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L’antiracisme en crise


La puissance de l’Etat s’exerce de deux façons vis à vis des étranger(e)s par l'intégration assimilatrice et par l'étatisation de la xénophobie. Ces deux aspects de l'action institutionnelle cohabitent en même temps dans la loi et dans la pratique quotidienne des administrations.
Les évolutions récentes tant sur le plan réglementaire que sur le plan de la pratique administrative et policière sont en phase avec les modifications de l'opinion publique qui légitiment l'action de L'Etat. Le droit du sol a été limité, mais l'accès à la nationalité est encore possible et pratiqué. Dans le même temps la législation concernant les étrangers et les pratiques de l'appareil étatique vont bien dans le sens d'une institutionnalisation de la xénophobie (expulsions, rétention, charters, double peine, liaison des droits sociaux à la régularité du séjour, contrôle des études pour les étudiants, chasse aux mariages mixtes, création de "clandestins" par le retrait des cartes de résident, remise en cause du "plein droit" , regroupement familial rendu très difficile, expulsions de personnes ayant des maladies graves comme le cancer ou le sida, contrôle aux faciès, etc....). Non seulement on vise officiellement l'immigration zéro, mais de fait on s'attaque à l'intégration par le refus du renouvellement des cartes de résident (carte de 10 ans) ou leur retrait. De plus, comment ne pas s'inquiéter du refus de plus en plus courant de renouveler les Cartes Nationales d'Identité pour les personnes nées à l'étranger.

Cette étatisation de la xénophobie va de pair avec une affirmation antiraciste forte au niveau politique. En même temps on remarque une difficulté à répondre au Front National. Le récent débat sur l'inégalité des races est significatif. Le spectacle antiraciste a fonctionné à plein régime, mais on était dans l'incapacité d'attaquer Le Pen politiquement et juridiquement.
Force est de constater que nous sommes dans une situation étonnante, c'est au moment où l'antiracisme s'affirme en parole et s'étale sur les écrans que le Pen déplace encore une fois les limites de l'acceptable démocratique et que l'Etat s'installe durablement dans la xénophobie.
Cet apparent paradoxe pose la question de l'antiracisme.

1/ L'antiracisme en échec, l’impossible dénonciation du différentialisme.

L’horizon différentialiste

L’incapacité des associations antiracistes à s’affronter efficacement au FN reflète bien la difficulté à répondre aux modifications de la xénophobie contemporaine. Cet été le seul horizon condamnable c’était le racisme biologique. Si on examine avec un peu d’attention les propos de Le Pen on s’aperçoit qu’il n’a abordé le thème de la race que très tardivement. Il faut, bien entendu, combattre ces thèses, mais on ne peut se contenter d’en rester à cette dernière étape. Il parle de l’inégalité des races mais en argumentant sur la prétendue supériorité de la race blanche en citant la réussite de sa civilisation. Or une civilisation ce n’est pas génétiquement transmissible. Personne ne peut dire que le développement occidental est lié aux caractéristiques raciales.
Pour répondre à Le Pen il faut donc comprendre comment il fait osciller le discours entre deux polarités différentielles : la polarité de la différence raciale et la polarité de la différence culturelle. Il manie conjointement la rhétorique de l’évidence et l’utilisation des travaux pseudo-scientifiques de la nouvelle droite sur l’identité culturelle. En effet ce courant politique a su donner un nouveau contenu à la pensée fasciste, un contenu culturel au racisme : le différentialisme. C’est un retournement efficace des acquis du relativisme culturel. Celui-ci expliquait qu'aucune culture ne pouvait s'affirmer supérieure aux autres, que seule importait l'utilisation de la fonction symbolique par les humains. C'était une bataille sévère contre l'arrogance de l'homme blanc au moment de la décolonisation pour la valorisation des différentes cultures humaines. La critique de l'ethnocentrisme était au centre du débat.
La notion de "droit à la différence" est directement issue de ce combat. L'habileté de la nouvelle droite a consisté à reprendre cette notion mais en la transformant. L'insistance particulière sur la discontinuité est symptomatique afin de fabriquer des groupes sociaux et culturels qui seraient parfaitement disjoints les uns des autres où les frontières posées entre ces groupes seraient étanches. Alors que la vie réelle est mélange et porosité, il devient impossible d’imaginer des liens entre les groupes qui ne soient pas vécus comme dangereux, destructeurs, où primerait la pureté homogène fantasmatique . Le Pen réinvestit cette théorisation de la différence inconciliable comme écart incommensurable lorsqu’il développe le thème de l’inégalité des races. Cette conception est liée à l’impérieuse nécessité de ne pas altérer par d’autres cultures la civilisation des blancs occidentaux. Ainsi Le Pen n’as pas besoin de dire que celle-ci est supérieure, c’est son point de départ, c’est évident et tout le monde l’a compris. C'est pour cette raison qu'il ne peut être poursuivi en justice pour incitation à la haine raciale. La gauche refuse de voir que l’extrême-droite lui a volé ses idées pour les retourner contre elle .
La vision de Le Pen est arc-boutée au différentialisme, c'est une adaptation de la vieille volonté réactionnaire où le statut inégal est fondé en "nature". Comme toujours la naturalisation du pouvoir permet de justifier la clôture de la politique par l'idéologie. En donnant un contenu culturel à la différence et en insistant celle-ci, le FN peut faire triompher sa volonté d'exclusion tout en étant un fervent partisan du libéralisme. L’évolution contemporaine du kapitalisme va bien dans le même sens, utilisation et création de différences : transferts massifs de capitaux ou de marchandises sur les lieux les plus favorables, mise en place d’un apartheid social généralisé. L’avenir est bien au différentialisme si on accepte le point de vue de la domination.

Le rôle des associations

Face à cela quelle est l’attitude de la gauche et des antiracistes : peu brillante, il faut l’admettre. Les associations antiracistes ou de solidarité ont une fâcheuse tendance à devenir des lobbies qui ne fonctionnent que pour eux-mêmes. Evidemment ceci s’accompagne d’une attitude ambiguë face au pouvoir puisque la professionnalisation tend à remplacer l’action militante et que l’argent vient des subventions. Si bien que beaucoup de structures fonctionnent principalement avec des “ permanent(e)s ” et peu de personnes militantes, elles tendent à devenir des coquilles vides. Ceci les incite à accepter une vision “ politiquement correcte ”. Les exemples abondent en particulier dans la lutte des Sans-Papiers. Sos-Racisme a poussé la logique jusqu’à son terme, le soutien en échange du contrôle. Cette organisation a utilisé sa puissance pour la protection de certains “ dossiers ” en échange de leur soumission. Cette attitude est plus proche de celle des maffieux proxénètes que de l’action de solidarité.
Dans notre société (du spectacle) il est difficile d’exister et de se valoriser. Alors pour se faire une place, on doit être présent là où il se passe quelque chose, même si la tendance à devenir des groupes de pression évacue les buts du départ. Ceci s’accompagne d’un partage du marché : les droits de l’homme à la Ldh, les blacks pour SOS, les rebeus pour le Mrap, les “ sdf ” pour la Fondation de l’abbé Pierre, la santé pour Médecins du Monde, le logement pour le Dal et ses satellites, le juridique au Gisti. Tout cela est corollaire de la grande parade devant les caméras avec des déclarations fortes au micro.
Ceci incite à s’interroger sur le phénomène des “ personnalités ”. Le recul des partis entraîne le recours à des personnes ayant un poids social reconnu ou une autorité morale que l'on nous dit être "la société civile". On crée ainsi un collège de notables plutôt que de recueillir l'émotion de la base, le sentiment populaire. La conséquence c'est qu'on occulte la possibilité de penser au niveau de la base et tout concourt à déposséder les acteurs réels des luttes de la parole politique au profit du spectacle.
On peut aussi noter le poids de la volonté d’être “ responsable ”, elle implique inévitablement la notion de dossiers “ défendables ”, donc de choix. La justification du clientélisme peut passer par la notion d’efficacité, comme on ne peut défendre tout le monde, autant gagner pour quelques personnes. Chemin faisant on se contente de victoires techniques au lieu de poursuivre la lutte politique contre l'Etat et le système qui génère tant d'ignominies. Le fait de passer à cette logique technique explique pourquoi le sentiment d'impuissance est atténué et la logique politique devient secondaire, on peut même oublier pourquoi on se bat. La similitude avec l'humanitaire et la lutte écologique est évidente, la gestion technique joue contre la politique.

Que reste-t-il des organisations politiques ?

Les organisations politiques qui habituellement soutiennent s'investissent sur le terrain de l'antiracisme et de la solidarité ne sont pas en reste. Qu'elles soient “ marxistes ” ou “ libertaires ”, leur action est marquée par l’instrumentalisation. La vision historiciste (le sens de l'histoire) alliée à la théorie de la courroie de transmission (les luttes et les associations sont des relais) sont des implicites inconscients très puissants qui empêchent la diffusion et la prise de conscience de l'enjeu : la question du sujet. Chacun joue sur son terrain comme un professionnel et un propriétaire, ce n'est pas pour rien qu'il y a pour certains une identification entre immigrés et sujet révolutionnaire (le fameux prolétariat). C’est une nécessité pour exister et durer même si cela n’est pas assumé ouvertement et consciemment par les collectivités en question. Les luttes n’existent pas pour elles-mêmes mais s’inscrivent toujours dans un schéma général qui donne sens à la lutte révolutionnaire. La difficulté de cette vision de la militance c’est qu’elle transforme les personnes qui s’engagent en “ militant(e)s professionnel(le)s ” et qu’elle auto-reproduit la structure autoritaire qu’elle prétend combattre. L’écart entre les mots et les actes s’agrandit et la boutique a une forte tendance à fonctionner pour elle-même. La politique est trop souvent suturée à l’organisationnel et en cela elle détruit toute possibilité d’avancée politique parce que cette conception refuse de considérer le sujet dans sa dimension erratique, nomadique, hasardeuse, éphémère et émotionnelle.
Le débat sur la défense des dossiers par l’action juridique au cas par cas est un bon exemple de situation bloquée. D’un coté on justifie le juridisme au nom du réel en refusant l’action politique et de l’autre on le condamne au nom de la conviction en se limitant à l’action politique en extériorité. Mais comment séparer les deux dans le contexte de l’étatisation de la xénophobie ? Cette articulation entre la défense des droits et le changement du droit est pourtant une voie possible et déjà pratiquée dans le passé.
Le résultat le plus fréquent c’est que les personnes en cause dans cette situation sont rarement les acteurs effectifs des luttes qui les concernent. L’exemple de St Bernard montre bien les difficultés d'une action qui, tout en pariant sur une intervention collective dans l’espace public contemporain, refuse la dépendance et la voie communautariste. L’histoire des échecs des organisations immigrées ou issues de l’immigration est douloureuse . Ce qui est en jeu c'est la possibilité d'auto-organisation dans un rapport à la politique qui ne refuse pas l'horizon universel tout en affirmant ses singularités alors que pèse fortement l'héritage des manipulations, les tentations carriéristes, les modèles de militance en cours, l'atomisation et le spectacle.

Si on veut sortir du schéma de la compassion très majoritaire actuellement chez les anti-racistes, il faut pouvoir investir le champ politique de façon autonome tant sur le plan pratique que sur le plan théorique. Sinon il ne faut pas s’étonner qu’à l’intérieur de la gauche, les associations dites antiracistes et les organisations d’extrême gauche soient les têtes de pont du différentialisme. Leur incapacité à l’analyser et à le condamner laisse de beaux jours à Le Pen et à l'étatisation de la xénophobie. Plus on diabolise le FN moins on est capable de le combattre.
La question de la valeur et du sens est centrale en particulier de par les processus de reconnaissance et de valorisation que les humains mettent en oeuvre. L’antiracisme concourt à la haute idée de soi-même nécessaire à l’affirmation d’humanité surtout si on se pense à gauche. C’est pour cela que le P.S. a besoin d’une caution antiraciste et qu’il faut maintenir à tout prix le continuum avec la "société civile", avec les associations et les regroupements politiques qui luttent sur ce terrain. Mais comme cet antiracisme est inconséquent, les processus de valorisation dominants sont ceux du spectacle alors que les énoncés politiques accentuent la confusion.

2/ L'énonciation désastreuse

La situation actuelle est remarquable à cause du poids de l'énonciation politique, à cause de l'écart entre l'affirmation antiraciste et la position déterminante de l'extrême-droite dans l'élaboration de la parole politique. Le Pen joue un rôle particulier, il faut bien admettre que c'est lui qui déplace les bornes acceptées par la tradition antifasciste et antiraciste. Il fait sauter les verrous avec une régularité étonnante . Sa stratégie fonctionne à merveille, à chaque fois c’est la même méthode : il teste dans les cercles internes ou les milieux proches du FN, puis c’est l’essai public avec évaluation de la réception. Malgré les indignations il insiste, puis l'opinion s’aligne et quelques temps après ses thèses sont appliquées sur le plan institutionnel.
Cette question soulève celle du rapport au tabou et à l'interdit, au sacré et au profane. Le Pen s'attaque à des tabous, il ne rencontre qu'une faible résistance sous la forme d'une indignation vertueuse. L'énoncé tabou est détruit par sa mise en circulation normale, il devient alors acceptable. Le refus des politiques de le condamner, de le contourner sous prétexte de réalisme fait qu'il est admis sous la modalité de la banalisation. L'énonciation politique déplace la limite du sacré, les politiques qui devraient jouer le rôle des prêtres garants du rapport au sacré contre la profanation au risque de perdre (en particulier les élections) acceptent et entérinent le déplacement des frontières de l'interdit démocratique.
Le thème de la préférence nationale est assez typique, alors que c'était un thème primordial pour Le Pen, c'est maintenant un acquis, même si ce n'est pas assumé collectivement. Elle est déjà présente sur le plan du droit au travail, elle commence à s'appliquer vis à vis des droits sociaux. Sur ce point un pas décisif a été franchi par Balladur en 93, celui-ci a lié l'accès aux droits sociaux à la régularité du séjour en mettant en place une interconnexion des fichiers Caf, Sécurité Sociale, Assedic et Préfectures. Notons que la CNIL (Commission Nationale Informatique et Liberté) et les démocrates n’ont pas protesté sur cette nouvelle application de la société de surveillance. Les médecins et le personnel de santé auront beau s'insurger, mais il faut remarquer que leur obligation de soigner les humains quelque soit leur situation se heurte aux décisions et aux pratiques de l'Etat. Pour la prise en charge des soins ils auront forcement des problèmes à moins qu'ils n'acceptent d'effectuer des actes gratuits, mais un hôpital refusera toujours , il ne peut pas avoir la même attitude, il n'est pas concerné par le serment d'Hippocrate.
Nous sommes confrontés à une banalisation des thèses du FN au fil du temps. Du seuil de tolérance aux charters, des mauvaises réponses aux bonnes questions en passant par les bruits et les odeurs, pour finir par toute la misère du monde, nous héritons ainsi de toute une série d'énonciations politiques désastreuses. Elles prennent un poids particulier car elles sont prononcées par des personnes en situation de pouvoir. Or lorsqu'on essaie de reprocher la mise en place des lois xénophobes à la classe politique elle s'insurge et elle rappelle aussitôt ses lettres de noblesse : la lutte antifasciste et le combat contre l'antisémitisme.
Il est significatif à cet égard que le PCF, qui se réclame massivement de la résistance (le "parti des fusillés"), ait servi de véhicule au nationalisme notamment avec le célèbre "produisons français!", et cela avant même que le FN fasse des scores importants aux élections. La contamination xénophobe a pris une forme particulière dans le PCF, mais elle est réelle en particulier au niveau municipal. L'affaire du bulldozer est encore dans les mémoires, l'évolution de J.P. Brard à Montreuil dans son acharnement contre les foyers d'immigrés semble bien s'inscrire dans cette même logique.
Le PCF devrait se rendre compte que les énoncés nationaux ne sont pas anodins, il n'a pas tenu compte que l'idée de nation est utilisée de façon massive par les fascistes. Il faut examiner comment le nationalisme est devenu une pensée du recours contre le libéralisme et la mondialisation. La clarté des énoncés politiques doit être recherchée non pas par l'investissement du mot nation mais par le combat anticapitaliste, sinon le sens commun peut accepter que l'on parle d'un front anti-Maastrich qui comprendrait le FN, Seguin, Pasqua, le Mouvement des Citoyens et le PCF, ce qui contribue à la confusion générale dont profite Le Pen.
Ces énonciations désastreuses conduisent à constater que les failles se sont aussi ouvertes à gauche. L'alignement sur les coups de force de Le Pen dans le débat politique n'est pas l'apanage de la droite. C'est évident que Le Pen mène la danse, mais la gauche a accepté de danser au son de l'exclusion.
Comment expliquer ce désastre politique à gauche ? Une des réponses possibles tient au choix de la conception gestionnaire et parlementariste en politique au lieu de tenir fermement sur une ligne d'affrontement avec le libéralisme. L'alignement sur le modèle libéral est conjoint d'une intégration parfaite au spectacle politique. Il en résulte une sensation douloureuse puisque nous assistons à un camouflage de la xénophobie des institutions par l'image et la parole anti-raciste .
Lorsque le Collège des médiateurs parle d'un socle intangible des "droits de l'homme", une sorte d'absolu incontournable, ceci ne se traduit pas par une parole politique forte et un combat frontal contre la dérive fascisante de notre société. Si on veut donner un sens au mot "dignité" employé par les sans-papiers eux-mêmes, il faut sortir du cocon frileux du "politiquement correct" et oser s'attaquer à la transformation du droit dans le contexte contemporain. Les affirmations de parole ne sont pas des baumes très efficaces pour soigner les malheurs de ce monde sauf pour les personnes qui les prononcent et qui peuvent ainsi continuer à avoir une bonne conscience d'elle-même, le seul inconvénient c'est l'impuissance. Ceci est typique de la pensée de gauche actuelle et il y a toujours une bonne raison pour justifier l'injustifiable de la part du PS et de ses zones d'influences. Ces constats impliquent de s'interroger sur les conditions de cette défaillance grave de la gauche.

3/ Le piège de l’intériorisation de la contrainte et l'issue humanitaire.

Il n'est peut-être pas anodin de remarquer que cette faillite de la gauche s’est produite au moment où elle a prétendu vouloir réconcilier les français avec l'entreprise. L'acceptation du libéralisme comme seul horizon possible se fait au nom de la responsabilité. Les projets politiques sont en rapport avec cette prise en compte de l'économie : l'Europe de Schengen comme solution dans le contexte de la mondialisation.
L'éthique de responsabilité fonctionne avec une intériorisation des contraintes. L'ambiguïté vient de ce que la gauche ne se définit pas seulement par la responsabilité, mais surtout par des choix idéologiques et politiques basés sur des convictions fortes. L'humanisme des Lumières, l'universalisme et le progrès constituaient la base de ces convictions. Aujourd'hui, face aux pièges de la responsabilité et de l'intériorisation de la contrainte économique, la gauche offre comme seule solution "honorable" le recours à l'humanitaire. On se réfère aux "droits de l'homme" qui apparaissent comme le seul résidu des Lumières, ils servent en fait de vernis idéologique propre et "noble" à une politique qui ne peut pas assumer ouvertement sa défense du libéralisme. L'humanitaire permet à la fois de donner bonne conscience et d'être compatible avec le spectacle, mais cela implique d'accepter de rester dans l'impuissance face au développement destructeur et mortifère du kapitalisme .
L'humanitaire est une bonne affaire, essentiellement sur le plan politique. Avec cette issue pas de remise en cause des rapports de force entre les pays et les groupes sociaux, on s'intéresse aux corps et aux victimes pas aux bourreaux et aux idées politiques qui légitiment la structure hiérarchique de ce monde. L'émotion est canalisée par le spectacle en direction de l'humanitaire au lieu de buter sur la question de l’engagement et d'être à disposition d’un processus qui puisse favoriser l'émergence des sujets, la subjectivation.
Cette subjectivation semble être un processus complexe où l’engagement actif s’inscrit en situation. Plusieurs dimensions peuvent caractériser l’apparition du sujet politique : la décision de dire “ non ”, l’appropriation des dispositifs de théorie critique qui se trouve à sa disposition, ce que celui-ci perçoit comme possible à partir de ce qu’il ressent. Donc son histoire, ce qu’il voit et entend, ses rencontres ont une importance, même si l’aspect imprévisible reste indéniable. La part de hasard et de choix peut suffire pour comprendre que nous ne sommes pas dans une vision de l’automaticité réactive (oppression => lutte) puisque le désir et les affects sont parties prenantes de la vérité du sujet.
Avec le spectacle et l’humanitaire l'émotion est absorbée et détournée de la politique active et autonome, coupée des théories critiques (leur rôle est important dans l'étude de l'histoire des causes, la compréhension logique, la hiérarchisation, l'acquisition de l'esprit critique,, etc...). Nous parlons du sujet politique non pas au sens du “sujet historique”, mais au sens où celui ci advient dans sa vérité en situation, individuellement ou collectivement. C’est à dire qu’il ne peut se comprendre comme prédéterminé ou lié à un état substantiel, mais bien comme le résultat d’une décision ou d’un pari en liberté qui peut déboucher sur des expériences inventives à partir du moment où il s’autorise à dire “ Y a Basta ! ”.

Il est plus que temps de plaider pour une éthique de la conviction afin de pouvoir se battre contre l'ignominie de ce monde. A notre sens c'est la seule issue viable pour la gauche, le chemin qui lui permettra de sortir du couple infernal : bonne conscience et impuissance. En conséquence le combat pour la liberté contre la barbarie chez nous impose de remettre à l'ordre du jour le combat pour les idées, la bataille idéologique.

4 / Le mythe du départ : la valorisation de la découverte pour le Nord et la crainte des barbares pour le Sud.

L’histoire du “ Nord ” est parcourue par un mythe de valorisation du départ qui tend à justifier le comportement occidental. Que ce soit les explorateurs, les marchands, les savants, les travailleurs, les étudiants, la découverte est encouragée. L'exil choisi ou contraint est compris comme nécessaire et valorisé. Même les conquêtes sont justifiées, d'Alexandre aux romains jusqu'au colonialisme l'empire est bon !
Par contre au “ Sud ” trop c’est trop ! La fourberie, la duplicité, le parasitisme, la paresse, la violence, la cruauté, l'arriération mentale (qu'on se souvienne de la mentalité pré-logique) sont des thèmes récurrents pour qualifier les comportements des habitants de l'Orient ou du "Sud". Tout concourt à qualifier les non-occidentaux de barbares, évidemment les nuances intermédiaires existent, c’est le cas des slaves ou selon leur degré d’orientalité ils sont plus ou moins proches de nous. Le combat de ce temps ce serait de sauvegarder la civilisation contre la montée de la barbarie. Cette vision est habile parce qu’elle utilise la défense des valeurs humanistes pour défendre un état de fait impérialiste, la domination présente qui sait si bien camoufler sa barbarie par le spectacle.

Que conclure ?

Les liens entre la xénophobie institutionnelle et l'antiracisme sont sous-tendus par une structure ternaire. Les trois pôles, rôle de l'Etat, les limites de la parole sacrée où Le Pen marque la situation et le spectacle sont liés par une circulation d'opinion. Le sens commun fonctionne ainsi dans une certaine normalité, les réponses précèdent les questions et la circularité des idées, tout en se déplaçant dans le sens du fascisme, maintient la cohésion de la domination.
Pour avancer il nous semble nécessaire d’assumer la crise de civilisation dans laquelle nous sommes plongés. Jouer aux héros positifs antiracistes c’est souvent une affirmation de parole qui laisse se reproduire un rapport au pouvoir où la valorisation des personnes, la bonne conscience de soi est très importante. Si nous voulons sortir de l’impuissance et lutter contre la régression barbare ici et maintenant il faut s’attaquer au différentialisme et à son effet principal : l’apartheid social.
De ce point de vue l’immigration est bien un révélateur social, elle montre à souhait notre difficulté à assumer nos contradictions. On la crée, elle est le fruit de la mondialisation, on l’utilise pour faire baisser le prix de la main d’oeuvre, on l’exploite, on fixe nos peurs sur elle, on la dévalorise et on la rejette, mais on vit avec elle, on goûte ses mets, on s’habille de ses vêtements, on danse avec sa musique !
La question du rapport à l’autre devient centrale et induit celle des valeurs. S’opposent la volonté ou le désir de fermeture, de clôture et la pureté fasciste d'une part, à une vision de la cité ouverte, assumant l’hospitalité, sa pluralité interne, l’être ensemble sans la communauté d'autre part. Le piège qui brouille le regard c’est l’ethnicisme. La fracture ethnique remplace la fracture sociale et tout continue. Pour se reproduire notre système joue une partition étonnante dans la relation avec la différence, avec l’autre, il les utilise pour se développer, il les crée pour s’affirmer et ensuite il gère en s’étonnant de l’écart, il les diabolise et ne comprend pas pourquoi les petits diables sont partout.
L’enjeu c’est le rapport à l’hétérogène, faut-il choisir l’unicité ou accepter la pluralité. La valorisation de l’homogène et de l’identique est en train de gagner. Le bloc républicain est corollaire d’une affirmation antiraciste de façade et de la mise en oeuvre d’une étatisation de la xénophobie. Contre la domination actuelle notre lutte c’est, entre autres, celle de l’accueil et de l’hospitalité (la cité ouverte), la reconnaissance du pluriel, du multiple cher à Deleuze. C’est combattre pour la singularité dans la perspective du bien commun, l’éthique du souci de soi comme pratique de la liberté comme nous le conseillait Foucault. Dans ce cadre la question c’est de chercher à rendre possible la subjectivation, en sachant que l’émotion doit s’appuyer sur la réflexion, en articulant le combat d’idées avec la solidarité avec les personnes démunies.

Philippe Coutant Nantes le 5/12/96


Ce texte a été publié dans un numéro de la revue "M, Marxismes, Mouvements" (cette revue a évolué, elle se nomme aujourd'hui "Mouvements") au début de l'année 1997 dans un numéro consacré à l'immigration et aux étrangers.

Cet artcile a été repris dans la brochure "Xénophobie et anti-racisme" publiée conjointement par No Pasaran et Alternative Libertaire.

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