'histoire, ce mode d'organisation n'est pas dépassable, c'est lui qui va régner, organiser le monde pendant très longtemps, il n'y a pas de dépassement envisageable avant très longtemps".
Voici les deux questions auxquelles nous sommes confrontés. Face à ce qui fonctionne comme une évidence pour beaucoup, le capitalisme aurait-il gagné?

B/ Une période de transition

L'hypothèse de travail est que nous sommes à la fin d'une période et que nous sommes dans la transition vers une nouvelle période. Cette idée de transition est importante, elle s'oppose à l'idée d'une période stable. Cette représentation du temps en périodes avec des transitions, est dans sa vulgarisation aussi dangereuse que la représentation du temps sous la forme de la "continuité". Quand on a une représentation du temps en périodes, on est tenté de penser qu'une crise sépare deux moments favorables : "on était dans une période favorable, on est en crise et ça va aller mieux".
Or une crise ne sépare pas forcément deux moments favorables. Il n'est pas du tout évident que l'on va sortir du capitalisme pour trouver quelque chose de nouveau, ou bien que le capitalisme lui-même va trouver de nouvelles façons de s'en sortir. Nous savons que l'histoire ne peut pas être analysée seulement comme une suite de moments favorables, entrecoupés de difficultés.
Si nous sommes dans une période de transition, celle-ci ne peut pas être vécue comme une parenthèse. D'une part, il n'y a pas de déterminisme historique, d'autre part, il n'y a pas non plus de certitude d'arriver à des sorties positives.
Nous devons nous dire que la sortie dépend de ce qui va être fait, de la façon dont seront réglées les contradictions et de la volonté, des volontés, des luttes qui vont se développer dans cette période.

L'analyse des transitions est très importante. Samir Amin fait une distinction entre deux types de transition :
- celles contrôlées exemple : passage du féodalisme au capitalisme, transition contrôlée par la bourgeoisie qui l'assume.
- celles non contrôlées exemple : la décadence de l'empire romain, du mode de production central, étatique, impérial, au mode de production féodal, il s'est déroulé dans une période de l'ordre de la dizaine de siècles.
Dans le passage d'un mode de production à un autre, si on admet l'hypothèse que nous sommes dans une période de transition, on ne peut éliminer le risque de décadence, d'une période très longue, pendant laquelle il n'y a pas de nouvelle forme d'organisation qui impose clairement sa rationalité par rapport aux formes anciennes.

II/ Une tendance lourde : la mondialisation.

Qu'est-ce qui caractérise aujourd'hui la tendance lourde de l'évolution du capitalisme ? La mondialisation.
Il faut revenir sur l'histoire. Le capitalisme a toujours été mondial. Il s'est toujours développé au sein d'un système monde. Contrairement à ce que l'on a dit pendant très longtemps, le marché et le capitalisme ne sont pas synonymes. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de rapports entre les deux. Aujourd'hui, nous sommes devant un marché capitaliste, donc c'est très difficile de séparer les deux, mais dans l'histoire, les échanges et le capitalisme n'ont pas toujours été fusionnés : il y a eu des sociétés dans lesquelles le marché n'était pas capitaliste, par exemple les modes de production antiques. Mais ce qui est nouveau, c'est que la mondialisation est organisée de façon dominante partout.

a/ Comment comprendre cette mondialisation ?

Ce n'est pas l'internationalisation qui est l'organisation du monde à partir des Etats. La mondialisation s'appuie sur d'autres forces que celles des Etats. C'est d'abord la primauté du marché mondial et d'abord du marché mondial des capitaux qui s'organise autour des capitaux, essentiellement des formes les plus organisées des capitaux que sont les firmes multinationales. Il est très important de bien voir le rôle fondamental qu'il joue et l'autonomie qu'il a pris.
Si on regarde le marché mondial, on peut dire que la masse monétaire mondiale en circulation est 15 fois supérieure à la valeur de la production (la bulle spéculative, son éclatement est une possibilité de crise à tout moment). L'économie de crédit international est une économie qui n'a plus de rapport direct avec la production, donc les phénomènes spéculatifs et rentiers deviennent mécaniquement des phénomènes qui ont leur autonomie. C'est pour cela que par exemple la drogue, la corruption, tout ce qui relève de l'économie de rente, ne sont pas des phénomènes accidentels, mais structurels, qui se logent dans la différence entre la production et cette bulle spéculative.

C'est difficile de penser cela parce que la plupart des gens pensent que la drogue, la corruption, l'économie souterraine sont des petits accidents, qu'on va les résoudre en revenant à un peu plus de morale. Mais, là il y a une base de réalité qui est totalement différente : à partir du moment où on quitte la production, on passe dans les échelles du pouvoir qui ne sont plus réellement assises sur la production. C'est d'ailleurs, une des raisons de la crise des mouvements ouvriers et de la crise de la centralité ouvrière. On n'en tire pas toujours toutes les conséquences, ce qui fait qu'une grande partie des entreprises peuvent s'arrêter de fonctionner, le capitalisme continue lui à fonctionner.

* Quid de l'économie maffieuse.
L'économie maffieuse est mondiale. Cela ne veut pas dire qu'il y a une maffia mondiale. Je ne croit pas du tout à la théorie du complot. Parler d'économie maffieuse, ça veut dire que ce sont des formes d'organisations de l'économie qui sont maffieuses. Ce n'est pas une grande maffia dans un petit village de Sicile qui contrôle le monde. Les avoirs des dirigeants des pays du Tiers-Monde représente statistiquement et en moyenne le tiers de la dette mondiale des pays en voie de développement : sur 1500 milliards de dollars de dette mondiale, le tiers est dans les banques européennes.

* Question sur la rente.
La représentation des économies du marché capitaliste, c'est qu'il fonctionne sur la concurrence, c'est à partir de la production que se construit d'une certaine façon le pouvoir. Dans des économies très concurrentielles, le pouvoir se rerépartit de façon assez régulière. En réalité, les secteurs de rentes prennent une place primordiale dans le fonctionnement capitaliste.
Les principaux secteurs de rente sont le foncier et les matières premières : tout ce qui n'est pas reproductible, aujourd'hui, une partie des écologistes considèrent qu'un certain nombre de biens primordiaux devraient être considérés comme matières premières : l'eau, l'air, etc..
L'économie de rente fonctionne de manière spécifique, elle n'est pas complètement soumise au marché. Elle n'est pas liée à une production, mais à un partage. C'est une économie de distribution. Elle donne beaucoup plus de sécurité aux groupes qui la contrôlent. Lorsque un secteur de production est soumis au marché, il est confronté à la possibilité que quelqu'un vienne le concurrencer, et donc annule ses avantages. Par contre, une rente, si elle est bien gardée (armée, police, ...), permet à ceux qui la détiennent et tant qu'ils la détiennent, de garder le pouvoir. Et on ne peut prendre la rente que politiquement, pas économiquement. La rente est toujours liée au politique.
Exemple : en France deux rentes sont convoitées et font l'objet actuellement de batailles politiques : EDF et la Lyonnaise des Eaux. EDF s'est construit sa rente avec le nucléaire. S'approprier la rente d'EDF ne peut se faire que politiquement en lui supprimant son monopole, en redéfinissant les lois, le cadre institutionnel. De la même façon, la Lyonnaise (ou la Générale des Eaux) s'est construit sur la rente de l'eau dans ses rapports avec les collectivités locales. On lui a donné une concession : elle est la seule a pouvoir de traiter et de distribuer l'eau. La décision est purement politique, on décide que c'est un tel ou un tel, les autres sont exclus. On fonctionne dans du monopole créateur de rente. Toute rente crée des mécanismes de corruption.

La mondialisation ce sont les firmes multinationales et le marché mondial des capitaux qui est une des clefs de compréhension de ce monde. Quelles sont par exemple les villes importantes : les villes qui ont une bourse des valeurs. C'est une représentation, il n'y a plus un seul journal télévisé qui ne donne pas l'évolution des indices boursiers. Qu'est-ce que cela veut dire? Ça ne veut rien dire, ça n'a aucun sens, ce n'est lié à la réalité de personne. Mais les journalistes pour rendre compte de ce qui leur semble réel se raccrochent à une abstraction moyenne : l'évolution de ces indices.

b/ L'unification du modèle de consommation

Une autre caractérisation de la mondialisation, c'est l'unification du modèle de consommation avec ses conséquences sur les tendances à l'unification culturelle et aux contradictions qui lui sont liées. Je pense qu'il n'est pas nécessaire de s'étendre là-dessus.

c/ Le marché du travail

Après le marché de la production, des capitaux, de la consommation, il y a un quatrième grand marché qui est beaucoup plus difficile à unifier au niveau mondial, c'est le marché du travail. Ce marché est à la fois unifié et segmenté. C'est celui dans lequel les contradictions de la mondialisation sont les plus grandes.
Effectivement ce sont dans les flux migratoires que se trouve la contradiction la plus grande. Alfred Sauvy qui a inventé le mot Tiers-Monde en 1952, a dit : "finalement, si les richesses ne vont pas aux hommes, les hommes iront aux richesses. Vous ne pourrez rien faire pour les en empêcher, fermez les portes, ils passeront par les fenêtres." L'unification du marché mondial a comme conséquence l'unification du marché mondial du travail. Cette tendance à l'unification est une révolution considérable. Dans les années 60 et jusqu'en 75-80, avant la crise actuelle, il y a eu une tendance à l'ouverture du marché mondial du travail. A ce moment on parlait des flux migratoires, et il y avait une très grande liberté du flux migratoire économique. Aujourd'hui, cela continue à travers un phénomène qui n'est plus celui de la migration des travailleurs, mais celui de la migration des entreprises : les délocalisations. Le couple flux migratoires / délocalisation est un couple qui fonctionne complètement sur cette tendance lourde de la mondialisation.

d/ Unification des salaires ?

Est-ce que celle-ci a pour conséquence une tendance à l'unification mondiale des salaires? C'est une question qui est au coeur du débat économique aujourd'hui, du débat syndical aussi. C'est très compliqué. Par rapport aux délocalisations, on ne peut pas répondre de façon dogmatique.

e/ Des flux migratoires dans un espace monde.

Le passage des flux migratoires à la délocalisation se heurte au fait que les gens prennent des choix individuels par rapport au système monde. La mondialisation change la perception du temps. C'est un phénomène culturel très profond. La vie des individus se situe aujourd'hui dans un espace monde et dans un temps du monde.
Bien sûr les classes dirigeantes se baladent dans l'espace monde. On voit apparaître des structurations sociales liées à ces formes dominantes. Par exemple, en Union Soviétique on disait il y a quelques années : "La différence en classes de la société est très simple Il y a ceux qui ont des devises et ceux qui n'en ont pas".

C'est une représentation très juste, c'est le rapport au marché mondial, la capacité d'être ouvert, de pouvoir fonctionner sur le marché mondial qui détermine une nouvelle forme de puissance. On le voit dans les villes.
Il y a des villes mondes avec des grands hôtels qui concentrent un pôle de télécommunication, branché sur ces nouvelles routes de communication et au pied de l'hôtel, les sièges des entreprises. Autour de l'hôtel : les prostituées, les artisans de luxe : tous ceux qui travaillent directement pour la classe dominante. Nous avons là une réorganisation du système monde, Il y a là une perception du temps, une perception du temps monde.
Mais en dessous aussi, pour beaucoup de gens qui sont dans les flux migratoires, cette mondialisation a mis en crise le système international, le système des Etats, des frontières. Pour une personne, chercher du travail, ce n'est plus au niveau de son village, ni de son pays. Lorsque les gens du fleuve Sénégal, par exemple, décident de partir chercher du travail, ils se renseignent où il y a du travail. On leur dit à Paris, ils vont à Paris. Parfois, on leur dit non, mais ils ne le savent que 4 ans plus tard qu'il n'y a plus de travail à Paris. Si on leur dit qu'il y a du travail à Lagos, ils vont à Lagos, ils peuvent mettre 1, 2, 3 ans pour aller à Lagos. ils ont leur temps du monde.

Les flux migratoires ne sont plus seulement des flux économiques. Ils sont plus ou moins déterminés par l'économie, mais ils ne sont plus déterminés par le fait qu'on fait venir des gens pour travailler dans des usines, mais qu'on met des usines là où la main d'oeuvre est moins chère. Les flux migratoires sont surtout des flux politiques qui sont liés à un élément tout à fait essentiel qui est le respect des droits des minorités. C'est un changement très important dans la période récente.

III/ Modernité, démocratie et développement, ajustement

Cette mondialisation a renforcé des formes d'inégalité, d'exclusion, en a développé d'autres.
Elle se présente comme une nouvelle modernité. Dans la modernité de la période précédente, le rapport entre le progrès politique et le progrès économique apparaissait clair depuis le 16ème ou 17ème siècle, c'est à dire le progrès économique permet le progrès social, se traduit par des libertés politiques qui à leur tour permettent au progrès économique de se développer. Donc, c'était lié très fondamentalement à l'idée de progrès.
Ce rapport, cette représentation est remise. Les nouvelles formes de développement économique se traduisent par plus d'exclusion, d'inégalités. Il n'y a pas d'automatisme, de linéarité entre démocratie et développement. Les discours du genre pas de démocratie sans développement et pas de développement sans démocratie sont bidons. La Banque mondiale est plus proche des réalités, quand elle présente ses "succès-story" : le Chili, et d'autres pays du même genre, et elle avance : "il faut maintenant ajouter un peu de démocratie". Il n'y a pas de liaison linéaire entre démocratie et développement.
Le rapport entre démocratie et développement résulte d'un choix politique et pas d'un automatisme.
La nouvelle modernité, c'est une modernisation imposée par le haut. Dans tous les pays du sud, cela a un nom : l'ajustement structurel. Il faut ajuster l'économie ou plutôt ajuster la société au marché mondial. Ce n'est pas l'ajustement des économies au besoin des populations. Là aussi, il n'y a pas de théorie de complot. Les gens qui pensent cela sont persuadés que ce qui est moderne c'est le marché mondial et que tous les autres sont des archéos. Cela fonctionne comme une évidence.

En quoi consiste cet ajustement ?
- développer les exportations,
- développer la liberté d'investir, s'ouvrir à l'investissement international, seul moderne,
- libérer le commerce mondial : GATT,
- réduire le déficit budgétaire, donc réduire ce qui est "improductif" : pas de chance si cela concerne la santé, l'éducation.
- et puis si c'est possible, développer un peu de démocratie et quelques libertés politiques.
Le capitalisme ne fonctionne pas sans morale. C'est pour cela que l'économie spéculative, la drogue, etc... font problèmes.
Parfois, on invente de nouvelles règles pour pouvoir fonctionner, par exemple le délit d'initié. Jusqu'à présent tout le monde était persuadé que la bourse, ça consistait à savoir quelque chose pour acheter des actions et les revendre à temps. Maintenant, on dit que ce n'est pas cela. Si vous faites cela, c'est criminel, c'est un délit d'initié. Avant c'était un bon coup, maintenant c'est un délit.

A un moment donné, le capitalisme a besoin de se donner des règles pour pouvoir fonctionner, parce que sinon c'est une mécanique qui fonctionne sur elle-même, or le capitalisme, c'est plus qu'une mécanique, c'est un système de gouvernement de la société. Et ce nouveau système de gouvernement de la société, c'est l'extension à l'échelle du monde de la démocratie occidentale : liberté de la presse, élections libres et multipartisme.
Est-ce que, au delà du formalisme, c'est un modèle universel ou uniquement occidental? C'est un débat fondamental.

IV/ Les crises du capitalisme

Les crises du capitalisme, ce sont les crises entre le système tel qu'il existe et la tendance lourde de la mondialisation. Ce qui renforce mon hypothèse de la période de transition, c'est qu'il y a une conjonction de plusieurs crises, comme dans toute période de transition.
Quelles sont ces crises ?

1 : Crise de la décolonisation.

Cette décolonisation a été un moment historique important. C'est la première fois que dans l'humanité, on admet que tous les peuples ont le droit de participer à l'histoire.
A peine commencée, elle est déjà en crise. La décolonisation politique ne s'est pas accompagnée d'une libération économique, tous les peuples qui se sont engagés dans les luttes de libération nationale, se sont confronté à la conjonction de deux tendances lourdes : la reprise en main politique et économique par les pays dirigeants; la faillite des régimes issus du mouvement de décolonisation.
Il y a eu faillite de tous les régimes, quelque soit la ligne politique de ces régimes. Cela se traduit par une désaffection des peuples par rapport à leurs élites politiques et intellectuelles qui n'ont pas été capable d'assumer ou de permettre la transition.
J'insiste là dessus, parce que je pense que c'est une des raisons de la remontée du religieux, des intégrismes, des populismes, des fascismes, un peu partout dans le monde. Cela n'est pas quelque chose de restreint au sud. Cette évolution s'appuie sur le refus de la rationalité de la mondialisation. Cette rationalité de la mondialisation repose sur une idéologie, celle des nouvelles technologies, qui se traduit déjà dans le monde par l'exclusion de tous ceux qui n'ont pas accès à ces nouvelles technologies. Mais en plus il y a ce phénomène de défiance qui marque profondément la période actuelle.

2 : la crise idéologique matérialisée par la chute du mur de Berlin.

Ce qui est important dans l'effondrement des ces régimes qui se sont présentés comme alternatifs, c'est aussi l'affaiblissement de toutes les théories de la rupture et de l'alternative. Même si elles n'ont pas disparues, c'est une remise en cause très profonde. C'est le développement de l'idée que la politique peut se réduire dans un premier temps à la gestion et non pas à la transformation et qu'en tout état de cause, on ne peut pas substituer un mode de production à un autre.
Cette crise idéologique se traduit par un renforcement de l'idée de progrès puisqu'on n'imagine plus les ruptures, même si on admet qu'il y a crise. Donc on se situe dans la continuité, ou alors dans le défaitisme, les pensées religieuses, la surdétermination, la prédestination.
Le retour des pensées religieuses n'est pas réservée à l'Islam. Le titre de la dernière encyclique du pape s'appelle "la splendeur de la vérité", c'est à dire que Jean-Paul II considère qu'enfin, les communistes ayant été défaits, il va pouvoir s'attaquer au véritable ennemi de l'église : la philosophie des lumières. On rentre là directement dans un débat idéologique : la politique peut-elle être faite par les hommes et les femmes, relève-t-elle de l'interprétation d'une révélation qui leur viendrait de l'extérieur? Y-a-t-il une quelconque différence avec qu'a dit l'Imam Komeiny?

3 - La crise géopolitique.

L'espace de la mondialisation s'oppose d'une certaine façon à l'espace international qui lui a donné naissance. L'espace de mondialisation met en crise l'espace des Etats parce qu'il refuse aux Etats la possibilité de prendre un certain nombre de décisions qui sont nécessaires à leur reproduction. Il y a une contestation de l'Etat par le haut, mais aussi par le bas. Le fait que l'Etat nation soit en crise, que la forme de représentation comme forme démocratique est aussi mise en cause, entraîne aussi une revendication de démocratie directe.
La défiance par rapport aux classes politiques intellectuelles entraîne une revendication de démocratie de proximité. Celle-ci n'est pas sans danger. Elle s'appuie sur des solidarités communautaristes claniques. Et finalement le pouvoir maffieux, c'est là aussi qu'on le retrouve.
Les formes de pouvoir maffieux ne sont pas des formes archaïques de pouvoir, ce sont parfois des formes modernes qui ne sont pas forcement unifiées, contrôlées par des mafias, mais qui sont finalement le fait que l'espace du politique est organisé par la rencontre entre les clans. Chaque clan, communauté s'organise et n'a plus confiance dans les autres, donc organise son espace et va négocier avec les autres.
La remise en cause des Etats, se traduit par cette montée du communautarisme. La généralisation de cette revendication et de ces formes communautaristes conduit de plus en plus à l'idée que les formes de citoyenneté assises sur l'individu et développées par les lumières ne sont pas universelles. Ce qui serait universel serait la communauté et pas l'individu.

C'est ce que l'on voit partout aujourd'hui en Algérie, au Rwanda, en Bosnie, cette remontée de la communauté comme forme d'organisation de base. Il y a une crise des représentations démocratiques, comment construire une démocratie. Au Brésil, les associations de favelas sont contrôlés par les marchands de drogue, parce qu'ils font de la redistribution communautaire. Quand la drogue arrive dans les favelas, il y a parfois des feux d'artifice.
Les seules formes de solidarité pour tous ceux qui sont exclus, ce sont les solidarités d'un groupe qui remythifie son histoire, qui réinvente l'histoire d'une communauté qui peut n'avoir jamais existé.

Cette crise géopolitique pose une question fondamentale : cette reprise en main commencée dans les années 80 (en 79, le G7 retient l'ajustement structurel comme forme unique de réorganisation économique et sociale). La fin de l'axe Est / Ouest a pour conséquence de faire affleurer les problèmes non résolus des empires précédents, car finalement, c'est aussi une décolonisation. Et il y a des choses que l'on ne peut comprendre si on ne se remémore pas les empires Ottoman, Austro-Hongrois, le problème de la Crimée. Comme la superstructure qui les recouvrait s'est effondrée, ces formes là ressurgissent, même si elles ne sont pas très stables.
Avec la guerre du golfe et le droit d'ingérence, la fin du monde en deux blocs se traduit-elle par un nouvel ordre impérial. Est-ce que c'est un empire fort ou un empire faible, en déclin. Est-ce que c'est un empire amibe, c'est à dire un empire qui a quelques noyaux et des formes protoplasmiques, qui peut s'étendre, se rétracter (comme le définit Alain JOXE).

Ce qui est clair, c'est que nous sommes dans un moment de réorganisation du système international. Est-ce que dans cet empire, l'hégémonie militaire permet de compenser les contradictions économiques et le déclin économique des USA par rapport à l'Allemagne et au Japon. Si on n'a pas de réponse très facile, c'est parce qu'on est dans une période où ces contradictions sont à l'oeuvre sous nos yeux. Par rapport à l'ordre impérial, qu'est-ce qu'on peut proposer ? Au moment de la commémoration de 89, on avait avancé l'idée de démocratie mondiale, c'est à dire qu'au nouvel ordre impérial, il faudrait opposer une autre organisation mondiale, mais ça reste surtout un slogan, même s'il y a des pistes.

4 - La crise du capitalisme.

C'est la crise la plus importante. Est-ce qu'il y a une crise du mode de production? Pour ma part je pense que oui. Les 2 facteurs qui caractérisent cette crise sont à mon avis les suivants :

a/ La finitude de la planète.

Pour la première fois, les formes productivistes rencontrent des limites au niveau de l'éco-système. C'est une limite à l'expansion; le capitalisme est un système qui fonctionne sur l'expansion. Il y a une façon de réintégrer l'expansion en faisant de l'industrie écologique. Mais il semble, sans que cela soit démontré, qu'il y ait des limites réelles au niveau de l'éco-système.

b/ la crise de l'extension du rapport social qu'est le salariat.

Il y a des difficultés à l'étendre dans le monde, difficultés liées à l'expansion démographique qui fait qu'une partie de plus en plus importante de la population n'est pas encadrée par ce rapport social. Même dans les pays du centre, une partie de la population de plus en plus importante sort du salariat.
Henri Lefèvre avait une très bonne formule : "La crise que nous rencontrons, c'est la crise du passage d'un monde basée sur une valeur centrale le travail à un monde fondé sur le non travail".
Cette crise se traduit par l'exclusion du travail de centaines de millions de gens.
Ce n'est pas une crise qui sépare 2 moments favorables, car le monde est fondé sur cette valeur culturelle qu'est le travail, la reconnaissance sociale vient du travail. La crise de cette valeur est liée à la montée de la productivité (à la remise en cause du rapport qui remet en cause le rapport travail / emploi, le travail se caractérisant socialement par l'emploi). Les représentations fonctionnent sur le travail et que on ne voit pas très bien comment on peut passer de façon continue d'un monde dans lequel tout est organisé par le travail à un monde où tout serait organisé autrement (je n'ai pas parlé des loisirs, justement parce que si on parle de loisirs on est toujours dans la représentation du travail).

V/ Il faut maintenant imaginer les branches de l'alternative.

1 : Est-ce que le capitalisme est capable d'inventer quelque chose de nouveau qui reste capitaliste ?

Peut-être. Il n'est pas impossible que la crise actuelle puisse être une crise analogue à celle des années 30. Elle peut se conclure par l'invention de cette nouvelle forme de régulation du capitalisme qu'est le libéralisme. Il faut revenir à Wilson et ceux qui ont définit le libéralisme : "Le capitalisme ne peut fonctionner que s'il a le suffrage universel, y compris l'autodétermination des peuples et si il y a une redistribution au moins relative des richesses," (et enfin, avec un peu d'impérialisme quand même!).
Voilà les trois fondements du libéralisme comme système politique, économique. Et c'est sur cette lancée que, la crise de 1920 / 30, se fait, la réinvention d'une nouvelle forme de capitalisme : le fordisme (forme d'organisation du travail), le keynesianisme (intervention de l'Etat) et Roosevelt (le nouveau contrat social). Ce type de capitalisme n'est pas la même chose que le capitalisme de la période précédente.
Aujourd'hui, le capitalisme peut-il trouver une solution qui lui permettrait de conserver le salariat tout en déconnectant les revenus et le travail?
Ce n'est pas impossible, il y a des pistes (Revenu Minimum, etc...). Là on rencontre le problème de l'espace, cela ne peut être fait au niveau d'une ville ou d'un pays.

2 : La deuxième sortie possible : peut-on envisager une transition vers autre chose?

C'est un défi plus important. Ce n'est pas fatal. Est-ce qu'on peut définir un autre projet.
Y a-t-il la possibilité de définir une alternative ? Penser à une société sans exclus, ou bien à une société avec moins d'exclus, ce n'est pas la même chose.
On ne peut penser un nouveau projet de société que si on arrive à travailler sur une base commune par rapport aux différentes formes de représentations : celles issues de la pensée scientifique et celles issues des luttes sociales et politiques. Ce dont on se rend compte, c'est que dans l'histoire, chaque fois qu'un nouveau projet a été inventé, mis en oeuvre à travers des luttes, des pratiques, il l'a été parce qu'il y a eu la possibilité de créer un pont entre la pensée scientifique et les luttes sociales et le mouvement social.
Le fait de dire qu'il faut trouver une alternative au capitalisme, ne peut pas se faire seulement en théorisant ce qui se passe dans les luttes sociales, ou uniquement en essayant de tirer les conséquences de la réflexion de la pensée scientifique. Ce qu'on sait, c'est qu'il y a deux crises, il faut donc jetter un pont entre ces deux crises qui permette de les dépasser. La pensée scientifique, c'est la possibilité de penser l'incertitude, de comprendre les nouvelles façon de penser le vivant, le rapport entre la nature et le vivant. Au niveau des luttes sociales, c'est la recomposition d'un mouvement social qui remette en cause toutes les formes d'exclusion, d'oppression, de domination.

Là se situe le débat stratégique. L'équation stratégique qui s'était posée depuis très longtemps, était : il faut construire un parti pour prendre l'Etat et changer la société.
Fin 18ème, début 19ème, ce débat stratégique a été très violent, notamment entre les marxistes et les anarchistes sur la reconduction de cette équation. Car la bourgeoisie avait imposé son pouvoir de cette façon. Le mouvement ouvrier a reconduit cette équation. Nous sommes devant un échec, construire des partis pour prendre l'Etat a donné des parti-Etats, et l'Etat a "digéré" le parti, partout dans le monde, (la crise de la décolonisation c'est entre autre cela). Utiliser l'Etat pour changer la société, finalement ça la change toujours dans le même sens(d'où l'intérêt et les limites du débat sur la société civile).
Est-ce qu'on peut changer la société sans passer uniquement par l'Etat, quels sont, les formes, les moyens d'organisation, les outils (car les outils ne sont pas indépendants du projet) d'un projet de transformation sociale.

DEBAT

Dans le débat G. MASSIAH est revenu sur la valeur.
Je ne dis pas qu'il n'y a pas de crise de la production et que celle-ci n'est plus l'élément fondamental. La bulle spéculative change le mode de régulation. Or le capitalisme n'est pas simplement un mode de production, c'est aussi un mode de régulation. L'erreur serait d'étudier le capitalisme sur le mode économique et puis d'en déduire la façon dont fonctionne les sociétés capitalistes.

Or je pense que les sociétés capitalistes fonctionnent sur la régulation et la cohérence entre le politique, l'économique, l'idéologique et les différentes instances. La crise n'est pas simplement au niveau économique, elles s'inscrit sur l'ensemble de la société, et des crises au niveau moral, idéologique peuvent avoir des conséquences sur la valeur.
Effectivement, il y a un changement important, qui n'est pas une sortie du capitalisme, à partir du moment où la part de travail vivant dans la valeur de la production devient très faible, elle ne disparaît jamais. Pour beaucoup de produits aujourd'hui la part salaire est très faible, elle pourrait l'être encore plus, c'est la part capital mort qui est la plus importante. Ce qui est très significatif c'est que lorsque qu'on implante des usines dans les pays de l'Est, ce sont des usines de très haute technologie, créant très peu d'emplois.
La loi de la valeur peut continuer à fonctionner, ce qui est important c'est que le capitalisme fonctionne comme une cohérence, une façon d'intégrer dans les rapports sociaux capitalistes une partie de plus en plus grande de la société par le salaire réel. Même si dans l'histoire du capitalisme, la part des salariés dans l'ensemble de la population a pu parfois être faible, en tout cas, il y avait toujours l'idée que tout le monde deviendrait salarié, et cette idée est l'idée de base de la démocratisation, comme une des idéologies de fonctionnement du capitalisme récent. "vos enfants s'en sortiront, ils auront une retraite, etc...". Ce sont les rapports sociaux qui font qu'une société capitaliste fonctionne, le fait que le travail vivant nécessaire pour produire soit très faible fait qu'on ne peut plus envisager que cette perspective.

Est-ce que c'est une vision européenne uniquement? En Europe c'est clair, il y a en France 3 millions et demi de chômeurs. En fait d'ici quelques années, on pourrait très bien fonctionner avec 3 millions et demi d'emplois, tous les autres pourraient être économisés. En France, chaque fois qu'on donne de l'argent aux patrons, ils licencient. L'encadrement par des rapports sociaux capitalistes a diminué. Jusqu'à présent il augmentait toujours. Dans le monde y a-t-il des sociétés où il augmente? Oui, mais beaucoup moins qu'on ne le pense. Au niveau du monde, globalement il y a extension des rapports sociaux, mais ce n'est pas le cas relativement à l'importance de la population. On a un problème d'adéquation des rapports économiques du capitalisme avec ses rapports sociaux capitalistes, c'est à dire sa capacité d'encadrer de la population dans du salariat.
Dans le monde d'aujourd'hui il y a des groupes qui ne seront jamais encadrés dans les rapports sociaux du capitalisme, même dans les pays où il y a industrialisation.

On peut envisager qu'à l'intérieur même du capitalisme, il y ait des formes de redistribution permettant l'accès à la consommation et qui permettraient de sauvegarder des marchés intérieurs. Par exemple, la droite brésilienne envisage de mettre en place une aide au logement pour développer une industrie du logement.
Cette redistribution, si elle ne se fait pas sous forme de salaire, pose le problème de la rente. C'est le problème de la rente pétrolière en Algérie, une partie a été planqué dans les banques occidentales (corruption), une autre partie a été redistribuée sous forme d'écoles, de logement, santé, etc... Et de nouveau on rencontre le problème de la bulle spéculative, du capitalisme financier, qui n'ont plus de responsabilités dans la régulation. Précédemment, c'étaient les Etats qui faisaient la régulation, or ces formes de redistribution sont en crise partout.
Contrairement aux crises précédentes, la crise du capitalisme n'est pas seulement au niveau de la valeur, ce n'est pas dû seulement à la baisse tendancielle du taux de profit, elle est aussi beaucoup plus dans les capacités du système capitaliste à organiser des société capitalistes, de plus en plus larges, de plus en plus nombreuses.

A quoi se heurte aujourd'hui ce qu'on appelé le socialisme. Tant que celui-ci se définissait comme une réponse au capitalisme, il a amené des fondamentales. A partir du moment où il s'est définit comme le socialisme scientifique permettant de prédéterminer l'histoire, il est arrivé à une impossibilité. Il est tombé dans le même travers que celui qu'on reproche au capitalisme : la fin de l'histoire. A partir de ce moment, il y a eu une instrumentalisation des luttes sociales. On se heurte au fait que le représentation de la société en classe sociale est toujours valable, mais pas unique; elle n'a pas annulée les autres. Dans l'idée de socialisme, toutes les autres formes de représentation que la société de classes, étaient annulées. Les représentations nationales, religieuses, étaient des archaïsmes. On se rend compte que cela pose problème, que la représentation en classe n'est pas suffisante et parfois n'est pas déterminante.
C'est très important, car si cette représentation ne permet pas d'éliminer les autres, ça veut dire qu'il ne suffit pas de substituer un modèle économique différent au modèle capitaliste pour arriver à construire une autre société. Dans la critique du capitalisme et la définition du socialisme, on a considéré que finalement le politique était réductible à la victoire d'une classe sur une autre. C'est faux. Le problème est de construire des sociétés complexes, nous devons soumettre le socialisme à la même critique que celle du capitalisme : partir de l'idée de sociétés complexes, définir des représentations et des modalités de luttes politiques correspondant à ce que sont les réalités de ces sociétés.

Est-ce que ça veut dire qu'il faut attendre? Bien évidement NON. Il y a un certain nombre de pistes que l'on peut explorer.
Pour revenir à la valeur, une des difficultés majeures se situe dans la transformation de la valeur en prix. Si vous dites que la loi de la valeur fonctionne et que les prix se construisent uniquement à travers les valeurs, ça veut dire que c'est à travers la valeur travail et les prix relatifs en valeur de l'utilisation du travail, qui permet de déterminer d'une certaine façon les prix. En réalité les prix de longs termes (pas les prix spéculatifs) que l'on voit sur le marché sont des prix dans lesquels il faut rajouter aux valeurs un petit morceau qui est le profit, mais qui lui n'est pas calculé d'après le travail, mais d'après la part de profit que prend le capitaliste qui contrôle le procès de production.
Mais cette partie du profit est une partie de profit qui est la répartition entre la classe des capitalistes du profit total. (je schématise un peu). Il y a dans la détermination des prix quelque chose qui n'est plus celle des valeurs, mais qui est celle des rapports de force politique entre les capitalistes. Je pense que actuellement la bulle spéculative introduit une distorsion beaucoup plus grande qu'avant entre les valeurs et les prix. La partie "répartition de la rente" entre les participants au pouvoir par rapport à la valeur travail est devenue très importante.
Aujourd'hui, il y a des mouvements de prix complètement fous, il y a une contraction du prix dans le temps qui fait que l'évolution technique écrase tout le reste. Aujourd'hui, ce n'est plus sur la distribution du salaire que fonctionne le marché; le prix déséquilibre complètement la relation emploi / travail.
Beaucoup disent aujourd'hui, il faut distribuer du revenu, un Revenu Minimum (et non pas un revenu d'insertion). C'est une piste intéressante à explorer. Quelle en est la nature? Est-ce une sortie du capitalisme ou une consolidation ? Pour l'instant, c'est une consolidation. Mais à un moment, la consolidation peut-elle se traduire par une contradiction plus grande et pousser à une rupture?
C'est toujours la vieille discussion réformisme-révolution, est-ce que le cumul de réformes traduit ou pas à un moment donné un saut qualitatif ? Si une base importante du revenu est donné non pas par le travail mais par une forme de redistribution, est-ce qu'on est toujours dans le capitalisme ou pas?
Je pense que oui, d'autres disent non, le socialisme est définit comme le passage de " à chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins"; et s'il y a un revenu minimum lié non pas aux capacités, mais à un droit d'existence, on est toujours dans le capitalisme.
Est-ce qu'en appuyant sur le revenu minimum on va obliger à inventer autre chose? Est-ce que c'est suffisant ou pas? Pour ma part je pense que non, on a besoin de redéfinir de façon très différente la nature même de la valeur travail comme valeur culturelle. Un des obstacles au Revenu Minimum, c'est qu'il ne peut être défini dans un seul pays; il faut le resituer dans le cadre du marché international du travail.

Pour résumer Pour l'instant nous en sommes à explorer les limites, nous n'en sommes pas encore à l'invention de quelque chose d'autre. Et je pense qu'un des problèmes principaux, c'est celui des représentations qu'on a du mal à maîtriser.
Par exemple, certains disent : "le refus du capitalisme doit se situer au niveau local" (beaucoup de mouvements très localises disent c'est au niveau local que la contestation peut être la plus forte : la démocratie de proximité...), d'autres au niveau national, (est-ce que le national est seulement une valeur refuge pour la droite ou non ?), d'autres veulent construire une démocratie mondiale.
On a là une représentation qu'on ne maîtrise pas encore, cela dépend de la façon dont les luttes vont se développer. Je ne suis pas capable de répondre à cette question.

Pour conclure l'éternelle question :

Que faire?

Rien ne remet en cause l'importance des luttes contre le capitalisme.
Quelques pistes :
- Relativiser les formes partidaires, les partis se limitent essentiellement à l'apparition électorale.
- Donc un retour sur la forme réseau, avec une question : qu'est-ce qu'un fonctionnement démocratique en réseau?
- Un respect des personnes, individuelles et collectives.
- Un abandon du centralisme démocratique, comme pratique philosophique.
- Pourquoi la démocratie est-elle importante ?
Pour certains elle n'est pas si importante que ça, elle est relativisée, il existerait au niveau de l'engagement militant quelque chose de l'ordre de la téléologie, de la vérité, pour d'autres non. Ca renvoie à la question sur les valeurs universelles.
Quelle est la place de l'individu, de la communauté. Le droit à l'autonomie de l'individu est-il universel?

La pratique des luttes sociales ne peut suffire. Il faut y ajouter l'élaboration réflexive. La création et l'initiative sont nécessaires pour lutter, pour résister. Nous devons trouver des voies nouvelles, chercher des ouvertures, ne pas nous enfermer dans la clôture ou le consensus.

Comité Malgré Tout, Philippe Coutant Nantes le 25 Juin 1994


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