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Origine : http://www.preventionsuicide.be/ressource/static/files/Actes2008A4.pdf
Mardi 29 janvier 2008 Le suicide et le monde du travail Conférence
de Monsieur Vincent de Gaulejac
« Pourquoi l'organisation managériale rend malade ?
»
Dans le cadre des cinquièmes Journées de la Prévention
du suicide en Communauté Française Journées
Prévention Suicides ACTES 2008
Vincent de Gaulejac Professeur de l'Université Paris-Diderot,
Directeur du Laboratoire de Changement Social, et membre fondateur
de l'Institut International de Sociologie Clinique
Merci, bonsoir, Je vous remercie pour cette invitation. C'est toujours
un plaisir de venir ici à Bruxelles. J'espère que
je ne ferais pas trop d'ethnocentrisme par rapport à cette
question. Elle est à la fois grave et, et en même temps
j'aimerais qu'on puisse l'aborder à la fois dans une perspective
d'essayer de comprendre ce qui se passe et puis, j'aime bien Scott
Fitzgerald qui dit : « Il faudrait penser que la situation
est désespérée mais être cependant décidé
à la changer ». Parce que par rapport à la question
qui est soulevée là, c'est vrai que je suis frappé
par le sentiment que de plus en plus de gens ne vont pas bien dans
le monde du travail. Et au départ je l'ai analysé
dans les multinationales ces modes d'organisations managériales
je vais y revenir. Et puis je l'ai vu arriver dans la modernisation
des entreprises publiques, puis après ça a été
dans la modernisation de l'Etat et puis aujourd'hui à l'hôpital,
dans le travail social et malheureusement à l'université
et dans la recherche on voit à peu près les mêmes
symptômes.
Alors ce n'est pas parce que je suis sociologue clinicien, que
je n'aime pas beaucoup les métaphores médicales appliquées
aux phénomènes sociaux. Pourtant là il y a
quelque chose là effectivement qui ressemble à une
épidémie. C'est-à-dire il y a de plus en plus
: « Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés
par un drôle de mal dont on ne comprend pas forcément
les sources ». Alors j'aimerais prendre quelques détours,
donner quelques exemples pour essayer de comprendre l'évolution.
Je préfère le terme d'hyper modernité à
la postmodernité. C'est-à-dire l'hypothèse
est que les contradictions de la modernité, dans nos sociétés,
exacerbent. Et pour essayer de répondre à cette question
pourquoi la gestion rend malade ? Mais en fait ce n'est pas la gestion
évidemment qui rend malade. Il ne faudrait pas généraliser.
C'est certainement une forme, une façon d'appréhender,
une façon de gérer les choses. Et je voudrais faire,
décomposer mon propos en essayant de vous montrer comment
une certaine façon de gérer les choses qui émerge
comme un modèle dominant de gestion en liaison avec la globalisation.
C'est-à-dire de montrer que ce qui est rencontré par
chacun d'entre nous au niveau de son travail, au niveau de nouveaux
outils de gestion, au niveau de l'arrivée d'un job manager
sortant de l'école de commerce qui essaye d'appliquer de
nouvelles méthodes pour être plus efficient, plus productif,
plus performant, pour aller vers l'excellence... Il y a une combinaison
de facteurs qui produisent un système de pouvoir que, pour
des commodités, on va appeler sous le terme d'organisation
managériale. C'est à la fois des outils de gestion
liés à des systèmes de communication et d'informatisation
et en même temps des représentations que les gens ont
dans la tête sur des bonnes façons de faire pour optimiser
l'utilisation des ressources humaines. Ces termes-là, je
vais les interroger.
Et que derrière cela, ce que je voudrais interroger, c'est
une forme de pouvoir qui tend à se répandre dans l'ensemble
de la société. Et que cette forme de pouvoir-là
elle est assez difficile à combattre parce que ce n'est plus
le vieux pouvoir patronal et patriarcal qu'on a pu connaître
dans les entreprises, il est assez différent.
Mais est-ce que chacun d'entre nous contribue à la fois
à produire, est à la fois producteur et le produit
de ce pouvoir. C'est-à-dire qu'il ne nous concerne non pas
seulement en extériorité mais aussi dans l'intériorité.
Et que c'est une des raisons pour lesquelles se développent
un certain nombre de symptômes autour de termes comme le stress,
comme l'épuisement professionnel ou le harcèlement
moral. Et que ces symptômes qui en fait recouvrent un vaste
problème dans notre société sont l'émergence
d'un syndrome de dépression massif et que ce syndrome peut
pousser certaines personnes jusqu'au suicide. Le programme est ambitieux.
Je vais essayer de traiter de cela, je me définis maintenant
comme un sociologue clinicien, j'aime bien ce terme, il est un peu
provoquant. L'idée est que j`aurais dû être psychologue
mais si j'ai été sociologue c'est parce que je me
suis rendu compte en étant éducateur de rue que les
conditions concrètes d'existence étaient un déterminant
essentiel pour comprendre les comportements des gens.
Et donc bien sûr qu'il faut aller voir aussi ce qui se passe
du côté du psychique et de l'intrapsychique. Mais d'abord,
il faut voir du côté des conditions d'existence. C'est
un peu la thèse que je vais développer ce soir par
rapport à l'évolution des conditions de travail pour
comprendre pourquoi des gens en arrivent à se suicider en
particulier sur le lieu du travail ce qui évidemment donne
une symbolique à cet acte tout à fait particulière.
En même temps, je dirais contre une sociologie classique et
c'est vu avec méfiance par bon nombre de mes collègues
sociologues. Je pense qu'il faut faire une sociologie au plus près
du vécu, une sociologie qui s'intéresse aux rapports
entre l'être de la société et l'être de
l'homme. On ne peut plus aujourd'hui comprendre ce qui se passe
si on saucissonne les phénomènes en ayant d'un côté
une analyse du côté du social, de l'économique,
du macroéconomique et de l'autre côté du côté
du psychologique, de l'intériorité et du micro. Et
qu'on a besoin d'un outil théorique et méthodologique
qui permette de faire un lien en permanence entre les deux.
Pour ceux qui connaissent mes travaux, j'ai beaucoup, par exemple,
travaillé sur les histoires de vie. Quand on travaille sur
l'histoire de vie, on voit que l'histoire sociale, l'histoire familiale
et l'histoire personnelle sont complètement intriquées
les unes dans les autres. Il faut construire des théories
qui nous permettent de saisir ces interfaces entre, par exemple,
des processus socio psychiques et il faut construire des méthodologies
qui nous permettent d'aller à la fois dans la compréhension
de la société, des grands mécanismes sociaux,
des éléments structurants. Mais en même temps
voir comment la société produit des individus qui
produisent la société. C'est- à-dire comment
chacun d'entre nous intériorise des normes, des façons
de faire, des façons de penser, des façons d'éprouver
liées à cette société qui nous amène
à nous y adapter, ou nous amène à contribuer
à la production de cette société d'une certaine
façon. Et ça c'est très important cette dialectique
permanente entre ces deux registres. Parce que c'est cela qui, à
mon avis, nous permet de comprendre pourquoi aujourd'hui on est
confronté à ces nouveaux systèmes de pouvoirs
par rapport auxquels on se sent très impuissant. Qu'est-ce
que l'on peut faire par rapport à cela.
La première chose que l'on peut faire c'est au moins de
les analyser. Et c'est ce que je vais essayer de faire dans un premier
temps à partir de trois hypothèses qui décrivent
cette forme de pouvoir que j'ai proposé dans le titre de
la conférence d'appeler :
« Organisation managériale ».
Je vais développer trois hypothèses.
La première c'est que ce type de pouvoir, je l'ai analysé
avec des collègues d'abord dans les multinationales. Il est
apparu depuis assez longtemps pour certaines multinationales même
dans les années 30-40. Mais il est devenu un modèle
dans les années 80-90. Et un modèle qui s'est présenté
en rupture par rapport au modèle traditionnel qui existait
dans le monde du travail de l'entreprise qui était le modèle
hiérarchique et pyramidal. J'ai beaucoup été
influencé par Michel Foucault. Michel Foucault a fait un
livre tout à fait extraordinaire qui est : « Surveiller
et punir ». C'est un livre extraordinaire à la fois
pour les sociologues parce que c'est un magnifique manuel de sociologie
des organisations. Pas comme celle de Michel Crozier ou les autres.
Une sociologie qui permet de comprendre à travers l'analyse
des règlements, de l'architecture, de l'organisation de l'espace.
Comment a émergé dans nos sociétés dites
développées avec le capitalisme industriel une forme
de pouvoir tout à fait particulière au début
du 19ème siècle que Michel Foucault propose d'appeler
: « Le pouvoir disciplinaire ». Alors pour les plus
vieux qui sont de ma génération cela existe encore
dans certains espaces. Mais que ce soit à l'école,
au couvent, à la caserne, l'atelier, à l'hôpital,
c'était toujours la même forme de pouvoir. Un pouvoir
hiérarchique est un pouvoir qui fonctionnait à la
discipline.
C'est cette forme de pouvoir que Foucault analyse essentiellement
d'ailleurs autour du système carcéral mais dont il
montre qu'il s'est développé dans l'ensemble de la
société. Et un pouvoir dans lequel les gens étaient
contrôlés, quadrillés. Et l'archétype
de ce pouvoir c'est l'idée de maison de redressement. Il
y a des jeunes délinquants et il faut les redresser par rapport
à la norme, il faut les redresser physiquement, mentalement,
sur tous les registres... L'idée de la discipline, c'est
pour ceux qui ont vu « Full Metal Jacket », par exemple
de Stanley Kubrick. Former les marines, c'est ça la discipline.
Cet extraordinaire travail où les gens qui viennent d'horizons
différents, qui pensent des choses différentes vont
être normalisés par rapport à un objectif que
là dans Full Metal Jacket c'est la guerre, c'est les marines
américains. Dans la prison, c'est pour les redresser par
rapport à la délinquance, quand même par rapport
à l'éducation. Mais vous aviez à peu près
exactement le même type de pouvoir dans les collèges
et dans l'entreprise. C'est ce qu'on a appelé l'organisation
scientifique du travail. Vous voyez Charlie Chaplin : « Les
temps modernes ». Alors juste une première hypothèse
c'est que lorsque Foucault décrit ce système de pouvoir,
il dit :
« C'est un pouvoir qui était destiné à
rendre les corps utiles, dociles et productifs ». Et donc
l'objet de ce pouvoir, c'était essentiellement le corps.
Mais je cite Michel Foucault : « C'est pour une bonne part
comme force de production que le corps est investi de rapport de
pouvoir et de domination. Le corps ne devient force utile que s'il
est à la fois corps productif et corps assujetti ».
Alors quelle est l'hypothèse ? C'est que si vous transformez
aujourd'hui, l'objet du pouvoir en particulier dans l'organisation
managériale, dans le monde du travail, ce n'est plus tellement
le corps mais la psyché. Et lorsque vous remplacez dans la
phrase de Foucault le terme de corps par psyché vous avez
exactement la caractéristique principale de ce type de pouvoir
managériale. C'est pour une bonne part comme force productive
que la psyché est investie de rapports de pouvoir et de domination.
La psyché ne devient force utile que si elle est à
la fois énergie productive et énergie assujettie.
C'est-à-dire que l'essentiel du pouvoir managérial
est d'obtenir l'adhésion, l'identification, la mobilisation
psychique, la transformation de l'énergie libidinale en force
de travail en faisant un mélange entre un freudo-marxisme
un peu hyper moderne. Cela permet de comprendre pourquoi la pression,
pourquoi l'essentiel en fait au niveau du corps lorsque se traduisait
en symptômes c'étaient des maladies professionnelles
liées à des maladies physiques essentiellement. Ce
qui ne veut pas dire que la psyché d'ailleurs n'avait pas
quelque chose à y voir. Mais aujourd'hui la plainte, c'est
des symptômes, des symptômes qui sont beaucoup plus
du côté de la dépression, du côté
de « je n'en peux plus, je suis vidé, je suis pompé
».
C'est un des éléments qui permet de comprendre pourquoi
cela se joue beaucoup plus aujourd'hui semble-t-il sur le registre
psychologique que sur le registre physique.
Alors je voudrais vous donner une illustration de ces transformations,
évidemment il nous faudrait beaucoup de temps. Mais un des
aspects qui fait que une des façons de se représenter
cette forme de pouvoir, je vais vous commenter la brochure de «
Philips Way ». Vous savez dans les entreprises, à partir
des années 80-90, il fallait produire une vision commune,
développer la culture d'entreprise, développer une
philosophie d'entreprise et vous avez encore quelques patrons qui
vous disaient : « Il faudrait, quand même, mettre un
peu d'éthique dans tout ça parce que, effectivement,
le capitalisme a perdu son éthique, c'est un des problèmes
d'ailleurs qui pose problème au niveau du sens.
Enfin, Max Weber avait écrit un célèbre texte,
c'est un sociologue sur les rapports entre l'esprit, le protestantisme,
l'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Où
il justifiait le capitalisme en disant : « Ce n'est pas pour
s'enrichir, c'est pour réinvestir ». Il montre très
bien que cela se traduisait avec l'éthique protestante et
que les gens travaillaient pour faire leur salut. Un des gros problèmes
qui se pose et c'est une des raisons pour lesquelles les gens ne
vont pas bien c'est qu'ils ont du mal à mettre du sens. Alors
on essaye de leur produire du sens. Et pour leur produire du sens,
on fait des brochures. Cette brochure a pour but de dégager
les principes généraux permettant à tout manager
de porter un jugement sur ses actions et ses résultats. Plus
qu'une philosophie d'entreprise ou un idéal à atteindre
dans le futur, c'est un modèle de comportement pour aujourd'hui.
Alors j'imagine il y a un certain nombre de psychologues dans la
salle. Vous voyez, la psychologie implicite qui est dans ce discours
est une psychologie implicite comportementaliste. Il s'agit bien
d'agir sur le comportement des gens pour leur permettre d'adhérer
et se mobiliser psychiquement par rapport aux objectifs qui vont
être présentés par l'entreprise. Mais cet objectif-là,
il est habillé d'une très belle idéologie,
qui suinte de partout dans ce document. Alors une des raisons, une
des hypothèses pour lesquelles tout ça nous rend malade,
c'est parce qu'il y a quelque chose dans cette forme de pouvoir
qui est tout à fait extraordinaire, c'est un système
paradoxal. C'est-à-dire un système qui met les gens
en permanence dans des injonctions paradoxales. On peut l'appliquer
pour la phrase qui suit, il y a deux paradoxes : « Nous sommes
tous d'accord pour dire que notre entreprise a besoin d'actes et
non de mots ». Avec mes étudiants quand je joue, je
leur dis : « Est-ce que vous avez vu les paradoxes où
ils sont». Il y a un paradoxe qui est tout simple c'est :
« Nous sommes tous d'accord ». C'est-à-dire
que le paradoxe, c'est vous êtes tout à fait libres,
vous pouvez bien penser ce que vous voulez mais je vous englobe
dans cette injonction à être moi je suis d'accord avec
vous puisque vous pensez exactement comme je pense moi. Donc nous
sommes tous d'accord c'est vraiment le paradoxe. Je vous ordonne
d'adhérer librement.
Et il y a un deuxième paradoxe qui est un paradoxe plus
logique : « Nous sommes tous d'accord pour dire que notre
entreprise, la nôtre, c'est-à-dire vous êtes
déjà dans l'adhésion, vous vous n'étiez
pas rendus compte encore vous aviez besoin d'actes et non de mots
». Le paradoxe logique c'est que ce sont des mots qui disent
ça. Et qu'ici vous n'avez que des mots. Alors cela n'a l'air
de rien pour l'instant mais vous allez voir que lorsque l'on est
dans un univers comme cela, c'est vrai qu'on pourrait parfois péter
les plombs.
Je voudrais quand même dire deux mots pour essayer de vous
montrer pourquoi, aujourd'hui, l'idéologie managériale
ou l'idéologie gestionnaire, le management ou la gestion
sont devenus une idéologie. J'ai été enseignant
dans une université qui avait été créée
après 68 à Paris par Edgar Faure. Il avait créé
deux universités dans le cadre de la réforme universitaire
pour calmer les étudiants. Il a créé Dauphine
à l'ouest de Paris au bout de l'avenue Foche et Vincennes
à l'est de Paris dans le bois de Vincennes. Vincennes c'était
les gauchistes, c'était Lacan, Robert Castel, Guérida
c'étaient les lettres. Et Dauphine, c'était les sciences
des organisations. J'ai eu la chance d'aller à Dauphine,
là il y avait un projet scientifique qui était très
intéressant sur les sciences des organisations. Et j'ai vu
comment cette université qui, au départ, avait un
projet scientifique s'est transformée en université
de gestion. Et la gestion n'est pas faite pour comprendre ce qui
se passe dans les entreprises, la gestion est faite pour optimiser
l'utilisation des ressources par rapport à des objectifs
qui sont fixés de déficience, de performance, de rentabilité.
C'est une science normative. Donc pour moi, ce n'est pas une science.
C'est-à-dire qu'elle n'est pas faite pour comprendre le monde,
elle est faite pour appliquer les modèles. C'est très
important parce que c'est pour cela qu'il faut comprendre que la
gestion est une idéologie mais qu'on ne peut pas la combattre
comme les autres idéologies parce qu'il est dans la nature
même de la gestion de se présenter comme étant
pragmatique. Ils ne font pas de grands discours les gestionnaires,
ils appliquent des outils. Ils sont neutres. Ils sont i de gauche...
Il n'y a pas de gestion de gauche et de gestion de droite.
Et d'ailleurs les Socialistes savent bien qu'il n'y a pas une gestion
socialiste. Ou alors quand on parle de gestion socialiste on pense
à ce qui s'est passé dans les pays de l'est. Même
que beaucoup de gens de gauche ont eu un complexe et n'ont eu de
cesse de dire que pour se réhabiliter, il fallait que la
gauche devienne bonne gestionnaire.
Et lorsqu'elle devient bonne gestionnaire, elle perd toute une
partie de son âme parce qu'elle bascule dans une idéologie
qui n'est pas tout à fait la même idéologie
que l'idéologie libérale mais qui n'en est pas loin.
Nos valeurs, dans l'esprit « Philips », vont vous montrer
cette idéologie de la gestion. Il importe que nous partagions
un ensemble de valeurs.
Les cinq valeurs d'entreprise sont, d'abord, le client, satisfaire
le client. Ensuite nos collaborateurs sont vus comme ressources
principales. Je voudrais juste commenter cette phrase-là
pour vous montrer en quoi c'est idéologique. Dans les années
80 s'est développée l'idée que, par rapport
à la vision archaïque du taylorisme dans l'entreprise,
il fallait enfin prendre en compte le facteur humain. On a élaboré
cette magnifique notion qui est de valoriser les ressources humaines.
Et les gens se sont dits : « Enfin l'entreprise va prendre
en compte l'humain par rapport à l'entreprise stakhanoviste
ou l'entreprise taylorienne qui considérait l'humain comme
une machine qui devait s'adapter à la chaîne. Enfin,
on prenait en compte l'humain. Et non seulement, on prenait en compte
l'humain mais vous aviez des patrons et il y en a encore qui le
disent : « L'humain c'est notre ressource principale ».
Et les gens ont trouvé ça très bien. Sans voir
que de considérer que l'humain est une ressource de l'entreprise,
c'était faire un coup idéologique tout à fait
majeur qui était que ce n'était plus l'entreprise
qui était un moyen de développer la société,
le bien-être, l'humain.
C'est l'humain qui devient une ressource pour développer
l'entreprise. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela veut dire que le
moi de chaque individu est devenu un capital qu'il faut faire fructifier,
cela veut dire que l'on applique les théories du capital
humain qui sont des théories nées aux Etats-Unis par
les Anglo-Saxons et tous les chantres du libéralisme. L'humain
devient effectivement une ressource qu'on peut canaliser, développer,
exploiter, pour permettre le développement, pour le mettre
au service des objectifs de l'entreprise. Et donc vous avez cet
extraordinaire basculement qui fait qu'aujourd'hui la société
doit se mettre au service du développement économique
alors que l'on pourrait penser que l'économie n'est qu'un
moyen du développement de la société.
De la même façon on pourrait penser que l'objectif
de l'entreprise est, effectivement, de produire des richesses pour
améliorer le bien-être et le monde commun. Mais ce
qui se passe, c'est qu'on canalise le maximum de ressources, que
l'on va capitaliser les ressources humaines pour leur permettre
de développer l'entreprise. L'humain devient un moyen au
service du développement de l'entreprise alors que l'entreprise
devrait être un moyen au service du développement de
l'humain. Et un des indicateurs, c'est la plupart des indicateurs
d'évaluation qui sont pris aujourd'hui. En Belgique, vous
avez de la chance, vous avez échappé à Sarkozy
et à l'évaluation des différents ministres
qui est réalisée par des cabinets privés. Ces
cabinets privés vont, maintenant, évaluer les hommes
et les femmes politiques à l'aune d'indicateurs.
Ceux-ci sont construits sur les indicateurs de gestion que l'on
a vus dans les entreprises et qui transforment toute l'activité
et qui la mesurent en fonction d'indicateurs construits comme des
indicateurs économiques. Aujourd'hui, la bataille des politiques
ce n'est pas de dire : « Est-ce que vous allez mieux, est-ce
qu'il y a du bien-être ? Est-ce que l'on a amélioré
le lien social ? ». C'est de savoir si le taux de croissance
a augmenté, si le taux de chômage a diminué,
si les déficits publics ont diminué...
Pratiquement ce ne sont que des indicateurs économiques
qui sont utilisés pour évaluer aujourd'hui la pertinence
ou non d'une politique. Ce qui veut bien dire que la société
doit se mettre au service d'une finalité qui est le développement
économique sous-entendu si l'on fait du développement
économique, on arrivera à dégager les dépenses
qui sont nécessaires pour faire du social.
Et vous arrivez à ce paradoxe que plus on est riche, plus
on devrait pouvoir faire du social. Ce qui permet d'occulter une
des contradictions du monde moderne, c'est que l'écart, effectivement,
plus on devient riche, plus on crée de la pauvreté.
Et un des phénomènes que l'on avait analysé
dans la lutte des classes, de la désinsertion sociale, de
plus en plus de gens n'arrivent pas à se maintenir, à
avoir une existence sociale vu la transformation de la société
et en particulier cette course à l'excellence, à la
performance. Alors, considérer nos collaborateurs comme une
ressource principale, c'est très bien comme idée,
je veux dire c'est difficile d'être contre. Sauf que cela
vous fait rentrer effectivement dans l'idéologie gestionnaire
et que l'on ne voit pas en quoi cela construit une représentation
du monde dans laquelle c'est l'entreprise, la performance, l'économie,
le profit, le développement, l'enrichissement qui devient
la finalité de la société.
Je voudrais juste vous donner les trois autres valeurs : introduire
de la qualité, c'est- à-dire que le projet, c'est
que l'on va vous proposer de devenir excellent. Cette course à
l'excellence est une des raisons pour lesquelles beaucoup de gens
pètent les plombs.
Tirer le meilleur parti de notre capital investi, ce n'est pas
un paradoxe mais cela y ressemble. Vous voyez la discrétion
du texte par rapport à la question du profit. Le quatrième
alinéa du quatrième point : « Attribuer aux
objectifs financiers, une propriété, une priorité
numéro un ». Donc on pourrait dire que c'est paradoxal
puisque c'est le quatrième alinéa du quatrième
point. Ils sont discrets. Mais évidemment, ne soyons pas
naïfs ce système ne peut fonctionner qu'à partir
du moment où effectivement on fait du profit donc où
on attribue aux objectifs financiers une priorité numéro
un. Et vous voyez le cinquième point on vous demande d'encourager
l'esprit d'entreprise. C'est-à-dire que vous devez intérioriser
les valeurs entrepreneuriales et les adapter évidemment dans
la gestion de vos collaborateurs.
Mais si vous réfléchissez bien, on vous demande de
faire ça aussi par exemple dans la gestion familiale : le
management familial. C'est-à-dire le nouveau modèle
de management familial, c'est de gérer sa famille comme une
petite entreprise et en particulier de gérer le plus tôt
possible la carrière scolaire de ses enfants afin qu'ils
puissent réussir. Il faut les armer le mieux possible pour
affronter la lutte des classes et la compétition généralisée.
Je le dis pour être un peu provoquant. Mais évidemment
lorsque l'on est parents, on n'a pas beaucoup le choix de faire
autrement. C'est-à-dire de se dire : « Si mes enfants
et cela ne fonctionne pas à l'école, s'ils ne sont
pas bien ceci, s'ils ne sont pas bien cela ». On investit
très tôt. En France, aujourd'hui, pour les enfants,
le jour le plus occupé où vous avez un emploi du temps
de ministre c'est le mercredi, le jour où ils sont censés
ne pas avoir d'école et pouvoir se reposer. Parce qu'il faut
les emmener au club sportif, parce qu'il faut qu'ils soient en forme
physiquement. Et puis après il faut les amener au conservatoire
parce que ce n'est pas parce qu'ils sont bons à l'école
et bons sur le terrain de sport qu'il faut qu'ils soient des abrutis
culturels. Donc il faut les former à investir le capital
culturel, investir le capital corporel, sportif, pour qu'ils soient
excellents sur tous les registres.
Le judo, le football, la peinture sur soi, le piano, le solfège.
Et puis, s'il est un peu moins bon en mathématiques, alors
il aura des cours de mathématiques, cours de ceci, cours
de cela. Et puis il faut un coach, ensuite il faut toute une série
de spécialistes qui vont aider à ce que l'enfant très
tôt puisse avoir toutes les meilleures conditions pour réussir.
Pour réussir ça veut dire quoi ? Ca veut dire devenir
excellent, devenir performant...
Quelle angoisse, parce que si on ne le fait pas, on se dit qu'on
ne leur donne pas leur chance, puisque les autres le font. Moi je
me souviens comme responsable de parents d'élèves,
j'avais dit : « Les devoirs à la maison c'est interdit
dans le primaire ». Alors le directeur qui me connaissait
qui était un vieux routard m'avait dit : « Mais venez
à la réunion de parents d'élèves, on
va en discuter ». Je veux dire et j'ai bien vu que la majorité
des parents qui pensent que si on ne donne pas des devoirs à
leurs enfants, ils risquent d'être en retard,... Et alors
ils risquent de ne pas rentrer dans la bonne classe parce qu'il
faut que les enfants fassent la meilleure classe et les meilleures
positions dans la meilleure classe pour aller dans les meilleurs
établissements.
Après dans les classes-pilotes pour préparer les
meilleurs prépas pour sortir dans la botte pour être
quoi l'élite et pouvoir devenir trader à la Société
Générale. Jérôme, vous savez que celui-là
c'est un cadeau. Il a, quand même, fait gagner plus de 1 milliard
200 millions d'euros à la Société Générale
au 31 décembre et on a oublié cela.
Il a très bien fait son boulot. Juste pour terminer cela,
je voudrais vous lire la fin.
C'est très important. C'est la fin de la brochure Philips.
« Par dessus tout notre objectif de management est de créer
une attitude ». On est bien dans une psychologie comportementaliste,
de responsabilité collective, on ne peut pas être contre.
« Orienter vers la réalisation et notre réussite
commune. Pour nous, managers, notre credo doit être »...
Alors déjà notre credo. C'est-à-dire vous êtes
tous, nous sommes tous des croyants et nous allons tous réciter
le catéchisme qui est dans les manuels de managements que
vous devez tous avoir sur vos bureaux et que vous devez apprendre
pour pouvoir réussir. Bon est notre credo. Bon c'est bien,
on est dans la religion et on est explicitement dans un projet qui
est : « Vous devez adhérer aux valeurs que je viens
de vous proposer ». La phrase qui termine est extraordinaire,
c'est que non seulement vous devez être des croyants mais
pas des imbéciles. Vous êtes des sujets responsables.
Cela veut dire que vous êtes lucides et sujets réflexifs.
Le projet, alors là sur l'orthographe, chaque fois qu'il
y a un mot important on met une majuscule. « Le projet de
l'entreprise j'y crois ! Je me sens personnellement » !
Personnellement au plus corps et âme, on pourrait dire engagé.
C'est bien un engagement à contribuer à sa réalisation
à travers mon adhésion, à nos convictions.
C'est une démarche personnelle du sujet qui va adhérer
à un projet collectif qui s'inscrit dans des croyances, des
convictions, des valeurs et des idéaux de management. Il
s'agit bien en termes psychanalytiques de capter l'idéal
du moins de chaque individu pour pouvoir le projeter sur l'idéal
collectif représenté par l'entreprise. Dans la «
Psychologie collective et analyse du moi »en 1921, Freud vous
décrit ce mécanisme-là par rapport à
l'église et par rapport à l'armée de façon
extraordinaire. Sur le plan psychologique, cela veut dire que l'on
vous propose un idéal collectif que vous allez incorporer
dans votre idéal du moi et qui va devenir, vous allez identifier
votre réussite et je dirais votre salut mais ce n'est pas
le salut du protestant c'est le salut de l'individu performant,
l'individu qui recherche l'excellence et la réalisation de
soi-même à travers le fait qui va remplir les objectifs
de l'entreprise. C'est pour cela que c'est dramatique le jour où
il n'arrive plus à remplir ces objectifs. Parce que ce n'est
pas qui va être sanctionné par l'entreprise, c'est
que son moi n'est plus à la hauteur de l'idéal du
moi et tous les psychologues qui sont ici savent que c'est la source
profonde de la dépression. Le moi s'effondre. C'est la première
hypothèse. Pourquoi cela prend des proportions absolument
incroyables ?
Puisque on est à Bruxelles je me suis dit je vais en profiter.
Vous avez à Bruxelles l'« European Fondation for Quality
Management » qui est en français : La Fondation Européenne
pour la Qualité du Management ou le Management par la Qualité.
C'est patronné par les institutions européennes et
a été fondé par les 64 entreprises européennes
les plus performantes. Celles-ci ont décidé de présenter
comme modèle pour le management des entreprises européennes
et pas seulement des entreprises, le management par la qualité.
C'est difficile d'ailleurs d'être contre la qualité.
C'est très bien la qualité. Et les élites,
c'est là où cela commence à être grave
c'est que ce sont les gens, qui sortent de nos meilleures universités
des grandes écoles, qui ont pondu une brochure pour expliquer
ce qu'est le management par la qualité.
Voici la première phrase de cette brochure. Quand j'ai lu
cela je suis vraiment tombé par terre parce que c'est quand
même extraordinaire comme formulation : « Le FQM s'est
fixé pour mission d'être le moteur de l'excellence
durable en Europe ». Juste un mot sur le paradoxe. L'excellence
c'est quoi ? C'est hors du commun. L'objectif est que l'on vous
demande d'être hors du commun de façon durable. Quand
vous êtes hors du commun de façon durable que devient
le monde commun ? Hannah Arendt nous donne une définition
du politique. Le politique devrait être de créer un
monde commun où l'on puisse considérer les autres
comme des semblables... A partir du moment où vous présentez
comme idéal l'excellence durable, quelque part vous êtes
en train de détruire ce qui fonde le lien social, ce qui
est justement un monde commun. Et ce n'est pas tout. « L'excellence
durable en Europe avec une vision »... Ils mettent également
des majuscules.
« Par une vision d'un monde où les organisations européennes
se distinguent par leur excellence». On définit l'excellence
comme une pratique exceptionnelle de management d'une organisation
et d'obtention des résultats reposant sur l'ensemble de 8
concepts fondamentaux. Les 8 concepts : « L'excellence des
résultats concernant la performance, les clients, le personnel
et la collectivité est obtenue grâce au leadership
qui soutient la politique et la stratégie qui gèrent
le personnel, les partenariats et les ressources et les processus
». Les 8 concepts fondamentaux ils sont là : Leadership,
politique et stratégie personnelle, partenariat, ressources
etc. Et donc cette belle idée d'essayer d'améliorer
la qualité se traduit par une matrice qu'ils appellent radar
qui va traduire chacun de ces concepts fondamentaux en sous- critères,
en indicateurs et en items. Ce qui fait que cet idéal de
qualité se traduit par un quantophrénie galopante.
La quantophrénie est la maladie de la mesure qui fait qu'on
va construire une batterie d'indicateurs pour traduire ce que les
gens font de telle façon qu'on va mesurer la qualité.
Pour le « Leadership », vous avez, par exemple, quatre
sous-critères.
Le leadership compte pour 10% de la note finale. Quatre sous-critères
ça fait 2,5% de la note finale. Et le premier sous-critère
A, il y a 8 indicateurs. Ce qui fait que chaque indicateur compte
pour 0,31% de la note finale. Je vous épargne la façon
dont ils vont traduire et construire ces indicateurs. Je vous épargne
mais en même temps vous ne serez pas épargnés.
Parce que je ne sais pas si vous avez remarqué mais ce modèle-là
est en train de se diffuser partout. J'ai des travailleurs sociaux
qui étaient au bord du suicide qui sont venus me voir. Ils
avaient chaque jours 70 items et ils devaient remplir des fiches
en disant combien de minutes ils avaient passé sur chacun
de ces items pour rendre compte de leur travail. Evidemment le temps
passé à remplir la fiche n'est pas comptabilisé
dans la fiche. C'est-à-dire que les gens vous disent qu'ils
deviennent dingues parce qu'il faut qu'ils passent plus de temps
à expliquer ce qui font, à mesurer ce qui font qu'à
le faire.
Deux exemples dans la médecine ; Un médecin, convoqué
par le directeur de l'hôpital, qui lui dit : « Qu'est-ce
que c'est que cette affaire, vous avez prescrit 7% de plus d'antibiotiques
que l'année dernière ». Sauf que le médecin
en question avait eu 12% en plus de patients. Et je cite mes sources,
la directrice de l'hôpital de Saint Cloud dans la banlieue
parisienne vient de licencier trois médecins parce qu'ils
ne rapportaient pas assez d'argent. Vous voyez le glissement entre
d'un côté la qualité, l'évaluation et
produire des indicateurs qui aboutissent à ce que les gens
soient obligés d'intérioriser des indicateurs d'évaluation
de leurs performances qui ne correspondent pas du tout à
la valeur qu'eux-mêmes attachent à leur activité.
J'essaye de déconstruire ce système et d'essayer de
comprendre pourquoi les gens commencent à perdre le sens.
Alors deuxième hypothèse c'est que si ça ne
va pas bien, vous connaissez Sophie Call.
Je vais faire un petit break avec Sophie Call. Sophie Call c'est
une artiste, vous avez remarqué ça commence à
s'effacer et tout. Alors vous pourriez dire : « Il pourrait
nous faire des beaux transparents et tout ». Mais je ne peux
pas à cause de Sophie Call. Elle a fait une exposition extraordinaire
où elle a eu un chagrin d'amour. Elle était trois
mois au Japon et puis elle devait retrouver son amoureux dans une
chambre d'hôtel à Delhi elle va dans la chambre d'hôtel
à Delhi, dans, l'exposition vous avez la chambre d'hôtel,
il y a le téléphone et son amant l'appelle et lui
dit qu'il ne viendra pas. Ensuite, elle fait un truc extraordinaire,
dans les trois mois qui suivent, elle écrit le texte que
lui a dit son amant au téléphone qui, petit à
petit, s'efface. Moi j'ai envie que ça s'efface. Et puis
elle interviewe des gens pour leur demander quelle a été
leur plus grande douleur d'amour. Elle a des témoignages
comme ça de ruptures amoureuses, ou de pertes d'êtres
chers. Je pense que par rapport à ce que je dis sur la montée
de l'insignifiant, cette question du sens et cette espèce
de folie, de paradoxe que dans un monde de plus en plus rationnel
qui se veut de plus en plus objectif, de plus en plus précis
et transparent on voit que on est dans l'opacité, on est
dans l'irrationnel total... C'est pour ça que la Société
Générale a été une chance pour nous
tous et j'espère pour vous aussi. Je ne sais pas si l'on
peut se mettre dans le même pays. J'essaye de vous montrer
une évidence qui est que lorsque l'on fait très bien
son boulot, et que l'on cherche à devenir excellent, on produit
à la fois des catastrophes et en même temps on produit
quelque chose de fou. On va le rendre responsable de quelque chose
qui est lié au système dans lequel on l'a mis et qui
n'est qu'un parmi d'autres à faire fonctionner. Ce qui faut
savoir c'est que tous les traders du monde font tous les jours ce
qu'il a fait. Simplement ils le font sur quelques millions d'euros.
Et là il l'a fait sur 4,9 milliards. Vous savez ce que ça
représente 4,9 milliards juste comme ça en passant
d'euros. En France, cela représente le versement des aides
sociales aux 2 millions de personnes les plus pauvres en France
pendant un an. 5 milliards. Cela représente l'aide à
l'Afrique de toute la Communauté Européenne pendant
un an, cela représente le programme de l'ONU par rapport
à la déforestation sur l'ensemble de la planète.
Pour vous donner une idée de ce que ça représente.
Alors lui évidemment ces 5 milliards de pertes, cela faisait
50, ou 60, ou 70 milliards d'engagements. C'est quand même
très important. Ces 60 milliards, c'est l'équivalent
du déficit public cumulé du budget de la France. Vous
voyez on est donc là tout d'un coup je veux dire à
la fois c'est la folie complète et on se dit c'est complètement
irrationnel.
Et en même temps, il y a une évidence, le roi est
nu. C'est le système qui est en place qui produit cela. Ce
n'est pas une personne qui l'a produit. Et d'ailleurs, il a été
excellemment noté. Mais il est vrai qu'il commence à
y avoir des suicides aussi dans les salles des traders. Il est vrai
que dans la city de Londres toutes les études montrent que
ces types-là fonctionnent à la cocaïne et à
l'ecstasy. Et à la religion. Ils deviennent de plus en plus
spirituels enfin attirés par quelque chose qui pourrait reproduire
du sens. Et un de mes doctorants a commencé une thèse
sur les traders, c'est très difficile à interviewer
des traders. D'ailleurs il y a que lorsqu'il y a des grandes crises
que l'on peut les avoir. De toute façon, ils n'ont pas le
temps. Et ils sont dans l'urgence évidemment. Il a commencé
des interviews qui sont absolument hallucinantes. Les gens vous
racontent que tout cela n'a pas de sens et est d'une irrationalité
complète par rapport à ce qu'ils font. Mais tous les
programmes informatiques sont censés les aider, les modèles
mathématiques, ce qu'il faut savoir c'est que c'est l'élite
de l'élite en mathématique des grandes écoles,
en France ils ont tous fait polytechnique ou normale sup. Et c'est
les meilleurs de l'écrémage du système éducatif.
C'est très intéressant parce qu'effectivement cela
met en évidence quelque chose qui est très difficile
à concevoir.
D'ailleurs il y avait un article d'un journaliste qui disait :
« Eh bien là on constate que les banques ont produit
un nouveau système qu'on a bien identifié et qu'on
peut aujourd'hui nommer : Frankenstein ». Et l'institution
de ce journaliste nous met en difficulté sur le plan conceptuel.
Un système ne peut pas être fou, un système
n'a pas d'appareil psychique, un système n'a pas d'inconscient.
Un système c'est un ensemble d'éléments. C'est
difficile de ne pas réaliser qu'il y a quelque chose dans
ce fonctionnement-là qui n'est peut-être pas fou mais
qui risque de nous rendre fous qui risque de nous mettre en difficulté
parce que le troisième aspect de tout cela c'est la perte
de sens. Je vous donne juste un aperçu de ce que c'est. J'ai
un collègue qui s'appelle Didier Noyé que je ne connais
pas encore mais que j'aimerais bien rencontrer, qui a fait ce petit
tableau. Et quand on a lu la brochure le FQM c'est exactement cela.
Il l'a appelé : « Le parler creux sans peine »
; Vous prenez n'importe quel mot de la première colonne,
de la deuxième, la troisième, la quatrième,
la cinquième, vous faites des phrases. « Le diagnostic
clarifie le concept analytique de l'entreprise. La méthode
perfectionne les blocages systémiques des structures.
L'excellence mobilise le savoir-faire motivationnel des bénéficiaires
». Pour ceux qui connaissent cette entreprise c'est extraordinaire
combien aujourd'hui les discours qui sont produits ne font plus
sens.
Une des plaintes des gens qui ne vont pas bien, c'est qu'ils sont
mis dans cette situation paradoxale d'avoir à légitimer
ce qu'ils font par rapport à des outils, des systèmes
d'évaluation et des discours qui ne font pas sens par rapport
à ce qu'ils font.
La perte de sens est un des symptômes majeurs de ce qui se
passe aujourd'hui dans le monde du travail. Les outils d'évaluation
sont en décalage complet avec ce que les gens font. Par exemple,
ce sera mon médecin qui s'est défoncé, qui
a plus de malades, qu'on va sanctionner parce qu'il a prescrit plus
d'antibiotiques.
C'est un concours de challenge à la poste en France. On
se sent très fiers d'avoir modernisé la poste, d'avoir
appliqué ce modèle de management au service public.
C'est dans un merveilleux livre de Fabienne Annie qui s'appelle
: « Le sens du travail ». C'est une de mes doctorantes.
Elle s'est assise pendant deux ans et demi dans un guichet de la
poste et elle a regardé ce qui se passait. Elle montre le
processus de modernisation à travers un guichet. Voici un
exemple : il y a un challenge parce que, maintenant, ils doivent
vendre des timbres, des paquets, des enveloppes pour améliorer
la rentabilité et leurs objectifs. Il y a une guichetière
qui gagne un VTT parce qu'elle a eu le meilleur objectif par rapport
à la vente des timbres. Elle raconte qu'évidemment
ce n'était pas difficile parce que la directrice de l'école
qui est sa copine lui a acheté pour 1.000 euros de timbres
parce qu'il y avait la kermesse. Et elle dit : « J'ai honte
d'avoir gagné ce VTT parce que je le mérite pas ».
Vous voyez les paradoxes de l'avancement au mérite. Elle
a sa prime au mérite parce qu'elle a fait des bons résultats.
Et en même temps elle, elle le vit comme disant : «
Non, je le mérite pas. Et en même temps je serais trop
bête quand même et qu'est-ce que j'en fais de ce vélo
». Elle va donc le garder quand même parce que peut-être
que d'autres fois elle méritait des trucs et qu'elle ne les
a pas eu.
Jusqu'à ce gendarme, je ne sais pas si vous avez eu ça
en Belgique, moi j'ai trouvé ça magnifique comme paradoxe,
un gendarme qui est méritant et qui a une prime. Et comme
il estime que cette prime il ne la mérite pas parce que c'est
l'ensemble de son équipe qui mérite la prime, il décide
de donner cette prime aux oeuvres sociales de la gendarmerie. Vous
voyez comme il est excellent. Ce double est excellent puisqu'il
a eu la prime et qu'il l'a donné aux oeuvres sociales de
la gendarmerie, il a été sanctionné par la
hiérarchie parce qu'il l'avait fait savoir. Et il n'est pas
sociologue, il ne l'a pas expliqué. Il a simplement dit qu'il
l'avait versé. Mais tout le monde a compris que s'il l'avait
versé, c'est bien parce qu'il trouvait que cet avancement
au mérite, que ce système d'évaluation n'allait
pas et que la hiérarchie ne supportait pas qu'on puisse comment
cela, montrer de cette façon-là très élégante
mais tellement évidente que ce système-là rend
les gens malades.
Alors c'est la thèse que je voulais défendre donc
devant vous : c'est pourquoi cela rend malade ? Il y a des tas de
raisons qui permettent de le comprendre. Je vous en donne juste
quelques pistes comme ça, une Logique d'obsolescence c'est-à-dire
qu'il y a dans ce système quelque chose d'extraordinairement
destructeur. On le sait par exemple quand on voit des usines performantes
qui ferment. Lorsque l'on est ouvrier dans ces usines comment on
peut comprendre cela. Je vous donne l'exemple de Chausson en France
mais vous en avez eu en Belgique. Un premier plan social on avait
dit : « Si vous améliorez la productivité, on
sauve l'usine ». Deuxième plan social trois ans après,
troisième plan social et on ferme l'usine. Et les types à
chaque fois se sont défoncés, ont amélioré
la productivité, à chaque fois il y en a eu 30% qui
sont partis.
J'ai une collègue, Danièle Linhart, sociologue qui
a écrit un livre qui s'appelle : « Porte d'emploi perte
de soi ». Où elle va interviewer ces ouvriers qui ont
fait une des plus belles bagarres du monde ouvrier contre cette
évolution-là qu'était les usines Chausson.
Elle les a interviewés cinq ans après. Ils étaient
doublement détruits. Ils étaient détruits par
la honte d'avoir laissé crever ceux qui avaient été
exclus avant eux. Ils ont obtenu le meilleur plan social parce qu'ils
se sont vraiment bien battus. Et ils sont tous déprimés
et il y a eu plusieurs suicides.
Pourquoi ? Parce qu'ils se sont rendu compte que les syndicats
étaient très fiers de la bataille qu'ils avaient menée
du plan social qu'ils avaient obtenu. Et ils se sont rendu compte
en fait que la décision de fermer l'usine avait été
prise dès le début. Et donc ils s'étaient fait
flouer et qu'il y avait du mensonge. Et que non seulement ils ne
comprenaient pas très bien comment c'est possible. Le directeur
d'usine n'était pas au courant. Le directeur de l'usine à
qui on avait confié de faire des plans sociaux. Les actionnaires
avaient décidé que de toute façon ils la fermeraient
cette usine.
On est là dans des trucs qui ne sont pas seulement du non
sens ou de l'insensé. Le décalage qui peut s'exercer
entre des logiques financières qui amènent les actionnaires
à fermer les usines, à délocaliser celles-ci
et les logiques sociales, les logiques humaines, les logiques existentielles
qui font que les gens confrontés à ces contradictions
pètent les plombs. Car au lieu de leur expliquer la contradiction,
les difficultés dans lesquelles ils sont, ils sont embarqués
dans des discours d'adhésion, de mobilisation psychique.
Et puis on leur dit qu'ils vont devenir excellents au lieu de leur
donner simplement des cartes et de dire : « Démocratiquement
on décide ensemble ». Ce qui rend fou c'est lorsque
l'on ne peut pas donner de sens à ce qui vous arrive et qu'on
a l'impression non seulement qu'on subit et qu'on est impuissants
mais que quelque part c'est moi qui suis fou.
La logique d'obsolescence c'est un système qui détruit
en permanence ce qu'il produit par nécessité de produire
autre chose. Le capitalisme, la destruction créatrice de
Tom Peter pour les économistes. Le capitalisme a toujours
fonctionné comme cela. Sauf que lorsque c'est sur une génération,
sur dix ans, on a le temps de s'adapter, il n'y a pas de problème.
Mais aujourd'hui c'est sur moins longtemps, c'est sur six mois,
sur trois mois. Vous avez un livre de Peter : « Le chaos management
» qui vous explique : « Devenez des fanatiques de l'échec
». Parce que si vous échouez, vous vous donnez la chance
de pouvoir réussir le coup d'après avant les autres.
Le paradoxe c'est cela et cela rend fou.
Quand moi qui suis chercheur, je le vois aussi à l'université
aujourd'hui parce que ce qui arrive, c'est extraordinaire. Vous
interviewez quelqu'un sur cette question-là et il vous donne
à peu près 10, 15, 20 paradoxes. Cela a beaucoup été
étudié par les psychologues et qui montre que c'est
une cause, ça rend fous. C'est deux injonctions qui sont
à la fois nécessaires il faut obéir aux deux.
Mais si j'obéis à l'une, je ne peux pas obéir
à l'autre. Et on sait qu'alors il y a une grosse discussion,
savoir si c'est la schizophrénie qui produit ça ou
si c'est cela qui produit la schizophrénie. En tout cas cela
a quelque chose à voir avec la maladie mentale. La perte
de sens et puis la pression.
En ce qui concerne la pression je parlerai juste un peu à
propos de l'harcèlement.
Lorsque Marie-France Hirigoyen, psychiatre, a fait son livre sur
le harcèlement elle a eu un succès absolument inimaginable,
les politiques se sont emparés de l'affaire. Et ils ont dit
: « Puisqu'il y a du harcèlement, c'est qu'il y a des
harceleurs et comme il y a des harceleurs on fait une loi pour les
condamner ». Impeccable. Je ne suis pas contre d'ailleurs
de condamner les harceleurs. Sauf que non seulement la loi n'a pas
abouti à ce que le phénomène diminue même
je dirais bien au contraire. Quand vous entendez les gens et que
vous voyez ce qui se passe, tout le monde potentiellement est harceleur
et harcelé. D'ailleurs plus vous êtes harcelé,
plus vous devenez harceleur. Je n'ai pas besoin de développer.
Cela veut dire que lorsque l'on est harcelé, on aimerait
tellement pouvoir trouver un coupable qu'on en trouve. Et il arrive
effectivement dans ce système de sollicitations que des gens
trouvent une jouissance particulière dans cette toute puissance
à pouvoir harceler. Je ne nie pas le phénomène
du côté de la perversion. Mais il faut bien voir que
si on n'a pas affaire quand même à 60 millions de pervers,
ou 40 millions. La personne, les personnes actives en France ça
doit être autour de 28 millions. Alors peut-être la
moitié.
C'est stupide, c'est-à-dire qu'on voit bien que le phénomène
du harcèlement et la plainte par rapport au harcèlement.
On ne trouvera aucune solution dans la condamnation des soient disant
harceleurs parce que c'est l'ensemble du système qui met
les gens sous pression et lorsque l'on est mis sous pression, effectivement,
on commence à développer des produits, des comportements
qui ressemblent à du harcèlement. Mais ce n'est pas
le comportement qu'il faut éradiquer c'est le système
qui produit le comportement. Or et c'est ça, pour l'instant
ce sont des violences innocentes. C'est-à-dire que le DRH
de Renault Guyancourt quand après quatre suicides sur le
site de Guyancourt dit : « Je ne comprends pas ». D'abord
il devrait démissionner s'il avait la moindre dignité.
Mais en fait il démissionnerait pour quelle raison. Mais
il ne démissionne pas parce que l'on ne considère
pas que ce soit dans son job qu'il comprenne.
Il est dans la proche solution. Ici, il y a pas de problèmes
il y a que des solutions. Tant que le harcèlement, le stress,
l'épuisement professionnel ne se voit pas, ce n'est pas la
peine de poser le problème. Et celui qui pose le problème
c'est un emmerdeur. Et surtout on ne veut pas faire le lien entre
ce qui est vécu individuellement par les gens comme quelque
chose de psychologique : « Je ne vais pas bien, je suis pompé,
je suis vidé, je n'en peux plus ». Quand j'ai fait
le coup de l'excellence avec Nicole Aubert en 81 ; j'avais raconté
le suicide d'un cadre d'IBM qui avait fait une longue lettre comme
ça pour expliquer combien IBM était un système
qui effectivement mettait les gens sous pression. Deux pages de
lettre. Et il s'était suicidé. Le dernier suicide
chez IBM l'année dernière, une femme dans sa voiture.
Trois mots : « Trop de pression ». Et ça c'est
très intéressant ; parce que c'est la crise du symbolique,
la crise du sens. C'est-à- dire que les gens même qui
se suicident sont tellement au bout qu'ils n'ont même plus
élaboré quoi que ce soit par rapport à leur
acte. Comme s'il y avait trop de pression et puis c'est tout. Et
qu'est-ce que vous voulez ajouter d'autre. Il n'y a rien à
ajouter.
Or pourquoi des violences innocentes ? Il y a des négociations
en France en ce moment entre les syndicats et le patronat. Le patronat
a refusé de mettre ça à l'ordre du jour des
négociations. Et la première réaction de n'importe
quel patron, ou n'importe quel DRH quand il y a un suicide c'est
de dire : « Il avait des problèmes personnels ».
Ce qui est vrai. On ne suicide pas si on n'a pas des problèmes
personnels. C'est complètement vrai. Mais ce qui est scandaleux
c'est qu'effectivement c'est l'argument qui est mis en avant pour
ne pas voir le lien qui peut exister entre les transformations des
formes d'organisation du travail, entre les nouveaux outils de gestion,
entre les pratiques managériales et le suicide. Trois suicides
au commissariat de Tour depuis mois d'un an, depuis l'arrivée
d'un commissaire sarkoziste qui fait du zèle et qui veut
faire du résultat. Et on voit très bien la mécanique
; il faut faire du résultat et donc un flic par exemple normal,
il va passer une semaine à essayer de démonter, de
voir les liens par rapport à la délinquance, par rapport
à un trafic de drogue : zéro point. Il fait quarante
contraventions, procès verbaux pour excès de vitesse
parce qu'il sait que dans ce tronçon c'est 30 kilomètres
heure et qu'à partir de 36 kilomètres heure on peut
mettre des prunes, 90 euros et on y va et on fait du chiffre. Les
mecs quand ils veulent donner un peu de sens par rapport à
ce qui font même des policiers, ils n'en peuvent plus. Alors
imaginez en plus si c'est un travailleur social, ou si c'est un
psychiatre, ou si c'est un médecin, c'est-à-dire quelqu'un,
ou un chercheur qui justement a choisi ces métiers-là
parce qu'il n'avait pas envie de rentrer dans la logique de faire
du fric, de faire du commercial, de faire du marketing et qui voit
arriver la même chose.
Et alors ils sont beaucoup plus vulnérables parce que les
commerciaux, les gens du marketing et de l'entreprise ils se sont
habitués à ce fonctionnement et ils ont mis en place
des stratégies de défense plus ou moine pertinente.
Mais je crains et quand je disais l'épidémie, c'est-à-dire
l'arrivée de ces modèles dans des secteurs où
justement les gens sont moins préparés à le
vivre comme ça. Je pense au travail social. Voyez le débat
sur la psychothérapie en France et la normalisation de la
psychothérapie. C'est- à-dire je le vois avec la nouvelle
loi de rénovation universitaire telle qu'elle arrive. On
est soumis de plus en plus à des systèmes comme ceux
que j'ai essayé de décrire et les gens sont dans ce
double sentiment à la fois de ne pas comprendre ce qui se
passe mais de sentiment de malaise, de malaise.
Une des difficultés est de lutter contre l'individualisation
des performances, du mérite liées à la flexibilité,
à la mobilité, à l'ensemble de ces pratiques
qui fait que l'entreprise aime bien avoir des individus à
faire et qu'on va évaluer. Comme si d'ailleurs les performances
du système pouvaient s'évaluer par l'évaluation
des performances individuelles et l'agrégation de ces performances
individuelles alors que tout le monde sait que la performance est
liée justement à la capacité collective de
se mobiliser et non pas à l'addition bête et méchante
des performances de chacun.
Mais cette individualisation éradique tous les collectifs.
Anzieu, Kaesse les psychologues parlent de l'enveloppe groupale,
l'appareil psychique groupal. Dans la médiation entre l'individu
et l'organisation de la société, lorsque l'on prend
des coups, si on est dans un collectif et que l'on peut en parler
aux autres, que l'on se sent soutenus cela va bien. Tous les cas
de suicides, ce sont des gens qui n'ont pas pu communiquer avec
leurs pairs. Soit parce qu'ils s'étaient complètement
isolés soit parce qu'ils ont eu le sentiment d'avoir été
dévalués par leurs pairs. Ils n'ont plus cette espèce
de couche de protection, cette médiation entre eux et l'extérieur
; Et donc ils sont pris dans quelque chose qui les tue. C'est-à-dire
qui les vulnérabilise et puis à un moment donné
trop de pression et c'est fini.
Voilà, c'est difficile de trouver une chute après
tout ça mais j'espère que l'on va en discuter. Sauf
peut-être vous dire juste deux choses pour terminer. Quand
j'ai sorti le livre où je raconte un peu tout cela qui s'appelle
: « La société malade de la gestion ».
Cela a été toute une expérience extraordinaire
parce que le jour même je recevais un mail qui disait : «Monsieur
de Gaulejac, j'ai lu votre livre et je voudrais vous dire que cet
ouvrage exprime le malaise que je ressens au sein de l'entreprise
où je travaille.
Les mails que l'on reçoit tous les trois mois de notre PDG
pour nous dire que malgré nos efforts il faut que l'on continue
à réduire nos coûts pour le bien de nos actionnaires.
Les licenciements dont un qui me touche particulièrement.
Celui de Pierre qui a passé 20 ans dans cette entreprise.
Il a côtoyé et admiré le fondateur qui est décédé
il y a cinq ou six ans. Maintenant cette entreprise étant
devenue leader mondial suite à de nombreuses acquisitions
et fusions, on licencie Pierre. Pierre est dans la cinquantaine,
il semblerait que tout ce qu'il a fait pour l'entreprise a été
très vite oublié. Donc je tenais à vous remercier
pour votre livre et vous dire qu'il m'a touché et aidé
des fois à surmonter le quotidien en me disant que ce n'était
pas tout dans ma tête » Cela m'a touché et ensuite
par rapport à ce qu'il faut faire en terme de prévention.
Aujourd'hui les gens le vivent et ils pensent que c'est eux qui
sont mauvais exactement comme on a dit que c'était Jérôme
Kerviel qui était responsable de ce qui se passe à
la Société Générale. Et ses avocats
sont très bons d'ailleurs. Ils ont dit :
« Attendez, c'est son boulot, il fait ça tous les
jours, ils le font tous ».
Donc ce n'est pas dans leur tête, ce n'est pas parce que
c'est un délinquant. Arrêtez d'aller le chercher dans
des théories comportementalistes. Mais c'est tellement pratique
le comportementalisme, c'est tellement pratique de se dire : «
On lui donne des médicaments ou on le met en prison, ou on
condamne le harceleur et le problème est réglé
». Et puis juste un petit poème pour terminer d'Eugène
Guillevic, j'adore, c'est un poète breton : « Quand
on nous dit la vie augmente, ce n'est pas que le corps des femmes
devient plus vaste, que les arbres se sont mis à monter par
dessus les nuages, que l'on veut voyager dans la moindre des fleurs,
que les amants peuvent des jours entiers rester à s'épouser
mais c'est tout simplement qu'il devient difficile de vivre simplement
». Je vous remercie.
Débats et Conclusion
Axel Geeraerts : Je suis tout à fait, dans les grandes lignes
en tous cas d'accord, avec ce que vous avez dit. Je voudrais simplement
préciser qu'à mon avis vous avez présenté
un versant du problème mais qu'il y a l'autre également.
C'est-à-dire que j'étais directeur du personnel dans
un ministère où il n'y avait pas d'objectifs, il y
avait très peu de pression et pourtant il y avait énormément
d'absentéisme, énormément de gens avec des
problèmes d'alcool etc. Et ce que je voudrais dire simplement
par là, c'est qu'il ne faudrait pas non plus dire que simplement
avoir des objectifs DKPI ou ce genre de choses est un problème.
L'extrême inverse peut aussi l'être. Alors je voudrais
vous demander comment vous expliquez cela ?
Monsieur de Gaulejac : Oui je vous remercie parce que la souffrance
au travail a toujours existé mais votre question est vraiment
intéressante. Les mécanismes de défense quand
on ne va pas bien, dans le monde industriel ou la bureaucratie où
effectivement on n'est pas sous la pression, c'est l'absentéisme
ou l'alcoolisme. Et l'absentéisme c'est très intéressant
ça veut dire quoi, ça veut dire qu'on n'est pas bien
au travail donc on n'y va pas. Je veux dire ça a du sens.
Après psychologiquement ce n'est pas si facile à vivre
cela pose des problèmes etc. Mais ce que je veux dire par
là c'est qu'on ne se suicide pas. On se détruit peut-être
autrement mais on ne se suicide pas sur son lieu de travail. C'est-à-dire
que si l'on choisit de se détruire, par exemple, en buvant,
on va boire avec les copains au café, chez soi ... e qui
pose problèmes aujourd'hui en termes de nouveauté,
ce n'est pas la souffrance au travail. Les gens ont toujours eu
des difficultés existentielles quelque part. Et dans la présentation,
ce qui était très intéressant c'est ce débat
sur : « Le travail est-il une libération, un moyen
d'épanouissement et de réalisation de soi ou une contrainte
qui nous met, qui nous oblige à perde notre vie à
la gagner » ? Les deux sont vrais. Et ça a toujours
été le cas. Aujourd'hui, un des paradoxes c'est que
l'on n'a jamais autant moins travaillé. C'est-à-dire
que le nombre d'heures dans une vie humaine passées à
travailler n'a jamais été aussi bas. Il faut dire
que, par exemple, pour les paysans, l'espérance de vie était
de 60 ans, ils travaillaient à partir de 10 ans peut-être
même avant, 7 jours sur 7 et 365 jours par an. Alors évidemment
ce n'était pas le même travail non plus. Et puis j'ai
même rencontré des paysans heureux.
Actuellement, et c'est ça qui m'a tué en France avec
la campagne et le slogan de Sarkozy : « Travailler plus pour
gagner plus » ; Parce qu'aujourd'hui quand vous analysez ce
qui se passe dans le monde du travail, vous assistez au fait que
les uns crèvent de trop travailler et les autres crèvent
de ne pas travailler. C'est-à-dire qu'il y a une espèce
de tension terrible de la même façon que jusqu'en 1975,
avec les 30 glorieuses, l'écart entre les plus riches et
les plus pauvres s'atténuait. Depuis 1975, il a recommencé
à augmenter. On est tous plus riches mais au lieu que cette
richesse soit répartie, vous avez des riches qui sont de
plus en plus riches et toute une partie de pauvres qui bascule dans
la précarité, dans la désinsertion,... et qui
arrivent plus à se raccrocher aux wagons. C'est cela qui
crée de la tension. Et au niveau psychique c'est pareil.
C'est-à-dire que par exemple, les traders, prenons la Société
Générale il y a eu un débat très intéressant
qui était de dire : « le problème, c'est qu'il
n'a pas pris de vacances ». Et alors, c'est très intéressant
parce qu'effectivement, ils commencent à remarquer que les
traders qui font des conneries ou qui arrivent à faire ce
qu'a fait Jérôme Keviel c'est qu'ils n'ont pas pris
de vacances depuis longtemps. Et alors l'hypothèse est qu'ils
ne prennent pas de vacances parce que s'ils en prennent, on risque
de découvrir un certain nombre de choses qu'ils ont fait
et qu'ils n'auraient pas dû faire. J'ai une autre hypothèse,
c'est que justement ils ne peuvent plus partir.
C'est-à-dire c'est les « work credite ». C'est-à-dire
qu'on est pris et moi je le vois moi- même à l'université.
Dès que l'on décroche, on risque de décrocher
vraiment. Et donc, il faut être là parce que c'est
à tout moment, parce que c'est dans l'urgence, parce que
c'est ceci, parce que c'est cela. Et donc pour répondre à
votre question, je pense que c'est une très bonne chose qu'il
y ait une augmentation de l'absentéisme dans le monde du
travail aujourd'hui. Je pourrais être d'accord avec vous mais
ne pensez pas un seul instant que l'évaluation des politiques
publiques empêchera de faire des conneries. Juste sans boutade.
Si vous voulez, la difficulté à travers laquelle on
est confrontés, on a toujours raison de dire le juste milieu
je suis bien d'accord. Le problème, c'est qu'il faut bien
comprendre, je crois profondément pour pouvoir avancer dans
l'histoire des remèdes et qu'est-ce qu'on peut faire par
rapport à ça c'est de comprendre ce que c'est un paradoxe
et donc de comprendre que la contradiction est au coeur. Donc si
on peut prendre un argument d'un côté on peut toujours
le renverser en permanence. C'est comment est-ce qu'on fait quand
on est soumis à des injonctions paradoxales. Les psychologues
de Paolo Alto disent : « Il faut passer à un niveau
de métacommunication ». Donc c'est pour cela que je
ne rentre pas dans la discussion d'opposer un modèle à
un autre en disant quel est le meilleur. On n'en sortira jamais
de ça. Par contre, essayons d'analyser la réalité
telle qu'elle est là où elle est à partir de
la façon dont elle est vécue par les gens et faisons
un management au plus près justement du vécu. C'est-à-dire
un management, par exemple, pour moi ce n'est sûrement pas
de bâtir les critères d'évaluation. La seule
évaluation qui vaille c'est de mettre en perspective le point
de vue des uns et des autres qui sont concernés par ce qu'on
veut évaluer. C'est-à-dire l'évaluation dynamique
en confrontant les points de vue. Sur les politiques sociales en
France, je me suis battu pour dire : « Le principal de l'évaluation
ça devrait être par les bénéficiaires
». Eh bien les technocrates de tout bord refusent ce type
d'évaluation, avec la complicité de bien des professionnels.
Intervenant 1 : Pour avoir travaillé, il y a quelques années,
dans une entreprise française, il y a une espèce d'autocontrôle
tellement fort entre employés eux-mêmes.
Pour donner un exemple, j'avais des horaires de 9 heures à
17 heures. Et à l'époque, j'avais des enfants en bas
âge que je voulais absolument aller chercher. Tout le monde
me regardait avec des gros yeux parce qu'en tant que cadre il faut
rester plus longtemps. Donc je restais à mon horaire jusque
17 heures. Et je voyais des femmes dans la même situation
que moi qui n'y arrivaient pas et qui restaient jusqu'à 19
heures, 20 heures de peur du regard des autres dans ces bureaux
plein de stress. Et je n'arrive pas bien à comprendre à
quel point il ne m'est rien arrivé en fait. J'ai suivi mes
horaires il ne m'est rien arrivé, je n'ai pas eu de problèmes.
Voilà si vous pouvez en dire plus là dessus ?
Monsieur de Gaulejac : Oui, si je comprends bien ce n'est pas pareil
en Belgique.
Ecoutez, j'en suis ravi.
Intervenant 1 : C'est parce que je vis en Belgique et je n'ai pas
le même travail non plus.
Monsieur de Gaulejac : D'accord. Vous avez tout à fait raison,
c'est effrayant. Par exemple, mon médecin me racontait que
le directeur du même hôpital avait trouvé très
malin de mettre en place des indicateurs de présence comme
éléments essentiels de détermination pour distribuer
les primes. Donc lorsqu'il y a absentéisme, il n'y a pas
de prime. Ce qui fait que toutes les femmes à l'hôpital
qui font des enfants n'ont plus de prime. Voilà le monde
qui est produit par les indicateurs. Et de la même façon
ce qui m'a en même temps beaucoup touché par rapport
à votre question c'est que beaucoup de femmes que j'ai rencontrées,
m'ont dit que leur chef de service, qui était une femme,
leur disait : « On vous embauche mais pas question de faire
des enfants et si vous faites des enfants, vous êtes à
la porte ». Cette folie de penser que l'on est tellement collé
aux objectifs de l'entreprise et à ses systèmes d'évaluation
qu'on en oublie l'essentiel. C'est-à-dire que peut-être
faire des enfants et de permettre de les élever donc de permettre
aux femmes et aux hommes d'être là, à la sortie
de l'école, ce sont des objectifs qui peuvent être
aussi importants que d'améliorer le chiffre d'affaires de
12%.
Intervenant 2 : Oui Monsieur de Gaulejac. Je ne sais pas trop comment
formuler ma question. Mais ce qui m'a frappé dans les textes
que vous montriez là. Moi je me fais parfois une réflexion
que l'on est aussi bon dans cette perte de sens avec des courants
New Age et que ces majuscules apparaissent aussi dans leurs textes
et qu'aussi dans l'entreprise il y a beaucoup de scientologues ou
autres. Et il y a aussi l'auteur de : « L'alchimiste »,
Paolo Coelho qui se trouve toujours dans les grandes réceptions
des plus hauts dirigeants des entreprises florissantes. Alors est-ce
que vous pouvez en dire quelque chose de cette spiritualité
qui vient peut-être combler des vides là ?
Monsieur de Gaulejac : Oui, alors l'hyper rationalisation d'un
côté et l'obscurantisme de l'autre ont toujours fait
bon ménage. Dans les procédures d'embauche quand vous
voyez qu'on fait des tests de graphologie, la numérologie,
ils adorent ça la numérologie parce que ça
fait sérieux. Il y a une espèce de scientisme. Et
donc je ne suis pas du tout étonné que l'église
de scientologie, par exemple, ait beaucoup de succès dans
ces milieux-là. Alors la question elle est toute simple.
Si vous voulez quand on est dans le non sens dans une salle de marché,
par exemple ; ou quand on a à travailler comme ça
l'homme et la femme ont besoin aussi de réinsuffler un petit
peu de sens donc la quête de sens n'a jamais été
aussi évidente de la part d'un certain nombre de gens. Et
quand on voit effectivement l'évolution du monde.
C'est comme quand vous allez aux Etats-Unis où c'est vraiment
très impressionnant c'est-à-dire cette espèce
de recherche désespérée du moindre gourou qui
passe et qui va vous permettre de retrouver quelque chose, ce sentiment
enfin de saisir quelque chose qui fait sens pour vous. Et donc effectivement
ça peut être n'importe quoi.
Alors ce qui est très intéressant c'est que c'est
compliqué parce que ces quêtes spiritualistes elles
ne sont pas au domaine nature comme investissement de croyances
de ce que c'étaient les religions ou autres qui étaient
fortement investies.
C'est-à-dire que c'est en même temps de la même
façon qu'il y a la flexibilité et l'adaptabilité
dans l'entreprise, il y a la flexibilité et l'adaptabilité
aussi dans le rapport aux sectes, aux religions. Et on va s'enticher
de la PNL après on va abandonner la PNL pour l'analyse transactionnelle.
Et puis après le tarot. Et puis après on va aller
faire du vélo avec ses copains ou écoutez Bob Dylan.
C'est-à-dire ça peut aussi se traduire de cette façon-là
par une espèce de Turn Over. Cela ne m'inquiète qu'à
moitié.
Par contre, je comprends très bien que des gens qui ont
le sentiment d'être totalement instrumentalisés par
ailleurs et que même mobilisés psychiquement en permanence
par rapport à des objectifs de rentabilité etc., quand
ils sortent ils ont besoin de se laver la tête et ils peuvent
se changer les idées comme cela en allant dans une multiplicité
de pratiques qui peuvent aller des pratiques sportives, culturelles
ou spiritualistes. Pour moi, je les mettrais à peu près
à la même sauce. C'est-à-dire que c'est un moyen,
on fait ce qu'on peut pour essayer de se redonner du sens et de
se laver la tête des choses comme ça. Peut-être
que je suis encore idéaliste. En tous cas, ce que je peux
vous dire, c'est que, pour ce qui me concerne ,lorsque le travail
que je peux faire comme chercheur ou comme intervenant, quand les
gens ne vont pas bien et qu'avec eux, on essaye de comprendre ce
qui ne va pas en faisant le lien entre l'analyse de leur contexte
professionnel, situation de travail, l'analyse des répercussions
sur les autres aspects de leur vie etc. pour simplement faire ce
que le mail que je lisais tout à l'heure : « Ah j'ai
compris que c'était pas tout dans ma tête ».
Cela pour moi, c'est une bonne prévention par rapport au
fait de penser qu'une croyance peut vous sauver. C'est-à-dire
qu'il y a un ailleurs meilleur qu'ici. Et qu'on peut trouver la
solution effectivement ailleurs que dans le monde tel qu'il est.
Intervenant 3 : J'avais une question justement un peu terre à
terre pour reprendre ce que vous venez de dire. En fait comment
s'en sort-on ? Parce que justement vous avez pris un e-mail qui
était assez intéressant. Mon expérience c'est
exactement tout ce que vous avez décrit. C'est très
bien que l'on se rend compte que ce n'est pas que dans notre tête.
Cela dit on ne peut pas s'attendre à ce que le système
change demain.
Lorsque vous, par exemple, qui avez été trader dans
la finance, vous qui avez fait ce genre de boulot et que vous vous
rendez compte effectivement de ces paradoxes qu'il y a des choses
qui n'ont pas de sens qu'est-ce qui reste si, devant vous, vous
voyez quand même que toutes les entreprises qui sont là
sont du même style ?
Monsieur de Gaulejac : Excusez-moi. Il y a plusieurs niveaux. Il
y a comment on s'en sort individuellement. Ce que je remarque aujourd'hui
c'est vraiment le sauve qui peut. C'est-à-dire que, par exemple,
il y a différents moyens, des stratégies de défense.
Soit on essaye d'aller ailleurs. Le problème c'est qu'ailleurs
on risque de trouver la même chose. Soit on fonctionne sur
le mode du clivage c'est un mode défensif très courant.
C'est-à-dire il y a mon moi qui passe le temps qui faut à
ça et puis il y a mon autre moi qui fait autre chose qui
a des hobbys etc. Les psychologues vous diront que le mode du clivage
peut tenir un moment mais si l'on s'installe dans le clivage ce
n'est pas forcément la solution...
Et puis il y a des gens qui arrivent à trouver de la jouissance
dans le système. Vous avez des gens qui vont très
bien apparemment. Moi ce qui m'a frappé dans les interviews
de terrain que l'on a faites, c'est que quand des jeunes, tant qu'ils
sont en expansion et que leur entreprise est en expansion, ils ne
se posent pas trop de questions. Ca ne veut pas dire qu'ils ne vont
pas bien ni qu'ils vont forcément bien mais ils vont plutôt
bien. Et cela ne va pas bien le jour où ils ne sont plus
en expansion et que l'entreprise continue à être en
expansion. Les mis de côté qui n'ont pas eu la promotion
qu'ils attendaient ...
Ou cela va mal à partir du moment où ils sont touchés
par les syndromes du Burn Out, de la dépression, de l'épuisement
professionnel... Tous ces symptômes que l'on voit apparaître.
Il y a effectivement sans doute des stratégies de réactions
défensives individuelles. La question est si on peut se dégager
de cela ? Alors je crois qu'un des moyens de se dire que ce n'est
pas tout dans ma tête, que je suis frappé par le fait
qu'il n'y a pas beaucoup de collectifs dans lesquels on peut se
retrouver pour pouvoir parler, communiquer ses expériences
et se rendre compte effectivement que c'est à un autre niveau
que ça se passe.
Vous avez quelques associations en Belgique. On m'avait cité
qu'en Belgique, une femme s'était mise dans un jardin public,
qui avait pris un panneau qui s'était assise sur un banc
et elle avait juste marqué sur le panneau : « Ici on
se parle ». Elle a eu du succès.
Evidemment cela n'est pas la révolution. Mais si l'on veut
sophistiquer un peu plus la réponse, je pense, que c'est
une oeuvre de salut public et de salut mental que de faire ce travail
que j'ai essayé de faire ce soir avec vous d'analyse des
contradictions et des paradigmes. C'est-à-dire de ne pas
réagir de façon manichéenne : « Il n'y
a qu'à faire la révolution et détruire le capitalisme
d'un côté ». Ou : « il y a qu'à
travailler plus pour gagner plus de l'autre côté et
puis tout le monde sera content ». C'est évident qu'il
y a une urgence à rentrer dans une analyse qui permette de
comprendre le système paradoxal. Alors pour faire cette analyse
cela paraît un peu barbare mais changer le paradigme c'est-à-dire
qu'il faut arrêter de raisonner sur la société
avec les paradigmes qu'on utilise aujourd'hui pour penser ce qui
se passe dans l'entreprise. Il faut sortir du paradigme objectiviste.
Or même à l'université, le paradigme objectivisme
reste le paradigme dominant de toutes les disciplines scientifiques,
psychologiques en prime. Il faut sortir du paradigme de penser qu'en
psychologie le paradigme cognitiviste ou expérimentaliste,
je ne suis pas contre le fait que cette recherche continue. Mais
c'est à partir du moment où il devient dominant et
c'est pourquoi je suis en colère parce que, dans le débat
sur la psychothérapie en France, un des arguments était
qu'il y avait une étude de l'INSERM (Institut national de
la santé et de la recherche médicale) qui avait montré
que les psychothérapies comportementalistes étaient
bien plus efficaces et performantes que les autres, évidemment
puisque les critères d'évaluation étaient construits
sur les paradigmes de la psychologie expérimentale.
C'est terrible que des scientifiques prêtent la main à
de telles manipulations et opérations. Or c'est ce qui se
passe dans l'entreprise. Dans l'entreprise, tous les paradigmes,
qui sont utilisés, sont expérimentalistes, positivistes,
fonctionnalistes, utilitaristes. Il faut sortir de ça. Cela
veut dire effectivement un trait travail de fond à la fois
chez les scientifiques, chez les politiques. Mais de penser que
le type qui est DRH chez Renault qui a quatre suicides qui vous
dit : « Je comprends rien ». Mais il faut qu'il se donne
les moyens de comprendre sans cela, il faut qu'il parte. Or il ne
peut pas comprendre puisque tous les DRH pratiquement viennent soit
du droit juridique soit de psychologie. Qu'est-ce que vous voulez
qu'ils comprennent évidemment. Alors l'autre chose qui est
plus compliquée c'est que c'est un des alibis.
Je suis désolé, je fais de l'auto centrisme mais tant
pis.
Regardez l'extraordinaire talent de Sarkozy pour faire passer ses
affaires, cela se passe dans l'urgence. C'est-à-dire chaque
jour il y a un quelque chose de nouveau qui se passe, ou deux, ou
trois, ou quatre. C'est un mécanisme. Et je le vois à
l'université dès que l'on veut faire passer quelque
chose, aujourd'hui, on met les gens dans l'urgence. Donc, ils n'ont
pas le temps de faire l'absentéisme. Il y a un superbe texte
de Bergson qui dit qu'on ne peut penser que dans l'immobilisme.
Et donc quand on est dans l'urgence vous êtes là. L'absentéisme
est une solution, ce n'est pas un problème pour nous mais
pour le patron. On en a besoin et c'est comme les traders qui ne
sont pas partis en vacances. Il faut, absolument, travailler moins
pour vivre mieux. Chacun, individuellement, fait ce qu'il peut par
rapport à l'urgence, la pression... Mais politiquement, il
faut commencer et il y en a qui ont commencé d'ailleurs.
Ils sont minoritaires. Vous savez entre le manifeste de 1848 de
Marx et la reconnaissance des sections syndicales d'entreprises,
il s'est passé un siècle. Alors on a le temps. Et
comme l'histoire s'accélère plutôt, cela prendra
peut-être deux ou trois siècles. Mais la question est
que lorsque cela donne du sens pour soi, quand on a le sentiment
qu'effectivement même si dans l'approche positiviste ce n'est
pas perçu comme étant des solutions mais ces pistes-là
sont des vraies pistes qui peuvent permettre de dégager effectivement
des orientations pour apporter des réponses à cela.
Et en particulier la question de refuser le culte de l'urgence,
alléger la pression et l'économie au service de la
société. Je veux dire c'est l'essentiel. Il faut arrêter
ces discours qui font penser que la solution aux problèmes,
c'est l'augmentation de la croissance et la diminution du chômage.
Parce que qu'est-ce que ça produit le fait de penser que
c'est la diminution du chômage ça produit le fait de
rayer les chômeurs des listes de la ANPE ce qui fait que plus
vous diminuez le chômage en rayant un certain nombre de gens
des listes de la ANPE ça s'appelle comment ici la ANPE ?
L'ONEM. On va vous rayer de l'ONEM, comme par hasard le nombre
de personnes au minimex augmente. C'est ce type de raisonnement,
qu'il faut arrêter. C'est de la politique. C'est-à-dire
qu'il faut vraiment faire de la politique. Et faire de la politique,
c'est dire on ne veut plus que ce qui est de l'ordre du bien commun,
ce qui est de l'ordre que le lien vaut mieux que le bien. Cela c'est
du Marcel Mauss, c'est tout simple. C'est de dire, il faut remplacer
la triple obligation de produire, de vendre et d'être rentable
par la triple obligation, au coeur du fonctionnement de la société,
qui est de donner, de recevoir et de rendre. C'est ce que dit Marcel
Mauss dans l'essai sur le don. Il dit que c'est ce qui est à
la base de la société. C'est tout simple comme remède.
Intervenant 4 : Je suis, dans le civil, juge du travail et j'ai
eu une expérience assez longue dans les inspections du travail
au Fonds des Accidents de Travail en Belgique.
Cette problématique m'intéresse beaucoup, j'ai eu
récemment l'occasion de participer à des travaux organisés
par l'équipe de l'institut de recherche de la CES. La Centrale
Européenne des Syndicats qui travaille en particulier sur
les questions de santé, de bien-être au travail, de
la prévention. J'ai participé également à
des travaux sur les troubles musculo-squelettiques et on s'aperçoit
qu'ils deviennent tout à fait dominants dans la symptomatologie
rencontrée dans les entreprises. Il y a lieu à toute
une discussion sur la prévention pour essayer d'influencer
les textes qui seraient produits au niveau européen et ce
qui apparaît partout c'est que là où l'on prétend
faire une prévention, la charge de la prévention finalement
c'est encore aux travailleurs de l'intégrer, c'est-à-dire
que l'on explique effectivement un certain nombre de gestes qu'il
faut faire, éviter etc.
Un des grands enjeux, aujourd'hui, dans la discussion c'est de
faire admettre au patronat pour qu'il en sorte autant que possible
un compromis entre partenaires sociaux au niveau européen.
L'idée que c'est l'entreprise elle-même et l'organisation
elle-même de l'entreprise et l'environnement de l'entreprise
qui jouent un rôle déterminant et que c'est donc là
qu'il faut axer la prévention où je pense que les
raisonnements qu'on peut faire en matière de troubles musculo-squelettiques
sont les mêmes. D'ailleurs le stress au travail est également
un phénomène dominant qui est constaté qu'on
essaye d'approcher de différentes manières. Je pense
qu'il y a peut-être pour ceux qui s'intéressent à
ces questions et qui sont plus ou moins dans le monde du travail
que ces évolutions sont intéressantes à poursuivre
et dans ce cadre il existe un certain nombre d'études scientifiques
qui sont extrêmement intéressantes et qui donnent un
fondement à la discussion. Et alors mon autre souci que vous
avez bordé c'est effectivement celui des remèdes.
Je pense que le premier remède, en termes de prévention,
est qu'une entreprise ou qu'un service public ou n'importe quelle
unité de travail admette qu'il faut discuter de ce système
pour que les gens ne soient pas malades au travail. En termes de
prévention, c'est ce qui est extraordinairement difficile
à faire admettre. Et une dimension que vous avez abordé
dans votre présentation mais qui ne me semble pas suffisamment
reprise dans les remèdes c'est la question effectivement
de l'aspect collectif et des modes de partage organisés au
travail. Très souvent, ils sont tout à fait inexistants
et à la limite, il y a des désaccords profonds sur
les valeurs, les manières de faire qui finissent en conflits
larvés, harcèlements, plans, contreplans dans des
équipes de travail. Il y a là aussi des questions
sur quelles modalités. Si j'ai bien compris dans votre travail
vous venez éventuellement à vous joindre à
des équipes qui souhaitent mener ce genre de réflexion,
faire une analyse des paradoxes prégnants dans une entreprise
déterminée.
Je pense, en particulier, à l'intervision mais sans connaître
tous les fonctionnements. La supervision est beaucoup plus à
la mode. Mais en réalité c'est un peu comme l'évaluation,
c'est-à-dire que l'on supervise ou que l'on évalue
en fonction de critères qui n'ont absolument pas été
discutés avec les personnes qui sont censées réaliser
les objectifs. L'intervision, c'est peut-être un peu plus
compliqué, on est censés être égaux ça
se fait de manière interdisciplinaire dans certains équipes,
maisons médicales, travail social on se rencontre au niveau
d'un quartier. Mais dans toute une série de professions y
compris la mienne de juge, c'est totalement absent.
S'il y a des initiatives ce sont des initiatives de quelques personnes
qui se mettent ensemble et qui ont spontanément envie de
mettre sur la table une question qu'elles rencontrent. Et cela a
une importance dans tout travail. Mais alors quand on a des responsabilités
énormes de type social et à la limite on se rend autant
malade de ce que peut être la décision ou l'effet de
la décision dans notre cas pour le justiciable, dans d'autres
cas pour la personne qui demande de l'aide sociale. Et est-ce que
il y a des expériences sur lesquelles on pourrait s'appuyer
pour à la limite essayer d'introduire ce mode d'action quitte
à inviter un chercheur, quelqu'un qui pratique ça.
A l'heure actuelle, je n'ai pas de piste concrète. Il y a
également à l'heure actuelle une publicité.
Il y a toute une série d'organismes qui prétendent
offrir ce type de coaching pour les entreprises.
Monsieur de Gaulejac : Mais j'attendais que vous prononciez le
mot.
Intervenant 4 : Oui Franchement je suis quelque peu sceptique parce
que comment peut-on de l'extérieur probablement avec des
approches comportementalistes faire tout pour que l'entreprise fonctionne
mieux ?
Monsieur de Gaulejac : Non deux mots comme ça. Mais je crois
que ce que vous dites c'est une piste tout à fait importante.
Les gens ont un besoin absolument vital de pouvoir parler, partager
ce qu'ils éprouvent dans des lieux. Alors bon il y a le multiple.
Développer des collectifs qui permettent de faire cela c'est
une très bonne chose : l'intervision et la supervision.
Quand je dis changer de paradigme c'est-à-dire qu'il faut
aussi qu'on leur donne les moyens d'analyser et de comprendre les
situations dans laquelle ils sont les conflits qui vivent etc. Et
pas seulement dans l'intersubjectivité mais aussi en tant
que cette subjectivité liée à un contexte,
un environnement, des logiques sociales, des logiques organisationnelles...
Et c'est cela qui manque la plupart du temps et que beaucoup d'intervenants
sont, je dirais de troubles psychosociaux c'est-à-dire au
niveau des petits groupes de favoriser la parole... L'écoute
ce qui est une très bonne chose. Soit au niveau des «
big five » c'est-à-dire l'application de modèles,
de solutions, ils se présentent comme des experts qui ont
la solution. Entre les deux, il manque effectivement de l'agir communicationnel
dirait Habermas. C'est-à-dire des lieux collectifs de réflexivité
pour comprendre les liens entre les conflits qu'on vit et les contradictions
du système dans lequel on est pour aller vite. Alors les
coachs, j'ai beaucoup d'amis coachs, parce que beaucoup de psychologues
qui savent, trouvent là évidemment un marché
formidable. Les coachs, cela marche. Parce que les gens ne vont
tellement pas bien même quand ils vont bien. C'est-à-dire
que même quand ils sont en fonction. Il y a une telle pression
pour continuer à aller bien ils ont besoin effectivement
d'en parler et donc quoi mieux que d'avoir son coach particulier
et en plus cela vous permet de faire l'économie de vous payer
vous-même une psychanalyse sur vos fonds propres. Vous pouvez
les payer par l'entreprise alors c'est génial. Alors mon
problème avec les coachs c'est qu'effectivement ils ont un
marché mais ils travaillent sur les effets du système,
sur les individus pour leur permettre de faire avec. Et qu'ils ont
un vrai problème pour faire le lien entre le niveau organisationnel
et la subjectivité, le niveau des conséquences psychologiques.
Et la plupart du temps, ils ont même tout intérêt
à ne pas y aller parce que s'ils commencent à y aller
non seulement ils vont avoir des emmerdements ce n'est pas sûr
qu'ils continuent à être payés par l'entreprise
et ce n'est même pas sûr qu'ils continuent à
être payés par la personne parce que ce n'est pas sûr
que la personne leur demande vraiment ça. Parce que ça
ne peut pas effectivement se faire uniquement à un niveau
individuel. Cela nécessite une dimension qui est beaucoup
plus collective. Alors là, il y a un vrai espace à
prendre entre l'espace syndical qui a du mal à trouver les
bonnes réponses par rapport à cela parce qu'ils se
sont construits sur des modèles qui étaient différents
et ils n'ont pas encore fait... Ils peinent à faire l'analyse
de ces nouveaux modèles et à trouver les bonnes réponses
mais il faut les soutenir. Ils y arriveront d'ailleurs. Et il y
en a qui y arrivent dans certains cas. Il y a effectivement des
espaces à ouvrir, à créer,... Développer
cette réflexivité collective par rapport à
l'analyse des problèmes, des contradictions qu'on rencontre
dans notre travail sans en sortant de cette double impasse, de le
renvoyer aux personnes ou de le renvoyer au capitalisme.
C'est-à-dire on peut dire : « C'est la faute à
la globalisation, au système économique etc. ».
Il y a un boulevard. Et ce qui me frappe beaucoup c'est que les
politiques qui emprunteraient ce boulevard à mon avis ont
de belles carrières devant eux.
Axel Geeraerts : Un petit mot pour conclure. Je vous le disais
tout à l'heure les objectifs de ces journées, ou de
l'organisation de ces journées sont d'ouvrir notre regard,
ouvrir notre analyse et de partager notre expérience, le
suicide. Monsieur de Gaulejac nous l'a dit tout à l'heure
étant un phénomène pluri- et multifactoriel
pour qu'une prévention du suicide soit je ne dirais pas efficace
et rentable mais qu'elle ait du sens. L'approche doit obligatoirement
aussi s'ouvrir à différentes approches et à
différentes disciplines. Donc je vous remercie. Juste un
dernier petit mot avant de tous vous laisser partir. Vous trouverez
dans le hall d'entrée, différents prospectus de nos
différentes activités. Si vous souhaitez être
tenus au courant de nos différentes activités soit
vous nous laissez vos coordonnées soit le plus simple c'est
que vous pouvez aller sur notre site internet www.preventionsuicide.be
en un mot sans accent et vous inscrire à notre newsletter.
Dernier petit mot. Il y a les actes des journées précédentes
qui sont également disponibles à l'entrée ainsi
qu'un livre qui traite des idées reçues sur le suicide,
l'ouvrage collectif qu'on vient de sortir qui est également
en vente à l'entrée. Un grand merci à tous
et une bonne fin de soirée.
Monsieur de Gaulejac : Merci.
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