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Origine : http://www.lacan.com/nouvob.htm
Le Nouvel Observateur
Semaine du jeudi 11 novembre 2004
Entretien avec Slavoj Zizek - Le nouveau philosophe
Surnommé le "Marx Brother" par The New Yorker,
anticapitaliste virulent et lacanien subtil, le philosophe slovène
Slavoj Zizek était encore inconnu en France. De lui, on publie
aujourd'hui Plaidoyer en faveur de l'intolérance et la Subjectivité
à venir. Aude Lancelin l'a rencontré.
On le découvre à peine en France, mais Slavoj Zizek
est déjà un poids lourd de la pensée mondiale.
Surnommé le "Marx Brother" par The New Yorker,
ce philosophe slovène, traduit dans vingt langues, combine
une critique radicale du capitalisme globalisé, issue du
marxisme, à une réflexion sur l'idéologie des
démocraties de masse, inspirée par Lacan. L'opéra,
Lénine, "Matrix", le 11 septembre, autant de sujets
sur lesquels il a déjà exercé son sens du paradoxe
subtil. Mêlant l'analyse des blockbusters hollywoodiens aux
références à la philosophie politique contemporaine
la plus pointue, de Giorgio Agamben à Toni Negri, le très
original Zizek ne tardera pas à devenir ici aussi une voix
écoutée. Les Editions Climats publient deux recueils
de ses textes.
Le Nouvel Observateur: Marx et Lacan sont les deux grandes
sources de votre pensée... Quelle a été votre
formation intellectuelle?
Slavoj Zizek: A la fin des années 1960, la Slovénie
était un pays socialiste certes, mais quand même ouvert,
avec un accès possible à l'Ouest. Quand j'étais
jeune, la philosophie officielle du Parti était un marxisme
occidentalisé dans le genre école de Francfort. Les
dissidents, eux, campaient sur une sorte de nationalisme heideggérien.
Nous, la jeune génération, nous n'étions pas
satisfaits par ces deux options, aussi nous suivions avec passion
l'explosion des Foucault, Lévi-Strauss, Althusser, Lacan.
C'est pourquoi, pour nous, le choix n'a jamais été
entre le libéralisme vulgaire occidental et un nationalisme
imbécile. Pourquoi est-ce Lacan qui a pris une telle importance
dans ce petit pays bête de 2 millions d'habitants? C'est assez
mystérieux, et même comique. Il y a là-bas six
ou sept séminaires de Lacan par an et des dizaines de livres
publiés. Je me souviens lors d'une émission sur la
plus grande chaîne de télé du pays, juste avant
les élections libres, d'un candidat communiste disant à
un autre: "Non, ce que tu dis est erroné parce que tu
ne comprends pas que le phallus est le signifiant de la castration!"
Il s'agissait d'un débat entre hommes politiques nationaux,
un peu comme si Bush avait dit ça à Kerry pendant
la campagne! Oui, les toutes dernières années du communisme,
entre 1985 et 1989, ont vraiment été un moment magique
pour les intellectuels. Tout en voyant la fausseté radicale
du régime communiste, nous n'avons développé
aucune idée naïve sur l'Ouest, et avons cultivé
une vision critique de la démocratie.
NO: Vous défendez l'idée d'un dépassement
possible du capitalisme et militez pour une urgente repolitisation
de l'économie. Que conservez-vous de la pensée marxiste?
SZ: Si j'étais dictateur, je vous donnerais cinq ans de
goulag pour une question comme ça! (Rires) Il ne s'agit pas
de savoir ce qui est encore vivant et ce qui est mort dans le marxisme.
Cette démarche, je la trouve dangereuse, c'est du reste une
démarche typique aussi aux Etats-Unis dans les cercles culturels.
On transforme le marxisme en analyse culturelle, on apprécie
la théorie de l'aliénation, du fétichisme de
la marchandise, mais l'idéologie spontanée de tout
le monde n'en reste pas moins le capitalisme à visage humain.
On semble avoir moins de mal à imaginer la fin du monde qu'un
changement, même mineur, de notre système économique.
On ne laisse aucun espace ouvert pour penser le dehors radical du
capitalisme, la sortie. En France, ce qui semble très à
la mode aujourd'hui, c'est l'idée d'un capitalisme contrôlé
par un fort esprit républicain. On se demande comment humaniser
le capitalisme avec un peu plus de solidarité ou de droits
des minorités. Ou pis encore, on se demande comment garder
son identité nationale dans un monde global! C'est absolument
ridicule, ça ne peut pas marcher. Non, la seule question
c'est: le capitalisme est-il oui ou non l'horizon ultime?
NO: Vous avez écrit un livre sur le 11 septembre
(un best-seller outre-Atlantique encore non traduit, NDLR). Vous
y présentez justement l'attentat contre les Twin Towers comme
la fin de l'utopie capitaliste...
SZ: A la fin des années 1990, tout le monde a dit que la
fin du communisme signifiait la mort de l'utopie et que maintenant
on entrait dans le monde du réel et de l'économie.
Je pense exactement l'inverse. Ce sont les années 1990 qui
ont été la véritable explosion de l'utopie.
Cette utopie capitaliste libérale qui était censée
absurdement résoudre tous les problèmes. Depuis le
11 septembre, au moins on sait que les divisions sont toujours là,
et bien là. On commence à se rendre compte que «globalisation»,
ça veut dire en fait une scission plus forte que jamais,
à l'intérieur de chaque pays, entre ceux qui sont
globalisés et ceux qui sont exclus. Déjà plus
d'un milliard de gens dans le monde, de l'Amérique latine
à la Chine en passant par l'Afrique des Grands Lacs, vivent
jetés ensemble dans des collectifs sauvages de bidonvilles
sans pouvoir trouver une stabilité minimale dans une organisation
ethnique traditionnelle. Il ne leur reste rien, sinon les religions
fondamentalistes ou le gangstérisme direct. La réalité
du capitalisme global, c'est quoi? C'est par exemple qu'au Congo-Brazzaville,
véritable colonie non pas même de France mais d'Elf-Aquitaine,
l'électricité ne marche plus dans la deuxième
ville du pays. C'est aussi le fait que mes amis gauchistes aux Etats-Unis
n'ont aucun contact avec les mouvements syndicaux de leur pays
sans même parler des ouvriers! La vérité de
la globalisation, c'est un cloisonnement encore plus féroce
que la division des classes traditionnelles du xixe siècle.
Dans un livre sur Lénine, j'ai parlé de ça,
de cette crise globale que je vois arriver si nous n'imaginons rien.
Un apartheid d'un nouveau type. Ou bien une recomposition féodale
du capitalisme, à la chinoise. La situation est explosive,
et en disant cela je ne fais pas de catastrophisme à la manière
du vieil Adorno. Je ne fais qu'un constat.
NO: Quel regard portez-vous sur les mouvements altermondialistes
actuels?
SZ: C'est un vrai mouvement de masse, et au moins ils ont identifié
la bonne cible, le capitalisme global, contrairement à cette
gauche des années 1970 qui ne s'occupait que de batailles
culturelles contre le sexisme ou le racisme et croyait que le summum
de la radicalité consistait à lire un roman de Jane
Austen en détectant de l'homophobie à la page 32!
Ce qui me gêne en revanche chez les antiglobalistes actuels,
ce sont leurs revendications. Prenez des gens comme Negri et Hardt,
les auteurs d'«Empire». Leur livre se présente
comme antiétatique, mais il s'achève sur quoi? Sur
la demande d'un salaire minimum universel et d'une citoyenneté
universelle. C'est typiquement la position lacanienne de l'hystérique
qui provoque le maître en le bombardant de demandes impossibles!
[Rires] On ne veut pas détruire l'ennemi: on s'adresse à
l'ennemi. On accepte le pouvoir en place. Eh bien, moi, je ne crois
pas qu'on puisse sortir du cercle vicieux du capitalisme en s'appuyant
sur les forces démocratiques telles qu'elles s'incarnent
aujourd'hui. Dans nos démocraties, on ne vote plus jamais
sur les choix économiques cruciaux. Plus personne ne croit
vraiment qu'un agent collectif puisse influencer le cours des sociétés.
«Même les sociaux-démocrates aujourd'hui sont
thatchéristes», a dit un jour Peter Mandelson, un ami
de Blair. Hélas, je crois qu'il a raison. Regardez en Espagne
aussi. Zapatero ne touche pas à l'économie, préférant
s'occuper de légaliser le mariage homosexuel et l'homoparentalité.
La politique, ce n'est pas ça pour moi. Attention, ce que
je dis là n'a rien à voir avec une sorte d'antidémocratisme
ou de fascisme de gauche! Je dis simplement que je ne trouve pas
dans l'antiglobalisme actuel une radicalité politique suffisante.
C'est pourquoi il se condamne selon moi à rester un mouvement
de résistance parasitaire et n'est pas en mesure de changer
les choses de façon décisive.
NO: Venons-en à l'extension actuelle du fondamentalisme
religieux et à la "complicité profonde"
qui l'unit, selon vous, à l'idéologie capitaliste
globale...
SZ: Pas besoin de se tourner vers l'islam, prenons l'exemple du
fondamentalisme occidental. Après tout, chez nous aussi c'est
devenu un phénomène de masse. Le FBI évalue
à 2 millions de personnes la droite néochrétienne
activiste. Qui vote néoconservateur aux Etats-Unis désormais?
La classe ouvrière. Prenons l'exemple du Kansas. Il y a trente
ans encore, c'était l'Etat de gauche le plus radical aux
Etats-Unis. Aujourd'hui, c'est le plus à droite. La tragédie,
c'est que l'énergie de gauche a été réappropriée
par le populisme et que c'est la gauche multiculturaliste qui a
rendu ça possible aux Etats-Unis en désinvestissant
tout le discours sur l'exploitation et la pauvreté. Un jour,
on demandait à Staline quelle était la déviation
la pire: la déviation de gauche ou la réaction droitière?
Il a répondu: les deux sont pires. Une grande phrase! [Rires]
Eh bien moi, de la même façon, je refuse de choisir
entre le capitalisme démocratique prétendument tolérant
et le fondamentalisme: parce que ce dernier est le produit de l'autre.
NO: Oui, mais on ne peut pas faire l'impasse sur la spécificité
du fondamentalisme musulmanŠ L'islamisme aussi, vous le voyez
comme un pur produit des contradictions de la globalisation?
SZ: Oui, et je récuse aussi le terme de terrorisme. Il sert
à disqualifier en vrac mouvements religieux et luttes populaires,
à exclure toute brèche révolutionnaire dans
le monde tel qu'il va. Le problème de l'humanitarisme abstrait,
c'est qu'on est bon pour les victimes tant qu'elles acceptent de
se comporter en victimes, mais dès qu'elles s'organisent
elles-mêmes, on croit voir émerger un nouveau totalitarisme.
On aimait beaucoup les Albanais du Kosovo lorsqu'ils fuyaient les
«barbares serbes» à dos d'âne dans les
montagnes. Maintenant, on les voit comme de dangereux islamistes.
L'attentat contre les Twin Towers, c'est de la terreur, nous sommes
d'accord. Et quand Israël bombarde un camp palestinien, c'est
de la terreur ou non? Là, on détourne le regard. Or
pour moi, lacanien, c'est toujours à partir des exceptions
que s'articule la vérité. Je ne suis donc pas prêt
à disqualifier le terrorisme en toute circonstance. Concernant
le fondamentalisme islamiste, qui obsède tout le monde, on
ne doit jamais oublier que c'est un phénomène entièrement
conditionné par la politique occidentale. Les talibans sont
un phénomène purement postmoderne. Même chose
pour le foulard islamique uniformisé. Tout ça n'a
rien à voir avec une tradition prétendument restaurée.
Donc, plutôt que de fantasmer sur l'islam, on ferait mieux
de s'inter-roger sur les impasses dramatiques de la modernité
capitaliste.
Propos recueillis par Aude Lancelin
Plaidoyer en faveur de l'intolérance, par Slavoj Zizek,
Climats, trad. de l'anglais par Frédéric Joly, 164
p.; la Subjectivité à venir. Essais critiques sur
la voix obscène, 214 p.
Né en 1949, Slavoj Zizek, philosophe et psychanalyste, se
partage entre les Etats-Unis, l'Argentine et Ljubljana (Slovénie).
Il a déjà publié en français: Le spectre
rôde toujours (Nautilus) et Vous avez dit totalitarisme? (Amsterdam).
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