|
Origine : http://www.parutions.com/pages/1-6-63-4753.html
Sociologue trop peu lu dans nos régions, Zygmunt Bauman
offre dans La Vie en miettes une analyse brillante, érudite
et dense des conditions de possibilité de l’action
comme de la conscience morale au sein des paradigmes et du vécu
post-moderne. Cette analyse a le double mérite de ne se laisser
enfermer dans aucun champ disciplinaire et de rester, contrairement
au travail intéressant mais un peu impressionniste de Lipovetsky,
rigoureuse dans ses définitions et la description des phénomènes
qu’elle aborde. Les références aux travaux d’Ulrich
Beck ne sont à cet égard pas un hasard.
L’ouvrage est divisé en deux parties. La première
traite de la post-modernité, tente d’en identifier
les caractéristiques, les traits, les mentalités et
les figures spécifiques ; la seconde se penche sur la moralité
proprement dite. Pour Bauman, la post-modernité voit, tout
d’abord, la fin des institutions (armée, industrie,
etc.), des valeurs (travail, progrès) et du projet de construction
et fixation d’une identité sans autre référence
que la volonté et l’action humaines) censés
justifier, encadrer et combler le vide de sociabilité laissé
par l’opération de destruction des organisations traditionnelles,
«communautaires», et de la transcendance religieuse.
Surtout, la post-modernité marque l’accentuation mais
aussi le retournement de certains aspects érosifs de cette
modernité contre elle-même.
À la figure moderne, souvent dangereusement éthique,
du pèlerin succèdent les figures post-modernes du
touriste, du flâneur, du vagabond et du nomade, dominées
par l’esthétique. Autrement dit, si le moderne transformait
le monde en désert, en un espace homogène, sans lieux,
seulement déterminable par lui, par son parcours, s’il
y traçait une piste afin de s’y construire un identité
et était avide de limites, de frontières à
franchir pour en ordonner l’au-delà, le post-moderne
pour sa part fuit la détermination, l’identité
fixe ; il expérimente, dans sa vie quotidienne (du boulot
à contrat à durée déterminée
à la multiplication des formes et des instances de pouvoir,
en passant par le morcellement des structures familiales et la représentation
à la fois spectrale et saccadée du réel par
l’ingénierie médiatique), non plus tant un espace
homogène, mais un temps discontinu : sa conscience, donc
sa capacité de considérer les causes, les conséquences
ou les intentions de ses actes, est en miettes. Un peu à
l’image du schizophrène, il a autant de réalités
que d’identités, et autant d’identités
que d’expériences vécues. De surcroît,
il ne dispose plus des institutions modernes pour donner à
son action un cadre de référence, alors même
que le processus de déresponsabilisation qu’induisaient
ces institutions (comme l’expérience de Milgram l’a
montré) ne cesse, lui, de s’approfondir, notamment
par le biais technologique (par exemple, la possibilité accrue
de tuer sans apercevoir ses victimes).
En somme, l’individu post-moderne se trouve dans une situation
difficile et périlleuse où, d’une part, il est
obligé d’agir sans formule disciplinaire pour réguler,
orienter son action et où, d’autre part, il est plongé
dans une logique et dans un vécu déresponsabilisant,
au lien de causalité perçu comme diffus, voire dissout
: il est à la fois libre de ce qui pesait sur sa conscience
et prisonnier d’une sorte de présent perpétuel,
d’un réel désossé, d’un décor
dont il ne perçoit plus vraiment la continuité. Le
pari, sans doute trop optimiste, de Zygmunt Bauman est que cette
situation inédite donne la possibilité à l’homme
de se reconstruire une nouvelle morale, de nouvelles modalités
d’action.
Si l’exposé de Bauman est éclairant de lucidité,
au point qu’il n’hésite pas, dans la lignée
de Pichot, à égratigner quelques grandes évidences
de notre temps (concernant les liens entre logique de l’avortement
et logique eugénique, notamment), il est sans doute critiquable
pour son optique décidément trop «ethnocentrique»,
puisqu’il assimile, en bon (post-)moderne, l’Homme à
l’homme occidental - comme si la majorité de la population
mondiale vivait la même expérience qu’à
Berlin ou à New York, ou comme si la discussion sur les possibilités
de la morale ne concernaient pas les «périphéries»
de l’Occident. De plus, il néglige les aspects techno-scientifiques
des mentalités modernes et post-modernes, et malgré
les mentions qui en sont faites, il sous-estime largement le processus
de représentation, l’importance de la mise en spectacles
et de ses usages dans l’émiettement qui caractérise
l’expérience de vie post-moderne. Reste à voir
si, d’une vie en miettes, on peut encore faire autre chose
qu’un pain de sel…
Frédéric Dufoing
( Mis en ligne le 19/07/2004 )
|