"Nouveau millénaire, Défis libertaires"
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"Comment transformer ce monde ?"


Cette question est présentée comme fondamentale et urgente par certaines personnes. Spontanément la première réponse qui me vient à l'esprit est : "Je ne sais pas !" Bien qu'engagé en politique, dans la politique révolutionnaire depuis bientôt plus de 25 ans, je n'ai pas de réponse évidente et claire à cette question.

Ensuite, après réflexion, elle me renvoie à la question de la puissance et de l'impuissance en politique et plus particulièrement celle de la puissance libertaire. C'est donc la question de la praxis libertaire qui est posée. Pour transformer ce monde il me semble qu'il faille le comprendre ce monde. Comment fonctionne-t-il ? Comment la domination assoie son emprise et comment se reproduit-elle ?

La réponse, qui nous est proposée, s'appuie sur la référence "penser global et agir local". Le "penser global" me pose problème. Nous avons à notre disposition des approches critiques que nous devons constamment réactualiser. Ces approches sont multiples, elles se conjuguent au pluriel. Aucune d'entre elles ne peut prétendre à la totalité et ce pour plusieurs raisons :
- la pensée encyclopédique est impossible ;
- la complexité du réel est telle, l'évolution si rapide qu'aucune pensée totalisante n'est possible ;
- chaque approche poussée à la limite montre ses imperfections et son insuffisance, son incomplétude,
ses manques ;
- le savoir est construit historiquement et socialement, il est relatif ;
- la vérité est liée au sujet, la seule objectivation oublie le sujet ;
- la volonté de vérité est souvent l'affirmation d'un jugement de valeur ;
- la coupure entre le signe et le contenu est une réalité ;
- le fondement métaphysique ou ontologique échoue sans cesse ;
- la référence est une donnée humaine, à la fois comme condition de possibilité et comme culture située historiquement ;
- l'inconscient existe, le désir, la violence sont présents en nous-mêmes ;
- en politique toute prise de position contient une part d'auto-affirmation ;
- l'indicible et l'irreprésentable existent ;
- l'humain doit accepter sa finitude, d'avoir à faire avec la mort ;
- c'est la raison elle-même qui prend conscience de ses limites ;
- nous ne devons pas oublier que la position du maître surmoïque (le maître libérateur) essaie toujours de se hausser au-dessus du lot au nom de l'universel en disqualifiant les autres par la mise à mort symbolique ; etc....

La structure de la formule "penser global, agir local" est une adaptation du lien entre l'universel et le particulier. Le XVIII° siècle énonçait que la déduction de l'universel était possible. Aujourd'hui nous savons que le scientisme a fait faillite, que la déduction de l'universel n'est pas possible en politique (la politique est le lieu où se décide le devenir de la commuté humaine, c’est une construction culturelle et institutionnelle située dans l’espace et le temps). Les hypothèses critiques sont éphémères et toujours incomplètes.

"Ce" monde est une construction, une représentation du système qui se donne à voir comme totalité et transparence. Celui-ci exige de nous une réponse globale que lui-même est bien incapable de donner. Ce qui est global dans ce système ce sont la marchandise et le spectacle, c’est un résultat où de multiples facteurs sont à l’oeuvre. Au final on constate toujours le maintien de la domination, sous deux formes essentielles : l’argent et le pouvoir. Les idéologies qui justifient ce fonctionnement recouvrent tout et en cela elles sont totales, mais elles ne sont pas universelles, puisque ce qui est avancé pour le Kosovo ne vaut pas pour la Tchétchénie, par exemple. Le système lui-même est dans l’incapacité de rendre compte de sa complexité, de la multiplicité des acteurs en jeu, ce qui est global c’est le fait capitaliste et l’affirmation idéologique qu’il ne peut en être autrement.

Face à "ce" monde l'actualisation des approches critiques est nécessaire et à reprendre sans cesse. La nomination, l'usage des catégories est utile et indispensable, mais cela fige toujours un peu le réel. En conséquence penser hors de la représentation est une nécessité, nous devons essayer de penser hors de la globalité, qui est le système lui-même. Seule une pensée de la situation nourrie de critiques, donc d'une appropriation personnelle et collective toujours ouverte et acceptant le multiple, peut être une solution efficace.

La puissance politique, comme praxis libertaire, est celle qui se déprend du désir de représentation et du désir de pouvoir (la représentation est une figure du pouvoir). L'urgence est relative à la situation et aux possibles dans la situation, donc à la présence de sujets personnels ou collectifs. Elle ne peut s'imposer de l'extérieur. Le multiple ne peut se réduire à une seule ligne ou organisation, fusse-t-elle composée de multiples. Créer, inventer implique de chercher et non pas seulement d'appliquer localement une pensée globale ou universelle. Qui détient cette pensée globale ? Qui y a accès ? Qui détermine que l'unification a lieu sur ceci ou cela ? Qui décide de l'agir local si ce n'est pas les sujets eux-mêmes. Face cela une unification a priori est impossible. Pour fédérer des collectifs il faut qu'ils existent et pensent qu'il faut se regrouper, pour l'instant ce n'est pas souvent le cas. Si nous avons besoin des organisations c'est comme condition de possibilité, comme transmetteur des approches critiques et comme lieu de recherche et de confrontation, de débats pour permettre une appropriation en situation.
Cette urgence là est toujours repoussée aux calendes grecques, pourquoi ? A la place de cela, on nous propose toujours de l'action, du concret pour exister et survivre comme organisation, comme groupe au nom de l'urgence.

Pour moi l'urgence commence par la pensée et se vit en situation parce qu'effectivement je suis un mortel et que le passé est à prendre au sérieux comme l'avenir. Pour que l'idée libertaire soit présente dans la situation il faut l'actualiser et là la réflexion est indispensable ou alors on confond actualisation avec ce qui se présente, ce que nous présente le système. L'idée libertaire comme vérité politique est toujours rupture dans ce qui se présente et de fait hors de l'actualité du système parce qu'elle est imprévisible. Elle est liée au désir et non au seul intérêt. Si elle était liée à l'intérêt, la misère seule aurait suffi à provoquer la révolution. Ce n'est pas le cas, donc il faut voir ou chercher ailleurs. La vérité politique n'est pas un donné déjà là, elle émerge avec l'acte libertaire, celui-ci ne peut se vivre comme une obligation.

"Ce" monde est en lui-même totalitaire, donc la question c'est de savoir comment d'autres mondes sont possibles ou comment vivre la solidarité, l'égalité, la liberté et la justice dans d'autres mondes, nos mondes et nos vies, qui alors ne sont plus la triste survie que nous propose "ce" monde. Finalement peut-être que je ne veux pas, je n'ai plus envie de transformer "ce" monde pour ne pas devenir comme lui, piégé par le pouvoir et la représentation. Ainsi peut-être que la vérité est ailleurs, pas dans "ce" monde ni chez les extra-terrestres, mais sur cette terre avec les humains qui l'habite, une vérité que nous vivons de temps en temps lors de luttes, d'événements ou dans nos réseaux de vie, une vie qui n'est pas dans l'ordinaire du spectacle et de la marchandise, un monde extra-ordinaire que nous devons réinventer à chaque fois que cela est nécessaire.

Philippe Coutant Nantes le 20/12/99