Pourquoi faire état dans Biblionet de cette revue de philosophie, de
politique et d'histoire, qui consacre son numéro de l'an 2000 à une
pensée qui s'est développée dans les années 70, avant l'émergence d'Internet
? C'est qu'il nous semble bon, au moment où FTPresse s'ouvre au domaine
de la santé, d'observer que le concept de bio-pouvoir, construit voici
un quart de siècle par Foucault pour repérer la naissance des temps
modernes, s'applique à merveille aux instruments que la technologie
met aujourd'hui à disposition du pouvoir.
Rappelons que ce mot de pouvoir ne désigne pas principalement dans la
pensée de Foucault l'instance gouvernementale ou le droit du souverain,
placé au-dessus des sujets, mais un ensemble de rapports qui traversent
le corps social : un exercice de domination des corps ; plus précisément,
à partir de l'époque moderne, une discipline des individus et une gestion
de l'espèce. Alors que la souveraineté ancienne se définissait par son
pouvoir de mort sur les sujets, le pouvoir moderne est une administration
de la vie : il contrôle et gouverne la vie.
Foucault ne cesse de nous mettre en garde contre le discours du droit
qui occulte l'exercice réel du pouvoir. En particulier contre le discours
de la répression qui nous fait croire que le pouvoir se définit par
sa capacité à réprimer, censurer ; de ce discours naît la croyance naïve
selon laquelle la liberté naîtrait automatiquement du droit d'expression,
de la diffusion ou de "l'aveu", public ou privé ; que la mise à disposition
universelle du savoir constitue la Révolution par excellence.
En réalité, le pouvoir est à la fois plus visible et plus diffus que
cette instance autoritaire qu'il est facile de dénigrer en gardant bonne
conscience. Il est une technique complexe de domination, dont les discours
juridiques masquant son exercice réel n'offrent qu'un aspect détourné.
Le pouvoir est disséminé, il n'est pas une superstructure par rapport
à d'autres processus (économiques, sexuels, savants), mais interne à
eux. Le pouvoir n'est pas l'acte conscient d'un sujet volontaire, mais
un mécanisme, un rapport de force anonyme qu'il faut étudier dans sa
"capillarité".
A partir du XVIIe siècle le pouvoir s'exerce non plus par obligations
périodiques, mais par surveillance continuelle, matérialisée par les
instruments d'enfermement : école, caserne, hôpital. La société de contrôle
qui se met aujourd'hui en place avec les réseaux informatiques n'en
est qu'un avatar. Il faut bien comprendre en effet que la fonction principale
du pouvoir n'est pas d'interdire (ni de permettre), mais, comme le dit
Yves Michaud dans sa belle synthèse, d'investir, de séduire, de pénétrer.
L'essentiel du pouvoir n'est pas dans les formes monarchiques de la
violence et de la loi, mais dans les techniques de contrôle.
C'est dans ce cadre qu'apparaît l'idée de biopolitique : la médecine
moderne est une médecine sociale, la "sécurité sociale" un instrument
subtil d'assujettissement (c'est-à-dire de constitution de "sujets")
; dans cette "stratégie biopolitique", pièce majeure du libéralisme,
Foucault voit l'envers de la police d'Etat, un moyen par lequel la gouvernementalité
se rendrait plus efficace en s'atténuant -- où la société ferait et
serait sa propre police. La rationalité politique moderne ne se caractérise
pas par l'émergence d'un Etat monstrueux et froid, ni par l'individualisme
bourgeois, mais par le tissage de deux processus apparemment contraires,
d'individualisation et de totalisation.
On se souvient que dès "Surveiller et punir", Foucault voyait dans le
"panoptique" de Bentham, construction pénitentiaire destinée à opérer
une surveillance constante des prisonniers, "la formule même du gouvernement
libéral". Qui sait si Internet ne réalise pas une nouvelle version,
sous la forme du contrôle virtuel et permanent, de ce panoptique ?
Internet Actu 05/2000
Le lien de la page origine http://www.captaindoc.com/biblionet/biblio09.html
Michel Foucault, de la guerre des races au bio-pouvoir dans Cités, n°
2, 2000, revue annuelle éditée par
les Presses Universitaires de France,
Contributions de Y. Michaud, Y. C. Zarka, F. Lessay, P. Lurbe, F. P.
Adorno,