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Origine : www.cairn.info/revue-empan-2003-2-page-32.htm
Vincent de Gaulejac « Malaise dans la transmission »,
Empan 2/2003 (no50), p. 32-37.
Vincent de Gaulejac , professeur de sociologie à l’Université
Paris vii ; directeur du Laboratoire de changement social. Entretien
réalisé par Madeleine Lefebvre.
M. Lefebvre : Avant d’aborder la problématique
de la jeunesse actuelle, il me semble intéressant de vous
demander, à partir de votre ouvrage L’Histoire en héritage
[1], de présenter la manière dont s’effectue
la construction du sujet au croisement de l’individuel et
du collectif dans une dimension intergénérationnelle.
V. de Gaulejac : La dynamique de construction du sujet s’effectue
à partir de trois pôles. J’ai d’abord développé
une double problématique autour du thème « roman
familial et trajectoire sociale », à l’articulation
de la psychanalyse et de la sociologie, disons entre Freud et Bourdieu
[2]. D’un côté le roman familial, ce fantasme
que Freud avait analysé chez des enfants abandonnés
qui s’inventaient une famille d’origine et, de l’autre,
le thème de la trajectoire sociale, avec les travaux de P.
Bourdieu sur les déterminations sociales et la reproduction.
Cette problématique accorde une attention à la fois
à la subjectivité, aux fantasmes les plus inconscients
et à l’objectivité des places et des positions.
Le croisement de ces deux lectures des destinées humaines
et mes recherches sur les histoires de vie m’ont conduit à
introduire un troisième pôle : la contribution du sujet
à son histoire. Le sujet, en effet, n’est réductible
ni à ses déterminations intrapsychiques inconscientes,
ni à ses déterminations sociales. Entre Freud et Bourdieu,
il y a Sartre, quand il dit : « L’important n’est
pas ce qu’on fait de l’homme mais ce qu’il fait
de ce qu’on a fait de lui. »
L’individu multidéterminé, confronté
à des contradictions multiples, est obligé de faire
des choix, de trouver des réponses dans une démarche
de construction de sa destinée. L’individu est, ainsi,
condamné à devenir sujet, à affirmer sa liberté,
une liberté qu’il ne faut pas penser en opposition
aux déterminations, mais comme la capacité que développe
chaque individu en quête d’autonomie. Je résumerai
cette analyse dans la formule : « L’individu est le
produit d’une histoire dont il cherche à devenir le
sujet. »
M.L. : Pouvez-vous dire de quelle manière cette analyse
peut contribuer à donner des éléments de compréhension
de la jeunesse actuelle et de la manière dont s’élaborent
les relations intergénérationnelles ?
V. de G. : Dans la société industrielle, la structuration
sociale s’organisait autour d’une reproduction des classes
sociales. Jusque dans les années 1970, on pouvait considérer
que le modèle de la reproduction fonctionnait et les analyses
de Bourdieu étaient alors pertinentes : les parents indiquaient
à leurs enfants les stratégies à mettre en
place pour assurer cette reproduction. Mai 1968 a représenté
une rupture. On peut interpréter le mouvement de Mai comme
une crise de succession d’une génération qui
remet en question le modèle de la reproduction et cherche
à inventer des réponses nouvelles. Cette génération
a assez bien réussi. Elle a bénéficié
du contexte de la révolution post-industrielle, de l’émergence
de nouvelles technologies et de l’apparition de nouveaux métiers.
Portés par ce contexte très créateur de transformations
sociales, les jeunes des années 1970 ont eu la possibilité
de réaliser des projets qu’ils ont vécus comme
des projets personnels, sans devoir trop se heurter aux contraintes
sociales ou économiques. Ils pouvaient se vivre comme contestataires
tout en trouvant facilement du travail, marginaux tout en s’insérant.
Aujourd’hui, la société s’est transformée.
On assiste aux effets de l’éclatement des classes sociales
et des mutations du monde du travail. Une série de facteurs
mettent l’individu dans l’obligation de lutter pour
avoir une existence sociale. C’est le sens de l’ouvrage
La lutte des places [3], dans lequel je montre comment, actuellement,
la lutte des places tend à se substituer à la lutte
des classes. Les jeunes d’aujourd’hui sont les enfants
de la génération 1968. Ils vivent une contradiction
importante entre, d’une part, l’idéologie de
la réalisation de soi-même – la réussite
sociale passe par la carrière professionnelle – et,
d’autre part, une société en déficit
structurel d’emplois, incapable de leur offrir une place,
les mettant dans l’incapacité de réaliser cette
aspiration à l’autonomie.
Les jeunes se trouvent, alors, confrontés à des situations
paradoxales : ils sont soumis à une série de messages
visant à leur assurer une vie autonome et réussie,
mais quand ils entrent dans la vie active, ils découvrent
que, même en ayant souscrit aux recommandations, il n’y
a pas de place pour eux. Ou bien, quand ils se présentent
devant un employeur, on leur oppose leur âge (trop bas ou
trop élevé) ou leur qualification (excessive ou insuffisante).
Ou encore, on leur propose des places disqualifiées, des
petits boulots, des statuts précaires, etc. Cette disqualification
concerne également les « vrais » emplois et touche
les jeunes qui ont réussi à l’école et
sont devenus ingénieurs, médecins, enseignants. Ils
se voient soumis à une pression croissante et à une
dégradation de leurs conditions de travail. C’est le
cas des enseignants en zep que l’on place, sans expérience,
dans les classes les plus difficiles ; des internes en médecine
obligés de faire des gardes de nuit sans compensation. Des
jeunes journalistes en cdd qui doivent se montrer disponibles en
permanence pour espérer obtenir un poste fixe. Ces jeunes,
non protégés par le droit du travail, sont corvéables
à merci et doivent en plus se montrer enthousiastes et reconnaissants
à l’égard de ceux qui leur « donnent une
chance » !
Le paradoxe peut se résumer en ces termes : dans la société
où, aujourd’hui, l’autonomie est présentée
comme un modèle, les jeunes ne disposent pas des conditions
objectives leur permettant d’accéder à cette
autonomie et se sentent de plus en plus fréquemment floués.
M.L. : Le malaise que vous analysez concerne l’ensemble
de la jeunesse et apparaît comme un fait de génération.
Pensez-vous toutefois qu’il se présente de manière
uniforme ou qu’il prenne des formes différentes selon
les classes sociales ?
V. de G. : Je crois effectivement qu’il s’agit d’un
phénomène global qui a des conséquences très
différentes selon les statuts sociaux des parents et le modèle
éducatif qu’ils véhiculent. On peut distinguer
en premier lieu la génération « pivot »,
qui a autour de 50 ans, composée d’un couple stable
dont les deux membres travaillent, qui dispose de conditions économiques
et sociales lui permettant d’assurer auprès de ses
enfants une véritable fonction de relais et d’amortir
pour partie les effets de la lutte des places. Toutefois, dans les
classes moyennes et aisées, la situation a sensiblement changé
; auparavant, par le jeu de la mobilité sociale, les enfants
occupaient à peu près la même place que les
parents et, dans les fratries, on observait des équivalences
de position. Aujourd’hui, et c’est nouveau, les destinées
sociales dans une même fratrie peuvent être très
contrastées, faites à la fois de réussites
et d’échecs très spectaculaires. Selon la trajectoire
scolaire, selon les choix effectués ou les opportunités,
les trajectoires varient. Autant de raisons qui contribuent à
expliquer que les positions sociales ne sont plus acquises. Les
sociologues parlaient autrefois d’un effet « cliquet
» qui, dans les processus de promotion, protégeait
de la régression sociale. Actuellement, ce n’est plus
toujours le cas et l’on a l’impression, même si
le poids de l’héritage social demeure, que les trajectoires
sociales sont moins jouées d’avance et que les analyses
de Bourdieu dans Les héritiers n’ont plus la même
validité.
La situation est différente dans les familles confrontées
aux problèmes de chômage ou d’emploi peu qualifié
ou vivant des situations de divorce, de séparation et bénéficiant
de peu de moyens. Ces familles ne sont pas en mesure de prendre
le relais auprès de leurs enfants et d’assurer la fonction
de génération « pivot », ce qui crée
bien sûr toute une série de problèmes. Ainsi,
les jeunes des cités connaissent la vie difficile de leurs
parents. Ils savent combien ces derniers, après avoir mis
beaucoup d’espoir dans l’immigration, ont été
singulièrement mal traités. Ces jeunes n’ont
pas envie de reproduire la même vie. Certes, l’école
leur a été présentée comme un moyen
de s’en sortir. Certains ont réussi. Mais plus ils
avancent dans la scolarité, plus ces jeunes prennent conscience
que leurs conditions de vie sont des obstacles à leur réussite.
La situation des garçons et des filles est toutefois différente.
Si les filles réussissent mieux à l’école,
dans le cas des garçons, l’école de la rue s’oppose
à l’école de la République. Ni l’une
ni l’autre ne sont réellement satisfaisantes, et plus
le temps passe, plus l’avenir leur paraît bouché.
On a parfois proposé à ces jeunes le modèle
de Zidane comme un espoir de s’en sortir. Zidane est un merveilleux
exemple d’intégration sociale et de réussite
existentielle. Mais les chances des jeunes qui veulent faire du
foot de devenir « un Zidane » sont infimes. On ne se
rend pas compte qu’en leur proposant Zidane comme modèle,
on contribue à les enfoncer davantage. On peut comprendre,
alors, que l’absence de perspectives de réussite ne
puisse que provoquer la colère et la violence de cette jeunesse.
M. L. : Au-delà du poids du statut social, vous dites
que les trajectoires se construisent à l’articulation
complexe des histoires personnelles, des histoires familiales ;
à ce propos, vous avez évoqué le modèle
éducatif des parents. Pouvez-vous développer cet aspect
?
V. de G. : En effet, une histoire de vie constitue une sorte de
compilation. L’histoire de vie se construit, dans la complexité,
au croisement de l’histoire personnelle, de l’histoire
familiale et de l’histoire sociale. Dans les séminaires
d’implication et de recherche [4] que j’anime autour
de la problématique « roman familial et trajectoire
sociale », on explore différentes thématiques
qui permettent de mieux comprendre comment ces différents
facteurs interviennent, par exemple, dans les choix professionnels,
les choix amoureux, dans le rapport à l’argent, le
rapport à l’espace, etc. Cette analyse montre bien
l’articulation entre des composantes singulières, qui
renvoient à des dynamiques psychiques, à des enjeux
inconscients, et des composantes collectives, qui renvoient à
des dynamiques sociales et familiales.
En ce qui concerne les dynamiques familiales et les modèles
éducatifs des familles, les choses ont considérablement
évolué. Au modèle centré sur la reproduction
socio-économique a succédé le modèle
de la production de l’individu autonome. F. de Singly parle
de « la construction de soi », l’enjeu étant
la production d’un individu capable d’assumer ses choix.
Aujourd’hui, le projet parental porte sur des valeurs d’épanouissement
et d’harmonie. Les parents, sollicités sur l’avenir
qu’ils souhaiteraient pour leurs enfants, répondent
: « Oh, il fera ce qu’il voudra, l’important c’est
qu’il soit heureux ! ». C’est une réponse
sympathique que de souhaiter l’épanouissement et l’autonomie
de ses enfants, mais qui met les jeunes en situation difficile.
Si les parents eux-mêmes n’ont pas réussi, ou
proposent des aspirations et des projets sans donner à leurs
enfants les moyens de les réaliser, ils mettent ceux-ci dans
une injonction paradoxale. La société aujourd’hui
paraît ignorer le poids des déterminations sociales,
et elle entretient l’illusion que la réussite est liée
au mérite personnel et que chacun peut « se réaliser
» s’il y met un peu de volonté.
Dans ces conditions, les jeunes qui ne parviennent pas à
réaliser ce projet d’autonomie, à « réussir
», se vivent comme disqualifiés, s’attribuant
parfois la responsabilité de difficultés liées
en réalité à leurs conditions sociales. C’est
le cas du chômeur qui s’interroge : « Qu’est-ce
que j’ai fait de mal pour me retrouver au chômage ?
». Une situation de déficit structurel d’emplois
peut être vécue sur le registre de la responsabilité
personnelle et de la honte. Dans la honte, il y a une intériorisation
de la réalité objective. On assiste à une intériorisation
sur le registre psychique d’une souffrance sociale [5]. Quand
les jeunes intériorisent l’image négative que
la société leur renvoie, on est alors sur le registre
de la honte. Or, la honte inhibe les capacités d’action
et de réaction et conduit à cacher sa souffrance,
ce qui est évidemment moins dérangeant pour la société.
Je préfère la révolte et la violence des jeunes
qui traduit une certaine conscience du social, d’autant que
cette révolte prend le plus souvent une forme collective.
M. L. : Dans vos travaux, vous abordez également la
question de la honte de classe. N’y a-t-il pas parfois, en
relation avec l’histoire sociale des parents, des éléments
qui ont à voir avec la honte de classe ? Je pense à
certains enfants d’immigrés ou à des fils d’ouvriers
qui expriment une honte de leur appartenance sociale.
V. de G. : C’est vrai qu’il est très difficile
de transmettre une histoire qui n’est pas valorisée.
Que peut-on transmettre à ses enfants quand on a une histoire
marquée par la pauvreté et la domination ? Certes,
vous avez ces témoignages où c’est la dignité
dans l’épreuve qui est transmise aux enfants. Les parents
qui disent : « Moi, je n’ai jamais eu honte d’être
ouvrier, je me suis battu », transformant une histoire marquée
par l'humiliation en épopée glorieuse. La soumission
se transforme en lutte, la honte des origines en fierté du
combat. Le Parti communiste a joué un rôle important
à ce propos. Combien j’ai entendu d’histoires
de jeunes qui se souvenaient des manifestations du 1er mai, sur
les épaules de leurs pères ouvriers ; il y avait des
drapeaux partout et il se dégageait un sentiment de puissance,
de fierté, source de dignité et d’espoir. Là,
on peut transmettre des choses positives, quand bien même
l'histoire familiale est marquée par la domination.
Mais quand, soi-même, on a été pris dans la
honte de sa propre condition, quand l’enfant a vu ses parents
se laisser humilier sans réagir, la transmission devient
alors difficile et la honte se transforme en inhibition. Ce n’est
pas l’histoire en elle-même qui se transmet, mais l’inhibition.
Ce n'est pas tant l'histoire en soi qui est essentielle que la façon
dont elle est agissante en soi, l’effet qu’elle produit
sur soi. Quand l’histoire est agissante du côté
de la honte et de la disqualification intériorisée,
les enfants sont pris dans des contradictions internes entre ce
qui les relie à leur parents et le refus d’une identification
malheureuse. Ils sont parfois aussi pris dans le dilemme de prendre
comme modèles des enseignants, qui, contrairement à
leurs parents, représentent une image de réussite,
et le refus de ces figures qui risquent de les mettre dans un conflit
de loyauté, avec le sentiment de trahir leurs parents.
Les choses se passent différemment quand les jeunes affrontent
les difficultés, non plus individuellement, mais ensemble,
dans la fratrie ou en bande dans la cité. À ce sujet,
il est intéressant de souligner comment les jeunes d’origine
immigrée sont parfois confrontés à des modèles
contradictoires entre la famille et l’école. Si cette
opposition, chez les filles, a fréquemment l’issue
positive de la réussite scolaire, les garçons sont
souvent pris dans une contradiction majeure entre le modèle
culturel méditerranéen de l’homme fier et digne
et la façon dont ils sont traités à l’école.
« Quitter » l’école peut être alors
le moyen de préserver sa dignité. Bien sûr,
certains réussissent à l’école, mais
avec la difficulté de devoir se couper des autres, des copains
du quartier. L’éclairage par le registre de la honte
et de l’honneur ou de la fierté est intéressant,
car il donne une clé explicative des impasses et des échecs.
Il permet de comprendre par exemple pourquoi il est plus valorisant
de s’identifier au leader du quartier que de préparer
le bac. Il faut ajouter que cette question de la honte et de l’honneur
pourra être vécue différemment selon le rapport
que le père entretient à sa propre histoire, selon
la manière dont il a assumé ses contradictions face
à l’immigration. En effet, les enfants héritent
des contradictions non résolues de leurs parents et leur
capacité à être sujet dépend de la manière
dont les parents ont transmis les contradictions qui traversent
la lignée.
M. L. : Pensez-vous que la remise en question de l’ordre
généalogique ait une incidence, concernant les jeunes,
sur les modes d’élaboration des relations intergénérationnelles
?
V. de G. : L’ordre généalogique s’est
trouvé bousculé par la transformation des systèmes
familiaux, notamment par la question de la contradiction entre les
liens du sang et les liens du cœur. Aujourd’hui, la famille
a pour fonction essentielle la construction de soi, l’affirmation
de soi comme un être autonome et capable de faire des choix.
I. Théry l’a bien analysé en soulignant que
si, auparavant, le divorce venait rompre cet ordre-là, aujourd’hui,
au contraire, la dignité impose de se séparer si le
lien affectif n’existe plus. L’amour est devenu l’élément
essentiel des choix. Cet incontestable progrès pour la liberté
du sujet remet en question l’ordre généalogique.
Même si, dans bien des familles recomposées, chacun
connaît sa place, l’éclatement de la famille
traditionnelle pose toute une série de problèmes.
Elle favorise le processus d’individualisation, qui est plus
favorable à la liberté du sujet mais le rend également
plus vulnérable. Il s’accompagne d’un affaiblissement
de l’autorité et des modèles, avec l’obligation
pour chaque individu de trouver ses propres réponses aux
contradictions auxquelles il est confronté. Les réponses,
en effet, ne s’inscrivent plus dans des modèles et
des références collectives qui permettraient à
chacun, parent et enfant, de trouver sa place dans la lignée.
Le brouillage généalogique pose également des
problèmes identitaires concernant, par exemple, les noms
de famille : laisser aux enfants le soin de choisir leur nom de
famille, c’est laisser l’affectif devenir l’élément
moteur de l’inscription dans une lignée, ce qui remet
en question l’ordre symbolique que représente la transmission
de génération. Comme l’écrit Pierre Legendre
[6], l’impératif généalogique, qui inscrit
dans l’ordre symbolique, est une des bases de l’ordre
social. Si la confusion de l’ordre des places dans la généalogie
se trouve renforcée par une difficulté à trouver
des places dans l’ordre social à ce moment-là,
on entre dans la lutte des places permanente, c’est-à-dire
la lutte de chaque individu pour essayer de parvenir à une
existence sociale. Quand l’ordre généalogique
devient confus et que l’ordre social crée des situations
d’exclusion, on se trouve alors dans une situation d’insécurité
généralisée.
M. L. : Pensez-vous que, aujourd’hui, les générations
adultes assurent ce qu’on peut appeler le devoir de transmission
en favorisant auprès des jeunes la lisibilité du monde
?
V. de G. : À propos de la transmission, je parlerai d’abord
d’une sorte de « mode d’emploi existentiel »
que les parents devraient transmettre. Il intéresse la pulsion
de vie et le développement psychique, mais concerne également
la transmission d’habitus cohérents avec le monde social,
permettant d’affronter des contradictions, de concilier les
contraires, par exemple trouver un travail intéressant, qui
ait du sens et qui en même temps permette de gagner de l’argent.
Je suis sensible aussi à l’approche de H. Arendt, qui
insiste sur la nécessité de transmettre aux jeunes
une représentation du monde qui leur permette de trouver
les références dont ils ont besoin pour donner du
sens au monde dans lequel ils vivent. Or, actuellement, les transformations
sociales de ces dernières décennies contribuent à
la remise en cause des systèmes de référence
des différents groupes sociaux, confrontant avec acuité
la jeunesse à la question du sens : par exemple, la bourgeoisie
traditionnelle a perdu sa capacité de produire des représentations
qui donnent une lecture pertinente du monde et transmet à
ses enfants un système de croyances, de valeurs qui est de
moins en moins adapté. L’essentiel est de proposer
aux jeunes une capacité de lecture du monde qui leur permette
de produire du sens et en particulier de montrer que le monde n’est
pas univoque, uniforme, mais qu’il est multiple. Plus globalement,
sur ces questions du sens et de la lecture du monde, il existe une
crise des référents et des grandes doctrines. Les
grands récits sont remis en question, c’est la thèse
de J.F. Lyotard sur la post-modernité [7]. Cette remise en
cause n’est pas nécessairement négative, on
sait les effets que provoque l’islam comme grand récit
sur une partie du monde musulman. Plus difficile et plus angoissante
aujourd’hui est la multiplicité des sens, la multiplicité
des récits qui relativisent la valeur de chacun et oblige
chaque individu à construire ses propres référents.
Le contexte actuel de transformations sociales et de compétition
généralisée plonge les parents dans le désarroi.
Ils ne savent plus ce qu’ils peuvent transmettre à
leurs enfants. Ils sont pris dans une double exigence. D’un
côté, les armer le mieux possible pour affronter la
lutte des places ; de l’autre, leur donner le goût de
l’altérité, du bien commun et le respect des
autres. Ces deux exigences ne sont pas toujours faciles à
concilier.
Notes
[1] L’Histoire en héritage, Paris, Desclée
de Brouwer, 1999.
[2] La névrose de classe, Paris, Hommes et groupes, 1987.
[3] La lutte des places, Paris, Desclée de Brouwer, 1994,
en collaboration avec I. Taboada-Leonetti.
[4] Pour tous renseignements sur ces groupes, s’adresser
à l’Institut de sociologie clinique, au 06.82.68.68.77.
[5] Les sources de la honte, Paris, Desclée de Brouwer,
1996.
[6] L’inestimable objet de la transmission, Paris, Fayard,
1981.
[7] La condition post-moderne, Paris, Éditions de Minuit,
1975.
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