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Le congrès de l'Association française de sociologie
la semaine passée fut l'occasion de revenir sur l'évolution
des comportements électoraux des classes populaires.
La classe ouvrière s'est rappelée, le 21 avril 2002,
au bon souvenir de ceux qui avaient un peu vite conclu à
sa disparition. Croisant les disciplines entre politologues, sociologues,
spécialistes des médias... Le congrès de l'Association
française de sociologie la semaine passée a fait une
place aux " rapports populaires au politique aujourd'hui ".
Si les troupes populaires ont fait défaut à la gauche
le 21 avril 2002, sont-elles pour autant passées au FN avec
armes et bagages ? La réponse est plus nuancée. Nonna
Mayer, à partir d'une enquête sur un échantillon
de dix mille interviews effectuées en 2002 par le CEVIPOF,
note que " c'est bien du côté des plus défavorisés
en capital culturel qu'on trouve le vote extrême droite ".
Pour aussitôt tempérer ce jugement : l'enquête
a montré que " si on regarde de plus près, par
catégories socioprofessionnelles détaillées,
ce n'est pas chez les ouvriers que le vote FN est le plus fréquent
". C'est chez les policiers et militaires (45 %), chefs d'entreprise
et commerçants (36 %), artisans et employés de commerce
(31 %). Puis viennent les ouvriers qualifiés (28 %) et non
qualifiés (21 %). En proportion, l'électorat le plus
" ouvrier " le 21 avril était l'électorat
communiste : ceux qui ont au moins une attache avec le monde ouvrier
y ont représenté 61 % des votes, contre 52 % pour
le FN. Évidemment, le nombre d'ouvriers ayant voté
pour le FN fait la différence.
La très grande majorité des ouvriers n'a donc pas
voté pour l'extrême droite, en dépit des appels
pressants aux " petits, aux sans-grades " lancés
par Le Pen au soir du premier tour. Le premier parti, dans les couches
populaires, c'est l'abstention. Dans le monde ouvrier, le "
non-vote " atteint, le 21 avril, 31 % des inscrits, relève
Nonna Mayer. Le vote pour la droite, 29 %, autant pour la gauche.
Le vote pour Le Pen ou Mégret, 18 % des inscrits. Raisonner
sur le nombre des inscrits et non les suffrages exprimés
" amène à relativiser quelque peu l'engouement
supposé du monde populaire ou ouvrier pour Le Pen ",
selon elle.
En quête d'une meilleure explication, la chercheuse relève
que " l'attitude qui rassemble l'électorat du FN, alors
qu'il y a des clivages énormes en son sein sur le plan des
valeurs et de l'idéologie, c'est la dimension " ethnocentrique,
autoritaire ", apparaissant sur des questions telles la peine
de mort, la perception des immigrés ou des étrangers.
C'est là, pense-t-elle, la source d'un électorat recruté
dans toutes les catégories de la population, sans exception.
Au passage, cet électorat montre dans l'enquête panel
du CEVIPOF qu'il sait parfaitement ce qu'il fait, et considère,
à 86 %, que Le Pen et son parti " sont d'extrême
droite ".
Les sociologues Michel Simon et Guy Michelat, qui scrutent depuis
plus de quarante ans la classe ouvrière rappellent de leur
côté qu'il y a " toujours eu une forte minorité
d'ouvriers orientée politiquement et idéologiquement
à droite ". Là aussi, la nuance s'impose : "
La droite parlementaire passe, toutes composantes confondues, de
51-59 % des électeurs inscrits en 1965 à 23,52 % en
2002. Ce recul notable, rarement signalé, marque une crise
des cultures politiques de droite, dont le déclin du catholicisme
est à la fois symptôme et facteur ", pour Michel
Simon. À quoi s'ajoute la concurrence que lui fait le FN
sur la fraction populaire et ouvrière du " peuple de
droite ". Le politologue Rémi Lefebvre constate également,
à travers ses enquêtes de terrain dans le Nord, "
une nette progression des thèmes et valeurs de droite chez
les ouvriers, qui tendent à rejeter le discours redistributif
de la social-démocratie et vivent les règlements censés
les protéger comme une contrainte, ou les charges pesant
sur les entreprises comme du salaire en moins pour eux-mêmes
".
La gauche a enfin perdu le lien avec la classe ouvrière.
Rémi Lefèvre relève que dans les cinq motions
soumises au dernier congrès du PS, à Dijon, le vocable
" ouvrier " n'apparaît que quinze fois sur à
peu près cinq cents pages de texte, et pas une seule fois
dans la motion de François Hollande ", qui rassembla
la majorité des congressistes. " Le recul du PC, analyse
Michel Simon, ne tient nullement à son incapacité
à s'attacher les nouvelles couches salariées, c'est
dans la classe ouvrière qu'il perd le plus ", le plus
gros de ces ouvriers se reportant alors sur le PS, avec en point
d'orgue la présidentielle de 1988. Olivier Masclet, de l'université
de Metz, évoque à ce propos un " rendez-vous
manqué du PCF " avec les enfants d'immigrés.
" Il y avait dans les quartiers populaires via le militantisme
social des clubs de sport, colonies de vacances, soutien scolaire,
associations culturelles... héritage pourtant du communisme
municipal, des forces sur lesquelles les élus PCF auraient
pu s'appuyer ", regrette-t-il. " En se tournant vers les
partis de droite, juge-t-il, certains porte-parole des cités,
nourris d'une certaine fascination pour la réussite économique
et aussi du refus du misérabilisme, cherchent à ne
plus être confondus avec les délinquants et les "
assistés ". La doctrine développée par
certains à gauche, tels Dominique Strauss-Kahn dans son dernier
livre, faisant de la classe ouvrière une simple force électorale
d'appoint car jugeant sa reconquête hypothétique et
ne pouvant être de toute façon immédiate, prend
le risque de sceller pour longtemps la désaffection.
Lionel Venturini
Origine : Web de l'Humanité:Article paru le 3 mars 2004
http://www.humanite.fr/journal/2004-03-03/2004-03-03-389250
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