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Origine : http://www.cairn.info/revue-cahiers-internationaux-de-sociologie-2002-2-page-347.htm
La sociologie de Jean-Claude Kaufmann inspire de la sympathie, non
parce qu’elle serait « agréable », selon
le mot rapporté par l’auteur dans son introduction,
mais parce qu’elle est l’expression d’une pensée
vivante, curieuse, parfois iconoclaste. D’où l’intérêt
suscité par son dernier ouvrage autour d’une socio
logie de l’individu dans lequel il aborde des questions centrales
:
comment penser les rapports entre l’individu et la société
?
Quelle part accorder au social dans la constitution de l’individu
?
Comment penser la part respective de l’extériorité
et de l’intériorité chez l’individu ?
Quelle place accorder aux facteurs personnels et aux facteurs sociaux
dans les processus d’individuation ?
Qu’est-ce qu’un individu ?
L’auteur introduit son propos par deux questions : qu’est-ce
qu’un individu et comment ça fonctionne ? D’où
vient l’individuation et de quelle manière structure-t-elle
la société ? D’emblée il critique les
approches substantialistes qui considèrent l’individu
comme ayant une existence propre. Contre l’évidence
biologique de l’unité corporelle, et contre l’idéologie
individualiste qui pense l’individu comme un être autonome
capable d’ « inventer la civilisation », c’est
au contraire le fait social qui produit l’individu.
Selon Jean-Claude Kaufmann, les sciences humaines et sociales sont
un « véritable champ de ruines » gangrenées
par le « relativisme collectif » et la « réinstallation
officielle de l’idéologie egocephalocentriste »
(p. 65). Il convient donc d’opérer une « révolution
copernicienne » pour retrouver une production théorique
qui ne soit pas moribonde et sortir de cette crise. Cette révolution
doit se faire à partir des travaux de Norbert Elias selon
qui la fiction d’un moi intérieur séparé
de ce qui lui est extérieur interdit les progrès de
la sociologie. Il convient de déconstruire l’illusion
de l’individu séparé. L’homme est un processus
« intimement défini par la société de
son époque. Il n’est pas le centre de l’univers
mais l’artisan du système complexe qui le produit »
(p. 87). Mais s’il existe des théories qui dévoilent
les mécanismes de production sociale de l’individu,
« l’individu concret dans sa complexité vivante
et contradictoire » en est absent. L’ « homo clausus
» est une représentation fausse, omniprésente,
y compris chez les chercheurs en sciences humaines et sociales.
L’idée que l’individu est un processus et la
renonciation à la représentation d’un «
moi abstrait » et d’une « identité fixiste
et unitaire » risque de provoquer un tel « désenchantement
émotionnel » que le sens commun, comme la grande majorité
des chercheurs, la refusent. L’objet du livre est de «
montrer qu’individu et société ne sont pas deux
entités séparées [...] Ils constituent les
points opposés d’un couple dialectique, ceci expliquant
qu’ils puissent être à la fois intimement reliés
et antagoniques » (p. 129).
Jean-Claude Kaufmann oppose le sens commun qui se représente
l’individu comme une entité homogène, séparé
de la société, dirigé par un centre clairvoyant
voire rationnel, au regard scientifique qui considère l’individu
comme « un processus changeant pris dans un écheveau
de forces contradictoires » (p. 223). Il définit alors
un « carré dialectique » qui met en évidence
quatre pôles de ces forces contradictoires : la réflexivité
individuelle, la réflexivité sociale, les cadres de
socialisation et le patrimoine individuel des habitudes. La réflexivité
individuelle résulte du croisement des intériorisations
; elles « installent » dans la pensée personnelle
une « architecture cognitive » qui fonctionne comme
un « marqueur de l’identité » (p. 209).
La réflexivité sociale correspond aux cadres sociaux
qui nourrissent la pensée : classifications, opérations
logiques, processus cognitif, idées stockées dans
la mémoire objectivée... ; une fois intériorisée,
elle « fixe les cadres de perception qui fournissent les matériaux
élémentaires de la pensée » (p. 209).
La socialisation est l’appropriation du monde extérieur
par la mise en correspondance de la mémoire incorporée
avec la mémoire sociale environnante (p. 191). Enfin, le
patrimoine individuel des habitudes rassemble d’une part les
schèmes opératoires incorporés, pouvant s’exprimer
sous la forme de gestes concrets et, d’autre part, les schèmes
rassemblant la mémoire sociale. « Les habitudes ne
sont rien d’autre que l’ensemble de schèmes incorporés
régulant l’action » (p. 158).
L’individu intériorise des schèmes de pensées
et d’actions, c’est-à-dire des « fragments
de société intériorisée » qui
sont au cœur de sa définition la plus personnelle (p.
223). Contre l’illusion substantialiste identitaire et la
croyance de l’existence d’un individu comme identité
singulière, ce « carré dialectique » est
présenté comme le premier jalon de l’accomplissement
de la « révolution copernicienne » de la sociologie
que l’auteur appelle de ses vœux. Il devrait permettre
de saisir où se situe la réalité essentielle
de l’individu aujourd’hui. Si l’identité
était autrefois « un simple reflet de l’infrastructure,
l’individu étant défini par ses places et ses
rôles », l’individu d’aujourd’hui
est au carrefour de réseaux et d’interdépendances
multiples, d’arbitrages cognitifs et d’ajustements interactifs.
Cette combinatoire incertaine est au cœur du processus d’individualisation.
« Placés aux intersections, les individus se transforment
en centres d’assemblage des schèmes impulsant à
leur niveau une nouvelle dynamique de construction de la cohérence
» (p. 152). L’individu est donc à la fois une
configuration multiforme largement déterminée et le
noyau actif du changement (p. 232).
S’inscrivant dans une perspective dialectique, Jean-Claude
Kaufmann met l’accent sur deux contradictions au fondement
de l’individu contemporain :
— contradiction entre, d’une part, la naissance de
l’individu démocratique, produit du siècle des
Lumières et de la science moderne et, d’autre part,
la croyance de chaque individu d’être au principe de
la création de son propre monde. Cette croyance en l’
« individu autonome » est une fiction qui produit du
réel. Elle structure les mentalités et les actions
de l’individu, elle renforce le processus d’individualisation.
— contradiction entre les différents schèmes
intériorisés qui conduisent l’individu à
opérer des choix à partir d’éléments
qui le déterminent (p. 159). La rivalité entre des
schèmes concurrents « provoque la réflexibilité
et par là l’initiative du sujet » (p. 162). C’est
dans ce bricolage ordinaire des déterminations que la liberté
de l’individu peut s’exprimer.
J’ai bien conscience de ne résumer ici qu’imparfaitement
la complexité de la pensée de l’auteur. Les
deux premières parties de l’ouvrage portent sur l’émergence
de l’individu dans l’histoire des sciences et sur les
divergences conceptuelles entre « habitus » et «
habitudes » dans l’histoire de la sociologie.
Ces discussions étant, selon l’auteur, révélatrices
de l’émancipation progressive d’un individu face
aux contraintes collectives : « Ce n’est pas l’individu
qui a provoqué la divergence habitus-habitudes, mais la divergence
qui est à l’origine de l’individualisation »
(p. 251). L’individu est à la fois le produit de la
pensée réflexive scientifique et le produit de la
non-coïncidence entre schèmes incorporés et schèmes
de la socialisation.
L’« homo sociologicus »
Jean-Claude Kaufmann défend une sociologie dialectique fondée
sur l’analyse dynamique des contraires. Il a la conviction
que cette sociologie est indispensable à l’accomplissement
de la « révolution copernicienne » dont la discipline
a besoin. Cette intention, qui se veut radicalement sociologique,
bute sur l’analyse des rives obscures de l’intériorité.
Par exemple lorsqu’il écrit « l’intériorisation
des schèmes de pensées et d’actions est intrinsèquement
une extériorisation » (p. 271), ou encore quand il
affirme que « les schèmes intégrés ne
s’installent dans aucune intériorité strictement
personnelle ». Il aboutit à une négation de
l’un des termes de la contradiction. L’intériorité
n’est en définitive que du social incorporé,
ce qui conduit à désamorcer la dialectique intériorité/extériorité.
L’auteur critique l’illusion substantialiste qui considère
l’individu comme une entité en soi. Il s’inscrit
dans une tradition sociologique dominante selon laquelle on ne peut
séparer l’analyse de l’individu et l’analyse
de la société. Mais il insiste essentiellement sur
les processus sociaux de production des individus : l’autonomie
subjective est institutionnalisée (p. 236), l’intériorité
est de l’extériorité incorporée, l’individu
est un homme d’habitudes, habitudes faites de « matériau
social », la réflexibilité sociale conduit l’individu
à développer une réflexibilité individuelle
(p. 208), la mémoire est une mémoire sociale...
Entre l’individu et la société, il existe un
rapport récursif : la société produit des individus
qui produisent la société. En insistant sur la première
partie de cette proposition, l’auteur en oublie la seconde.
L’analyse de la production sociale des individus ignore les
processus par lesquels ceux-ci contribuent à cette production.
Il n’y a donc plus de contradiction puisque l’essence
même de l’individu est ramenée au registre social
et ce qui échappe au social est renvoyé au registre
biologique. Entre les deux registres, il ne reste plus rien.
L’individu devient une larve mammifère socialement
déterminée. L’analyse fonctionne sur une opposition
simpliste entre corps biologique et corps socialisé (p. 174,
p. 213). « L’homme est fait d’habitudes, il n’est
presque fait que d’habitudes » écrit Jean-Claude
Kaufmann (p. 158). Exit le désir, les affects, les émotions,
la sexualité, les fantasmes et la subjectivité. L’individu,
totalité bio-psycho-sociale, se trouve amputé de sa
dimension psychique.
L’impasse sur la dimension psychique
L’auteur est sans doute conscient de ce problème puisque
la question de la subjectivité émerge vers la fin
du livre : « Il faut engager un programme d’enquête,
écrit-il, sur cette voie étroite entre deux abîmes
partiellement néfastes : la négation de toute autonomie
subjective ou son hypostase » (p. 210). Au fil des pages conclusives,
émergent de nouvelles notions comme celle d’imaginaire,
d’image de soi, de « for intérieur » et
une discussion sur la question de l’identité qui aurait
pu rééquilibrer le sentiment donné au lecteur
d’une pensée unidimensionnelle.
Malgré une bonne volonté évidente pour ouvrir
la sociologie vers cette terra incognita, l’auteur n’arrive
pas à s’extirper du sociologisme. Comment prétendre
élaborer une théorie générale de l’individu
sans s’appuyer sur une théorie du psychisme ? On ne
peut en effet prétendre construire une sociologie de l’individu
sans penser les rapports nécessairement complémentaires
et contradictoires entre l’irréductible psychique et
l’irréductible social 1. D’autant que certaines
références théoriques utilisées par
l’auteur vont dans ce sens.
Pour Norbert Elias, « l’habitude est une instance de
régulation pulsionnelle fabriquée dans la secrète
alchimie des psychismes individuels » (cité p. 122).
Le psychisme est posé comme un maillon essentiel de l’incorporation
des habitudes. Elias prolongeait ici la pensée de Marcel
Mauss qui notait le caractère inextricable des « montages
physio-psycho-sociologiques » dans l’action humaine
(cité p. 170). Ce dernier s’inscrivait dans une orientation
fixée par Émile Durkheim qui avait, dès 1885,
désigné très clairement l’objet d’une
sociologie de l’individu : « Puisqu’il n’y
a dans la société que des individus, ce sont eux et
eux seuls qui sont les facteurs de la vie sociale [...] L’étude
des phénomènes sociologiques-psychiques n’est
donc pas une simple annexe de la sociologie : c’en est la
substance même. » 2 L’analyse des processus sociopsychiques
est donc essentielle pour comprendre la construction d’un
individu.
La majorité des sociologues sont rétifs à
toute interrogation sur les processus psychiques. Il me semble pourtant
que l’on ne peut faire l’économie des travaux
y afférant dès lors que l’on s’interroge
sur la construction de l’individu et de l’identité.
On ne peut ignorer l’apport de la psychanalyse comme découverte
majeure qui a justement provoqué une « révolution
copernicienne » dans les sciences humaines. Freud n’est
évoqué qu’une fois, de façon laconique
à propos de « l’honorable et très structuré
rêve freudien ». Formule laconique dont on peut penser
qu’elle révèle une mise à distance inexpliquée.
On peut sans doute critiquer la psychanalyse, en contester les
méthodes et les interprétations. On peut être
sensible, comme beaucoup de sociologues, au Psychanalysme, suite
à l’excellent ouvrage de Robert Castel 3
On peut même dénoncer le rôle de la psychanalyse
dans le développement de l’idéologie de la réalisation
de soi-même. On ne peut pour autant ignorer son existence,
son apport essentiel dans les sciences humaines et sociales, a fortiori
lorsqu’on s’interroge sur les questions de l’identité,
de l’intériorisation des processus sociaux et de la
construction de l’individu.
Il convient donc de retravailler les frontières disciplinaires,
en particulier entre sociologie et psychologie, pour analyser les
processus sociopsychiques qui fondent l’existence de l’individu,
sa dynamique subjective, son inscription sociale, ses manières
d’être au monde et son identité. Loin de s’opposer,
le social et le psychique, quand bien même ils obéissent
à des lois propres, s’étayent et se nouent dans
des combinatoires multiples et complexes. On attend d’une
sociologie de l’individu qu’elle nous offre une grille
de lecture de cette complexité pour mieux comprendre en quoi
l’individu est un être autonome et déterminé,
produit et producteur de la société, irréductiblement
singulier et pourtant semblable à tous les autres.
********
1. V. de Gaulejac, Irréductible social irréductible
psychique, Bulletin de psychologie, 360, XXVI, 1982-1983. Voir également
La Névrose de classe, Paris, Hommes et Groupes, 1986.
2. É. Durkheim, Texte 1 : Éléments d’une
théorie sociale, Paris, Éd. de Minuit, p. 351-352,
cité p. 116.
3. R. Castel, Le psychanalysme, Paris, Maspero, 1973.
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