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« Notes de Lectures, Annie Simond, Emmanuelle Gillots », Gestalt, 2005/2 no 29, p. 188-192.
Notes de lecture
La société, malade de la gestion de Vincent de Gaulejac aux éditions du Seuil, 2005, 300 pages
Lecture d’Annie SIMOND

Origine : http://www.cairn.info/revue-gestalt-2005-2-page-188.htm

« Dans notre monde économique où l’idéologie gestionnaire domine, on en vient à transformer l’Humain en une ressource exploitable au même titre que les ressources financières. La gestion tend à appliquer à l’homme des outils conçus pour gérer les choses…»
Le livre de Vincent de Gaulejac, m’a à la fois captivée et déprimée par son réalisme.

Ce que je ressentais depuis plusieurs années dans ma relation avec les entreprises prenait forme avec les mots de l’auteur.

Vincent connu pour ses livres précédents « la lutte des places », « les sources de la honte », brosse ici une approche systémique de la société, il nous amène à prendre conscience que « tout est lié » et le « tout », telle une machine à broyer, peut donner un sentiment d’impuissance.

En effet, Vincent de Gaulejac nous pointe de manière ciselée les dérives au niveau des organisations tout d’abord : par l’opacité et le pouvoir grandissant des entreprises. La mondialisation a entraîné la déterritorialisation du capital des entreprises. L’identification du pouvoir est moins évidente, il est éclaté et opaque.

Les actionnaires, le plus souvent anonymes, s’intéressent avant tout à la rémunération de leur capital plutôt qu’aux Hommes qui la composent. Les stratégies de développement mises en œuvre par ces puissantes entreprises, échappent aux lois nationales. Le champ politique, devient cantonné à un rôle de gestion des effets sociaux de ce même développement économique.

On assiste à l’apparition d’une gestion mondiale sans gouvernement mondial avec l’ensemble des fonctions de l’entreprise, subordonnée à la logique financière, où l’Homme est réduit à un « facteur » parmi tant d’autres. Son apport est mesuré en fonction de ce qu’il rapporte à l’entreprise et non l’inverse. Chaque individu est l’objet d’une évaluation « objective » sur ce qu’il coûte et ce qu’il rapporte à la société.

Confrontés à des logiques contradictoires, les salariés sont obligés de faire des compromis, d’inventer des solutions, de détourner les procédures pour réaliser leurs objectifs.
Le respect scrupuleux des règles les conduit à l’impuissance. C’est ainsi que le « Moi officiel » manifeste son enthousiasme et son adhésion, alors que le « Moi privé » murmure ses réticences et ses critiques.

L’idéologie gestionnaire transforme chaque individu en capital humain. Même la famille devient une petite entreprise chargée de produire des enfants employables et de les armer pour affronter la guerre économique.

Chacun doit apprendre à gérer sa vie et à se gérer soi-même…

L’auteur focalise ensuite notre attention sur le Collectif de l’entreprise, ou ce qu’il n’est plus… la montée en puissance de l’individualisme généré par la peur de mal faire, d’être rejeté…

Les managers sont acteurs d’une domination qu’ils subissent. Ils sont en quête de médiation, il leur faut supporter un univers paradoxal sans pour autant sombrer dans la folie. Le moindre des paradoxes étant qu’on leur demande d’être autonomes dans un monde hyper-contraignant, d’être créatifs dans un monde hyperrationnel et d’obtenir de leurs collaborateurs qu’ils se soumettent en toute liberté à cet ordre.

L’entreprise offre une image d’expansion et de pouvoir illimité dans laquelle l’individu projette son propre narcissisme. Le manager devient dépendant de ce désir, il est alors animé par la peur d’échouer, de perdre l’amour de l’objet aimé (l’organisation), la crainte de ne pas être à la hauteur, l’humiliation de ne pas être reconnu comme un bon élément. Ainsi, chacun est incité à cultiver son autonomie, sa liberté, sa créativité, pour mieux exercer un pouvoir qui renforce sa dépendance, sa soumission et son conformisme. Le pouvoir managérial est fondé sur la mobilisation psychique et l’investissement de soi, il est le principal acteur d’une domination qu’il subit, il est pris au piège de ses propres désirs.

La lutte des places est ainsi naturalisée, considérée comme nécessaire et utile : que le meilleur gagne ! La réussite devient une obligation : il faut gagner, sinon on est éliminé. Les systèmes d’évaluation individualisés renforcent la compétition plutôt que la collaboration.
On assiste à la désyndicalisation dans les entreprises : chaque employé est plus préoccupé d’améliorer sa situation personnelle ou de sauver sa place plutôt que de développer des solidarités collectives contre un pouvoir insaisissable.

Vincent de Gaulejac nous sensibilise enfin à la perte de sens pour l’individu, notamment, pour le travail qui perd ses significations premières et ses vertus socialisantes.

L’entreprise ne peut plus se présenter comme un lieu de la réussite et du succès.

Elle est confrontée à des crises, des échecs, des restructurations. D’un côté elle souhaite une adhésion profonde, de l’autre elle peut à tout moment, signifier à ses employés qu’elle n’a plus besoin d’eux.

Pour affronter cette flexibilité de l’attachement, il faut être capable simultanément de se mobiliser massivement et de se désinvestir rapidement.

Le désir de réussite personnelle et la peur d’échouer sont exacerbés ; la peur de perdre les gratifications, de ne plus être à la hauteur des attentes de l’entreprise, tout comme un enfant a peur de perdre l’amour de sa mère.

Les uns se dopent pour rester dans la course, les autres se médicalisent pour soigner leurs blessures, tous vivent dans l’anxiété et la peur. Face à une bouffée d’angoisse, l’individu se réfugie dans l’hyperactivité.

La « résistance au stress » est exigée comme une qualité nécessaire pour réussir. Plutôt que de s’interroger sur ses causes, on apprend « à le gérer ». On prétend que le stress a un caractère stimulant, qu’il faut apprendre à le transformer en « stimulation positive », qu’une dose de « bon stress » favorise la performance.

On recherche des « winners » qui ont le goût de la performance et de la réussite et qui sont prêts à se dévouer corps et âme.

Enfin, l’idéologie gestionnaire tue la politique : les hommes politiques choisissent de gérer plutôt que de gouverner. En préconisant une exigence de résultats et d’efficacité, la politique se déplace sur le terrain de la performance et de la rentabilité, dans ce contexte les valeurs se perdent. La politique n’est plus porteuse d’espérance, elle n’incarne plus un projet de changement, le rêve d’un monde meilleur…Le marketing politique devient l’élément majeur pour gagner les élections.

Face à tous ces constats, Vincent de Gaulejac nous démontre que cette culture de la haute performance se traduit d’un côté par une augmentation remarquable de la productivité, de la rentabilité et de l’efficacité, et de l’autre par une pression intense sur les entreprises et les salariés. Il nous dit que les paradigmes de la gestion ne peuvent être appliqués aux hommes sans bafouer le principe moral qui impose de traiter la personne humaine comme une fin en soi. Le fait même de considérer la personne comme un « facteur » dans l’entreprise contribue à l’instrumentaliser.

L’Homme doit à nouveau être considéré comme un sujet et non comme une ressource.
En conclusion, il nous invite à revenir au cœur du politique, d’utiliser le politique comme levier pour favoriser « l’être ensemble » et l’agir ensemble. Un monde dans lequel le bien-être de tous serait plus précieux que l’avoir de chacun. Les hommes ne peuvent pas travailler et vivre sans donner du Sens à leur action.

Si vous êtes coach ou psychothérapeute Gestaltiste, vous sortirez secoués de cette analyse sans appel, mais vous aurez envie d’avoir plus de compassion pour vos clients.

La Gestalt nous enseigne certes à être responsables de nos décisions et de nos actes, et pourtant nous sommes aussi victimes de notre propre système. Ayons plus d’indulgence envers nous-mêmes et envers les autres, donnons-nous le droit d’être imparfaits, de demander de l’aide sans honte, de redevenir « humain » avec ses limites… Aidons nos clients à trouver les ressources pour résister à ce culte de la performance et de la rentabilité, qui les broie petit à petit… La Gestalt avec ses valeurs humanistes nous donne un ancrage fondamental et une voie d’optimisme pour faire évoluer la Société d’une manière microscopique certes, mais avec chacun des individus que nous avons le bonheur d’accompagner.