ANTIPATRIARCAT, MIXITE ET NON MIXITE
LE MILIEU LIBERTAIRE CONTRE LE PATRIARCAT ?
A - I n f o s (fr) 2 nouveaux textes sur les rencontres libertaires de
Lyon.
23 Juin 1998
Voici deux articles,extraits du journal "Courant Alternatif"
du mois de juin, qui devraient contribuer à alimenter le débat sur l'antisexisme
apparut lors des rencontres de lyon.
ANTIPATRIARCAT, MIXITE ET NON MIXITE
A l'occasion du 20ème anniversaire de la librairie libertaire La
Gryffe se sont tenus "Trois jours jour le grand soir!", à
Lyon, du 8 au 10 mai dernier. 20 débats ont eu lieu, avec un concert
d'Igor Ringard en soirée. Les 2 articles suivants reflètent ou complètent
les discussions qui ont porté sur l'antispécisme et l'ordre patriarcal.
Un troisième paraîtra dans le prochain "Courant Alternatif"
concernant les rapports ville-campagne. Celui-ci présente, en toute
amitié pour les copines et copains de La Gryffe, quelques réflexions
que j'espère constructives sur les rencontres elles-mêmes.
L'anniversaire de La Gryffe a, à mon avis, permis de faire un
certain nombre de constatations sur la réalité du mouvement libertaire
lyonnais (j'y connaissais déjà la cohabitation-sans-fréquentation d'un
milieu inorganisé et d'un autre organisé à la Fédération anarchiste
... ). En effet, parmi les 400 à 500 personnes qui sont venues à ces
journées, j'ai noté aussitôt, à côté de militantes et militants anarchistes
(dont un certain nombre d'"ex" parfois passés très brièvement
et "en famille"), la présence d'une mouvance plutôt jeune
et citadine, souvent antisexiste, antispéciste et squateuse. Puis, au
fil du temps, j'ai remarqué qu'en émergeait un groupe de féministes
radicales, qui pesait de plus en plus fortement tant sur les débats
en particulier que sur l'ambiance en général.
"VENDREDI MATIN, L'EMPEREUR, SA FEMME ET LE P'TIT PRINCE
... " (1)
Alors qu'un certain nombre des thèmes prévus semblaient plutôt correspondre
aux préoccupations prioritaires de cette mouvance - "Antispécisme
et anarchisme", "Luttes contre le patriarcat et l'homophobie",
"Anarcha-féminisme", "L'ordre moral", "L'ordre
patriarcal", "Lieux alternatifs"... -, d'autres sujets
retenus se sont vu en quelque sorte détourner rapidement dans une seule
et unique direction : la dénonciation de la domination masculine sur
les femmes dans la société patriarcale. Ainsi, le débat sur "Frontières
mentales, violences institutionnelles et pouvoir en milieu militant"
et celui sur "l 998 et après : quels futurs pour le mouvement libertaire
?". Est aussi apparu très vite un thème récurrent dans les
échanges in et off: "Mixité ou non-mixité ?"
(notamment avec la "projection non mixte femmes" du vendredi
après-midi).
Les débats arrêtés par l'équipe de La Gryffe tendaient
déjà à mettre l'accent sur l'information ("Villes, violences urbaines",
"Contrôle et répression ... ") et la réflexion ("Ecologie
sociale", "De la critique du travail", "L'ordre
philosophique" ... ) davantage que sur l'action militante - l'objectif
affiché étant, néanmoins et bien sûr, de voir comment passer de la théorie
à la pratique. De ce fait, cette ligne - recherchée ou non - laissait
assez peu de place aux mouvements sociaux (pour l'essentiel, "l
998 et après : trente ans de luttes et de mouvements sociaux" et
"Liberté de circulation, luttes des sans-papiers et autres luttes
de l'immigration"). Mais la volonté manifeste qu'a montrée
le groupe de féministes radicales de centrer les Rencontres sur la domination
patriarcale a fait ressortir jusqu'à la caricature les traits du micromilieu
qui y avait été attiré, sans toujours contribuer à enrichir ses échanges.
"... PUISQUE CEST AINSI, JE REVIENDRAI SAMEDI ...
"
Le serpent de mer représenté par le thème "Mixité ou non-mixité
?" tout au long des journées a bien montré que la question n'est
pas plus réglée dans les têtes ici que là. A remarquer que l'opposition
à la non-mixité (définie par toutes et tous comme un moyen et non comme
un fin) a plutôt été le fait de femmes que d'hommes, et que les interventions
masculines hostiles à la non-mixité sont apparues souvent moins virulentes
que les féminines (2).
Par ailleurs, le "degré de violence" dans les
arguments avancés de part et d'autre ne m'a pas semblé intolérable au
point d'empêcher la poursuite d'une discussion. Pourtant, certaines
féministes radicales ont formulé, lors du débat mixte du samedi soir
sur "L'ordre patriarcal", cette critique à l'encontre des
hommes présents - se disant (sur un ton qui ne l'était parfois pas tellement)
"très en colère par rapport à ce qu'elles venaient d'entendre"
et les accusant de chercher par le biais de leurs interventions sur
la non-mixité à bloquer la discussion sur l'ordre patriarcal. (Auquel
cas le débat non-mixte sur "L'anarcho-féminisme" qui s'était
déroulé un peu Plus tôt dans l'après-midi avait connu semblable sabotage,
puisque la question "Mixité ou non-mixité ?" y avait également
été posée pendant un bon moment, et cette fois par des femmes seules...
La réalité me paraît moins simple que la raison fournie pour expliquer
un tel phénomène.)
Au bout du compte, fort peu de personnes, et surtout peu
d'hommes, se sont déclarées ouvertement hostiles à la non-mixité comme
moyen de la lutte antipatriarcale ; quant aux propos échangés, s'ils
ont parfois été vifs, ils n'ont eu aucun caractère menaçant, intolérant
ou agressif - plutôt un ton par Instant passionnel, comme cela arrive
fréquemment lorsqu'on touche au personnel. Ils ont, de plus, été ponctués
par des "professions de foi antipatriarcales" parfois maladroites
(mélange de culpabilisation et de théorisation sur les rôles sociaux
plus ou moins bien digérée) venant d'hommes jeunes - signe d'une (lente
mais indéniable) évolution dans leurs rangs par rapport au machisme.
Plusieurs interventions ont visé à recentrer la discussion
sur l'ordre patriarcal, l'occasion de débattre sur ce thème en mixité
étant encore moins fréquente qu'en non-mixité. En vain : ce débat du
samedi dont le soudain arrêt a révélé une saturation générale par rapport
à une discussion qui n'avait jamais vraiment démarré - a été une occasion
de perdue.
"DIMANCHE MATIN, LEMPEREUR, SA FEMME ET LE P"TIT
PRINCE ... "
Le lendemain, l'intervention concertée des féministes radicales
au débat clôturant les journées n'a cependant pas permis d'en trouver
une autre. En effet, ces femmes, fonctionnant brusquement de façon ouverte
en groupe structuré ou en voie de structuration, ont pointé par une
action symbolique la réalité certaine de la prédominance masculine dans
les prises de parole militantes, rouvrant la porte à une possibilité
de discussion sur l'ordre patriarcal. Mais elles l'ont refermée aussitôt,
cette porte, par leur refus complet de discuter... ce qui a donné à
la scène un arrière-goût de gauchisme bien connu et toujours aussi déplaisant,
et a incité tant ses spectatrices que ses spectateurs à s'interroger
sur la finalité recherchée par celles qui l'avaient jouée (voir le
texte de Lili Vendetta plus loin). Et le problème s'est soudain
posé dans les termes suivants : Que représente le milieu libertaire
pour les actrices de cette "opération du dimanche" ? N'est-il
à leurs yeux qu'un "ventre mou" dans lequel il leur est possible
de se lover de façon parasitaire pour avoir un ennemi commode à combattre
? Ou ont-elles une réelle volonté de s'y intégrer pour en modifier le
"fonctionnement" lorsqu'il est défaillant ?
Elles savaient parfaitement que les photos prises par certaines
d'entre elles lors de leur sit-in dominical avaient peu de chances (risques
?) d'offrir le caractère beauf spectaculaire d'une répression type FN
ou CRS-SS : beaucoup d'autres milieux n'auraient pas toléré ce genre
d'intervention à sens unique avec message de fermeture à la clé ; le
milieu anar, si. Les personnes assistant au débat ont fait preuve de
patience bien plus que d'agressivité face au spectacle qui leur était
proposé, car elles attendaient-espéraient qu'il déboucherait sur une
issue intéressante pour la suite. Et, de fait, inciter, parmi elles,
la large fraction des observateurs-rices à modifier leur comportement
pour devenir des participants-es (en dépassant les attitudes sexuées
et les blocages d'ordre psychologique qu'entraîne toute prise de parole
en public, donc) aurait déjà constitué un résultat non négligeable.
Cela n'a malheureusement pas été le cas, et tout le monde est reparti
frustré de cette communication avortée et sans doute un peu déçu que
les Rencontres lyonnaises se terminent de telle façon.
"... PUISQUE CEST AINSI JE REVIENDRAI ...
" BIENTOT, SUREMENT!
Mais peut-être la fermeture constatée chez ces militantes féministes
n'est-elle que ponctuelle et susceptible, d'être révisée ? Si tel était
le cas, cela me semblerait positif, non seulement pour le mouvement
lyonnais (cela lui permettrait d'échapper à une sclérose menaçante sur
fond de vieux anathèmes), mais plus largement pour tous les milieux
anarchistes et féministes désireux de faire évoluer la société dans
un sens antipatriarcal autant qu'anticapitaliste - en évitant les démarches
partidaires et particulières pour se positionner à une échelle globalisante
et collective, autrement intéressante.
Vanina
OCL-Poitou
Notes:
(1) Chanson, parmi quelques autres, à retoucher quelque peu...
(2) A part ça et bien sûr, la "non-mixité" discutée était
essentiellement celle des femmes, celle des hommes n'étant guère encore
à l'ordre du jour... Certes, nous ne demandons pas leur avis aux hommes
concernant la non-mixité féminine, et si les déclarations de certains
sur ce thème, ici comme là, peuvent facilement être vécues comme une
"autorisation" qu'ils nous donnent de nous réunir entre nous,
nous nous en moquons parfaitement. Mais, pour ma part, ne mettant
pas tous les hommes dans le même panier, je considère important que
ceux avec qui je milite pour urie société communiste libertaire, autrement
dit égalitaire entre les individus (entre les sexes et sans classes),
déclarent comprendre la nécessité pour nous femmes de nous regrouper
spécifiquement à certains moments, car cela signifie qu'ils ont pris
conscience de l'oppression féminine et de la domination masculine existant
aujourd'hui dans la société.
LE MILIEU LIBERTAIRE CONTRE LE PATRIARCAT ?
Idéologiquement, luttant contre toutes les dominations, la plupart
des anarchistes a toujours soutenu les luttes de femmes pour leur émancipation
(mais il existe des contre-exemples notoires : Proudhon, entre autres).
Toutefois, au niveau des comportements quotidiens ou dans les
luttes, le milieu libertaire n'échappe pas à la reproduction de nombre
de fonctionnements sexistes : que ce soit la répartition des tâches,
le partage de la parole et de l'attention des autres, les rôles attendus,
les attitudes guerrières, la chefferie militante. Dans nombre de groupes
les femmes, moins nombreuses, ne sont pas pleinement reconnues, que
ce soit dans le collectif ou dans leur autonomie. De plus, très peu
de luttes féministes parmi les anarchistes, très peu d'analyses de la
domination patriarcale, très peu de prises en compte de nos propres
comportements collectifs.
Comment lutter contre le patriarcat ? Quelles interventions spécifiques
des femmes, quelles remises en cause des hommes, comment en parler en
mixité ?
Comment problématiser ensemble les rapports sociaux de sexe et
déconstruire les genres ? Tout d'abord, cela nécessite des prises de
conscience collectives et individuelles, puis l'énonciation et la remise
en cause des dominations sexistes, et enfin il est nécessaire d'exprimer
collectivement des critiques, des idées, des projets.
Il faut dégager des problématiques contre la domination patriarcale,
vis-à-vis de l'extérieur comme des comportements de notre propre milieu.
De plus il est nécessaire d'intégrer la dimension antipatriarcale dans
toutes les autres luttes, que ce soit au niveau théorique ou pratique.
Contre la hiérarchisation des luttes, pour lutter contre toutes les
dominations. Au niveau des comportements, il est nécessaire d'apprendre
à partager la parole, les initiatives, les tâches pénibles. A toujours
considérer l'autre comme un sujet, et pas comme un objet qu'on utilise
ou humilie.
Lors de nombreux "débats mixtes" contre le patriarcat,
on retrouve les mêmes attitudes, opposées dans un faux débat. Pour caricaturer,
disons que certains hommes réagissent, soit en se renforçant dans leurs
constructions viriles, soit en se culpabilisant sans chercher plus loin,
se figeant dans le rôle de perpétuels dominants. A l'inverse, certaines
femmes se posent en perpétuelles victimes, se figeant dans un rôle d'infériorité.
Ceci me semble un écueil à éviter, car la problématique victime/coupable
est pour partie inopérante simplificatrice, et de toute façon pas efficace,
dans la mesure où systématiquement le débat se fige sur ce schéma, ne
permettant pas à la discussion collective de dégager des problématiques
constructives.
SE SERVIR DE L'OUTIL DE LA NON-MIXITE
Dans la société, la mixité est légale l'école, au travail, dans
la rue, bref, en droit, les femmes et les hommes sont égaux et peuvent
évoluer librement où bon leur semble. Toutefois, la réalité n'est pas
si rose, des inégalités fondamentales apparaissent dès lors que l'on
vit et que l'on observe les relations et les comportements globaux entre
les gens, en fonction du sexe notamment. La mixité légale n'est pas
synonyme d'égalité entre femmes et hommes, l'espace public est notoirement
dominé par des hommes et des normes masculines.
Par ailleurs, il existe beaucoup d'espaces non-mixtes acceptés
par la société. Les hommes se réunissent entre eux pour des activités
et des discussions spécifiques, tandis que les femmes font de même,
de façon différente. Dans ces espaces, la reproduction des normes sociales
est très importante, et en même temps non reconnue puisque intégrée.
Les relations qui s'y exercent ne sont pas vues comme politiques, mais
normales, quotidiennes, faisant partie de soi. On n'a pas à se
poser de questions à leur sujet.
Quel besoin aurions-nous de faire des réunions non-mixtes
? La non-mixité n'est pas une fin en soi, c'est un moyen, un espace
différent.
Les deux sexes identifiés à des genres sociaux ne sont pas
élevés et construits de la même façon, mais dans des logiques différentes,
asymétriques (notamment à propos des rapports sociaux de sexe). Les
espaces non-mixtes permettent de dégager des problématiques, notamment
de critique des rôles sociaux et de nos comportements. Dans une perspective
à finalité mixte, ce sont des espaces en plus, et pas en opposition
: le but est de parvenir à faire des analyses communes pour une émancipation
collective.
Toutefois, la non-mixité doit être un choix, elle ne peut
pas être imposée. Ceux qui participent à une réunion non-mixte doivent
en ressentir l'envie et/ou le besoin. Envie par curiosité, pour élaborer
et connaître un espace différent des autres, pour avoir d'autres discussions
que celles normalisées par la société. Besoin à un moment donné pour
se remettre en cause, se regarder en face et comprendre les relations
et les comportements sous un angle collectif, besoin pour créer une
force collective capable de s'exprimer et d'agir.
On comprend aisément que les femmes, privées longtemps de
parole et d'existence collective, aient facilement ressenti envie et
besoin de se réunir entre elles. En aucune façon ce choix ne peut être
remis en cause par quelqu'un d'autre. Imaginerait-on une interdiction
de se réunir à - un quelconque autre collectif ? Il est fondamental
que les hommes qui s'inquiètent de voir des femmes se réunir entre elles,
se rendent compte que personne ne leur demande leur avis. Toutefois
il ne faut pas idéaliser ou mythifier non plus les groupes non-mixtes
femmes : la non-mixité n'est qu'une forme de collectif, c'est un outil,
qui ne veut rien dire en soi, et qui donne ce que les femmes qui y participent
en font. Entre femmes, quels rapports collectifs et individuels ? Entre
nous, tout est-il forcément parfait ? Ne reproduisons-nous pas les dominations
sociales, de l'âge, de l'expérience, de l'expression ? N'y a t-il pas
de pouvoir, ni d'autoritarisme ?
Pour les hommes, c'est nettement plus délicat, et nombreux
sont les blocages. Certains critiquent l'idée de réunion non-mixte en
la qualifiant de "psychanalyse de groupe". je pense qu'il
s'agit de mauvaise foi, doublée de la peur d'avoir à se remettre en
cause. L'intérêt des réunions non-mixtes n'est pas la petite enfance
de chacun mais la qualification, la caractérisation et la transformation
de nos relations et comportements collectifs (notamment l'homophobie).
Suite au débat "mixte" sur la non-mixité le samedi,
certains hommes ont organisé une réunion non-mixte hommes le dimanche.
D'autres n'y ont pas participé, certains se déclarant choqués par la
violence ressentie dans les débats mixtes et les attitudes des femmes.
Pourquoi ces hommes se braquent-ils et refusent-ils de comprendre les
causes de cette violence collective, qui sont la domination masculine
quotidienne ? L'utilisation collective d'une forme de violence n'est
ni à glorifier, ni à condamner. C'est une forme d'expression, de réaction
à un moment donné. Au delà du bien et du mal, cette utilisation de violence
collective est une réponse à un consensus, à une sensation de blocage.
Dimanche, le problème ne fut pas tant l'action en tant que
telle, plutôt bien réussie et cohérente, que l'autocensure qui s'en
est suivie par le silence puis le départ de ces femmes. Cela pose une
question : la volonté était-elle de débloquer une situation en "mixité"
ou de créer un collectif femmes bâti "en contre"?
FINALITE MIXTE OU SEPARATISTE ?
Cette question se pose suite aux journées de la Gryffe. Celles-ci
se situaient dans le cadre de rencontres de divers collectifs, organisations
et individus venues de partout. Elles regroupaient des hommes et des
femmes qui pour certains et certaines se connaissaient, et les autres,
pas. Le débat du dimanche, qui devait porter sur l'évolution du mouvement
libertaire et des mouvements sociaux, a été introduit par uniquement
des hommes de différentes organisations. Une partie des femmes est alors
intervenue collectivement avec des affiches sur la non-mixité et des
pancartes "Violence sexiste" destinées aux hommes qui intervenaient,
et "Avec toi, avec nous" destinées aux femmes. Puis elles
ont pris place au milieu du cercle, se sont assises et ont discuté entre
elles. Après quelques moments de stupeur, de réaction puis de flottement
général dans la salle, elles ont pris la décision d'aller se réunir
entre elles dans une autre salle. Les actions collectives de femmes
sont très importantes : elles permettent de dépasser l'isolement, de
trouver une force collective qui peut alors s'exprimer. Les "clash"
et autres interpellations ont un rôle : ils suscitent des questions,
des remises en cause. Mais tout l'intérêt est si l'action est constructive,
permet d'énoncer des problématiques, de se positionner, etc. Si l'action
fige la situation, elle a alors un effet destructeur, ou tout du moins
de blocage. La critique qui peut être faite sur le clash du dimanche
est qu'il n'a pas débouché sur une situation collective, mais sur plusieurs
situations différentes, voire antagoniques, alors même que la réelle
discussion n'avait pas eu lieu. Les femmes qui ont fait l'action sont
parties du cadre "mixte", alors qu'elles pouvaient d'autant
plus s'exprimer qu'elles venaient de créer un réel rapport de forces.
Elles n'auraient pas été rembarrées, interrompues ou infériorisées.
Ce départ d'un certain nombre de femmes, qui ont parlé finalement entre
elles, en refusant à d'autres femmes qui le désiraient de discuter avec
elles, pose des questions. Ce collectif se construit-il en contre ?
Contre les hommes, mais aussi contre les femmes qui ne partagent pas
ce point de vue ? Quelle était la logique du clash ? Face au mur verbal
qui a été opposé, chacun et chacune a laissé libre cours à son interprétation.
Celui-ci s'adressait-il à tout le monde, rien qu'aux femmes, rien qu'aux
hommes ? La pancarte "Avec toi, avec nous" brandie lorsqu'une
femme parlait dans ce débat "mixte", est en contradiction
avec le départ de ces femmes en réunion fermée, exclusive, même aux
femmes qui désiraient s'y joindre, qui exprimait plutôt "Si tu
n'es pas avec nous, tu es contre nous". Avoir exprimé l'unique
idée : "le milieu libertaire ne reconnaît pas et reproduit la domination
masculine" sans exprimer de critiques moins générales, plus précises,
plus incisives, peut sembler une forme d'autocensure, ou de désintérêt
réel pour le collectif "mixte". Le fait d'être parties sans
exprimer les reproches, les critiques, revient à dire : 'de toutes façons,
votre débat, on s'en fout et on vous emmerde". Cela pose le problème
du respect du cadre collectif.
Si la logique est d'être "contre les hommes",
et notamment ceux qui participent au mouvement libertaire, quel intérêt
de participer à ces rencontres mixtes ? Le risque est alors la logique
de séparatisme, forcément manichéenne et simplificatrice, du type "les
femmes sont des êtres purs, le bien contre le mal incarné : les hommes"
' Cette logique pose la question primordiale du rapport à l'autre, de
la définition de son identité et de celle de l'autre. On en arrive vite
à des catégorisations. Or, certes, je suis une femme, et en tant que
telle, je veux lutter avec d'autres femmes, mais je ne suis pas que
ça! Mon identité, ma vie ne s'arrêtent pas à cette constatation et à
cette dimension. De plus, je fréquente, j'aime, j'ignore, je connais
des femmes et des hommes, entre qui les dominations s'atténuent, cherchent
à disparaître, où les comportements et les rapports se redéfinissent.
Je ne voudrais pas vivre dans un rejet global de l'autre, un différencialisme
renversé et figé.
La lutte en "mixité" actuelle devrait conduire à des débats
réels, concrets, dans le respect mutuel. Le mouvement libertaire
doit être cohérent et se donner les moyens de ne pas reproduire les
rapports de domination sexiste. Tous les comportements pénibles, voire
graves doivent être énoncés et discutés de Manière collective. Il faut
que tous prennent en compte l'intérêt d'une recherche d'émancipation
collective vis-à-vis des rôles de sexe. La finalité de tout cela est
une mixité réelle, c'est-à-dire après reconnaissance, identification
et déconstruction des dominations et rôles préconstitués. Dire cela
n'est pas nier la domination masculine. C'est au contraire la volonté
de l'identifier et la combattre en construisant avec des femmes, et
aussi des hommes, des idées et pratiques différentes des normes instituées
et reproduites actuellement par nous, que nous soyons femme ou homme.
Mais pour cela, pas question de se figer dans un rôle, dans une nouvelle
norme. Pas question de reproduire un certain nombre de logiques binaires
qui figent plus les situations qu'elles ne les font avancer.
Pour que de plus en plus de femmes s'approprient le terrain
des luttes, des luttes féministes mais aussi toutes les luttes.
Lili Vendetta
Ce texte est disponible à l'adresse sur a-infos
http://www.ainfos.ca/98/jun/ainfos00231.html