Présentation de l’auteur
Vincent de Gaulejac est né en 1946 et a obtenu un doctorat
en Sciences de l’Organisation, un autre en Sociologie et un
troisième en Lettres et Sciences Humaines.
Il est actuellement professeur à l’Université
Paris-Diderot et à l’Université Paris VII ;
il est également directeur du Laboratoire de Changement Social.
Vincent de Gaulejac est le membre fondateur de l’Institut
International de Sociologie Clinique. Il a écrit de nombreux
ouvrages et participe à des conférences et colloques
portant sur les conditions de travail et les conséquences
de la gestion sur les individus et la société.
Dans La société malade de la gestion, de Gaulejac
essaie de montrer comment la gestion sous-tend une représentation
du monde justifiant la “ guerre économique ”
et pourquoi la société se laisse contaminer par la
gestion. Pour répondre à ces questions, l’auteur
emploie plusieurs méthodes. En effet, il utilise autant des
statistiques (concernant le nombre de maladies psychosomatiques
par exemple) que des entretiens compréhensifs dans des entreprises
privées et publiques ou encore des livres de ses confrères.
Ce sociologue est aussi un clinicien d’où sa démarche
qui cherche à s’approcher au plus près du vécu
des acteurs.
Dans cet ouvrage, de Gaulejac pense que les individus subissent
le système dans le sens où ils ne peuvent rien faire
seuls pour enrayer l’idéologie gestionnaire ; cette
dernière s’impose aux individus, à leur insu.
On peut donc en déduire que l’auteur est un sociologue
du fait social en posant comme postulat que la société
détermine la personne. Pour pouvoir “ soigner ”
la société de la gestion, il faudrait donc changer
la structure.
Résumé
L’introduction présente, à l’aide d’un
exemple, les paradoxes que subissent les individus dans le monde
du travail. Ils sont ainsi confrontés au pragmatisme et à
l’efficacité illustrés grâce à
la métaphore de la guerre où les “ sacrifices
” et “ les pertes humaines ” sont considérés
comme normaux puisque les membres eux-mêmes y adhèrent
! La problématique principale de l’ouvrage se traduit
donc par la question suivante : “ pourquoi l’entreprise
est-elle devenue un monde guerrier et destructeur tout en suscitant
l’adhésion de ses membres ? ”.
Le développement du livre y répond tout en ajoutant
quelques solutions afin de repenser les fondements du contrat social
afin que l’économie ne se développe pas contre
la société mais pour construire un monde harmonieux.
Première partie : Pouvoir managérial et Idéologie
gestionnaire
La première partie porte sur le pouvoir managérial
et l’idéologie gestionnaire en définissant en
premier lieu la gestion comme l’ensemble des techniques destinées
à rationaliser et optimiser les fonctions de l’organisation.
De plus, le pouvoir managérial a connu des mutations ayant
pour conséquences une pression de plus en plus forte des
actionnaires sur la direction et une difficulté d’identification
de ce pouvoir du fait de la croissance des réseaux et des
contacts virtuels. Le pouvoir managérial essaie de réguler
l’abstraction du capital et l’instabilité du
travail.
Le chapitre 1 explique pourquoi le management s’est mis au
service du capital. La première raison est l’obsession
de la rentabilité financière ; en effet, la Bourse
est la hantise numéro une. Cela s’explique grâce
aux trois phénomènes majeurs qui ont bouleversé
le fonctionnement du capital à la fin du XIXe siècle
: la substitution de l’économie financière à
l’économie industrielle, la déterritorialisation
et la dictature du temps réel du fait de l’apparition
de nouvelles technologies. Par conséquent, la pression sur
les entreprises cotées est de plus en plus forte et les fournisseurs
et clients de ces entreprises doivent s’adapter à travers
le système d’information. De plus, de nos jours, les
effectifs sont considérés comme une variable d’ajustement
qui permet d’accélérer les rythmes de production
mais représentent un coût que l’on peut diminuer.
Il y a donc une disjonction entre le capital et l’entreprise,
c’est-à-dire entre la rentabilité et la pérennité
de celle-ci.
Il existe également une abstraction du capital et du pouvoir
liée principalement au fait que les sources du pouvoir sont
dépersonnalisées et déterritorialisées.
En effet, les lieux d’activités sont différents
des lieux de décisions. On est passé du bourgeois
qui détient les moyens de production au culturocrate qui
prend les décisions depuis un bureau situé à
des centaines de kilomètres de l’usine. Cela est principalement
dû à la mondialisation qui a “ transformé
le monde en un vaste casino ”.
De plus, le management est remis en cause du fait de sa soumission
au capital. Le management pouvait signifier “ ménager
” les hommes ou “ aménager ” l’organisation
; aujourd’hui il semble vouloir désigner “ faire
le ménage ”… En effet, au temps de Taylor, la
légitimité du management était de défendre
les intérêts des travailleurs. Aujourd’hui, la
globalisation favorise une bataille entre le capital et le travail
en “ canalisant les besoins des clients ”, en considérant
le travail uniquement s’il est rentable et en étant
au service de l’actionnaire (“ share holder value ”).
Ainsi, le pouvoir managérial est soumis à la pression
des marchés financiers à cause de raisons idéologiques
(capitalisme), économiques (échapper aux pouvoirs
locaux, croissance externe) et psychologiques (devenir numéro
un). Cela est accentué par la domination des multinationales
qui bouleversent les modes de régulation par des prises de
décisions opaques et du fait d’une coupure entre le
pouvoir économique et le pouvoir politique. Il convient donc
de s’inquiéter de leur puissance du fait qu’elles
concentrent 50 % de la production mondiale.
Les évolutions des rapports entre le capital et le travail
à la fin du XXe siècle sont essentiellement dues à
l’émergence d’une politique drastique des ressources
humaines au sein des entreprises d’une part et un écart
croissant entre une politique mondiale de libéralisation
des marchés financiers et des politiques locales d’allègement
du droit du travail d’autre part. Le capital est ainsi déterritorialisé
alors que le travail est re-territorialisé dans les pays
où les coûts de la main d’œuvre sont moins
élevés. Il serait nécessaire, selon l’auteur,
d’harmoniser le Fonds Monétaire International (FMI)
qui s’occupe de la régulation de l’économie
et le Bureau International du Travail (BIT) qui réglemente
le travail.
Le chapitre 2 présente les fondements de l’idéologie
gestionnaire. Ainsi, la gestion est plus fondée sur l’efficacité
que sur la pertinence des idées ; les experts de la gestion
sont alors des prescripteurs de modèles fondés sur
des paradigmes qu’il convient de suivre à la lettre.
La gestion n’est pas viciée en soi, mais elle se pervertit
dès qu’elle place l’homme comme une ressource
pour l’entreprise. L’idéologie de la gestion
se caractérise par un ensemble de croyances et une certaine
vision du monde qui se présentent comme rationnels ; cependant,
cette idéologie entretient une illusion et légitime
le profit comme finalité.
La gestion se définit de plus en plus comme “ comprendre
c’est mesurer ”, qui oppose la rationalisation (efficacité)
à la raison, la connaissance. L’irrationnel est exclu
car il n’est pas mesurable ; l’affectif n’a pas
de place dans l’idéologie gestionnaire qui le justifie
grâce à “ l’homo economicus ”. Bourdieu
le définit comme “ un monstre anthropologique habité
d’une supposée rationalité qui ramène
tous les problèmes de l’existence humaine à
un calcul ”. Ainsi, certains chercheurs ne se préoccupent
plus de l’observation des conditions humaines mais uniquement
de chiffres argumentés par une démarche expérimentale.
La gestion trouve alors une “ scientificité qui lui
échappe ” (exemples de l’Organisation “
Scientifique ” du Travail, “ sciences ” de la
gestion…). Le travailleur est alors le “ rouage d’une
machine ”, l’objet de l’observation des experts
qui maîtrisent l’application des méthodes et
cherchent à améliorer la productivité et le
rendement.
La réflexion n’est alors utile que si elle permet
d’améliorer l’efficacité et l’efficience
du système. La rationalité est instrumentalisée
car tout ce qui n’est pas de l’ordre de la gestion ou
tout ce qui évoque un problème sans apporter de solution
est considéré comme irrationnel.
L’humain est alors une ressource de l’entreprise. Cette
dernière canalise les désirs de l’humain pour
le faire rentrer dans la logique capitaliste, transformant la société
en “ machine à produire ” : l’économie
devient la finalité de la société. En effet,
la valeur de chacun est calculée selon des critères
financiers, la réalisation de soi-même devient une
idéologie omniprésente. Cependant, pour l’auteur,
les entreprises se doivent de contribuer à l’amélioration
des conditions de vie, du bien-être collectif ; le développement
des entreprises doit être dépendant de celui de la
société.
Le chapitre 3 met en avant le principe de qualité, développé
dans les années 90 dans la majorité des grandes entreprises
et justifié comme le moyen permettant de dépasser
les objectifs de performance. La qualité est présentée
comme un guide menant à l’excellence, à la réussite,
au progrès comme exaltation du futur, à la performance
et à la satisfaction des besoins sous condition de l’engagement
du personnel. Ainsi, le management de la qualité devient
une nouvelle partie de la gestion qui entretient l’illusion
que tous les besoins peuvent être satisfaits (pour ceux qui
en ont les moyens…). Cette illusion est préservée
par l’insignifiance des discours qui ne rendent pas compte
de l’activité concrète ni de la réalité
du monde de l’entreprise (exemple : “ Le parler creux
sans peine ” où chaque terme peut être remplacé
par un autre dans un système de bouclage infini, de Noyé).
La qualité est donc devenue une figure du pouvoir managérial
mais le place dans une situation ambiguë ; ainsi, il y a un
décalage entre la volonté d’autonomie et la
mise en œuvre de procédures pour mettre en place le
management de la qualité.
Toutefois, cette démarche qualité provoque un “
syndrome quantitatif aigu”. En effet, tout doit être
mesuré grâce à des grilles de mesures sophistiquées
et par des calculs alambiqués. La “ quantophrénie
” (ou maladie de la mesure) donne ainsi, aux calculocrates,
une illusion de maîtrise totale mais fait perdre le sens et
la valeur du travail pour ceux qui l’effectuent. Les outils
de la gestion sont donc définis comme faussement neutres
puisqu’ils sont construits sur des présupposés
et façonnent la réalité selon des habitudes,
des schémas mentaux. Ces outils légitiment les décisions,
les rendent indiscutables du fait qu’ils semblent mettre de
la transparence et limiter l’arbitraire. Ils occupent une
place centrale dans l’entreprise en dépersonnalisant
les rapports ce qui permet de désamorcer les conflits.
Certains résistent au caractère insensé des
procédures en séparant leur “ Moi organisationnel
” de leur “ Moi privé ” ; ainsi, une partie
du “ Moi ” accepte l’instrumentalisation pour
“ se faire bien voir ”, ne pas être rejeté,
et l’autre partie préserve son estime de soi en donnant
un sens aux actions.
La qualité apparait donc comme un signe de perfection et
provoque désenchantement et désillusion quand elle
est confrontée à la réalité. La qualité
est donc perçue comme un outil de pression dans le but de
renforcer la performance de l’entreprise.
Le chapitre 4 présente le pouvoir managérial comme
un modèle moins répressif que le pouvoir disciplinaire
mais qui soumet les individus à des injonctions paradoxales.
La mutation du pouvoir disciplinaire au pouvoir managérial
est caractérisée par le contrôle des corps à
la mobilisation du désir. Les entreprises de type taylorien
canalisaient l’activité physique (ordre non discuté,
soumission totale) alors que le pouvoir managérial se doit
de transformer le désir en force de travail (système
de sollicitation). La surveillance n’est plus physique (contrôle
des emplois du temps) mais moins directe du fait de la baisse des
frontières entre le temps de travail et le temps hors travail.
En effet, le temps de travail est moins limité tout comme
l’espace (bureau à la maison, ordinateurs portables…)
; la polychromie et l’urgence sont désormais les devoirs
des travailleurs.
Cependant, le pouvoir managérial oblige les travailleurs
à adhérer à un univers paradoxal. En effet,
les entreprises prônent le travail en équipe mais évaluent
les performances individuelles. Le monde de l’entreprise est
de plus en plus contradictoire du fait que ce n’est plus un
engagement réciproque (travail contre rémunération)
mais des injonctions paradoxales qui dictent les rapports entre
l’organisation et les individus. Ainsi, l’engagement
du salarié est infini car il projette son idéal sur
l’entreprise ; il a aussi un désir inconscient de toute-puissance
et d’excellence qui le pousse à se donner entièrement
à l’entreprise. Par conséquent, les individus
se soumettent à l’entreprise par une dépendance
psychique qui rejoint le même procédé que l’attachement
amoureux. Leur soumission est alors librement consentie mais les
enferme dans un cercle vicieux dont ils ne peuvent plus sortir.
Le chapitre 5 fait état de la morale dans les affaires.
Les discours sur l’éthique et la morale ne sont que
des discours de façade puisque la logique financière
a pris le dessus : “ le business et la morale ne font pas
bon ménage ”. En effet, il y a une contradiction entre
l’idéologie gestionnaire qui considère l’individu
comme une ressource et la morale qui place l’Homme comme la
finalité de toute action. Cela est justifié par le
slogan : “ la rentabilité ou la mort ” ; ainsi,
la guerre économique légitime la pression continuelle
pour augmenter la rentabilité en écartant les concurrents
considérés comme des ennemis et en combattant pour
ne pas être vaincue. La lutte infinie justifie l’oubli
de l’être humain considéré comme un soldat.
Mais pourquoi les travailleurs adhèrent-ils toujours au système
? La mort des dieux est une réponse qu’apporte Marcel
Gauchet ; ainsi, la baisse de la foi fait disparaître du même
coup la possibilité d’un monde enchanté, l’impossibilité
d’échapper à la condition humaine. L’homme
va donc essayer de construire le monde puisqu’il ne lui est
plus donné. L’homme ne se satisfait pas de ce qu’il
a et entre dans une logique à trois dimensions : comprendre,
maîtriser et accroître.
Deuxième partie : Pourquoi la gestion rend-elle
malade ?
La gestion n’est pas un mal en soi ; en effet, il est normal
de se préoccuper de la rentabilité des entreprises,
caractérisées comme moteur de l’économie.
Toutefois, cette inquiétude ne doit pas être au détriment
des relations humaines et de la vie sociale. Enriquez et Haroche
présentent le concept de “ société malade
” comme une métaphore. En effet, c’est une certaine
conception du management qui a des effets néfastes sur les
fondements de la société et des conséquences
pathogènes sur les individus qui la composent. La gestion
n’est donc pas une pathologie mais la métaphore de
la maladie permet de comprendre les différents symptômes
provoqués par la gestion.
Ainsi, la gestion se présente comme ultra-performante et
célèbre des valeurs d’enrichissement personnel
mais organise un état de crise permanente du fait d’une
compétition généralisée. Selon De Gaulejac,
nous nous situons dans une société hypermoderne caractérisée
par la rationalité des technologies qui conduit à
l’irrationalité des comportements.
Le chapitre 6 définit la mutation du symbole comme caractéristique
majeure des sociétés contemporaines ; en effet, la
société semble de plus en plus “ insensée
” surtout parce que le sensé pour les finances est
différent du sensé pour les êtres humains. Cette
“ désymbolisation ” est surtout due au fait qu’il
existe désormais deux conceptions : la logique financière
pour les dirigeants et la nécessité existentielle
du travail pour les travailleurs. Ainsi, les dirigeants et les employés
appartiennent à la même entreprise mais ne sont plus
dans la même société. De plus, la crise du symbole
est produite par des effets de “ non-sens ” surtout
dans des organisations publiques qui importent des logiques marchandes
(exemple de La Poste) et où les récompenses sont souvent
dues au hasard.
Par conséquent, c’est le sens même du travail
qui perd son symbole. En effet, le travail est caractérisé
par un acte de production, une rémunération comme
contrepartie, une appartenance à un collectif et à
une organisation qui fixent une place et une valeur attribuée
aux contributions de chacun. Cependant, une mutation majeure transforme
chacune de ces caractéristiques donc le sens même du
travail. Ainsi, l’acte de travail est de moins en moins connecté
à la conception d’un produit, la rémunération
est différente de la qualité ou de la quantité
du travail fourni, le sentiment d’appartenance s’atténue
et l’organisation est de plus en plus virtuelle et flexible.
L’individu a besoin de donner du sens à son action,
de voir qu’il contribue à une œuvre collective.
Cependant, aujourd’hui, chaque employé doit faire preuve
d’initiatives alors que les procédures sont ultra-prescriptives,
chacun est interchangeable et le contrat social est rompu du fait
de la mise en avant de la compétition individuelle plutôt
que le travail collectif.
Dans le chapitre 7, la puissance et l’argent sont passés
au crible. En effet, l’auteur essaie de comprendre pourquoi
la société de marché suscite peu de résistances.
Cela trouve une réponse dans le fait que la compétition
est vécue comme une valeur positive et que les réussites
sont récompensées par l’argent. La gestion arrive
donc à mobiliser les énergies puisqu’elle s’appuie
sur “ un moteur puissant alimenté par un carburant
performant ” que sont le narcissisme et l’argent. Les
satisfactions proposées sont certainement illusoires mais
rien ne remplace le désir d’y croire. Dans l’univers
de la compétition généralisée, le narcissisme
se résume à la volonté de devenir le numéro
un, d’être le meilleur, le plus rentable et d’éliminer
les concurrents. La réussite est donc une valeur pervertie
puisqu’il existe un processus d’inversion des valeurs
et de la notion du mérite ; ainsi, la reconnaissance vient
moins de ce que l’on fait que de ce que l’on gagne.
Dans cette optique, on ne peut espérer que les individus
valorisent l’intégrité et le souci du bien-être
commun puisque la réussite se mesure grâce au montant
des revenus.
L’argent devient un objet placé entre le besoin et
le désir mais cela ne permet pas de justifier les écarts
de plus en plus grands et accentue le non-sens ressenti par les
travailleurs (exemple des 80 plus grandes fortunes qui équivalent
au revenu moyen de plus d’un milliard de personnes). L’argent
est une unité de mesure qui régule les rapports sociaux
et “ perturbe la reproduction symbolique du monde vécu
” selon Habermas. La perte du symbole est aussi appuyée
par la fâcheuse habitude de “ monétariser des
activités qui ont pour but de donner un sens ”. Ainsi,
l’argent efface les limites entre le réel, l’imaginaire
et le symbolique et transforme tous les désirs en besoin
; la course à l’accumulation devient effrénée
et insatiable. Il faut toujours plus, toujours plus vite avec la
montée en puissance du “ culte de l’urgence ”.
Celui-ci trouve son origine sur les marchés financiers qui
se doivent d’être toujours en action car l’arrêt
représente le vide, et le vide c’est l’angoisse,
d’où l’hyperactivité. S’arrêter
obligerait les Hommes à prendre conscience de la futilité
de cette course vers l’infini.
Le chapitre 8 montre que l’humain est devenu la principale
ressource de l’entreprise qu’il convient de gérer
comme un facteur primordial à son développement. La
société est devenue une “ vaste entreprise qui
intègre les utiles et rejette les autres ” où
la théorie du capital humain prend toute son importance puisqu’elle
indique que “ chaque individu peut être l’objet
d’une évaluation objective de ce qu’il rapporte
à la société ”. Le commerce lui-même
devient la finalité de la vie (“ savoir se vendre ”)
et la famille est désormais perçue comme une petite
entreprise dont l’objectif principal est de “ former
un individu employable ”. Cela est démontré
par l’auteur à travers l’exemple de l’éducation
des enfants où les parents se nomment responsables de la
réussite ou de l’échec de leurs enfants. L’échec
représente une blessure narcissique, un “ bilan de
l’entreprise familiale négatif ”. Le but premier
des parents est d’armer leurs enfants pour affronter la lutte
des places (cours particuliers, les activités du mercredi
doivent être utiles pour l’avenir professionnel de l’enfant…).
La vie devient alors un plan de carrière où tout se
compte, où chacun doit être responsable de lui-même
: chaque expérience est considérée comme un
investissement dans un projet professionnel. Les individus apprennent
à faire face à l’échec et développent
leurs potentiels (augmentation du coaching) dans l’optique
d’être en synergie avec les objectifs de rentabilité
de l’entreprise.
Le chapitre 9 met en lumière les externalités négatives
de la performance mesurée grâce à la profitabilité
financière mais qui ne prend pas en compte les répercussions
humaines et sociales. La performance a donc deux visages : l’un
est agréable et représente l’efficacité
et le progrès, l’autre est déplaisant et évoque
l’exclusion de ceux qui ne s’adaptent pas.
La peur d’être exclu alimente la féroce compétition
liée à la concurrence et se retrouve donc à
tous les échelons entre salariés. La souffrance engendrée
par cette peur n’entre malheureusement pas dans les préoccupations
de la gestion. Il y a là une contradiction majeure entre
le discours valorisant les ressources humaines et une inaptitude
à prendre en compte les externalités négatives
du travail. Les conditions du travail se sont dégradées
dans le sens où les maladies professionnelles et les accidents
du travail ont été multipliés par trois en
10 ans en France. L’exploitation est toujours présente
mais moins visible car plus psychique que physique (exemple de la
bétaillère). Toutefois, à l’époque
des cadences infernales, les conditions de travail étaient
difficiles mais la solidarité en limitait les effets psychologiques
; aujourd’hui, l’affaiblissement de la solidarité
ne permet plus “ d’apaiser la douleur ”. L’auteur
parle alors de “ violences innocentes ” dissimulées
derrière des excuses de décisions stratégiques
opaques prises par des personnes morales soutenues par le droit.
Plus l’implication des travailleurs est forte et plus leur
vulnérabilité est importante face à un abandon.
Ce phénomène est accentué par l’individualisation
et par la moindre importance des syndicats, facilitant ainsi l’auto-accusation.
Le chapitre 10 démontre que les évolutions technologiques
mettent l’homme sous pression en diminuant la charge physique
mais en augmentant la pression psychique. Celles-ci ne remplacent
pas l’Homme mais exigent qu’il fasse plus de choses
(“ aujourd’hui, un ouvrier gagne 7 fois plus qu’au
XIXe siècle, il doit donc travailler 7 fois plus ”…).
Ainsi, la pression a toujours plus accentué la peur de perdre
sa place en interne (placard) ou en externe (licenciement). La lutte
des places est alors considérée comme nécessaire
et juste puisque chacun est responsable de sa situation (mérite)
; l’organisation est alors libérée de toute
responsabilité. Chacun doit donc se surpasser pour l’entreprise
afin d’assurer sa survie : cette culture de la réussite
entraîne de nombreuses pathologies (dépressions, épuisement
professionnel ou au contraire addiction au travail). Le stress,
d’un point de vue de l’entreprise, n’est pas considéré
comme une maladie mais comme un stimulant, une donnée naturelle
à laquelle il convient de s‘adapter.
On ne s’interroge donc pas sur ses causes mais sur les moyens
pour le gérer. Pourtant, il peut être associé
à une épidémie à laquelle les pouvoirs
publics ne manifestent que très peu d’attention : ainsi,
chacun doit “ se soigner ” mais les conditions de travail
qui le génèrent ne sont pas remises en question. Les
causes profondes du harcèlement sont donc occultées
grâce à une individualisation du problème. La
majorité des employés se sent individuellement harcelée
car collectivement soumise à une pression intense. Cette
pression est surtout due à une volonté infinie de
reconnaissance, un désir de réussite personnelle et
une peur de perdre “ l’amour de l’entreprise ”.
Le culte de la performance repose donc sur l’illusion de toute-puissance
: chaque individu croit être le meilleur et adhère
à la culture de la compétition.
Cependant, le stress et l’exclusion représentent un
coût dont l’entreprise se décharge en les définissant
comme individuels. L’entreprise possède donc une impunité
totale face aux conséquences sociales, humaines et financières
; c’est donc la collectivité qui en assume les frais.
La gestion devrait donc créer des outils calculant les coûts
sociaux et psychiques comme elle le fait pour connaître les
bénéfices.
En diminuant la pression au travail, les dépenses de santé
qu’elle entraîne pourraient être allégées.
Cependant, dans notre société, il n’y a pas
de temps mort, l’agitation est perpétuelle. Cela explique
pourquoi les inactifs et les chômeurs sont considérés
comme des “ planqués ” qui ne méritent
pas d’avoir une existence sociale. Pendant des siècles
les êtres humains ont cherché à se libérer
du travail alors qu’aujourd’hui, les Hommes pensent
que la liberté passe par le travail. “ Dans sa lutte
contre l’angoisse de l’arrêt, de la mort, l’Homme
oublie le sens de la vie ”.
Le chapitre 11 explique l’éclatement de la lutte des
classes au profit d’une lutte des places. Ainsi, selon l’auteur,
dans les sociétés hypermodernes, la mobilité
est une condition nécessaire au progrès et encourage
le mérite individuel. Cette vision est opposée à
celle d’une société divisée en classe
sociale. Ces dernières se désagrègent ; les
individus sont alors soumis à une lutte de plus en plus solitaire
pour exister socialement.
L’éclatement des classes sociales est dû aux
mutations du marché de l’emploi et à l’émergence
d’une généralisation de la précarité.
La fragilité des relations d’emplois concerne toutes
les catégories socio-professionnelles mais ne les touche
pas de la même façon (les ouvriers et les employés
sont plus touchés que les cadres).
Les normes se sont inversées : aujourd’hui, la mobilité
est une norme et accentue la perte d’identité à
un métier, à une classe. Par conséquent, les
luttes des classes sont moins fortes et sont remplacées par
des luttes plus individuelles. La classe ouvrière s’est
ainsi désagrégée car même s’il
existe toujours des ouvriers, leur sentiment d’appartenance
à un collectif s’est éteint et leurs caractéristiques
quantitatives et qualitatives se sont modifiées. La bourgeoisie
a elle aussi connu des transformations et est éclatée
en trois pôles (une classe dirigeante, une attachée
aux traditions et une autre menacée par la régression).
Il convient alors de savoir si une nouvelle classe dominante est
née. Le terme de classe semble désuet mais une nouvelle
classe planétaire est présente : l’hyper bourgeoisie.
Celle-ci se caractérise moins par la propriété
des moyens de production que par le développement des systèmes
d’organisation ; le pouvoir y est abstrait et éphémère.
Cependant, c’est un ensemble hétérogène
et multipolaire sans mémoire commune ni fidélité
qui promeut l’élimination plutôt que la collaboration.
De plus, l’éclatement des classes ne rime pas avec
fin des inégalités. En effet, les promotions restent
étroitement liées aux origines sociales et les phénomènes
de reproduction sociale sont toujours présents. Les inégalités
sont aussi renforcées par la formation permanente surtout
proposée aux travailleurs déjà qualifiés
; or, la formation est un enjeu crucial pour apprendre à
s’adapter aux mutations de l’entreprise.
Le chapitre 12 dresse le portrait d’une politique malade,
contaminée par la gestion. Tout d’abord, les attentes
vis-à-vis de la politique se sont modifiées : les
citoyens attendent des réponses aux problèmes liés
à l’économie et au social mais les hommes politiques
se transforment en hommes d’affaires et les managers s’emparent
du pouvoir politique au nom de la performance en voulant gérer
la société comme une entreprise. Il y a un écart
de plus en plus grand entre la vie concrète et les chiffres
abstraits qu’analysent les politiques. La politique est devenue
un lieu de calcul et non plus un acte valorisé comme dans
la Grèce Antique.
Le chiffre impose sa dictature : les politiques débattent
plus sur des chiffres (taux de croissance, montant des impôts…)
que sur des notions de bien-être collectif. Les statistiques
sont reines mais personne n’en analyse le sens : le quantitatif
devient plus important que le qualitatif. Ce sont des logiques financières
qui sont mises en avant comme facteur de progrès de l’appareil
étatique sans réflexion sur le fonds de l’utilité
de cette institution.
On peut donc dire que l’idéologie gestionnaire tue
la politique qui devient un marché boursier où il
faut conquérir des parts et où l’opposition
est définie comme la concurrence. L’Etat est géré
comme une entreprise dont le budget doit être restreint, les
fonctionnaires comme des effectifs à supprimer et ses interventions
comme des initiatives inutiles. De plus, le citoyen est devenu le
client de la politique dans le sens où le vote est devenu
une relation marchande puisque le citoyen exige “ un niveau
de rentabilité de son bulletin de vote ”.
La politique perd sa valeur symbolique comme le montre la hausse
de l’absentéisme et la crise de la démocratie.
La politique a donc l’obligation de retrouver sa crédibilité
en se mettant au service d’un projet de “ bien-être
ensemble ” en construisant un monde commun.
Le chapitre 13 est quant à lui un hommage au lien plutôt
qu’au bien. Les remèdes à “ la maladie
de la gestion ” ne sont pas simples et peuvent être
comparés à l’homéopathie (douceur et
patience) dont l’efficacité n’est pas prouvée
mais suppose une forte implication du sujet.
Ainsi, l’économie ne doit pas être pensée
comme indépendante de la société et doit se
développer en accord avec trois principes fondamentaux que
sont le respect de l’écologie, le respect de l’espèce
humaine et de la société et le respect de la vie psychique.
Dans cette optique, on peut alors envisager l’entreprise comme
une institution anthropologique qui considèrerait l’individu
comme un sujet plutôt qu’une ressource.
L’entreprise ne trouve donc pas sa finalité en elle-même
mais est un moyen de “ produire la société ”
; elle devrait donc prendre en compte, dans sa gestion, toutes les
conséquences humaines, sociales et environnementales de son
fonctionnement. La gestion retrouverait ainsi plus de crédibilité
en apportant plus de sens au travail et moins de stress. Redonner
du sens à l’action peut passer par la compréhension
des paradoxes plutôt qu’une légitimation et en
redonnant une place importante au symbolique.
Ce dernier peut être retrouvé grâce à
la joie de donner en public ; en effet, “ le don scelle l’alliance
” puisque le retour ne se compte pas en monnaie mais en valeur
symbolique (exemple des Systèmes d’Echanges Locaux
où chacun rend un service à un autre : apprendre à
jardiner contre apprendre à jouer de la guitare). De plus,
l’économie solidaire est un autre rapport à
l’argent et peut donc devenir une alternative à la
société marchande (exemple de l’épargne
pour financer des projets à vocation sociale) qui concilie
des intérêts économiques et humains. Les mouvements
altermondialistes assurent qu’un autre monde est possible,
un monde où l’économie ne se développerait
plus contre la société. “ Le lien important
plus que le bien ” permettrait alors de redonner un sens à
la gestion.
En conclusion, l’auteur reprend les grands thèmes
qu’il a développés dans son ouvrage : l’homme
est une ressource exploitable comme les matières et les finances
et la culture du “ toujours plus ” lui est enseignée.
Pour transformer l’homme en machine de guerre économique,
l’entreprise a mis en place le pouvoir managérial,
dont la manœuvre consiste à piéger l’employé
dans ses propres désirs en développant son narcissisme.
Il s’agit d’un travail psychologique qui vise à
accroître toujours plus “ l’investissement de
soi au sein de l’entreprise. ” L’individu devient
ainsi le moteur même du culte du gain et, du même coup,
tue l’esprit du collectif. Paradoxalement à cette croissance
financière et technologique, on assiste à la dégradation
des conditions de travail et à la précarité.
Même la politique est atteinte par la maladie de la gestion
et cherche à gérer la société avec les
mêmes règles que celles appliquées à
l’entreprise. La maladie gestionnaire contraint l’homme
dans un système paradoxal dans lequel richesse et bien-être
s’opposent au lieu de se compléter. Il devient urgent
pour l’Homme de repenser la gestion en recherchant un nouvel
équilibre entre les actionnaires, les clients et le personnel
tout en intégrant la qualité de l’environnement
et les solidarités sociales.
Critique & Analyse
Cet ouvrage analyse le management comme véritable technologie
de pouvoir visant à faire adhérer les individus aux
exigences de l’entreprise et de ses actionnaires, ainsi que
celle de la gestion qui utilise la rationalité et le pragmatisme
pour justifier la guerre économique et ses effets.
Il analyse avec précision les effets de l’action psychologique
du management sur l’employé ainsi que la virtualité
de notre société. Tout est argumenté à
l’aide de statistiques, entretiens et exemples qui sont de
précieux éléments de justification.
J’apporterai toutefois un bémol à cet ouvrage.
En effet, j’ai trouvé les redondances trop nombreuses,
notamment dans ses observations et conclusions.
Cet ouvrage est donc plus une analyse de notre société
puisque l’auteur ne peut bien sûr pas donner de remède
miracle aux problèmes posés. Il apporte toutefois
quelques pistes de réflexion intéressantes (économie
solidaire, altermondialistes et SEL).
La réorganisation des hôpitaux, de l’Education
Nationale et de la Fonction Publique en générale sont
autant d’exemples des paradoxes engendrés par le règne
absolu du gestionnaire et auxquels nous sommes confrontés
dans l’actualité. La récente polémique
au sujet des suicides de France Télécom est un exemple
de plus aux conséquences de la pression imposée dans
les entreprises.
Toutefois, les pouvoirs publics prennent conscience de ces phénomènes
puisqu’un rapport concernant le “ bien-être et
l’efficacité au travail - 10 propositions pour améliorer
la santé psychologique au travail ” a été
rédigé à la demande du premier ministre en
novembre 2009.
Evaluation personnelle
Tout d’abord, j’ai trouvé ce livre très
intéressant dans le sens où il m’a fait réfléchir
à chaque argument développé.
Toutefois, ma formation de gestionnaire semble me rendre déjà
coupable des effets de cette idéologie avant même d’avoir
commencé ma vie professionnelle… Je me sens complice
d’un système dont je ne veux pas, que je n’ai
pas choisi et que je subis.
La consolation que je trouve dans cet ouvrage est le fait que je
comprends pourquoi nous agissons ainsi et pourquoi nous adhérons
à ce système. Une révolution n’y changerait
rien et il faut donc, sûrement, attendre avec fatalité
une évolution (pas très réjouissant…).
J’ai aussi perçu les pistes d’amélioration
apportées au dernier chapitre comme une “ lumière
au bout du tunnel ”, des améliorations que nous pourrons
apporter en tant que gestionnaire pour “ soigner notre société
”.
D’autres ouvrages parlent du même phénomène
poussé à l’extrême. Je pense notamment
à 1984 de Georges Orwell qui montre les conséquences
de la dictature de la gestion et des modalités du pouvoir
: “ un homme assure son pouvoir en le faisant souffrir ; l’obéissance
ne suffit pas ”.
La déclaration de Denis Gagnon : “ c’est parce
qu’ils sont sans visage que nos maîtres sont nos maîtres
” appuie aussi l’opacité du pouvoir décrit
dans l’ouvrage de De Gaulejac.
Je conclurai avec une phrase extraite de Cache-Cash, pièce
de théâtre écrite par Patrick Jumel, avec laquelle
je suis entièrement d’accord : “ Les économies,
c’est ça qui perd le monde ”.
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