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Origine : http://www.hns-info.net/article.php3?id_article=5601
Trop… (Face au vertige biopolitique la nécessité
d'une « clause éthique »)
par Loxias
La « réforme » de la santé qui se met
en place aujourd'hui ne consiste pas en une simple technologisation
de la médecine, elle vise une technologisation totale, sans
reste, de ce champ tout entier. Elle signifie donc une transformation
de l'être humain lui-même, car elle est évidemment
corollaire de la métamorphose des ex-patients en une matière
première, gérée à partir de critères
statistiques d'efficacité. Chacun est désormais un
malade virtuel, à la fois consommateur de médicaments
visant à prévenir des risques statistiques et base
potentielle de données, bientôt exploitable par les
laboratoires, grâce à l'informatisation obligatoire
des dossiers médicaux.
Il serait donc temps de relire les travaux de l'historien Robert
Jay Lifton, qui a établi le rôle déterminant
que peut jouer la médecine dans un dispositif totalement
« rationalisé », en particulier concernant les
risques de bascule thanatopolitique, c'est à dire génocidaire.
On aurait d'ailleurs pu supposer que les sociétés
occidentales, après la Victoire de 1945, se seraient employées
avec la plus grande vigilance à analyser les causes de l'état
de soumission absolu aux décisions bureaucratiques dont elles
venaient d'avoir la démonstration pour tenter d'éviter
sa répétition. Car il est bien difficile de ne pas
souscrire à ce que notait Sygmunt Bauman, dans son livre
Modernité et holocauste, concernant la solution de l'extermination
comme produit raisonné de procédures bureaucratiques
ordinaires : équilibre du budget, évaluation du rapport
moyen-fin, coopération des agents mais aussi des victimes
avec les procédures à l'œuvre... Cela n'a, hélas,
pas été le cas. Il est en tout cas trop facile de
renvoyer les Mengele, les Fischer, les von Verschuer et tant de
médecins directement impliqués dans le biopolitique
nazi, à leur monstruosité : ils sont surtout le produit
d'une médecine allemande totalement technologisée
depuis des générations, c'est à dire des médecins
sans « états d'âme », se pliant à
toutes les exigences du pouvoir, dont la soumission s'était
substituée à la responsabilité éthique.
C'est très précisément ce qui est à
nouveau recherché. Déjà les autorités
sanitaires font l'éloge de ce qu'elles appellent une «
culture du contrôle », s'appuyant sur la criminalisation
a priori des interlocuteurs qui doivent sans cesse faire la preuve
de leur innocence. Nous pouvons donc être rassurés
: avec le dossier médical informatisé et les innombrables
procédures de contrôle qui doivent rapidement s'imposer
à tous dans un univers désormais sans ombres, demain
tout sera enfin transparent. Rappelons cependant que dans le roman
Radio free Albemuth, Philip K. Dick avait imaginé une évolution
« policière » du gouvernement des Etats Unis
d'Amérique dès la fin des années soixante.
Concernant le contrôle de la population, Dick décrivait
en particulier le rôle joué par les « Amis du
Peuple Américain » (APA), ces agents en civil déployés
dans le cadre d'une opération baptisée Mission Check-up,
« le terme ayant d'évidentes connotations médicales
». Certes, les APA portent en France un autre nom, en effet,
sous le prétexte lénifiant de la sécurité
sanitaire, des ASF - entendez par là des Amis de la Santé
des Français - se proposent d'intervenir dans tous les cabinets
médicaux pour réduire les risques, veiller à
la rationalisation des soins, à la bonne informatisation
des dossiers médicaux. Cette ASF, vous l'avez sans doute
reconnue, même si son nom habituel est bien plus dissonant.
Infatigable, elle conduit déjà des études d'évaluation
technologique, élabore de Recommandations et références
médicales, mène des actions d'évaluation des
pratiques professionnelles des médecins libéraux et
des établissements de santé… Vous pouvez donc
dormir en paix, l'ASF vous protègent et vous indiqueront
bientôt sans doute des hypnotiques vertueux, somnifères-citoyens
vous assurant un sommeil à toute épreuve, garanti
sans rêves.
Il n'est donc pas forcément infondé de considérer
d'un œil critique la réforme actuelle de la santé.
C'est pour cela qu'il s'impose qu'un minimum de choix soit laissé
aux médecins, minimum qui ne ferait que prendre acte du fait
que la totale technologisation de la médecine serait une
pure folie et un déni de l'histoire. En particulier parce
que la médecine concerne directement ces temps essentiels
où il y va de l'être même de l'homme : la naissance,
la mort, la maladie, la folie, la sexualité… Les réduire
à de simples enjeux biologiques et techniques ne s'avérerait
pas seulement une décision imbécile, mais un véritable
« assassinat d'âmes », un assassinat que la notion
juridique de « crime contre l'humanité » méconnaît
d'ailleurs résolument. Rilke, Blanchot, et tant d'autres
en ont dit le péril. Mais quelle formation médicale
? quel parcours politique ? quelle carrière bureaucratique
? peuvent aujourd'hui croiser ces œuvres…
Pourtant, on qualifie encore la médecine et quelques autres
pratiques, ayant l'homme lui-même pour objet, d'« activités
libérales ». Ce n'est nullement parce que ce terme
désigne, comme on le suppose trop souvent, les modalités
économiques d'un certain type d'exercice. Héritage
des arts libéraux médiévaux, ce libéral
ne fait qu'indiquer la nécessité d'un minimum de liberté
dans l'exercice de certaines pratiques. Notamment la liberté
de pouvoir en réinterroger les fondements éthiques
et épistémologiques, sans en laisser le soin à
quelque instance spécialisée. On peut en tout cas
déjà constater les conséquences consternantes
de l'absence d'un tel geste dans le débat actuel, ou plutôt
dans l'échange d'arguments de pacotille qui tente d'en tenir
lieu. Ce minimum de liberté se marquait aussi avec le terme
d'« honoraires », qui indiquait littéralement
que dans un tel paiement se jouait une dimension dépassant
chacun des protagonistes, quelque chose touchant à la dignité
de l'humain et inassimilable à une relation marchande. Il
est remarquable que la destruction de ces honoraires constitue une
véritable obsession pour les bureaucraties qui n'ont de cesse
de les abaisser et de les ridiculiser. Les honoraires en effet,
contrairement à la logique marchande, ne sont pas fixés
par les lois anonymes du marché, mais prennent en compte
la singularité de chaque rencontre, c'est leur fonction et
il y va là d'une éthique fondamentale. C'est précisément
ce qui apparaît scandaleux à la bureaucratie, à
son fantasme d'anonymisation et de standardisation de toutes relations,
à sa fascination scientiste pour des actes aux coordonnées
intégralement calculable. L'analyse bureaucratique du paiement
de l'acte médical est pour le moins rudimentaire, soyons
plus précis, elle est obscène : l'« inégalité
», entendez par là l'absence de connaissances médicales
du patient, est seule retenue par ces instances. Autrement dit le
médecin sera systématiquement suspecté de potentielle
tromperie sur la « marchandise » : il faudra donc l'encadrer
bien davantage qu'un autre marchand. Car il va de soi pour ces amateurs
d'évidences, pour ces spécialistes d'un bon sens dont
Marx avait reconnu la dimension fétiche, que la santé
et le médecin ne peuvent être défini que comme
une marchandise et un marchand.
Il serait donc plus que temps de considérer ce que le prétendu
« réalisme » des fantasmes bureaucratiques nous
prépare, notamment avec ce qui se dessine déjà
de la production à grande échelle, dès la maternité
et l'école maternelle, de cet « homme-de-la-masse »
annoncé par Hannah Arendt. Cette philosophe avait su reconnaître
les traits décisifs de celui qu'elle définissait comme
l'élément de base des systèmes totalitaires
: incapacité à penser, goût pour l'anonymat,
mais aussi pente suicidaire. Rien de surprenant d'ailleurs concernant
des sujet mécanisés, coupés de tout enjeu tragique,
réduits à des automates. C'est à leur propos
qu'Imre Kertész, constatant que le totalitarisme confisquait
le destin de l'homme en décidant intégralement de
son tracé terrestre, a forgé l'appellation d'«
hommes sans destin ». Mais il serait temps de proclamer qu'avec
une bureaucratie sanitaire, prétendant, pour notre santé,
contrôler le moindre détail de nos gestes et de nos
habitudes, il en est exactement de même : notre destin est
par elle tout aussi bien confisqué !
On retiendra ici la particulière responsabilité des
organisations syndicales, médicales, mais aussi ouvrières,
ces dernières usurpant le crédit encore fait à
une contestation sociale pourtant depuis longtemps reniée.
Ces organisations s'avèrent aujourd'hui constituer, à
l'égal de l'ENA, une pépinière des figures,
nouvelles mais redoutables, de cet « homme-de-la-masse ».
Déployant une inoxydable incapacité à penser,
elles viennent enrichir la liste dressée au siècle
dernier par Hanna Arendt. Par exemple, selon un des rouages centraux
du système sanitaire actuel, « il faut toujours rappeler
qu'en médecine ou dans tout autre domaine l'informatique
et la messagerie ne sont que des outils au service des personnes
et du développement de la connaissance humaine ». Formule
qui n'est pas seulement l'exhibition, naïve et inquiétante,
de la parfaite incapacité à tirer l'expérience
des tragédies de l'histoire la plus récente chez un
haut « responsable ». D'une histoire qui n'a pourtant
cessé de démontrer que la technique pouvait échapper
à l'homme, s'emballer et le détruire sans recours,
emportée par le mouvement infininiste qui la caractérise.
C'est aussi la démonstration de l'incapacité métaphysique
à penser en terme d'essence et de limite. Autrement dit,
c'est bien ça ! tout se vaut et s'évalue, il n'y a
plus que des marchandises.
Résumons nous, les aveugles et les sourds - pour rester
dans l'euphémisme mais aussi dans le médical - sont
à nouveau aux commandes : nous allons enfin dans la bonne
direction !
Le précédent des années trente rend en tout
cas d'autant plus étrange que les médecins, à
l'image des journalistes qui bénéficient eux d'une
« clause de conscience », ne disposent pas d'une «
clause éthique » leur permettant de refuser les propositions
qu'ils jugent inacceptables. Ce qui suppose d'ailleurs que ce refus
leur laisse ensuite une possibilité effective d'exercice.
Les caisses d'assurances maladies doivent de ce fait renoncer à
la pratique du « verrouillage », directement issue des
dispositifs bureaucratiques des années trente, qui pérennise
le piège et la falsification légalisée comme
normes du rapport à l'autre. On sait en effet que les consultations
des médecins non conventionnés sont remboursées,
selon la loi, sur la base d'un tarif d'autorité, lequel est
inférieur à 1 €. Dans les conditions actuelles
les médecins (et à travers eux leurs patients aussi
- ce que l'on cache soigneusement) sont totalement coincés
: ou ils se soumettent ou ils sont ruinés.
Remarquable en tout cas le rigoureux trompe-l'œil qui jusqu'à
présent a ordonné le débat, tel qu'aucune question
de fond ne soit jamais posée, ni même que le terme
de biopolitique ne soit une seule fois prononcé. Un biopolitique
que nous nous contenterons de définir, sans commentaires,
comme la réduction, banale comme le mal, de l'humain à
une masse biologique exploitable en toutes ses dimensions.
Nous ne sommes certainement pas les premiers à constater
que toute bureaucratie s'approprie les domaines qu'on lui confie
et s'emploie à les modeler selon le fantasme, fondateur d'ailleurs
de cette position et qui lui tient lieu d'être, que nous avons
donc tenté ici de dégager. Un tel fantasme aboutit
à un dévoiement radical du champ médical, il
est urgent d'y parer. C'est qui rendait particulièrement
nécessaire d'enfin identifier les véritables enjeux
des réformes actuelles : bien loin d'être simplement
technico-économiques, ces réformes sont destinales
et touchent à ce que Sophocle nommait « lois non écrites
». C'est à dire à ces lois qui s'imposent à
toute société humaine pour qu'elle reste digne de
ce nom.
C'est ce qu'il importe d'affirmer face aux nouveaux Créon
de la technique.
Décembre 2004
« Loxias » signe ici l'analyse d'un praticien concerné
à divers titres par le biopolitique.
Source/auteur : HNS-info
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