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Origine : http://www.novethic.fr/novethic/entreprises/ressources_humaines/conditions_de_travail/des_salaries_seuls_face_injonctions_paradoxales/133490.jsp
Vincent de Gaulejac , Travail, les raisons de la colère,
éditions Le Seuil, le 3 mars 2011.
Propos recueillis par Marie-José Gava Publié le 26-04-2011
échange sur le livre "Travail, les raisons de la colère",
éditions Le Seuil, le 3 mars 2011.
Stress, burn-out, dépressions, perte de sens, suicides…
Dans le secteur privé comme dans le public, les salariés
vivent un mal-être profond. Dans son dernier livre «
Travail, les raisons de la colère », Vincent de Gaulejac,
directeur du Laboratoire de changement social de l'Université
de Paris 7-Diderot, repense l'organisation du travail et le rôle
du management.
Novethic : Dans votre livre, vous vous montrez critique sur
l’utilisation généralisée du terme «
risques psychosociaux ». Pourquoi ?
V. de Gaulejac : Au cours de la précédente décennie,
les notions de stress, de violence et de souffrance étaient
prédominantes. Aujourd’hui, c’est celle de «
risques psychosociaux » qui s’est imposée. Mais
de quoi s’agit-il ? Que recouvre cette notion ? S’agit-il
de risques pour l’employeur ou pour l’employé
? Dans le champ des sciences humaines, le « psycho »
et le « social » recouvrent une multiplicité
de situations !. Alors que le mot « violence » désigne
clairement la responsabilité de l’organisation et de
son fonctionnement, le terme de « risque » est plus
neutre. En fait, ce terme politiquement correct ne froisse personne
et permet de neutraliser les enjeux de pouvoir et les conflits.
C’est une façon de montrer que l’on se préoccupe
du problème, sans pour autant s’engager à s’attaquer
à ses sources. Or, parler de « risques », c’est
risquer d’occulter la violence, de ne pas reconnaître
la souffrance, de nier les sources du malaise…
Quels sont les symptômes du mal-être dans les organisations
aujourd’hui ?
De plus en plus de salariés témoignent d’un
mal-être profond lié aux transformations des organisations
du travail et des pratiques de management. Tout est parti du secteur
privé. Dans « l’emprise de l’organisation
», une étude sur IBM réalisée avec Max
Pagès, nous avons montré que les nouvelles formes
de management conduisaient à une intériorisation des
conflits liés au travail : ces derniers étant passés
du registre social au registre psychologique. Cela signifie que
les salariés sont devenus « divisés de l’intérieur
» : une partie d’eux-mêmes adhérant à
l’organisation et à ses objectifs, l’autre partie
prenant ses distances pour échapper à cette pression
du travail. Le symptôme majeur de ce mal-être est lié
au sentiment d’être pris dans des injonctions paradoxales.
La frénésie modernisatrice, la culture du résultat
et l’obsession de l’évaluation des performances
créent en effet un monde pathologique et paradoxal. Ce malaise
profond se répand dans tous les secteurs, y compris dans
le public : à l’hôpital, dans la police, la justice,
l’université... Par ailleurs, le management par projets,
la compétition généralisée…tout
cela aiguise les rivalités entre les gens et produit un délitement
du collectif.
Quelles en sont les conséquences psychologiques ?
Chacun vit une sorte d’infantilisation et d’instrumentalisation
où on lui demande d’être à la fois autonome
et de se conformer au système. Ce type d’injonction
paradoxale rend fou ! Cela se répercute sur les relations
de travail : l’individu se retrouve seul, ne pouvant plus
partager avec les autres son mal-être. Les salariés
semblent n’avoir pas d’autre choix que celui de se révolter
… ou de se détruire. Les suicides de salariés
au cours des dernières années me font penser à
ce que faisaient les Bonzes au moment de la guerre du Vietnam :
ils s’immolaient par feu pour dénoncer la violence
de la guerre. De la même façon, ces salariés
ont voulu que leur acte serve d’exemple ; c’est une
façon de dénoncer le système, pour ne pas que
d’autres salariés vivent la même chose.
L’obligation de sécurité de résultat
se renforce pour les employeurs. Qu’en pensez-vous ?
Les commissions sur le mal-être au travail fleurissent à
l’initiative des acteurs politiques. La menace de procès
pèse de plus en plus sur les employeurs. Mais quid du «
mode d’emploi » pour agir ! On constate une sorte de
« prescriptofrénie » envers les entreprises.
On leur prescrit un idéal, une norme, des objectifs : zéro
défaut, zéro délais, zéro mal être…
Cet idéal au travail est inatteignable ! Cette tendance à
sanctionner les entreprises en les touchant au porte-monnaie repose
sur un malentendu. Le fait de devoir respecter la loi n’est
pas une panacée. Pour preuve, la loi sur le harcèlement
moral de 2002 n’a produit aucun effet : ce n’est pas
parce que l’on punit de temps en temps un harceleur que l’on
va éradiquer le harcèlement. Ce phénomène
est plus complexe : il est lié au fait que dans les organisations
actuelles, chacun est mis sous pression et peut tour à tour
devenir harcelé et harceleur. Dans les entreprises, il faut
donc questionner l’organisation du travail qui favorise ce
type de scénario.
Dans ce contexte de mal-être au travail, quelle est la
responsabilité des managers ?
Dans les entreprises, la tendance aujourd’hui est de faire
systématiquement appel à des experts extérieurs.
Il vaudrait mieux s’employer à redonner au management
sa fonction première qui n’est pas de pousser le système
vers l’excellence et la performance, mais de produire une
organisation qui n’empêche pas les gens de travailler
! Cela signifie qu’il faut parvenir à une médiation
des contradictions. Il s’agit de trouver un équilibre
entre les tensions permanentes qui existent entre la logique financière,
les ressources humaines et la production. Cela peut prendre différentes
formes : la mise en place d’outils, une nouvelle fonction
en interne ... En tous cas, les managers devraient pouvoir mettre
en place des espaces de réflexion collective. Car leur responsabilité
devrait être de veiller au « bien travailler »
et non de produire du mal être au travail. Or, aujourd’hui,
non seulement ils produisent du mal être mais ils en sont
les premières victimes.
Comment ce débat s’inscrit-il dans le cadre de
la RSE ?
Dans mon livre, je formule l’hypothèse selon laquelle
le capitalisme a toujours fonctionné selon le principe de
Schumpeter lié à la « destruction créatrice
» : le capitalisme détruisant des produits pour en
créer de nouveaux plus performants. Or, aujourd’hui,
on observe un renversement de cette logique au profit de la «
création destructrice ». L’avenir de la planète,
les conséquences sociales du développement économique,
les risques psychosociaux sont les trois symptômes de destruction
qui risquent de tout faire basculer de façon dramatique.
La responsabilité sociale de l’entreprise ne fait sens
qu’à condition de ne pas uniquement se préoccuper
des conséquences sociales du développement économique.
A une économie qui se développe contre la société,
il faut opposer l’idée d’un modèle économique
au service du développement de la société,
c’est là le sens de l’histoire.
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