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Origine http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_article=2416
[ Quand les commentateurs disent que la victoire du non délivre
un message des plus effrayés, ils se trompent. La vraie peur
que nous rencontrons est celle que le non provoque dans la nouvelle
élite politique. C’est la peur de ne plus pouvoir convaincre
si facilement les gens d’ adopter leur vision " post-politique
".]
The Guardian, 4 juin 2005.
Il existe ches les Amish une institution qu’ils nomment RUMSPRINGA.
Leurs enfants sont d’abord soumis à une stricte discipline
familiale. A 17 ans, ils sont libres . On leur permet, on les y
encourage même, de partir et de faire l’expérience
du monde moderne : conduire une voiture, écouter de la musique
pop, regarder la TV, s’adonner à la boisson, aux drogues,
à une sexualité débridée.
Au bout de deux ans, ils doivent décider : ou rentrer et
devenir un membre à part entière de la communauté
amish, ou partir à jamais et devenir des américains
ordinaires.
Mais, bien loin d’être libérale, et de permettre
aux jeunes gens de choisir vraiment librement, une telle solution
est biaisée de la façon la plus brutale qui soit.
Pour autant qu’il en soit un, le choix est factice. Un adolescent
amish, après des années de discipline pendant lesquelles
il a imaginé les plaisirs interdits de l’ailleurs,
ne pourra faire autrement que d’aller aux extrêmes dès
qu’il sera dehors. Il voudra tout essayer, le sexe, les drogues
et la boisson. Et, puisqu’il vivra des expériences
qu’il ne sait modérer, il en deviendra malade. Il connaîtra
en retour une anxiété insupportable. Aussi il y a
gros à parier qu’au bout des deux ans, il retournera
dans le giron protecteur de sa communauté. Personne ne s’étonnera
que 90% des enfants d’amish agissent ainsi.
C’est une illustration parfaite des difficultés qui
accompagnent l’idée d’un " libre choix ".
On donne, certes, aux adolescents amish la possibilité d’un
libre choix. Mais ils sont mis dans des conditions telles, que le
choix lui-même n1est pas libre. Le libre choix effectif demanderait
qu’ils connaissent clairement toutes les options. Mais, pour
ceci, il faudrait qu’on les retire de la communauté
amish dans laquelle ils sont immergés.
Quel rapport cela a-t-il avec le non français, qui continue
à faire des vagues et a boosté derechef les Hollandais,
dont le pourcentage à rejeter la constitution a été
encore supérieur à celui des Français ? Tout.
On a traité les votants exactement comme les adolescents
amish, on ne leur a pas donné un choix symétrique
et clair. Les termes même du choix ont privilégié
le oui. L’élite a proposé au peuple un choix
qui, de fait, n’en était pas un. On demandait au peuple
de ratifier l’inévitable. Les média et l’élite
politique ont présenté l’alternative comme un
choix entre connaissance et ignorance, entre expertise et idéologie,
entre une gestion post-politique et les vieilles passions politiques
de droite et de gauche.
On a voulu réduire le non à une réaction à
courte vue, ignorante des conséquences qu’elle allait
provoquer. On l’a caricaturé en l’accusant d’être
une réaction trouble de peur devant l’émergence
d’un nouvel ordre mondial, un instinct de protection des traditions
confortables de l’Etat Providence, un acte de refus, sans
programme alternatif positif. Il n’y avait pas à s’étonner
que les seules forces politiques qui aient pris officiellement parti
pour le non se soient situées aux deux extrêmes du
spectre politique.
De plus, nous disait-on, le non était en réalité
un non à bien d’autres chose : au néo-libéralisme
anglo-saxon, au gouvernement, à l’immigration et ainsi
de suite.
Bien qu’il puisse y avoir une part de vérité
dans tout cela, c’est dans le fait même que le non,
dans aucun des deux pays, n’ait pas été soutenu
par une alternative cohérente que réside la condamnation
majeure des élites politique et médiatique. C’est
un monument à leur inaptitude à traduire les aspirations
et les insatisfactions populaires. Au contraire, elles ont réagi
aux résultats favorables au non en traitant les peuples comme
des élèves retardés qui ne comprennent pas
les leçons des experts.
Quoique il ne se soit pas agi de choisir entre deux options politiques,
ce ne fut pas plus un choix entre la vision éclairée
d’une Europe moderne, prête à embarrasser le
nouvel ordre mondial, et de vieilles passions politiques confuses.
Quand les commentateurs disent que la victoire du non délivre
un message des plus effrayés, ils se trompent. La vraie peur
que nous rencontrons est celle que le non provoque dans la nouvelle
élite politique. C’est la peur de ne plus pouvoir convaincre
si facilement les gens d’ adopter leur vision " post-politique
".
Et de la sorte, pour tout autre, le non est un message et une expression
d’ espoir. C’ est l’ espoir que la politique soit
toujours vivante, et possible, et que le débat sur ce que
sera et deviendra l’ Europe, soit toujours ouvert. C’
est pourquoi nous, la gauche, devons rejeter les insinuations méprisantes
des libéraux qui prétendent que nous allons au lit
avec de drôles de concubins néo-fascistes. Ce que la
droite populiste et la gauche ont en commun n’ est que ceci
: la conscience que la politique, au sens propre du mot, est toujours
vivante.
A la fin de sa vie, FREUD a posé la fameuse question Was
will das Weib ? (Que veut la femme ?). Par quoi, il admettait que
l’ énigme de la sexualité féminine le
laissait perplexe. L’ imbroglio de la constitution européenne
n’ est-il pas l’ indice d’ une question similaire
: Quelle Europe voulons-nous ?
Clairement, voulons-nous vivre dans un monde où le seul
choix serait entre la civilisation américaine et celle du
capitalisme autoritaire émergeant chinois ? Le Tiers Monde
ne peut produire une résistance assez forte à l’
idéologie du rêve américain. Tel qu’ est
le monde actuel, il n ’y a que l’ Europe qui puisse
le faire. La vraie opposition aujourd’ hui n’ est pas
entre le premier et le troisième monde, plutôt entre
le premier joint au troisième monde (l’ Empire global
américain et ses colonies) et le deuxième monde, l’
Europe.
A la suite de Freud, Théodor ADORNO disait que ce à
quoi nous assistions dans le monde contemporain, avec la "
désublimation répressive ", n’ est plus
la vieille logique de la répression du ça et de ses
pulsions, mais un pacte pervers entre le sur-moi ( l’ autorité
sociale) et le ça ( les pulsions agressives illicites ) au
dépens du moi. Ne se produit-il pas, au niveau politique,
quelque chose de structurellement similaire aujourd’ hui :
le pacte étrange entre le capitalisme global post-moderne
et les sociétés pré-modernes au détriment
de la modernité même ? L’ Empire multiculturaliste
global américain peut intégrer facilement les traditions
locales pré-modernes. Le corps étranger qu1il ne peut
vraiment pas assimiler est la modernité européenne.
Le message du non à tous ceux d’ entre nous qui se
préoccupent de l’ Europe est : non, les experts anonymes
dont la marchandise nous est vendue sous un emballage multiculturaliste
libéral chamarré ne nous empêcheront pas de
penser. Il est temps que nous, les citoyens d’ Europe, soyons
convaincus que nous avons à prendre une décision exclusivement
politique sur ce que nous voulons. Aucun administrateur éclairé
ne fera le travail pour nous.
Slavoj Zizek
- Traduction Jack Jedwab
- Source : The Guardian
www.guardian.co.uk/comment/story/0,,1498989,00.html
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