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Origine : http://www.ihej.org/ressources/zygmunt_Bauman_juin_2005.pdf
Séminaire de philosophie du droit 2004-2005
Terrorisme, contre-terrorisme : le traité de guerre perpétuelle
?
12ème séance, lundi 06 juin 2005
Institut des Hautes Etudes sur la Justice
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La sagesse des Anciens affirme : Si vis pacem. Para iustitiam.
Contrairement au savoir, la sagesse ne vieillit pas. L'absence de
justice barre la route à la paix - aujourd'hui tout comme
il y a deux mille ans. Ceci n'a pas changé. Ce qui a changé
est que la justice à notre époque, et contrairement
aux époques anciennes, a acquis une dimension planétaire,
mesurée et évaluée à l'échelle
de la planète.
Sur une planète quadrillée par les « autoroutes
de l'information » plus rien n'est « au dehors »
sur le plan intellectuel, rien ne demeure « au dehors »
de la conscience. Des images électroniques présentent
la misère humaine éprouvée dans des lieux les
plus lointains de façon aussi frappante, bouleversante et
humiliante que ne l'est la détresse des êtres que nous
côtoyons dans nos promenades quotidiennes dans les rues de
la ville.
En second lieu, sur une planète où les capitaux et
les biens circulent sans entraves, ce qui se passe à tel
endroit, peut avoir une incidence sur la façon dont on vit
partout. Plus rien n'est « au dehors » sur le plan matériel
et alors le bien-être qui règne à tel endroit
ne peut être innocent de la misère qui sévit
ailleurs.
Comme l'a récemment signalé Jacques Attali dans La
Voie Humaine, vingt-deux pays seulement représentant à
peine 14% de la population mondiale contrôlent aujourd'hui
la moitié du commerce international et de plus de la moitié
des investissements mondiaux, alors que les quarante-neuf pays les
plus pauvres, où vit 11% de la population mondiale se partagent
la moitié d'un pour cent du produit mondial seulement somme
à peu près équivalente aux revenus conjoints
des trois hommes les plus riches de la planète. La moitié
de l'humanité survivre avec moins de deux dollars par jour
(cet à dire beaucoup moins qu'une vache née dans l'Union
Européen), et la moitié ne bénéficie
d'aucune protection sociale. Et il n'y a pas de brise-lames en vue
capable d'endiguer la marée de la polarisation des revenus
à l'échelle mondiale. Dans la formule succincte de
Milan Kundera « l'unité de l'humanité »
entraînée par la mondialisation signifie que «
nous n'avons plus de refuge ». 1
La mondialisation a accompli son oeuvre, et toutes les sociétés
sont maintenant pleinement et véritablement ouvertes, au
niveaux matériel et intellectuel, de telle sorte que l'insulte
de l'injustice s'ajoute à tout dommage résultant de
privations ou d'indifférence: le sentiment d'un préjudice
subi, d'un tort à réparer, mais avant tout le mal
à venger...
« L'ouverture » de la société ouverte
a acquis de nos jours une nouvelle acception, inimaginée
par Karl Popper. Désormais elle n'est plus un produit précieux
mais fragile d'une affirmation de soi courageuse quoique stressante,
mais est devenue plutôt un destin irrésistible ; un
effet secondaire de la « mondialisation négative »
- c'est-à-dire une mondialisation qui détruit les
limites endiguantes le mouvement libre du commerce et du capital,
de la surveillance et du renseignement, de la coercition et des
armes, du crime et du terrorisme qui dorénavant font fi de
la souveraineté territoriale et ne respectent les frontières
d'aucun état. Si le concept d'une « société
ouverte » désignait autrefois l'autodétermination
d'une société libre fière de son ouverture,
celui-ci évoque généralement aujourd'hui plutôt
l'expérience terrifiante d'une population hétéronome
et vulnérable submergée par des forces qu'elle ne
contrôle ni ne comprend pleinement, consternée par
son incapacité à se défendre et obsédée
par la sécurité de ses frontières et des individus
qu'elles embrassent. Sur une planète mondialisée,
la sécurité ne peut être assurée au niveau
d'un état ou d'un groupe d'états : ni par leurs propres
moyens ni indépendamment du reste du monde.
1 Milan Kundera, L'Art du roman. Paris, 1986
La justice, condition préalable d'une paix durable, ne peut
l'être non plus. « L'ouverture » pervertie des
sociétés mise en oeuvre par la mondialisation négative
est elle-même la cause première de l'injustice et partant,
indirectement, du conflit et de la violence. Comme le dit Arundhati
Roy2 « pendant que l'élite poursuit son voyage vers
une destination imaginaire, quelque part au sommet du monde, les
pauvres sont pris dans la spirale du crime et du chaos ».
C'est l'action des Etats-Unis et de ses divers satellites, tels
que la Banque Mondiale, le Fond Monétaire International et
l' Organisation du Commerce International qui « a engendré
des excroissances subsidiaires, des sous-produits dangereux tels
que le nationalisme, le fanatisme religieux, le fascisme et, bien
sûr, le terrorisme, qui marchent la main dans la main avec
le projet de mondialisation libérale ». « Le
marché sans entraves » est une recette pour l'injustice,
et en fin de compte pour le nouveau désordre mondial dans
lequel (contrairement à Clausewitz) c'est la politique qui
devient un prolongement de la guerre par d'autres moyens. Le non-respect
de la loi et la violence armée à l'échelle
mondiale se nourrissent l'un de l'autre, se renforcent et se consolident
mutuellement, conformément à la mise en garde d'un
autre dicton de la sagesse ancienne inter arma silent leges.
Avant d'envoyer les troupes en Iraq, Donald Rumsfeld déclarait
que « la guerre sera gagnée lorsque les Américains
se sentiront à nouveau en sécurité ».
3 Mais avec l'envoi de troupes en Iraq le sentiment d'insécurité
a atteint de nouveaux sommets. Et, comme il fallait s'y attendre,
le sentiment de sécurité n'a pas été
la seule victime collatérale de l'expédition guerrière.
Les libertés individuelles et la démocratie n'ont
pas tardé à partager son sort. Pour citer la mise
en garde prophétique d'Alexander Hamilton.4
Les ravages provoqués par la guerre en termes de vies humaines
et de biens matériels, l'effort et l'angoisse permanents
que comporte une situation de danger constant, forcera les nations
les plus attachées aux libertés, à recourir
des institutions tendant à détruire leur droits civils
et politiques afin de retrouver le repos et la sécurité.
Cette prophétie est en passe de se réaliser. Une
fois infligée à l'humanité, la peur acquiert
sa propre dynamique et logique de développement. Pour citer
David L. Altheide : 5
Le plus grave, ce n'est pas la peur du danger mais plutôt
ce à quoi cette peur peut mener, ce qu'elle peut devenir...
La vie en société se transforme quand les gens habitent
derrière des murs, engagent des gardes, conduisent des voitures
blindées... portent des gourdins et des pistolets, et prennent
des cours d'arts martiaux. Le problème est que ces activités
réaffirment et contribuent à générer
un climat de désordre que nos actions perpétuent.
La peur nous pousse à prendre des mesures défensives,
qui à leur tour la rendent immédiate et tangible.
Ce sont nos réactions qui nous amènent à transformer
ces sombres prémonitions en une réalité quotidienne.
La peur est désormais en nous et pénètre à
saturation nos routines quotidiennes ; elle n'a guère besoin
d'autre
2 Arundhati Roy, `L'empire n'est pas invulnérable'. Manière
de voir, no 75, Juin-Juillet 2004, pp. 63-6.
3 Cité dans Matthew J. Morgan, « The Garrison State
Revisited : Civil-military Implications of Terrorism and Security
». Contemporary Politics, 10/1, mars 2004, pp. 5-19.
4 Alexander Hamilton, « The Consequences of Hostilities between
States ». Federalist Papers, New York 2002.
5 David L. Altheide, « Mass Media, Crime, and the Discourse
of Fear ». The Hedgehog Review, 5/3, automne 2003, pp. 9-25.
stimulant extérieur. Parmi les mécanismes en concurrence
pour atteindre le modèle rêvé du perpetuum mobile,
l'autoreproduction de la peur et des mesures inspirées par
la peur pourrait remporter la palme.
Certes, ceci est une illusion tout comme ce fut le cas pour de
nombreux autres mécanismes prétendant réaliser
le miracle de l'autosuffisance énergétique. Les révolutions
du cycle de la peur et des mesures inspirées par la peur
ne parviendraient pas à constamment gagner de la vitesse
si ce cycle ne puisait son énergie dans des secousses existentielles.
La présence de tels chocs n'est guère nouvelle ; les
secousses existentielles ont accompagné l'humanité
tout au long de son histoire, puisque aucun des cadres sociaux ne
mettait totalement à l'abri des « coups du destin »
- désignés pour reconnaître notre impuissance
à les prévoir, encore moins à les prévenir
ou à les juguler. « Le destin » frappait sans
prévenir et était aveugle à ce que ses victimes
feraient ou ne feraient pas pour échapper à ses coups.
« Le destin » a toujours représenté l'ignorance
et l'impuissance humaines, et devait son effrayante capacité
à inspirer la terreur à la faiblesse même de
ses victimes.
Le seul caractère distinctif de la version moderne de la
peur est peut-être la rupture du lien entre les mesures inspirées
par la peur et les secousses existentielles qui donnent naissance
à la peur qui les inspirait ; le déplacement de la
peur, des failles et fissures de la condition humaine où
« le destin » germe et éclos, vers des domaines
de l'existence qui, pour une large part, n'ont rien à voir
avec la véritable source de l'angoisse. Quels que soient
les efforts investis dans ces domaines, ils seront impuissants à
en neutraliser ou bloquer la source, et par conséquent s'avèreront
incapables d'apaiser cette angoisse, tout aussi fervents et ingénieux
qu'ils soient. C'est pourquoi le cercle vicieux de la peur et des
mesures inspirées par la peur se perpétue, sans rien
perdre de sa vigueur et cependant sans approcher de plus près
son objectif apparent.
Le cycle en question a été déplacé
du domaine de la sécurité (c'est-à-dire de
la confiance en soi et de la certitude, ou de leur absence) à
celui de la sécurité personnelle (c'est-à-dire
dans le sens du sentiment d'être à l'abri de, ou exposé
à des menaces contre le moi corporel et ses prolongements).
Le premier domaine, progressivement dépouillé de ses
protections institutionnelles garanties par l'état, a été
livré aux aléas du marché et transformé
en un terrain de jeux pour les forces mondiales qui échappent
au contrôle politique et également de cette manière,
au pouvoir des intéressés de pouvoir réagir
de façon adéquate, encore moins de résister
de façon efficace. Les systèmes d'assurance contre
les malheurs individuels garantis par la collectivité, radicalement
réduites, ne suffisent plus pour maintenir la confiance en
la sécurité personnelle, et ne suscitent plus l'espoir,
encore moins la certitude, qu'ils survivront aux programmes de réduction
futurs. Alors que les défenses fournies par l'état
contre les secousses existentielles sont progressivement démantelées,
il revient aux individus de rechercher, découvrir et mettre
en oeuvre des solutions individuelles aux problèmes issus
de la société, et de faire tout cela par des mesures
individuelles, isolées, avec des outils et des ressources
de toute évidence inadéquats pour cette tâche.
Les messages lancés par les sièges du pouvoir politique
qui proposent une plus grande flexibilité comme le seul remède
à un manque de sécurité ne fournissent que
peu d'espoir d'une sécurité existentielle dans un
monde toujours plus incertain et imprévisible.
Le fait que l'état batte en retraite d'un rôle sur
lequel depuis la plus grande partie du siècle dernier il
a fondé sa légitimité ouvre à nouveau
le débat sur la légitimité. Un nouveau consensus
citoyen (« le patriotisme constitutionnel », pour employer
l'expression de Jürgen Habermas) ne peut être construit,
comme il le fut il y a peu, sur des garanties de protection contre
les aléas du marché qui bouleversent l'intégrité
des statuts sociaux et minent les droits à l'estime sociale
et à la dignité personnelle.
En de telles circonstances, il devient nécessaire et urgent
de trouver une alternative sur laquelle fonder la légitimité
de l'état et prôner les bienfaits d'une adhésion
loyale des citoyens. On la recherche aujourd'hui dans la protection
contre les menaces qui pèsent contre la sécurité
corporelle. Le spectre de la dégradation sociale contre lequel
l'état providence avait promis de protéger ses citoyens
est en passe d'être remplacé par la menace posée,
comme le dit Loïc Wacquant 6, par `les récidivistes,
les mendiants agressives, les réfugiés en errance,
immigrés à expulser, prostituées de trottoir
et autres détritus sociaux qiu jonchent la rue des métropoles
au grand dam des « honnêtes gens »' ou mieux encore
par tous ces dangers à la fois représentés
par la figure d'un immigré illégal contre lesquels
l'état sécuritaire promet de défendre ses sujets.
Ou, comme l'a trouvé Antoine Garapon 7, excès de vitesse,
tabagisme, et délinquance sexuelle...
En octobre 2002, la chaîne de télévision BBC
2, diffusait une série de documentaires intitulée
« Le pouvoir des cauchemars : la montée de la politique
de la peur ». 8 Adam Curtiz, auteur et réalisateur
de la série, et reconnu comme le meilleur des créateurs
d'émissions télévision sérieux en Grande
Bretagne, faisait remarquer que bien que le terrorisme mondial représente
un danger incontestable sans cesse présent au sein du «
no man's land » de la jungle mondiale, une bonne partie de
la menace qu'il pose selon les estimations officielles, «
est une chimère exagérée et déformée
par les hommes politiques. C'est une sombre illusion qui s'est répandue
à travers le monde sans être contestée parmi
les gouvernements, les services de sécurité, et les
médias internationaux ». Les raisons pour lesquelles
cette illusion a connu une trajectoire aussi rapide et spectaculaire
ne seront guère difficiles à déceler : «
A une époque où toutes les grandes idées ont
perdu leur crédibilité, la crainte d'un ennemi chimérique
est tout ce qui reste aux hommes politiques pour assurer leur pouvoir
».
De nombreux indices du passage imminent d'une légitimation
du pouvoir de l'état vers un état sécuritaire
étaient décelables bien avant le 11 septembre même
si les individus avaient besoin du choc des images de la chute des
tours de Manhattan reproduites au ralenti pendant des mois sur des
millions d'écrans de télévision pour que les
faits soient pleinement compris et absorbés, et pour que
les hommes politiques redirigent les angoisses existentielles populaires
vers la nouvelle formule politique. Ce ne fut pas une simple coïncidence
que (selon Hugues Lagrange 9) « les paniques sécuritaires
» les plus spectaculaires et les cris d'alarme les plus stridents
s'élevant contre la montée de la criminalité,
manifestées par une augmentation rapide de la population
carcérale (« substitution d'un état carcéral
à un état social ») aient eu lieu depuis le
milieu des années soixante dans les pays dont les services
d'assurance sociale sont les moins développés (tels
que l'Espagne, le Portugal ou la Grèce) ainsi que dans ceux
où les prestations sociales étaient en forte diminution
(tels que les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne). Aucune étude
menée avant l'an 2000 n'a démontré de corrélation
entre la sévérité de la politique pénale
et le volume des infractions criminelles, quoique la plupart des
études aient découvert une forte corrélation
négative entre « la poussée carcérale
», « la proportion des prestations sociales qui est
indépendante du marché » et « la part
de ces prestations dans le
6 Loïc Waquant, Punit les pauvres: Le nouveau gouvernement
de l'insécurité sociale, Agone 2004, p.12.
7 Antoine Garapon et Denis Salas, La justice et le mal, Odile Jacob
1997.
8 Comp. Andy Beckett, "The Making of the Terror Myth",.The
Guardian, 15 octobre 2004, G2 pp.2-3.
PIB ». L'accent placé récemment sur le crime
et sur les dangers menaçant la sécurité corporelle
des individus et leur propriété est étroitement
lié au « sentiment de la précarité »
qui marche de pair avec la dérégulation économique
et le remplacement de la solidarité sociale par le nouvel
individualisme.
Adam Curtis observait : « Il n'y a pas d'effrayants monstres
nouveaux. Il s'agit de percer l'abcès de la peur ».
La peur est là, saturant l'existence humaine quotidienne
alors que la dérégulation atteint le plus profond
de ses fondements et que les bastions défensifs de la société
civile s'écroulent. La peur est là et plusieurs des
hommes politiques trouvent difficile de résister à
la tentation d'exploiter ce ressource constamment renouvelée
et apparemment inépuisable pour remplir leur capital politique
affaibli.
Bien avant le 11 septembre, la capitulation devant cette tentation
et l'exploitation de ses redoutables bienfaits avaient déjà
été essayées et mises à l'épreuve.
Dans une étude au titre dramatique mais vrai « The
Terrorist, friend of the Power » 10 (Le Terroriste, ami du
pouvoir), Victor Grotowicz analysait la façon dont le gouvernement
de la République Fédérale Allemande avait exploité
les attentats terroristes perpétrés par la Faction
de L'Armée Rouge. Il découvrit qu'alors qu'en 1976
7% seulement des citoyens allemands considéraient que la
sécurité personnelle était un problème
politique majeur, deux ans plus tard la vaste majorité des
Allemands la considéraient comme plus importante que la lutte
contre le chômage et l'inflation. Durant ces deux années
le pays visionnait sur ses écrans de télévision
les exploits éminemment photogéniques des forces de
police et des membres des services secrets toujours plus nombreux
et assistait à la surenchère des hommes politiques
promettant de mettre en oeuvre des mesures de plus en plus fermes
dans la lutte acharnée contre le terrorisme. L'esprit libéral
qui marquait la constitution allemande au départ avait été
subrepticement remplacée par un autoritarisme étatique
auparavant déploré. Helmut Schmidt remerciait publiquement
les légistes pour s'être abstenus de soumettre les
nouvelles résolutions du Bundestag à un débat
sur leur conformité avec la loi constitutionnelle, la nouvelle
législation faisait surtout le jeu des terroristes en accroissant
leur visibilité, et donc indirectement, leur stature, bien
au-delà de ce qu'ils auraient vraisemblablement pu atteindre
par leurs seuls efforts. Les études des chercheurs sont unanimes
à conclure que la réaction violente des forces de
l'ordre a contribué de façon importante à accroître
la popularité des terroristes. L'on ne pourrait que soupçonner
que la fonction manifeste de ces énergiques nouvelles mesures
d'ordre, présentées comme visant l'élimination
du péril terroriste, ne jouait qu'un rôle de second
plan par rapport à leur fonction cachée, qui était
une tentative de déplacer l'autorité de l'état
d'un domaine qu'il ne pouvait ni n'avait l'intention de contrôler
efficacement, vers un autre domaine où sa capacité
et sa volonté d'agir pourrait être spectaculairement
démontrée et lui permettre de recevoir les acclamations
du public. Le résultat le plus évident de cette campagne
contre le terrorisme fut le rapide accroissement de la peur se répandant
à travers la société ; quant aux terroristes,
la cible déclarée de cette campagne, ceci leur permettait
d'approcher leur propre but miner les valeurs sur lesquelles la
démocratie repose de bien plus près qu'ils n'auraient
jamais pu l'espérer. La fragmentation du Faction d' Armée
Rouge et sa disparition ne résulta pas des actions répressives
de la police mais des transformations des conditions sociales, qui
n'étaient plus favorables au Weltanschauung et aux pratiques
des terroristes.
L'on pourrait en dire exactement autant de la lamentable histoire
du terrorisme en Irlande du Nord, qui, de toute évidence,
s'est perpétué et a gagné en vigueur grâce,
10 Voir Victor Grotowicz, Terrorism in Western Europe: In the Name
of the Nation and the Good Cause, Varsovie, PWN 200.
en grande mesure, à la sévérité de la
réaction militaire des Britanniques ; l'on pourrait attribuer
sa fin plutôt au miracle économique irlandais et à
un phénomène comparable à la fatigue du métal
qu'à tout ce que l'armée britannique accomplit ou
était capable d'accomplir. Et comme le montrent les expériences
les plus récentes l'inefficacité endémique,
voire la totale contre productivité des actions militaires
contre les formes modernes de terrorisme se perpétuent (pour
citer Michael Meacher 11): « En dépit de `la guerre
contre le terrorisme', depuis deux ans... al- Quaida semble avoir
remporté plus de succès que durant les deux années
qui ont précédé le 11 septembre ». Adam
Curtis, que nous citions plus haut, va plus loin encore, puisqu'il
suggère qu'al-Quaida n'existait à peine en dehors
d'une idée vague et diffuse prônant « la purification
d'un monde corrompu au moyen de la violence religieuse »,
un produit né des actions des magistrats ; ce mouvement n'avait
même pas de nom « avant le début de 2001, quand
le gouvernement américain décida de poursuivre en
justice Bin Laden in absentia et dût avoir recours à
des textes de loi anti-Mafia qui nécessitaient de désigner
nommément une organisation criminelle ».
Etant donné la nature du terrorisme contemporain, la notion
même de « guerre contre le terrorisme » est pratiquement
une contradictio in adjecto. Les armes modernes, conçues
et développées à l'époque des invasions
territoriales et des conquêtes, sont singulièrement
inadaptées à la tâche de localiser, frapper
et détruire les cibles extraterritoriales, éminemment
mobiles et insaisissables, se déplaçant avec un minimum
de bagages et disparaissant aussi rapidement et discrètement
du lieu d'attaque qu'ils n'y sont arrivés. Etant donné
la nature des armes modernes dont disposent les armées, les
réponses à des actes de terrorisme de cette nature
sont inévitablement gauches, maladroites, et manquent de
précision et entraînant un plus grand nombre de «
victimes collatérales », un plus grand volume de «
dégâts collatéraux » et ainsi donc plus
de terreur qu'il ne serait possible aux terroristes de provoquer.
Ceci, il est vrai, fait partie intégrante du dessein des
terroristes et constitue la principale source de leur force qui
dépasse de loin le pouvoir de leur nombre et de leurs armes.
Contrairement à leurs ennemis déclarés les
terroristes n'ont aucun besoin de se sentir contraints par les moyens
limités qu'ils ont à leur disposition. Lorsqu'ils
élaborent leurs stratégies et tactiques, ils peuvent
également ajouter à leurs ressources les réactions
attendues, voire presque certaines de « l'ennemi » qui
inévitablement grossira considérablement l'impact
prévu de leurs propres atrocités. Si le but des terroristes
est de répandre la terreur au sein de la population ennemie
l'armée et la police de l'ennemi veilleront certainement
à ce que leur intention soit réalisée bien
au-delà de ce que les terroristes eux-mêmes auraient
en leur pouvoir de réaliser.
En effet, nous ne pouvons que répéter, à la
suite de Meacher : le plus souvent, et sans aucun doute depuis le
11 septembre, nous semblons être en train « d'entrer
dans le jeu de Bin Laden ». Comme le souligne à juste
titre Meacher, ceci est une politique foncièrement mauvaise.
J'ajouterai qu'elle est aussi d'autant moins pardonnable qu'elle
n'est pas motivée par le désir d'éliminer le
fléau du terrorisme mais parce qu'elle poursuit une logique
assez différente de celle qu'une telle intention inspirerait.
Meacher accuse les gouvernements qui sont à la tête
de la « guerre contre le terrorisme » d'une :
réticence à examiner ce qui se cache derrière
la haine : pourquoi des dizaines de jeunes gens sont prêts
à donner leur vie dans l'explosion d'une bombe, pourquoi
dix-neuf jeunes hommes instruits étaient prêts à
se sacrifier et des milliers d'autres individus lors des détournements
d'avion du 9/11, et
11 Michael Meacher, « Playing Bin Laden's Game ». The
Guardian, 11 mai 2004, p. 21.
pourquoi la résistance [en Iraq] se développe en
dépit de la probabilité que les insurgés soient
tués.
Au lieu de s'accorder un délai de réflexion, les
gouvernements passent à l'action. Comme le soulignait Maurice
Druon12, « le gouvernement américain, avant de déclencher
la guerre en Iraq, n'y avait que quatre agents, qui, de surcroît,
étaient des agents doubles ». Les Américains
entrèrent en guerre persuadés « que l'armée
des Etats-Unis serait accueillie en libératrice, avec bras
ouverts et bouquets de fleurs ». Mais, pour citer encore Meacher,
« la mort de plus de 10.000 civils, en plus de 20.000 blessés
et un nombre plus élevé encore de victimes militaires
Iraquiennes, est exacerbée, un an plus tard, par l'incapacité
à fournir les services publics essentiels, ... le chômage
endémique et une attitude gratuitement autoritaire de la
force armée américaine. »
Ce ne sont pas les coups qui feront céder les forces terroristes
; au contraire elles puisent et renouvellent leurs forces précisément
dans la maladresse et les excès prodigues de leur adversaire.
L'excès ne caractérise pas seulement les opérations
explicitement anti-terroristes ; il est présent également
dans les alertes et mises en garde adressées aux populations
de la coalition anti-terroriste elles-mêmes. Comme le faisait
remarquer Deborah Or il y a un an 13 « de nombreux vols d'avion
sont interceptés, et cependant se révèlent
n'avoir jamais réellement été menacés...
Des tanks et des troupes ont été placés devant
Heathrow, bien qu'en fin de compte ils aient été dispersés
sans avoir rien trouvé ». Autre exemple : l'affaire
de « l'usine de ricin », dont la découverte était
annoncée au public avec grand tapage par le gouvernement
de la Grande Bretagne en 2003, et « présentée
comme `une preuve flagrante de la persistance de la menace terroriste'
quoiqu'au bout du compte l'établissement de recherche sur
la guerre bactériologique de Porton Down n'ait pu prouver
qu'aucune quantité de ricin ait jamais été
présente dans l'appartement désigné comme une
base terroriste importante'. Et enfin, « bien que 500 personnes
(jusqu'au début de février 2004 Z.B.) aient été
détenues en vertu des nouvelles lois anti-terroristes, deux
personnes seulement ont été inculpées ».
Or signale que devant le résultat de telles inanités
l'hypothèse que de puissants intérêts commerciaux
attisent la peur du terrorisme doit se voir accorder une certaine
crédibilité. En effet, certains indices suggèrent
que « la guerre contre le terrorisme » a considérablement
accru, au lieu de la combattre, la prolifération à
l'échelle mondiale des ventes d'armes légères
(Amnesty International et Oxfam, co- auteurs du rapport, estiment
que les armes légères, « les véritables
armes de destruction massive » sont responsables de la mort
d'un demi million d'individus chaque année 14). Les bénéfices
que les fabricants et commerçants américains retirent
de la vente « des gadgets et équipements d'auto défense
» se nourrissent des angoisses populaires qui, à leur
tour, sont accrues par l'omniprésence et la haute visibilité
de tels gadgets et équipements. Il convient de répéter
tout de même que, jusqu'à présent, la peur elle-même
constitue le principal et le plus important produit de la guerre
menée contre les terroristes accusés de répandre
la peur.
Une autre conséquence de cette guerre se révèle
dans les nouvelles entraves aux libertés individuelles dont
certaines n'avaient plus cours depuis l'époque de Magna Carta.
Conor Gearty, titulaire de la chaire des Droits de l'Homme à
la L.S.E. (London
12 Voir Maurice Druon, « Les stratèges aveugles ».
Le Figaro, 18 novembre 2004, p. 13.
13 Voir Deborah Orr, "A relentless diet of false alarms and
terror hype". The Independent. 3 janvier 2004, p.33.
14 Voir "War on terror fuels small arms trade",.The Guardian,
10 octobre 2003, p.19.
School of Economics) 15, dresse une longue liste de textes limitant
les libertés individuelles qui sont entrés en vigueur
en Grande Bretagne sous la rubrique de « lois anti-terroristes
», et tombe d'accord avec de nombreux autres commentateurs
pour s'en inquiéter et suggérer qu'il n'est pas du
tout certain que « nos droits civils existeront encore quand
viendra le temps de les transmettre à nos enfants ».
« Seuls les idéalistes libéraux » et autres
sympathisants tout aussi crédules peuvent croire à
tort que « le pouvoir législatif guidera la société
» dans la défense des libertés civiles en «
cette période de crise ».
Les révélations sur les sombres événements
se déroulant au camp de Guantanamo ou dans la prison d'Abu-Ghraib
non seulement loin du regard de visiteurs mais aussi de toute loi
nationale ou internationale et de la lente et implacable descente
vers l'inhumanité des hommes et des femmes désignés
pour diriger ce non-respect des lois, ont été suffisamment
largement évoqués dans la presse pour que nous n'ayons
pas à les répéter ici. Ce à quoi nous
pensons plus rarement cependant, est que les démons qui ont
émergé dans ces endroits lointains ne pourraient être
que des exemples particulièrement extrêmes, radicaux
et effrontés, sauvages et imprudents, d'une lignée
plus étendue de fantômes hantant les greniers et les
caves de nos maisons dans un monde où, pour citer à
nouveau Attali, « l'individualisme triomphe. Plus personne,
ou presque, ne croit que changer la vie des autres est important
pour soi.» - dans un monde, en d'autres termes, dans lequel
chaque individu est livré à lui-même alors que
les autres individus sont les instruments de la promotion de chacun.
La vie en solitaire peut être heureuse et doit être
active mais elle est toujours empreinte de risque et de craintes.
Dans un tel monde, il n'y a pas grand-chose sur quoi les individus
peuvent fonder leurs espoir de salut et peuvent compter en cas d'échec
: les liens entre les hommes sont lâches, mais ils sont aussi,
pour cette raison, terriblement peu fiables, et la solidarité
est aussi difficile à pratiquer que ses vertus morales sont
difficiles à comprendre. Ce, comme le dit Antoine Garapon,
le paradoxe de l'autonomie et de la fragilité : l'autonomie
est celle d'une être fragile, vulnérable.
Ce nouvel individualisme, ce relâchement des liens humains
et l'affaiblissement de la solidarité ne sont que le revers
de la médaille dont l'autre face porte l'effigie de la mondialisation.
Dans sa forme purement négative, la mondialisation est un
processus parasitaire, qui se nourrit de l'énergie soutirée
au corps des états nations et de leurs citoyens. Pour citer
à nouveau Attali, les nations organisées en états
« perdent leur influence sur le cours général
des choses et abandonnent dans la globalisation tout moyen d'orienter
le destin du monde et de résister aux multiples formes que
prend la terreur ». La société n'est plus protégée
par l'état : elle est maintenant exposée à
la rapacité de forces qu'elle ne contrôle pas et qu'elle
n'espère plus ou ne souhaite plus reconquérir et juguler.
C'est tout d'abord pour cette raison que les gouvernements qui luttent
jour après jour pour survivre aux tempêtes actuelles,
passent d'une série de mesures d'urgence à une autre,
n'aspirant à rien d'autre que de rester au pouvoir après
l'élection suivante mais autrement dépourvus d'ambitions
ou de programmes de longue haleine, pour ne pas mentionner de vision
pour une solution radicale aux problèmes récurrents
de la nation. L'état nation « ouvert » et de
plus en plus désarmé perd à la fois son pouvoir,
qui se dissout dans l'espace mondial, et son flair politique qui
se trouve désormais de plus en plus reléguée
au domaine de la « politique au niveau individuel »
et cédée à chacun de ses citoyens et citoyennes.
Tout ce qui peut rester entre les mains de l'état de son
15 Voir Conor Gearty, « Cry Freedom », The Guardian,
G2, 3 décembre 2004, p. 9.
pouvoir ne lui permet guère autre chose que d'être
un état sécuritaire. Le ordre nouvel se fond `sur
le souci partagé de sécurité' (Antoine Garapon).
Du fait que la société a été forcée
à s'ouvrir par la pression des forces de la mondialisation,
de plus en plus, le pouvoir et la politique lui échappent
dans des directions opposées. La réconciliation du
pouvoir et de la politique est le problème et la tâche
colossale qui, en toute probabilité, s'imposeront à
ce siècle comme le défi suprême.
Le rapprochement des partenaires séparés dans le
giron de l'état nation constitue probablement la réponse
à ce défi la moins prometteuse des réponses
possibles. Au niveau d'une planète négativement mondialisée,
tous les problèmes les plus fondamentaux les méta
problèmes qui conditionnent la possibilité d'aborder
tous les autres sont globaux, et étant globaux ils n'admettent
aucune solution locale. Il n'y a pas et il ne peut y avoir de solutions
locales à des problèmes dont les origines et les dynamiques
sont globales. Pour reprendre l'observation si poignante de Benjamin
R. Barber16 « aucun enfant américain ne peut se sentir
en sécurité dans son lit si à Karachi ou Bagdad
les enfants ne partagent pas ce même sentiment dans le leur.
Les Européens ne pourront se vanter bien longtemps de leurs
libertés si les habitants d'autres parties du monde restent
démunis et humiliés ». La démocratie
et la liberté ne peuvent plus être assurées
dans un pays ou même dans un groupe de pays , parce que leur
défense dans un monde rempli d'injustice et peuplé
de millions d'êtres humains privés de dignité
humaine corromprait inévitablement les valeurs mêmes
qu'elles sont censées défendre. L'avenir de la démocratie
et de la liberté sera assuré à l'échelle
de la planète ou ne le sera pas du tout.
La peur est le plus sinistre des démons qui se niche dans
les sociétés ouvertes de notre époque. Ce sont
l'insécurité du présent et l'incertitude vis-à-vis
de l'avenir qui font éclore et se propager nos peurs les
plus angoissantes et les plus insupportables. Cette insécurité
et cette incertitude, à leur tour, naissent du sentiment
d'impuissance : nous semblons avoir perdu le contrôle, que
ce soit individuellement, à plusieurs, ou collectivement
et pis encore nous n'avons pas les outils qui permettraient à
la politique de retrouver et de reprendre la maîtrise des
forces qui façonnent notre condition et définissent
nos possibilités et les limites de notre liberté de
choix : une maîtrise qui aujourd'hui nous échappe ou
nous a été soutirée. Le démon de la
peur ne pourra être exorcisé tant que nous n'aurons
pas trouvé (ou plus précisément construit)
de tels outils.
16 Voir Benjamin R. Barber s'entretenant avec Artur Domoslawski,
Gazeta Wyborcza, 24-26 décembre 2004, pp.19-20.
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