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Un veilleur éveilleur : Cornélius Castoriadis
Anne-Brigitte KERN



À l'occasion de la sortie de Figures du pensable, les carrefours du labyrinthe VI et de Dialogues, Anne-Brigitte Kern revient sur la pensée de Cornelius Castoriadis, ce " titan de l'esprit ", qui, fondateur du Groupe Science Culture, a toujours suivi de près Transversales et a notamment traité dans le N°7 du thème : " Où en sommes-nous de la démocratie ? "

" Mechaniques victoires ! ", s'écria Montaigne devant les tragédies de ce que l'on n'appelait pas encore la mondialisation et qui pourtant commença en son temps de découverte et de conquête de la planète 1. Dans le siècle qui s'achève, les hommes de notre civilisation matérielle et mortelle ont appris à la fois leur inachèvement en tant qu'êtres humains, et qu'ils ne pouvaient plus compter que sur leurs propres forces. Il leur fallait donc mettre le monde à leur mesure, organiser le monde à la mesure de leur faiblesse et du rêve de toute-puissance que cette faiblesse même leur inspirait. Nous voyons aujourd'hui jusqu'où ce rêve de toute-puissance, que notre oncle Freud qualifia d'infantile, a trouvé réalisation en même temps que déception.

Travaux historiques, débats politiques, bilans économiques, analyses sociologiques, mises en question psychologiques, critiques écologiques et aussi mémoires et biographies témoignent de la fin des certitudes sinon des systèmes idéologiques et d'une prise de conscience que rien ne se doit entreprendre et continuer qu'en conséquence de conscience. Notre siècle en est à sa pesée.
Il est des veilleurs qui sont aussi des éveilleurs, rares il est vrai, qui n'ont pas attendu l'heure fatale pour s'inquiéter du devenir malgré les ombres du passé. Cornelius Castoriadis, subtil et amical Athénien, fut de ceux-là.

Dès 1949, en posant la question vitale qui donna titre à la revue qu'il fonda : Socialisme ou barbarie 2, il analysa les contradictions entre l'espérance salvatrice de l'humanité que fut le communisme et son institution d'État qui étouffait toutes espérance et humanité. Les contradictions ne pouvaient connaître de dépassement ni de résolution par les oppositions simples, c'est-à-dire non dialectiques, où généralement les hommes de la politique et de l'économie les situaient. La société bureaucratique était un terrifiant effet de l'impensé politique.

Formé à la discipline de l'économie, Cornelius Castoriadis détecta l'irrationalité et l'inhumanité des choix économistiques du capitalisme moderne qui devait être l'épiphanie de la raison et assurer à la raison un règne infini, selon ses glorificateurs. Il citait Marx : " pour eux il y eut de l'histoire, mais il n'y a plus d'histoire ". Car les économistes, de Ricardo à Hayek, dénient l'historicité du capitalisme 3.
Poussé par une forte libido sciendi, Cornelius Castoriadis allait à la rencontre des mathématiques, de la biologie, de la psychanalyse ou du moins de quelques bâtisseurs dans ces sciences 4. Il voulait y éprouver la pertinence des concepts qui étaient de son exercice de pensée et vérifier que " le véritable travail de la réflexion est indissociable de la création imaginative " qui est une " énorme novation dans l'ordre de l'être ".

Cornelius Castoriadis voyait une " parenté profonde " entre l'art, la philosophie et la science qui " essayent de donner une forme au chaos [...] cette indétermination profonde de l'être dans ses profondeurs, corollaire de sa puissance de création dont les feuillets infinis du cosmos incarnent les déterminations successives ".

La grande originalité du penseur réside dans la décision de ne pas séparer les formes créées en art, en philosophie, en sciences, et de considérer la société comme une création de l'imagination humaine.
L'exposé fondateur de cette conception fut à sa parution très peu commenté et peu compris. Complexe et inventif dans son expression, l'auteur y racontait que le propre de l'homme n'est pas la logique — ou pas seulement la logique — mais l'imagination. " Débridée, défonctionnalisée ", l'imagination fait surgir un espace et un temps que l'on ne peut borner à ceux de la représentation, de la perception, de l'image — ni du réel tel que le conceptualisent le phénoménologue ou le physicien.
Lewis Caroll, logicien et poète, envoya Alice sur ces chemins-là et le château de cartes tient toujours. Il faut seulement et patiemment regarder à travers le miroir.

Cornelius Castoriadis a mis la psychanalyse freudienne au service de cette exploration. Il citait Héraclite : " Tu ne trouveras pas les limites de la psyché même si tu parcours toutes les voies ". Freud notait dans l'imaginaire des patients la contrainte de la répétition et bien des psychanalystes jugent que l'imaginaire de leurs contemporains est pauvre.

Cornelius Castoriadis avait de la psychanalyse une vision non pas rétrospective mais prospective. Il cherchait la libération possible de l'imagination — qui est bloquée par la pathologie psychique, le déjà construit dans l'histoire du sujet — et l'autonomie possible du sujet. Autonomie ne signifie pas absence de loi mais loi qui vient de soi, cette autonomie n'étant nullement une donnée de la nature humaine mais une " création social-historique ". Chez Castoriadis le concept d'autonomie est également politique. Il définit même l'objet de la politique : " Créer des institutions qui, intériorisées par les individus, facilitent le plus possible leur accession à l'autonomie individuelle et leur possibilité de participation effective à tout pouvoir explicite existant dans la société. "

De cette position réellement “démocratique”, Cornelius Castoriadis a pris pour cible Platon et Le Politique. La belle, paradoxale et terrible rhétorique platonicienne place l'art et la science de gouverner les citoyens au-dessus des autres arts et sciences et au-dessus des citoyens eux-mêmes. (Rappelons que le politique est de l'ordre du penser et de l'être alors que la politique est de la praxis, du savoir-faire, de la technè).
Le rêve de Platon dit que l'homme politique doit être un vrai connaisseur de l'homme et de la cité, à l'écart de leur multiplicité, de leur mouvance, de leur imprévisibilité et qui ne dépende pas d'un système de lois lui-même dépendant de la réalité concrète. L'orthè politeia se fonde sur le savoir qui ordonne tous les autres savoirs, le savoir de la totalité.

L'idée d'un savoir total entre en contradiction avec l'idée de la part inconnaissable, en devenir, émergeant de la matière qui est à l'œuvre chez Héraclite par exemple. Cette contradiction est fondatrice de la philosophie engagée dans les deux voies (la première occultant longtemps la seconde) depuis les Grecs jusqu'à la modernité, de ce que Castoriadis appelait " la pensée héritée ".
L'idée d'un savoir total suscite le malaise que nous ressentons encore quand la politique invoque le politique en tant qu'universel abstrait, absolu de l'État, de la science — ou même de la loi du marché —, réduisant les hommes à la condition de troupeaux d'individus isolés, ignorants, inconscients, insignifiants et avides.

L'idée de la part inconnaissable stimule à la fois notre inquiétude existentielle et notre irrépressible désir de connaître l'univers et nous-mêmes, d'assumer notre singularité et de reconnaître notre humanité.
Cornelius Castoriadis pensait que la politique n'est pas déductible d'une philosophie ou d'un savoir, qu'elle n'est pas réductible aux déterminismes historiques, économiques, biologiques, psychologiques, sociaux, qu'elle ne doit pas être simple agence d'accommodation avec l'ordre existant.

Elle est — elle peut être ! — une pratique créatrice. " Rien ne s'oppose à l'idée que nous pourrons un jour créer une société dans laquelle des êtres humains autonomes pourront collectivement se gouverner dans l'autonomie. " Cornelius Castoriadis a voulu nous amener à le penser.


Notes :
1. Terre-Patrie, Edgar Morin et Anne-Brigitte Kern, éditions du Seuil, 1993 et 1996.

2. La société bureaucratique, de Cornelius Castoriadis, éditions Christian Bourgeois, 1990.

3. La rationalité du capitalisme, in Figures du pensable, les carrefours du labyrinthe VI, éditions du Seuil, 1999.

4. Dialogues, série animée par Roger Dosse, édition de L'Aube Intervention.

La page d'origine : http://www.globenet.org/transversales/generique/60/fenetres.html