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Le Viagra fait surtout monter les fantasmes


Ruée dans les pharmacies, rumeurs et histoires croustillantes à souhait : l'effet le plus évident du Viagra, c'est surtout de réveiller le mythe universel de la superpuissance sexuelle.

Un touriste hollandais sous influence du Viagra bande pendant 36 heures sur une côte espagnole...
Un New-Yorkais impuissant mais désormais revigoré quitte sa femme pour une nouvelle vie...
L'âge moyen des clients d'un bordel du Nevada prend l'ascenseur et redynamise les affaires...
Depuis la découverte de la pilule du plaisir et son lancement sur le marché, plus un jour ne passe sans qu'un fait divers lié à la consommation de Viagra, joyeux ou effrayant, ne soit rapporté d'un coin ou l'autre de la planète.

Même si son prix - 10 dollars l'unité - est dur à avaler, la petite pilule bleue, à se fier au jaillissement d'infos qu'elle provoque, donne l'impression qu'elle s'ingurgite quotidiennement d'un bout à l'autre du monde. Doutez-vous de la véracité des anecdotes qui circulent à la vitesse internétienne? La mode Viagra s'en contrefiche. A chaque pays ses histoires et ses rumeurs, épicées à la culture du coin ou aux clichés nationaux. La mort récente du président nigérien Abacha, réputé pour ses prouesses au lit? Une surdose de Viagra bien sûr! Le Japon, en bon conquérant commercial, organise désormais des «Viagra Tours» vers Hawaii: 3000 francs pour quatre jours sur place assortis d'une boîte de trente. Quant à la Suisse, qui a été l'un des premiers pays en Europe à autoriser la vente de la pilule miracle, elle se coltine déjà - est-ce vraiment un hasard? - la réputation d'être la plaque tournante des trafiquants de Viagra.

Le mythe de la superpuissance

Des chiffres de vente qui donnent le tournis, des rumeurs et des histoires plus farfelues les unes que les autres... Le plus grand effet du Viagra réside peut-être là, dans cette capacité à susciter un immense fantasme collectif, à refléter des désirs et des angoisses taillés à la mesure des peuples. «Le Viagra touche évidemment au mythe universel de la toute-puissance sexuelle. Pas étonnant qu'il suscite autant d'engouement, d'anecdotes et de fausses idées», explique Mireille Dubois-Chevalier, sexologue et psychothérapeute à Marseille. «Je n'aurais jamais pensé qu'il y avait autant d'impuissants en Suisse et dans le monde. En tout cas, ils sont restés bien discrets jusqu'à l'arrivée du Viagra», relève, ironique, le sexologue genevois Georges Abraham. Qui, plus sérieusement, estime que le succès du produit suit la tendance générale d'une surmédication sociale: «La médecine s'est longtemps contentée de soigner, de soulager la souffrance. Aujourd'hui, de plus en plus, elle vend du bonheur, du plaisir, l'espoir de rester beau, jeune, performant le plus longtemps possible. Après les médicaments pour maigrir, le Prozac contre la déprime, le Viagra entre dans cette nouvelle tendance. Et le marché est immense.»

Les légendes exutoires

Mais déjà, le désir se voit puni. Depuis peu, le Viagra donne aussi dans les anecdotes version noire. «Un mari libanais se transforme en une bête sauvage après avoir abusé de la potion miracle... Un septuagénaire américain succombe en pleine action après en avoir trop consommé... Une prostituée taïwanaise poignarde un client viagraïnomane trop entreprenant...» Peu importe de savoir si elles sont vraies ou fausses; ce qui est intéressant, souligne Jean-Bruno Renard, professeur de sociologie à l'Université de Montpellier et spécialiste de l'analyse des rumeurs, «c'est que ces histoires dont on se délecte volontiers ont toujours une fonction sociale qui n'a rien d'anodin: celle de délivrer des messages cachés, de servir aussi d'exutoire face à des peurs diffuses».
Trop récent, le phénomène Viagra n'a pas encore été analysé de ce point de vue. Mais tout laisse penser que, comme d'autres nouveautés technologiques, la pilule du plaisir, après avoir soulevé les enthousiasmes, suscite de logiques angoisses face à la révolution sexuelle qu'elle semble promettre. Le misonéisme, ou le refus de la nouveauté, est l'une des composantes les plus fréquentes des légendes contemporaines. Il a déjà engendré de célèbres rumeurs: le teflon qui dégage des vapeurs mortelles, les ondes nocives du micro-ondes, les lentilles de contact qui rendent aveugle, les lampes à bronzer qui brûlent les organes internes. Le Viagra, lui, est formidable mais il transforme les maris avides en bêtes sauvages ou tue les septuagénaires trop gourmands de la vie. «Il y aurait ici l'idée que tout progrès technologique doit se payer quelque part, poursuit Jean-Bruno Renard. Et une morale qui consiste à dire: aller à l'encontre de la nature ou de la normalité ñ ici le refus de la déchéance sexuelle ñ c'est dangereux, c'est s'exposer à une punition qui peut aller jusqu'à la mort.»

L'impuissance du rationnel

La médiatisation extrême de la pilule miracle, les rumeurs qui circulent à son sujet, la façon dont elle a été commercialisée aux Etats-Unis, tout cela irrite bon nombre de professionnels de la santé. Parce que le Viagra est objet de fantasmes, ses effets positifs et ses dangers réels (il y a effectivement eu des morts) souffrent d'un déficit d'information. Certains de ces professionnels ont d'ailleurs cru bon de dénoncer dans des livres - tout aussi médiatisés - les effets pervers de la viagramania. «Je m'effraie de voir le célèbre sidénofil déjà baptisé pilule du désir (...) Un médicament n'est ni une lessive ni un nouveau parfum et il convient de raisonner avec le capital de savoir acquis ces vingt dernières années dans le domaine des troubles sexuels de l'homme», écrit ainsi le Dr Ronald Virag («La pilule de l'érection et votre sexualité, mythes et réalité»). Jean Paccalin, professeur de thérapeutique à Bordeaux, dénonce («Une pilule nommée désir») tout à la fois le rôle de la presse, la mentalité américaine, la surmédication de la société. Une pilule bleu ciel vendue comme une sorte de Graal sexuel, le tout sur fond des frasques du président Clinton, voilà comment et dans quel contexte s'est commercialisé un médicament pourtant sérieux, dénoncent ces éminents professeurs français.

Vain combat ?

«Les scientifiques ont beau s'efforcer de calmer le jeu, de répéter que le Viagra est un médicament à prescrire dans des cas bien précis, rien n'y fait. Dans la mentalité populaire, cette petite pilule est un aphrodisiaque révolutionnaire qui ouvre les portes du paradis. Cette ambiguïté de départ sur la nature du produit et ce champ aussi secret qu'est la sexualité sont évidemment deux germes particulièrement propices à l'émergence de toutes sortes de rumeurs et de croyances. Tout se calmera lorsque le Viagra sera entré dans les moeurs», souligne encore Jean-Bruno Renard.
Pour Mireille Dubois-Chevalier, il ne faut pas négliger non plus les retombées positives de cette viagramania: «Jusqu'il y a peu, la sexualité est demeurée un domaine complètement ignoré de la recherche scientifique. Seules les approches psychologiques existaient. Cette viagramania va au moins permettre de populariser la sexualité.»

En attendant Viagra

La déferlante n'est en tout cas pas près de s'éteindre. La pilule s'arrache, les chiffres le prouvent. Les spécialistes parlent déjà de la plus grande réussite commerciale de l'industrie pharmaceutique. Depuis le lancement du Viagra le 27 mars dernier aux Etats-Unis, l'action de la firme Pfizer, l'heureux inventeur, a grimpé de 60%. Fin juin, la Suisse est devenue le premier pays européen à en autoriser la vente et la folie ne faiblit pas. «Toutes nos attentes sont dépassées», sourit Anne Audard de la Pharmacie principale, à Genève. «Avez-vous du Viagra, c'est ce qu'on nous demande le plus souvent par fax, par téléphone, et s'il est possible aussi d'en livrer par correspondance», poursuit-elle. Car pour l'Europe du Viagra, la Suisse s'est muée en plaque tournante. On vient d'Italie, de France pour s'approvisionner en pilules miracles. Récemment les douaniers saint-gallois ont coincé un Tessinois dissimulant 144 pilules dans sa voiture. Superbe chaud lapin ou trafiquant? «Peut-être qu'il faudra bientôt dresser des chiens capables de débusquer le Viagra», rigole un policier.

«Viagra en vente ici» proclame un petit panneau à l'entrée d'une pharmacie lausannoise. La gérante se défend de vouloir s'enrichir grâce aux fantasmes de ses clients. «Je veux simplement les rassurer, assure-t-elle. Ils ne doivent pas avoir honte d'entrer pour m'en demander, ne pas croire que je les prends pour des vieux cochons. Récemment un petit couple de 70 ans, tout sourire, est venu acheter du Viagra. Monsieur n'avait pas assez d'argent sur lui, alors Madame a sorti son porte-monnaie.» En Suisse, la rupture de stock menace. Finies les si prisées boîtes de 30 et même de 12, il faut se rabattre sur celles de 4 à 80 francs. Délivrées uniquement sur ordonnance, on le sait, mais celles-ci ne sont pas si difficiles à obtenir. «Etablir scientifiquement l'impuissance revient à plus de 1500 francs. Alors, souvent, on préfère faire confiance au patient, quitte à passer pour un naïf», relève Marc Wisard, urologue au CHUV.

Le filon de la pilule miracle ne demande qu'à être exploité. Déjà, un Viagra pour femme est à l'étude. Quant au médicament actuel, qui doit être pris une heure avant l'acte et conditionne une sexualité bien programmée, on pense déjà à l'améliorer. Qu'adviendra-t-il si, comme le prédisent les spécialistes, un Viagra II produisant ses effets quasiment à la seconde est bientôt mis en vente? On n'ose à peine imaginer quelle ampleur prendra la nouvelle montée des fantasmes. Savez-vous, à propos, pourquoi les «Niagara Falls» (les chutes du Niagara) ont été récemment rebaptisées les «Viagra Falls» aux Etats-Unis? Eh bien, parce que tous les jours, ou presque, des dizaines de Canadiens qui ne peuvent pas se procurer la pilule chez eux - y passent la frontière pour aller se réapprovisionner. Histoire d'assurer évidemment.

Cathy Macherel et Bertrand Monnard


Ce qu'on sait du Viagra et de ses effets

Le Viagra a été découvert par hasard. Ce médicament était d'abord destiné à traiter les angines de poitrine. Mais, dès les premiers tests, les «cobayes» ont vite décelé ses sublimes vertus. Aujourd'hui, il est le médicament le plus vendu dans le monde.
Cette pilule miracle assure une érection de plus longue durée et de meilleure qualité chez 80% des hommes.
Il n'est vendu que sur ordonnance.
Principale contre-indication: la trinitrine qui sert à traiter les maladies cardiaques. L'association des deux médicaments peut provoquer une grave chute de pression et un arrêt du coeur fatal. On estime que le Viagra a été jusqu'ici à l'origine d'une trentaine de décès à travers le monde.
Entre 15 et 20% d'hommes connaissent des problèmes d'érection. Le pourcentage augmente avec l'âge.
Mode d'emploi: il suffit d'avaler cette célèbre pastille bleue et de patienter une heure. Le résultat est garanti.
A l'heure actuelle, les caisses maladie suisses dépensent, en moyenne, deux millions par année pour des troubles érectiles. Elles estiment que ce chiffre serait multiplié par cent si elles remboursaient le Viagra.
«Formidable!», s'est exclamé Bob Dole (74 ans), l'ex-candidat à la présidence des Etats-Unis après l'avoir testé. Il avait récemment subi une opération de la prostate.
45 dollars au Mexique, 70 dollars en Arabie séoudite. Deux exemples de prix pratiqués au marché noir pour une pilule de Viagra.
B. M.


L'article "le viagra fait surtout monter les fantasmes" a été publié en Suisse sur le site Webdo le site du journal "L'hebdo".
Le lien d'origine   http://www.webdo.ch/hebdo/hebdo_1998/hebdo_28/societe_28.html

Le lien de cette publication http://www.webdo.ch/index.html