Note de lecture : Zygmunt Bauman, « Le coût humain
de la mondialisation »
chez Hachette, collection Pluriel poche, Paris, Février 2000.
Son point de départ ce sont les souffrances des
humains et le climat dincertitude lié à notre époque.
Il reprend la position de Cornélius Castoriadis qui souhaitait
que la société sinterroge sur elle-même. Demblée
il situe son propos, il pense que la guerre économique est aussi
une guerre sociale. Son analyse part du constat que le rapport espace
/ temps est modifié et que la mobilité est le facteur
fondamental de cette évolution. Il cherche à étudier
comment les hiérarchies humaines sont impliquées dans
ce processus et comment elles fonctionnent.
Il estime que le pouvoir sest dégagé de ses obligations
en même temps quil sémancipait des contraintes
liées au territoire. Il existe une dissymétrie entre le
pouvoir délocalisé et le reste du monde. Laffrontement
à lautre social est évacué par la mobilité.
Pour lui, nous sommes plutôt dans la fin de la géographie
selon lexpression de Virilio et non dans la fin de lhistoire.
La notion de distance est liée aux technologies sociales à
un moment donné. Ici lélite mondiale sest
dégagé des difficultés qui existent entre le proche
et le lointain, cette distinction pour eux nexiste plus. Si on
considère les moyens de transport comme une totalité sociale,
laccélération de la vitesse de linformation
permet de se dégager des contraintes des langues différentes,
du corps et de la mémoire. Il existe deux façons de vivre
le temps dans ce monde, celui des ordinateurs et des personnes qui y
ont accès, le second temps étant celui des personnes qui
nont pas accès à la vitesse et à limmédiateté
de linformation. Cette coupure renforce la différence entre
ces deux mondes. Ceci touche à lattachement au territoire
et à la vitesse, la rapidité des déplacements.
Dun coté, celui de lélite mondiale ceci donne
la possibilité de se détacher des significations et de
lautre cela conduit à la perte du sens. La différence
entre ces deux mondes est marquée par larchitecture qui
crée des espaces dinterdiction.
Pour Zygmunt Bauman, nous sommes bel et bien pris dans une stratégie
de la différenciation. Il met en rapport la fin des espaces public
de discussion qui permettaient léchange et la mise au point
de normes collectives avec la généralisation des nouvelles
agoras : les centres commerciaux. Il est évident que le pouvoir
mondialisé cherche à contrôler lespace. La
modernité avait eu à faire avec lennemi externe,
ici nous sommes dans une lutte contre lennemi intérieur.
La survie dans les mégalopoles implique une séparation
exclusion. Cette séparation permet déviter le contact
avec le différent social, de ne pas avoir à se confronter
aux pauvres et dêtre engagé dans un processus amour
/ haine tel celui qui existait le dix-neuvième siècle
entre les classes sociales.
Il revient sur la notion de panoptikon employée par Michel Foucault.
Il explique que le panoptikon était une machine de guerre contre
la différence, contre la liberté de choix et contre la
diversité. Le passage de la modernité à la postmodernité
cest le passage de la surveillance conçue que pour les
humains ne quitte pas un certain espace, à une surveillance qui
contrôle les accès et la solvabilité. Linterdit
postmoderne ne concerne plus la fuite mais linterdiction dentrer.
Il analyse le développement des systèmes informatiques
comme ce qui permet la mobilité à une certaine catégorie
de population et oblige les autres à la fixité. Lemploi
de la coercition nest plus nécessaire au sens où
le spectacle du monde différencie ceux qui regardent, les pauvres
et ceux qui font le spectacle, lélite mondialisée,
les célébrités. Il synthétise cela en disant
que les locaux regardent les mondiaux.
La politique est toujours territoriale, et de ce fait elle a toujours
un temps de retard sur léconomie fluide. Il pense que léconomie
sest arrachée des contingences liées au principe
de gravité. Il sinterroge sur la validité des politiques
de lutte contre le chômage quand les multinationales délocalisent
massivement. Pour lui nous sommes dans un désordre mondial. Il
pense que la mondialisation simpose à nous beaucoup plus
que nous la choisissons. Il estime que luniversalité des
Lumières contenait un projet pour lhumanité, alors
que la mondialisation ne contient pas ce type de projet, ce qui provoque
une crise sur le sens et crée le climat dincertitude que
nous connaissons actuellement.
Il analyse le déclin des États et leur multiplication
selon la même causalité. Les États sont expropriés
de leur force dintervention économique, ils ne conservent
que les forces de répression, ils sont devenus des appareils
de sécurité pour les méga-entreprises. LEtat
na plus le droit ni la possibilité de toucher à
la sphère économique. Les échanges financiers sont
de lordre de 13000 milliards de dollars par jour soit 50 fois
le volume des transactions commerciales journalières, soit presque
le montant des réserves des banques nationales qui sont de 1500
milliards de dollars. En conséquence lEtat na plus
la force de faire face à la spéculation financière.
Il poursuit son analyse en disant quil ny a pas de contradiction
entre extra-territorialité du capital financier et la faiblesse
croissante des États, ce sont deux faces du même problème.
Lunion se fait sur la libre circulation de linformation
et des capitaux, lEtat faible est une condition pour que se reproduise
léconomie liée au capital financier. Dans ce cadre,
il estime que la notion même de politique est problématique.
Il continue sa démarche en rappelant lanalyse de la domination
développée par Crozier. La stratégie consiste à
permettre à la domination davoir autant de marge de manoeuvre
que possible, autant de liberté daction que possible et
de limiter au maximum la liberté de décision pour les
dominé-es. Il sagit dun processus avec deux faces
complémentaires. Pour lui, une nouvelle distribution de la souveraineté
a eu lieu, sa base technologique est la révolution de la technologie
de la vitesse. Dun coté il existe une concentration du
capital sous toutes ses formes, une concentration de la décision,
une concentration de la liberté daction et de déplacement
pour certaines personnes ; de lautre il y a le reste de la population
qui est atomisé, qui na pas de pouvoir de décision
et ne peut se déplacer ni agir. Il y a dun coté
environ 358 milliardaires qui possèdent autant que 2 milliards
300 millions dhumains de lautre. Nous retrouvons le chiffre
de 80% de la population mondiale qui possède que des richesses
mondiales. La mondialisation est bien la possibilité de senrichir
pour un petit nombre de personnes et les 2/3 de lhumanité
qui sont marginalisées. Avant cette mondialisation on pouvait
voir que les riches avaient besoin des pauvres pour devenir riches,
il existait un lien entre les pauvres et les riches, une certaine dépendance,
aujourdhui les riches nont plus besoin des pauvres pour
être riches. Il note trois thèses qui recouvrent idéologiquement
ce phénomène.
1 / les pauvres sont décrits comme responsables de leur destin
(en gros cest de leur faute sils ou elles sont pauvres ;
2 / La pauvreté est toujours présentée sous langle
la faim, le reste est caché, oublié, les conditions de
vie, le travail local, la production de ces pays nest pas montrée.
Il sagit de couper le lien entre la pauvreté et la destruction
du travail local par la mondialisation. le lien entre les riches mondiaux
et les pauvres locaux nest jamais analysé, ni montré.
3 / Il y a systématiquement une connotation entre la violence
et ces pays. Le thème du danger est immédiatement associé
à ces contrées, le besoin de forteresse est ainsi présenté
pour se protéger de leur violence. Lassociation entre cette
pauvreté et la violence est perpétuellement faite, un
amalgame qui attise le sentiment dinsécurité lié
au Sud. Lévidence simpose toujours, il faut bloquer
le mouvement des autres, des populations potentiellement dangereuses.
Il continue son développement en expliquant que la pauvreté
nest plus un symptôme de la maladie du capitalisme, mais
au contraire un signe de sa bonne santé. Ce constat lamène
à voir comment le système a besoin des consommateurs-trices.
Il faut toujours et sans arrêt mobiliser le consommateur-trice.
Il se demande si lon doit vivre pour consommer ou si lon
doit vivre pour consommer. Il pense que lon ne peut plus séparer
la vie de la consommation. Cette consommation est un piège parce
quelle satisfait tout de suite, mais en même temps cette
satisfaction est immédiatement terminée, il faut toujours
recommencer. La satisfaction est le malheur du désir et le capitalisme
nous installe dans une perpétuelle tentation. Nous alternons
consommation et insatisfaction pour le plus grand bien du capitalisme.
Pour lui, la consommation implique le mouvement permanent.
Il note que la différence entre le haut et le bas de la société
cest la mobilité, il emploie la notion dapartheid,
il ne va pas jusquà lapartheid social, mais il nen
est pas loin. Laccès à la mobilité mondiale
est le lieu de la différence. Il remarque que les plus libres
sont sans-papiers parce quils nen ont pas besoin. Il y a
bien deux mondes, un monde où les individu-es sont surbooké-es,
où le temps manque toujours, et un autre monde où on a
trop de temps, où le temps est vide, un temps où il ne
se passe rien. Il reprend les analyses qui estiment que le rapport au
monde est devenu un rapport esthétique, un rapport ou le vécu
est primordial, où la sensation est limportant, le monde
ainsi vu est « savouré ». La société
actuelle nous laisse toujours insatisfait-es pour mieux se perpétuer.
Ce qui compte maintenant quand on pense aux riches ce nest pas
ce que lon doit faire ou ce qui a été fait, mais
ce que lon pourrait faire.
La séparation spatiale est bien une mise à lécart.
Au XIX° siècle lemploi du panoptikon visait à
fabriquer des travailleurs-euses discipliné-es, soumis-es, la
réhabilitation était lobjectif à atteindre.
Léthique du travail était à la base de ces
procédures. Aujourdhui il estime que la prison est devenue
une alternative à lembauche, léthique du travail
nest plus à lordre du jour. Il sagit plutôt
de désapprendre le travail ou dapprendre celui qui est
toujours flexible, temporaire, sous-payé. Lexclusion et
limmobilité ne peuvent plus se séparer. La punition
est de plus en plus employée, elle existe pour faire face à
la menace sociale, à lennemi intérieur. Le nombre
de personnes condamnées, emprisonnées augmente sans cesse.
Langoisse due à lincertitude est focalisée
sur linsécurité. LEtat est devenu un commissariat
géant. Il dit que le vol qui est puni nest jamais ou très
rarement celui du « haut » mais presque toujours celui du
bas. Les crimes et linsécurité ne peuvent pas être
reliés à la véritable cause du phénomène
qui crée lincertitude existentielle, cause qui réside
dans cette différenciation entre lélite mondialisée
et hyper mobile et le reste du monde bloqué dans le local. Le
crime réprimé cest celui de des classes inférieures,
ce qui révèle que la criminalisation des pauvres est à
loeuvre.
Le monde tend vers une dualité extrême : une mobilité
très rapide pour le haut, la possibilité de senrichir
toujours pour quelques uns, la participation au spectacle du monde et
la prison pour le bas, le temps vide, limmobilité forcée,
la position de spectateur du monde et langoisse existentielle
sans moyen de comprendre ce qui se déploie et dans lequel nous
sommes inclus-es.
Ce livre peut être vu comme complémentaire du livre de
Chiappello et Boltanski « Le nouvel esprit du capitalisme ».
Le thème de la mobilité pour le haut de la société
et le bas est juste. Mais il me semble quen fait il recycle lidée
dune société divisée en deux classes antagoniques.
Ce livre fournit une description déjà connue. Il a le
mérite de son titre « Le coût humain de la mondialisation
». Politiquement il me semble quil se situe dans le courant
Monde Diplomatique, Attac, Bourdieu, etc. Il essaie à un moment
de prendre en compte le milieu entre le haut et le bas, mais cest
trop succinct et cela reste dans le schéma général
des deux classes. Il voit le rôle des médias dans loffensive
idéologique du capitalisme. A la différence du livre de
Chiapello et Boltanski il ne cherche pas à comprendre le fonctionnement
mental utilisé pour faire adhérer les gens à ce
système. Il a raison de montrer que linterdiction contemporaine
concerne lentrée dans le monde du haut et non plus la fuite
despaces fermés. Il a également raison de noter
que le monde de la consommation induit un rapport un monde basé
sur lesthétique, sur le goût. Mais cette esthétisation
du monde a déjà été remarquée depuis
longtemps par des philosophes et en particulier par Walter Benjamin
avant la seconde guerre mondiale. Ce livre a lavantage dune
bonne vulgarisation mais en même temps il en a les inconvénients,
il est trop simpliste et ne nous aide pas à construire les alternatives
à ce monde, monde qui nous est effectivement imposé. On
reste dans une vision assez schématique qui peut conduire aux
mots-dordres réducteurs. A mon avis, cette voie est insuffisante,
malgré la pertinence des analyses, elle tend à nous bloquer
dans notre compréhension du fonctionnement du capitalisme contemporain,
entre autres, parce quil ne pose pas la question de la possibilité
du sujet politique dans cette situation.>
Philippe Coutant Nantes le 11 Juillet 2000
Ce texte a été publié dans la revue Les temps
Maudits de la CNT dite " Vignoles "
La CNT Vignoles