KARL MARX
pensait que le capitalisme extrayait une forme excédentaire d'énergie
humaine dont le "vol" au prolétaire constituait la
plus-value. Le problème était alors, selon lui, de récupérer
cet excédent et de le socialiser. Mais cette conception, si elle
a été juste, est peut-être en train de devenir fausse:
le capitalisme - terme qu'il faut entendre plus que jamais comme désignant
le système global de la circulation de la valeur - serait désormais
la consommation de l'humanité par elle-même. En plaçant
l'homme dans le cycle continu des emplois de la nature, la société
d'utilité - ce "système sans maîtres"
- fait de l'homme une ressource consommable comme les autres. Le capitalisme
tardif - qui accomplit peut-être l'essence de ce système
- serait caractérisé moins par la consommation d'un surplus
au travail socialement nécessaire que par une autophagie.
Ce qu'une
facette de l'être humain s'approprie, il le soustrait de plus
en plus visiblement à une autre part de lui-même. Ce que
le travail produit d'un côté, il en vient désormais
à l'abolir de l'autre. Ce que je réussis, à partir
d'une rente de situation, à arracher à autrui (plus pauvre,
plus jeune, plus vieux, plus étranger), je suis mis en demeure,
par l'effet boomerang de l'argent, de le subir moi-même tôt
ou tard, venant de l'autre bout de la planète, de la décote
de ma rente ou de la dégradation de l'environnement qu'induisent
des modes de production et de consommation industrialisés.
L'apparition
du caractère autophagique de notre système actuel tient
à cet effet de retour sur soi, de plus en plus proche, sensible,
immédiat, contre lequel il faut construire des murailles d'inconscience
toujours plus épaisses pour ne pas le voir, et pour continuer
à raisonner dans les termes classiques du "calcul égoïste",
fût-il collectif. L'équipement, le logement, le transport
facile, désormais je les prends sur l'espace, l'air, l'eau: travailleur
et consommateur, je me blesse comme être vivant; enrichi en biens
échangeables, je m'appauvris en biens non reproductibles.
Dans le
social même, l'autophagie se développe: le système
organise tendanciellement la transformation de tout intérêt
collectif légitime en rival d'un autre intérêt collectif.
Jeune, je suis exclu des "privilèges", certes durement
acquis, d'une vieillesse retraitée. Pauvre, proie des faiseurs
de mode, invité à vendre mon avenir par avance, j'alimente
l'industrie du surendettement et de la dépendance. Cotisant,
je risque de ne pas toucher demain ma retraite. Vieux, je crains de
voir le système s'effondrer, et d'être confronté
à devoir mourir plus tôt (lorsque, comme en Russie, ma
retraite en roubles ne me permet plus de me nourrir). Retraité
américain, je suis membre sans le vouloir d'un énorme
monstre gérant mes fonds de pension, et déstabilisant,
pour le profit immédiat, toute activité corporative tentant
de protéger ma profession et mon métier contre une exploitation
excessive.
Travailleur,
trimant durement et payant de lourdes charges et impôts, je suis,
en plus, bousculé dans mon activité par des gestionnaires
terrorisants (nommés par les mêmes fonds de retraite),
venus relancer ma rentabilité, elle-même désormais
indexée sur l'engagement spéculatif de ma propre entreprise.
Le rentier, le créancier demeurent certes des personnages distincts,
repérables, démonisables: tel magnat de la presse mondiale
qui met aussi la main sur la gestion des pensions de ses salariés,
tel spéculateur funambule dont la chute entraîne celle
de compagnies financières entières.
Mais nous
savons que l'escroc de haut vol, le richissime administrateur de biens
ou le directeur au salaire astronomique forment l'écume d'un
océan composé de millions de petits actionnaires plus
ou moins contraints à l'épargne. Au bout du compte, le
détestable gestionnaire est l'agent prédateur auquel a
recours - malgré lui - un salariat épargnant qui ne peut
admettre de voir son bien réduit à un peu de fumée
évaporée au-dessus des autels de la Bourse. C'est ce contrôleur
de profit, étrange génie jailli de mon propre avenir,
qui vient jusque dans mon atelier, dans mon bureau, vérifier
que je travaille "aujourd'hui" jusqu'à la limite de
mes forces (Prozac aidant) et que je ne divertis aucun moment pour jouer
sur mon ordinateur.
Malade,
faisant valoir mon droit à la santé, je serai confronté
à la perversion qui ronge tôt ou tard la meilleure sécurité
sociale, dès lors que l'impératif de gestion remplace
(pour de bons motifs, et du fait d'un ministre bien intentionné)
le principe absolu du soin, sans vérification de causes, de l'état
de santé: je devrai dès demain justifier, au plus intime
de mon corps, de mon bon comportement passé et à venir
pour avoir accès au remboursement. Et si je refuse la carte génétique
ou le carnet de santé, je devrai néanmoins cotiser...
pour les autres: ceux qui auront accepté de se désister
de leur droit à disposer de leur corps, face à l'exigence
collective de responsabilité!
Usager contraint
de la voiture, je participe à l'une des plus massives captations
de technique jamais inventée par la "pompe à phynance",
et je concours, bien malgré moi, à répandre un
état de pollution chronique, qui, lui aussi, contribuera à
faire exploser le système de santé. Plus je suis satisfait
comme consommateur de viande, d'eau, ou de légumes, et moins
je peux ignorer que je contribue à l'accélération
d'une cuisine industrielle aussi folle que les vaches qu'elle génère
en les nourrissant de carcasses de leurs congénères infectées.
Plus j'admets
comme écologiste que le recyclage est salutaire, et plus je me
condamne comme ami des animaux à devoir accepter que les boîtes
de viande pour chiens et chats soient farcies de chair... de chats et
de chiens, car on choisit mal dans ce qui parvient à l'équarrissage,
entre les bêtes écrasées arrivant des bords de route.
Pourtant, cette pratique est connue depuis longtemps, même si
elle est discrètement cachée par les industriels de l'alimentation
animale (1).
Or, à
bien suivre l'affaire de la "vache folle", l'objet du scandale
ne porte pas tant sur la transmission interspécifique d'une maladie
dégénérative (les vétérinaires savent
depuis longtemps que la tremblante du mouton et l'encéphalopathie
spongiforme du bovin sont suspectes de passages, et nécessitent
un abattage sur le seul critère du lieu contaminé), voire
d'un passage à l'homme. Le sentiment d'horreur porte finalement
sur le gavage des animaux avec des protéines provenant de leur
propre espèce.
C'est l'autophagie
qui, au fond, effraie, déstabilise, scandalise. C'est son fantôme
qui conduit à incriminer toutes les manifestations d'un utilitarisme
au nom duquel on organise, dans une même espèce, la circulation
des gènes, des organes, des tissus. A commencer par la nôtre:
plus j'accepte, allongé sur une table d'opération, de
recevoir les os, les yeux, les tripes, le sang, les neurones de mon
voisin, et plus je me prépare à apprendre du fond de l'ignorance
scientifique que j'ai contribué à répandre une
pandémie à côté de laquelle le sida n'est
qu'un rhume des foins. Plus je suis contente comme consommatrice de
produits de beauté, et plus je dois m'efforcer de ne rien savoir
sur les crèmes rajeunissantes. Celles-ci sont en effet enrichies
de produits du corps humain, souvent délaissés par les
patients, qu'ils en aient conscience ou non. La séduction s'opère
ainsi au détriment (négligé) de l'accouchée,
dont le placenta fait circuler, avec des hormones d'éternelle
enfance, bien d'autres aspects réels du vivant, et bien d'autres
connotations symboliques de l'humain.
Du côté
physiquement dangereux témoigne, par devers soi, la multiplicité
d'interdits faite aux femmes enceintes (ultimes figures d'une limite
à la circulation générale?): tabac, alcool, mais
aussi une bonne part de la pharmacopée, et tous les produits
de beauté dont les ingrédients hormonaux pourraient dérégler
la grossesse. Comme si je n'avais droit à me soustraire aux poisons
ordinaires que pour la reproduction, seul moment "sacré"
du cycle, encore qu'il tombe de plus en plus sous le contrôle
des régulations chimiques de la date de la naissance. Du côté
symbolique, l'effet, pour être ignoré au nom de l'empirisme,
n'en est pas moins présent: c'est bien l'autophagie, par laquelle
la femme est amenée, via les facilités du système,
à se consommer elle-même, ou plus exactement à se
dissocier en diverses personnalités se servant les unes des autres,
la parturiente étant consommée par la femme en stratégie
amoureuse, la femme enceinte devenant prisonnière des jeux de
sécrétions hormonales féminines qui lui sont proposés
via l'industrie.
Pour les
professionnels, de telles affirmations d'autoconsommation sont d'autant
plus scandaleuses qu'ils en vivent. Voyant monter la prise de conscience
du phénomène dans son ensemble, ils en viennent, désespérément,
à réagir pour interdire la parole inquiète, comme
ces compagnies agroalimentaires américaines qui sont parvenues
à faire imposer des lois "antidénigrement".
Désormais, plus question d'affirmer qu'un "pain enrichi
au blé" (cas banal en Amérique du Nord) est un scandale,
ou qu'une tomate est manipulée génétiquement pour
prendre la forme carrée, sans risquer le procès.
Mais ces
mesures de rétorsion peuvent peu contre l'écrasante logique
qui dévoile le mécanisme autophagique. Contre cette logique,
que peuvent faire quelques bataillons juridiques chargés d'arguer
que les phanères, ongles, cheveux, déchets de peau, etc.,
ne sont pas "le" corps humain, ou que l'on a le droit de vendre
ses orteils, parce que l'on est toujours soi-même, même
avec des orteils coupés?
Bien entendu,
le placenta n'est ni le corps de l'enfant ni celui de la femme, mais
la question n'est pas là: elle est de savoir ce qui se passe
dans l'ordre social quand tout le monde s'entend pour recycler le placenta
dans l'industrie du cosmétique, plutôt que de le donner
aux mères qui souhaitent le répandre dans leur jardin.
Lorsqu'on apprend (dans le contexte des nouvelles affolées sur
la "vache folle") que deux cliniques d'accouchement de Zurich
(2) fournissent du placenta humain pour être incorporé
à des farines animales destinées à nourrir porcs
et poulets, que se passe-t-il?
L'homme,
réservoir de pièces détachées pour l'homme
IL se passe
qu'un inévitable débat social s'ouvre à propos
des raisons collectives de nos actes. Loin d'être irrationnel,
ce débat porte sur les conséquences de l'universalisation
de la raison utilitaire. Sur l'impossibilité rationnelle d'éliminer
la culture, c'est-à-dire la fondation symbolique des actions,
là où toute certitude s'estompe quant à notre identité
de sujets humains, et où la raison ne peut plus trouver d'autres
raisons qu'un choix éthique, qu'un arrêt arbitraire.
A cette
question n'échappe pas la circulation des organes humains dans
le cadre de l'utilité médicale. Une famille arrivée
un peu tard après le décès d'un parent demande
rarement qu'on retourne le cadavre: c'est par le dos qu'on enlève
le bloc coeur-poumon-viscères, pour le faire circuler dans la
société, au nom du "don" cher au professeur
Cabrol. Mais cette furtivité, qui n'est que l'autre face d'un
système légal inapte à s'opposer de front à
l'industrie du corps, pose en elle-même une question: comment
légitimer vraiment que le corps sacré de la société
ait le droit de faire circuler la consistance privée d'un être
humain, mort ou vif? Quel type d'humain suis-je si je peux, une fois
malade, me servir d'un autre être humain comme d'un réservoir
de pièces détachées? Quel respect puis-je attendre
de la société si je me vois moi-même comme un assemblage
de pièces utiles?
La réponse
n'est pas simple et aucun jugement moral n'est à porter - en
un sens ou en un autre - sur le développement de cette technique
thanatophage (dévoreuse de mort), au détriment sans doute
d'autres domaines médicaux. Mais la question, elle, ne peut être
évacuée au nom d'une éthique du don qui prétendrait
ignorer son envers: la production d'une vaste machine à utiliser
les hommes pour d'autres, et bien sûr, réciproquement.
L'industrie
des organes ou celle des substances alimentaires ne sont que des éléments
spectaculaires du système, et de sa tendance à l'interconnexion
dans une même branche, voire entre elles. Mais ce ne sont peut-être
pas les plus importants. Au-delà des indignations médiatiques
sur la "bouffe folle", les risques de l'amiante, les infections
entre espèces, ou la pollution généralisée,
on peut lire des indices d'une croyance dominante dans le bien général.
Par exemple,
celui qu'apporterait le morcellement forcé non seulement des
corps, mais des compétences, des activités, des jouissances,
des vies humaines, et finalement, des sujets humains comme tels. C'est
parce qu'une telle croyance n'est pas atteinte dans sa conscience rationnelle
par la succession des scandales de l'industrialisation de la vie et
de l'intimité que c'est sous forme de menace irrationnelle qu'elle
nous fait retour.
Bien sûr,
comme le disait un psychanalyste, "j'ai déjà un coeur
de cochon, alors cela ne me gêne pas d'envisager de porter une
greffe de porc, si je suis cardiaque". Mais l'anthropologue sait
que ce n'est pas si simple: lorsque le porc via quelques remaniements
géniques - sera invité à produire pour nos cardiaques
des organes greffables, il adviendra un effet symbolique imparable,
à savoir que le porc entre dans la grande famille imaginaire
de l'être humain universalisé. Or cette universalisation
est l'équivalent logique d'un face-à-face entre soi et
soi-même, et personne ne peut plus empêcher l'inconscient
collectif de bâtir le raisonnement suivant: si l'animal se mange
lui-même et que je mange l'animal dont j'utilise le corps - industrialisé
- pour me régénérer, c'est donc que j'envisage
de me manger moi-même.
Cette idée,
ne croyons pas qu'aucune composante de la raison académique puisse
nous éviter qu'elle ne nous hante, fût-ce les sciences
humaines. Quand on est obligé de se la poser, elle bouleverse
l'impassibilité la mieux assise des spécialistes. Ainsi,
quand, dans les années 70, les anthropologues se sont partagés,
à propos de l'anthropophagie, entre une école "révisionniste"
niant le cannibalisme et une école "économiste"
(ou écologiste) affirmant que les hécatombes de victimes
sacrificielles dévorées par les aristocraties aztèques
étaient dues simplement à la pénurie de protéines
animales dans ces sociétés, on a bien assisté à
la division classique des citoyens du capitalisme tardif face à
l'horreur qu'il génère: soit on la nie, purement et simplement
(le type même de cette attitude ayant été le négationnisme
à propos des chambres à gaz), soit on affirme la rationalité
de l'extermination.
Chamboulée
de l'intérieur, la communauté savante n'a pas su vraiment
répondre. Certains ont timidement affirmé que, dans le
pire des cas connus, la dévoration des ennemis (voire des parents)
n'aurait représenté qu'un si faible apport en protéines
que l'argument "écologique" ne tenait pas. Mais la
question n'est pas là (même si l'effort est méritoire):
elle est de comprendre sur quelle société de référence
s'appuie l'anthropologue qui pense rationnel de se nourrir de son semblable
(même désespérément "étrangéifié",
et ce d'autant plus désespérément qu'il est avéré
que l'adoption des ennemis vaincus comme fils ou filles était
la règle dans les mêmes sociétés!). Ce qui
est en question, c'est qu'un scientifique, membre d'une société
empiriste, puisse magnifier les valeurs de celle-ci en les attribuant
aux sociétés anthropophages qu'il étudie. Car ce
qu'il dit alors est clair: ma société est celle qui, dans
l'histoire, peut se représenter l'autophagie comme une solution
rationnelle à ses problèmes. "Ma" société
est celle-là même qui peut parvenir à penser "utile"
le nourrissage de l'espèce par elle-même.
Autrement
dit, ce qui pose problème, ce n'est pas la thèse (parfaitement
infondée, et même assez stupide), c'est le fait que certains
puissent penser - dans les élites intellectuelles d'un capitalisme
qui se veut universel - qu'une société puisse vraiment
échapper au paradoxe des actes qui se détruisent eux-mêmes.
Or l'anthropologie
en témoigne finalement: l'anthropophagie est étroitement
associée à la fascination terrorisée que l'homme
rencontre vis-à-vis de ce qui représente sa propre identité.
Elle met en question la possibilité même de survie d'une
société où l'homme ne garderait pas, pour lui-même,
une radicale extériorité, une inaccessibilité absolue
d'emprise sur son être même.
Ne pas négliger
les hystéries et leurs alertes
AUTOPHAGIE
réelle, autophagie fantasmée, glissements entre formes
d'autophagies physique, économique, culturelle: c'est bien le
maître mot du système capitaliste tardif, ou plutôt
sa question maîtresse. Or il a fallu non pas de l'humain érudit,
mais de la "vache folle" pour jouer la folle du logis et dire,
à travers l'hystérie et la phobie de la consommation de
viande, quelque chose d'essentiel.
Extraordinaire,
cette propagation de la phobie végétarienne à partir
de l'Angleterre naguère puritaine et trempée à
la culture indienne, imprégnée d'un purisme multimillénaire!
Il faut en analyser le sens, plutôt que reconduire une sempiternelle
critique des autorités sanitaires irresponsables pour avoir laissé
s'établir l'autophagie animale. Car la réaction hystérique
ou phobique de masse à un trait de société qui
suscite brusquement la révulsion est autant significative que
ce trait lui-même. Si l'autophagie suscite un tel dégoût
que le marché de la viande s'écroule, c'est qu'il se passe
quelque chose dans l'"inconscient collectif".
Il faut
écouter cet inconscient-là, surtout parce qu'il peut se
révéler demain aussi dangereux que la pratique qu'il dénonce.
Certes, pourrait sembler bénigne l'installation d'une religion
autolimitatrice autour de nouveaux commandements: "Tu ne nourriras
pas les animaux de bouche avec leur propre viande; tu ne nourriras pas
des herbivores avec de la viande, tu n'élèveras pas des
poissons avec de la farine d'équarrissage."
Mais n'oublions
pas que, dès que des commandements de ce genre se propagent dans
la normativité, des pouvoirs se construisent pour les amplifier,
les généraliser, les imposer à la vie privée.
Partis d'une bonne intention, ils se nourrissent, eux-mêmes, de
la panique pour devenir état d'exception, puis dictature invasive
et coercitive. Il est donc urgent de se faire les secrétaires
de l'expression la plus irrationnelle, pour y entendre résonner,
au-delà de toutes les expertises savantes, ce qui pourrait faire
principe de raison.
On n'entend
généralement pas l'hystérie: on se bouche les oreilles,
on crie plus fort, on la fait taire. Pendant l'Inquisition, on la brûlait.
A Rome, lorsque la jeune hystérique signifiait que sa matrice
lui remontait dans la gorge pour l'étrangler, sages-femmes et
médecins (comme Gallien) se penchaient sur son cas et lui conseillaient
la saignée ou le bain de siège, voire la confrication
(frottement énergique) de la vulve. Mais pas une voix pour dire
que c'était là une métaphore au premier degré
protestant contre le mariage à douze ans et la grossesse à
treize, véritable dictature de l'ordre génétique
sur la sexualité: ça "étranglait", littéralement,
et c'est bien ce que disaient ces très jeunes femmes. Tout comme
les "sorcières" poursuivies à la fin du Moyen
Age disaient d'avance combien était brûlant le désir
des inquisiteurs qui allaient les faire flamber, et combien était
fou un ordre religieux fondé sur l'exaltation d'un tel désir
attisé par sa répression réformatrice ou contre-réformatrice.
Au XIXe
siècle, dans la forme doctement étudiée par le
professeur Charcot, on s'est demandé pourquoi les patientes dites
hystériques n'arrêtaient pas de faire des bras d'honneur
convulsifs au médecin de contention hygiénique qui avait
remplacé le clerc. Le message était pourtant évident:
la société victorienne n'était-elle pas fondée
sur l'hypocrisie, suscitant le désir qu'elle contenait par ailleurs
pour le canaliser dans des formes bourgeoises et ouvrières exploitables?
Mais aujourd'hui,
dans ce monde ultralibéral où tout est permis, que nous
dit l'hystérie? Se serait-elle tue? Pour ceux qui cherchent la
répétition des symptômes du siècle dernier,
peut-être. Mais pas pour les femmes américaines témoignant
de personnalités multiples, en exigeant la reconnaissance de
leur syndrome par juges et psychiatres. Or que disent-elles? Qu'une
personnalité est toujours cachée, empêtrée,
saisie par une autre. Comme dans l'excellent roman d'horreur de Stephen
King, The Dark Half (3), où le criminel se loge dans le cerveau
de la victime.
Là
encore, on s'est opportunément perdu en conjectures. Pourtant
le message est transparent: dans cette société de comblement
des désirs, nous avons tous en nous de multiples facettes qui
désirent quelque chose de contradictoire. Désirant tout,
tout de suite, nous sommes nécessairement confrontés à
nous-mêmes, un peu plus tôt, un peu plus tard, dans l'autre
sexe, dans une autre position sociale. Et ce dont ne cessent de se plaindre
les femmes aux personnalités multiples arrive en effet: chacune
de ces personnalités s'en prend aux autres, les combat, leur
arrache leur objet, les frustre pour être aussitôt frustrée
à son tour de ce qui est retiré aux autres.
Autophagie:
voilà ce que, depuis des décennies, l'hystérie
particulière, individuelle, a commencé à décrire.
Et maintenant, avec les "grandes peurs" que les médias
agitent à l'approche de l'an 2000, nous sommes en train de passer
aux formes collectives de cette conviction, beaucoup plus difficiles
à discuter humainement, vu leur penchant à "guérir"
les angoisses individuelles en les emportant dans l'inculpation générale.
Pour le moment, la phobie, l'hystérie sur les dangers multiformes
de la société de fin de siècle, tournoient en l'air
sans s'être encore condensées en une sorte de bête
de proie pour fondre sur un ennemi désigné en bouc émissaire.
Il est encore temps, peut-être, d'éviter que le millénarisme
construit en kit pour la fête du troisième millénaire
ne produise des dérapages monstrueux. Mais pour cela, il faudrait
d'abord dialoguer avec l'hystérie, l'amener au point où
nous reconnaissions son objet réel: le mécanisme autophagique
du capitalisme tardif.
Devenir
végétariens ne servira pas à grand-chose, car les
légumes (comme l'eau ou les céréales) sont souvent
pleins de métaux lourds qui lestent les gonades, ce qui expliquerait
en partie la baisse de fécondité du sperme (observée,
cette fois, non, comme les maladies à prions, sur quatre cas
de Creutzfeldt-Jakob atypiques, mais sur des moyennes établies
sur des milliers de donneurs depuis plusieurs décennies dans
le monde entier).
Placer ses
espoirs dans une "bonne guerre" ou une fin du monde salvatrice
n'est pas non plus très avisé. Rêver la montée
des eaux du fait de la fonte des glaciers arctiques ne servira à
rien (même si la presse britannique en parle tous les jours),
parce que nous serons tous morts depuis longtemps lorsque les choses
commenceront de façon sérieuse (jusque-là, nous
aurons froid, à cause du ralentissement du Gulf Stream). Imaginer
que l'Afrique sera nettoyée de sa population humaine par le sida
n'est pas intelligent, vu que c'est faux, et qu'il vaut mieux, quand
on en est là, s'interroger sur le racisme de cette analyse et
sur la multiplicité des sentiments qui peuvent entraîner,
comme par inadvertance, des génocides.
Pourquoi
au fond, cette résistance? Cette résistance à voir
en face, sans faux-fuyant, l'évidence même qu'il s'agit
de corriger: en nous accomplissant comme "sujets totaux",
universels et abstraits, comme idéaux réalisés
de la circulation générale, bref en réalisant l'idéal
moderne, le but avéré de la modernité, l'objectif
clairement désigné par nos grands penseurs au XVIIe et
XVIIIe siècles, nous avons couru droit à une aberration
anthropologique - associée de tout temps par les sociétés
primitives à l'idée de totalité: l'autophagie.
L'autophagie n'est pas un effet circonstanciel, contingent, du capitalisme.
C'est l'ontologie même de celui-ci comme projet humanitaire. C'est
là qu'il faut penser à nouveau, faire à nouveau
la lumière, et puis, ensuite, chercher des solutions possibles.
C'est le moment, puisqu'on a convenu que, d'ici à quatre ans,
quelque chose comme une page de l'histoire se tournerait. Autant y contribuer
pour éviter un retour "en force" de l'obscurantisme.
Pour cela,
il faut prendre au sérieux le paradoxe fondamental de notre système:
c'est parce qu'il est démocratique qu'il dérégule
pour permettre la redécouverte de poches de profit. C'est parce
qu'il est démocratique qu'il déstabilise les corporations,
les protections, corrode les limites individuelles et collectives de
son action sur les corps. Mais c'est aussi pour cela qu'il "rencontre"
l'autophagie: sans cela il se contenterait de renouer avec les formes
classiques d'aristocratie, d'esclavage, ou d'externalisation par la
guerre. Tant que nos économies ne vivaient que d'un trafic d'esclaves
extérieur, le plus loin possible des côtes européennes,
le retour de l'autre sur soi se faisait difficilement. Tant que je prétends
pouvoir renvoyer l'esclave salarié dans son pays d'origine, je
peux encore me dire que lui n'est pas moi, que la catastrophe que je
lui impose ne me fera pas retour. Mais quand un ouvrier anglais est
moins bien payé qu'un homologue coréen, quand je prends
conscience qu'aucune frontière, aucun droit public, aucun pouvoir
tutélaire ne peut me protéger de devenir un rouage de
l'immense machine à "macdonaldiser" l'emploi, quelque
chose du lien entre démocratie et autophagie commence à
m'apparaître.
D'ailleurs,
la critique libérale contre les "privilèges"
des fonctionnaires ou des membres des corporations n'est pas fausse.
Ce sont bien des tentatives d'échapper à la prolétarisation
générale, des façons, en freinant, en allant moins
vite, en proposant des légitimités collectives d'Etat
ou de métier, de bloquer la mobilisation dans la "machine-univers"
ou la "cyberdémocratie" dont rêvent les technophiles
visionnaires.
Ces batailles
réactives sont positives (et le "mouvement de décembre
1995", en France, en fut un exemple courageux), mais les doctrinaires
libéraux, malgré toute leur duplicité de classe
enrichie, sont néanmoins logiques: l'humanité comme égalitaire,
comme rapport de sujet à sujet non amoindri, dépend en
effet de la mise en circulation de tous par rapport à tous. Plus
de point stable d'où l'on pourrait, en observant les autres,
s'ériger au-dessus d'eux (sauf, bien sûr celui du gestionnaire
du profit).
Si l'on
mésestime la logique profonde, la beauté fascinante de
cette pensée du tout, on risque de manquer l'essentiel de la
critique du capitalisme contemporain, et de passer pour de vieux ringards
défendant des bouts de privilèges locaux, au lieu de nous
fondre avec enthousiasme dans la foule des égaux, en marche pour
la rédemption finale, monades enfin réunies par l'ordinateur-Dieu,
selon Leibniz (ou son prêtre Michel Serres). C'est justement,
parce qu'aucune logique ne peut se refermer sur soi, s'autofonder, que
la belle métaphore d'une humanité-univers se bloque: elle
se mange d'autant plus sûrement elle-même qu'elle est démocratique.
Si la nécessité
de batailles d'arrière-garde et de diversion n'est pas contestable,
c'est à ce niveau qu'on peut placer la botte qui va atteindre
la "pensée unique" au plexus. Sous forme d'une question:
comment demeurer résolument démocratique, sans s'autodévorer?
Si l'objectif de toute politique humaine est de ne jamais mettre en
cause l'égalité des sujets qui y participent (et d'inclure
tout un chacun dans la communauté politique), comment y parvenir
sans organiser une vaste orgie sanglante dans laquelle, sous prétexte
de se lier dans une utilité générale réciproque,
chacun dévore en l'autre un morceau de soi-même, de son
passé, de son avenir, de son sexe, de son autonomie?
Notes:
(1) Qu'ils seraient en train, d'après leurs dires, d'éliminer...
(2) "Suisse, scandale autour de l'utilisation de placenta humain",
Le Monde, 9 avril 1996.
(3) La Part des ténèbres, Albin Michel, Paris, 1990.
Article paru
dans Le Monde Diplomatique Août 1996. Disponible sur Internet ici
Autophagie ?