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NOTE DE LECTURE L’EGO SOCIOLOGICUS par Vincent de GAULEJAC
Qu’est-ce qu’un individu ?
À propos du livre de J.-C. Kaufmann, Ego. Pour une sociologie de l’individu, Paris, Nathan, 2001
Gaulejac Vincent :Laboratoire de Changement social Université Paris 7 Denis-Diderot
Cahiers internationaux de sociologie, 2002/2 n° 113, p. 347-351.

Origine : http://www.cairn.info/revue-cahiers-internationaux-de-sociologie-2002-2-page-347.htm

La sociologie de Jean-Claude Kaufmann inspire de la sympathie, non parce qu’elle serait « agréable », selon le mot rapporté par l’auteur dans son introduction, mais parce qu’elle est l’expression d’une pensée vivante, curieuse, parfois iconoclaste. D’où l’intérêt suscité par son dernier ouvrage autour d’une socio logie de l’individu dans lequel il aborde des questions centrales :
comment penser les rapports entre l’individu et la société ?
Quelle part accorder au social dans la constitution de l’individu ?
Comment penser la part respective de l’extériorité et de l’intériorité chez l’individu ?
Quelle place accorder aux facteurs personnels et aux facteurs sociaux dans les processus d’individuation ?

Qu’est-ce qu’un individu ?

L’auteur introduit son propos par deux questions : qu’est-ce qu’un individu et comment ça fonctionne ? D’où vient l’individuation et de quelle manière structure-t-elle la société ? D’emblée il critique les approches substantialistes qui considèrent l’individu comme ayant une existence propre. Contre l’évidence biologique de l’unité corporelle, et contre l’idéologie individualiste qui pense l’individu comme un être autonome capable d’ « inventer la civilisation », c’est au contraire le fait social qui produit l’individu.

Selon Jean-Claude Kaufmann, les sciences humaines et sociales sont un « véritable champ de ruines » gangrenées par le « relativisme collectif » et la « réinstallation officielle de l’idéologie egocephalocentriste » (p. 65). Il convient donc d’opérer une « révolution copernicienne » pour retrouver une production théorique qui ne soit pas moribonde et sortir de cette crise. Cette révolution doit se faire à partir des travaux de Norbert Elias selon qui la fiction d’un moi intérieur séparé de ce qui lui est extérieur interdit les progrès de la sociologie. Il convient de déconstruire l’illusion de l’individu séparé. L’homme est un processus « intimement défini par la société de son époque. Il n’est pas le centre de l’univers mais l’artisan du système complexe qui le produit » (p. 87). Mais s’il existe des théories qui dévoilent les mécanismes de production sociale de l’individu, « l’individu concret dans sa complexité vivante et contradictoire » en est absent. L’ « homo clausus » est une représentation fausse, omniprésente, y compris chez les chercheurs en sciences humaines et sociales. L’idée que l’individu est un processus et la renonciation à la représentation d’un « moi abstrait » et d’une « identité fixiste et unitaire » risque de provoquer un tel « désenchantement émotionnel » que le sens commun, comme la grande majorité des chercheurs, la refusent. L’objet du livre est de « montrer qu’individu et société ne sont pas deux entités séparées [...] Ils constituent les points opposés d’un couple dialectique, ceci expliquant qu’ils puissent être à la fois intimement reliés et antagoniques » (p. 129).

Jean-Claude Kaufmann oppose le sens commun qui se représente l’individu comme une entité homogène, séparé de la société, dirigé par un centre clairvoyant voire rationnel, au regard scientifique qui considère l’individu comme « un processus changeant pris dans un écheveau de forces contradictoires » (p. 223). Il définit alors un « carré dialectique » qui met en évidence quatre pôles de ces forces contradictoires : la réflexivité individuelle, la réflexivité sociale, les cadres de socialisation et le patrimoine individuel des habitudes. La réflexivité individuelle résulte du croisement des intériorisations ; elles « installent » dans la pensée personnelle une « architecture cognitive » qui fonctionne comme un « marqueur de l’identité » (p. 209). La réflexivité sociale correspond aux cadres sociaux qui nourrissent la pensée : classifications, opérations logiques, processus cognitif, idées stockées dans la mémoire objectivée... ; une fois intériorisée, elle « fixe les cadres de perception qui fournissent les matériaux élémentaires de la pensée » (p. 209). La socialisation est l’appropriation du monde extérieur par la mise en correspondance de la mémoire incorporée avec la mémoire sociale environnante (p. 191). Enfin, le patrimoine individuel des habitudes rassemble d’une part les schèmes opératoires incorporés, pouvant s’exprimer sous la forme de gestes concrets et, d’autre part, les schèmes rassemblant la mémoire sociale. « Les habitudes ne sont rien d’autre que l’ensemble de schèmes incorporés régulant l’action » (p. 158).

L’individu intériorise des schèmes de pensées et d’actions, c’est-à-dire des « fragments de société intériorisée » qui sont au cœur de sa définition la plus personnelle (p. 223). Contre l’illusion substantialiste identitaire et la croyance de l’existence d’un individu comme identité singulière, ce « carré dialectique » est présenté comme le premier jalon de l’accomplissement de la « révolution copernicienne » de la sociologie que l’auteur appelle de ses vœux. Il devrait permettre de saisir où se situe la réalité essentielle de l’individu aujourd’hui. Si l’identité était autrefois « un simple reflet de l’infrastructure, l’individu étant défini par ses places et ses rôles », l’individu d’aujourd’hui est au carrefour de réseaux et d’interdépendances multiples, d’arbitrages cognitifs et d’ajustements interactifs. Cette combinatoire incertaine est au cœur du processus d’individualisation. « Placés aux intersections, les individus se transforment en centres d’assemblage des schèmes impulsant à leur niveau une nouvelle dynamique de construction de la cohérence » (p. 152). L’individu est donc à la fois une configuration multiforme largement déterminée et le noyau actif du changement (p. 232).

S’inscrivant dans une perspective dialectique, Jean-Claude Kaufmann met l’accent sur deux contradictions au fondement de l’individu contemporain :

— contradiction entre, d’une part, la naissance de l’individu démocratique, produit du siècle des Lumières et de la science moderne et, d’autre part, la croyance de chaque individu d’être au principe de la création de son propre monde. Cette croyance en l’ « individu autonome » est une fiction qui produit du réel. Elle structure les mentalités et les actions de l’individu, elle renforce le processus d’individualisation.

— contradiction entre les différents schèmes intériorisés qui conduisent l’individu à opérer des choix à partir d’éléments qui le déterminent (p. 159). La rivalité entre des schèmes concurrents « provoque la réflexibilité et par là l’initiative du sujet » (p. 162). C’est dans ce bricolage ordinaire des déterminations que la liberté de l’individu peut s’exprimer.

J’ai bien conscience de ne résumer ici qu’imparfaitement la complexité de la pensée de l’auteur. Les deux premières parties de l’ouvrage portent sur l’émergence de l’individu dans l’histoire des sciences et sur les divergences conceptuelles entre « habitus » et « habitudes » dans l’histoire de la sociologie.

Ces discussions étant, selon l’auteur, révélatrices de l’émancipation progressive d’un individu face aux contraintes collectives : « Ce n’est pas l’individu qui a provoqué la divergence habitus-habitudes, mais la divergence qui est à l’origine de l’individualisation » (p. 251). L’individu est à la fois le produit de la pensée réflexive scientifique et le produit de la non-coïncidence entre schèmes incorporés et schèmes de la socialisation.

L’« homo sociologicus »

Jean-Claude Kaufmann défend une sociologie dialectique fondée sur l’analyse dynamique des contraires. Il a la conviction que cette sociologie est indispensable à l’accomplissement de la « révolution copernicienne » dont la discipline a besoin. Cette intention, qui se veut radicalement sociologique, bute sur l’analyse des rives obscures de l’intériorité. Par exemple lorsqu’il écrit « l’intériorisation des schèmes de pensées et d’actions est intrinsèquement une extériorisation » (p. 271), ou encore quand il affirme que « les schèmes intégrés ne s’installent dans aucune intériorité strictement personnelle ». Il aboutit à une négation de l’un des termes de la contradiction. L’intériorité n’est en définitive que du social incorporé, ce qui conduit à désamorcer la dialectique intériorité/extériorité.

L’auteur critique l’illusion substantialiste qui considère l’individu comme une entité en soi. Il s’inscrit dans une tradition sociologique dominante selon laquelle on ne peut séparer l’analyse de l’individu et l’analyse de la société. Mais il insiste essentiellement sur les processus sociaux de production des individus : l’autonomie subjective est institutionnalisée (p. 236), l’intériorité est de l’extériorité incorporée, l’individu est un homme d’habitudes, habitudes faites de « matériau social », la réflexibilité sociale conduit l’individu à développer une réflexibilité individuelle (p. 208), la mémoire est une mémoire sociale...

Entre l’individu et la société, il existe un rapport récursif : la société produit des individus qui produisent la société. En insistant sur la première partie de cette proposition, l’auteur en oublie la seconde. L’analyse de la production sociale des individus ignore les processus par lesquels ceux-ci contribuent à cette production. Il n’y a donc plus de contradiction puisque l’essence même de l’individu est ramenée au registre social et ce qui échappe au social est renvoyé au registre biologique. Entre les deux registres, il ne reste plus rien.

L’individu devient une larve mammifère socialement déterminée. L’analyse fonctionne sur une opposition simpliste entre corps biologique et corps socialisé (p. 174, p. 213). « L’homme est fait d’habitudes, il n’est presque fait que d’habitudes » écrit Jean-Claude Kaufmann (p. 158). Exit le désir, les affects, les émotions, la sexualité, les fantasmes et la subjectivité. L’individu, totalité bio-psycho-sociale, se trouve amputé de sa dimension psychique.

L’impasse sur la dimension psychique

L’auteur est sans doute conscient de ce problème puisque la question de la subjectivité émerge vers la fin du livre : « Il faut engager un programme d’enquête, écrit-il, sur cette voie étroite entre deux abîmes partiellement néfastes : la négation de toute autonomie subjective ou son hypostase » (p. 210). Au fil des pages conclusives, émergent de nouvelles notions comme celle d’imaginaire, d’image de soi, de « for intérieur » et une discussion sur la question de l’identité qui aurait pu rééquilibrer le sentiment donné au lecteur d’une pensée unidimensionnelle.

Malgré une bonne volonté évidente pour ouvrir la sociologie vers cette terra incognita, l’auteur n’arrive pas à s’extirper du sociologisme. Comment prétendre élaborer une théorie générale de l’individu sans s’appuyer sur une théorie du psychisme ? On ne peut en effet prétendre construire une sociologie de l’individu sans penser les rapports nécessairement complémentaires et contradictoires entre l’irréductible psychique et l’irréductible social 1. D’autant que certaines références théoriques utilisées par l’auteur vont dans ce sens.

Pour Norbert Elias, « l’habitude est une instance de régulation pulsionnelle fabriquée dans la secrète alchimie des psychismes individuels » (cité p. 122). Le psychisme est posé comme un maillon essentiel de l’incorporation des habitudes. Elias prolongeait ici la pensée de Marcel Mauss qui notait le caractère inextricable des « montages physio-psycho-sociologiques » dans l’action humaine (cité p. 170). Ce dernier s’inscrivait dans une orientation fixée par Émile Durkheim qui avait, dès 1885, désigné très clairement l’objet d’une sociologie de l’individu : « Puisqu’il n’y a dans la société que des individus, ce sont eux et eux seuls qui sont les facteurs de la vie sociale [...] L’étude des phénomènes sociologiques-psychiques n’est donc pas une simple annexe de la sociologie : c’en est la substance même. » 2 L’analyse des processus sociopsychiques est donc essentielle pour comprendre la construction d’un individu.

La majorité des sociologues sont rétifs à toute interrogation sur les processus psychiques. Il me semble pourtant que l’on ne peut faire l’économie des travaux y afférant dès lors que l’on s’interroge sur la construction de l’individu et de l’identité. On ne peut ignorer l’apport de la psychanalyse comme découverte majeure qui a justement provoqué une « révolution copernicienne » dans les sciences humaines. Freud n’est évoqué qu’une fois, de façon laconique à propos de « l’honorable et très structuré rêve freudien ». Formule laconique dont on peut penser qu’elle révèle une mise à distance inexpliquée.

On peut sans doute critiquer la psychanalyse, en contester les méthodes et les interprétations. On peut être sensible, comme beaucoup de sociologues, au Psychanalysme, suite à l’excellent ouvrage de Robert Castel 3

On peut même dénoncer le rôle de la psychanalyse dans le développement de l’idéologie de la réalisation de soi-même. On ne peut pour autant ignorer son existence, son apport essentiel dans les sciences humaines et sociales, a fortiori lorsqu’on s’interroge sur les questions de l’identité, de l’intériorisation des processus sociaux et de la construction de l’individu.

Il convient donc de retravailler les frontières disciplinaires, en particulier entre sociologie et psychologie, pour analyser les processus sociopsychiques qui fondent l’existence de l’individu, sa dynamique subjective, son inscription sociale, ses manières d’être au monde et son identité. Loin de s’opposer, le social et le psychique, quand bien même ils obéissent à des lois propres, s’étayent et se nouent dans des combinatoires multiples et complexes. On attend d’une sociologie de l’individu qu’elle nous offre une grille de lecture de cette complexité pour mieux comprendre en quoi l’individu est un être autonome et déterminé, produit et producteur de la société, irréductiblement singulier et pourtant semblable à tous les autres.

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1. V. de Gaulejac, Irréductible social irréductible psychique, Bulletin de psychologie, 360, XXVI, 1982-1983. Voir également La Névrose de classe, Paris, Hommes et Groupes, 1986.

2. É. Durkheim, Texte 1 : Éléments d’une théorie sociale, Paris, Éd. de Minuit, p. 351-352, cité p. 116.

3. R. Castel, Le psychanalysme, Paris, Maspero, 1973.