Origine : http://www.cairn.info/revue-gestalt-2005-2-page-101.htm
Patrice Ranjard: Merci Vincent de Gaulejac de consacrer un peu
de votre temps à la revue GESTALT. Ce numéro, qui
fait suite à nos journées d’étude, porte
sur la place du psychothérapeute dans la société.
C’est un thème pour lequel votre avis nous est indispensable.[*]
Vincent de Gaulejac : Comme sociologue je dirais qu’il faut
repenser la place du psychothérapeute et de la psychothérapie
par rapport à l’évolution de la société…
Richard Sennet dit qu’avec le développement de l’individualisme,
le MOI de l’individu est devenu « son principal fardeau
». Si cette hypothèse sociologiqueest juste, il n’est
pas étonnant que la psychothérapie devienne un marché,
qui se développe pour aider les individus à supporter
ce fardeau.
J’ajouterais qu’avec le développement du capitalisme
financier, le MOI de chaque individu est devenu un capital qu’il
faut faire fructifier. On est rentré dans l’idéologie
de la réalisation de soi-même, l’idéologie
des ressources humaines : l’humain devient une ressource !
Il y a même des théories économiques du capital
humain!
À partir du moment où le moi devient un capital,
chaque individu est renvoyé à lui-même pour
devenir employable, productif, performant… Il y a une tension
qui se crée entre les exigences de la société
et les difficultés de chaque individu à répondre
à ces exigences. Du coup on fait appel aux « psys »
en général, mais pas seulement : à des conseillers
de ceci, « coacheurs » de cela, experts en tous genres,
qui vont vous aider à répondre à ces exigences.
Il y a là une ambiguïté sur la place de la psychologie,
du psychothérapeute (même du psychiatre) : quand on
envoie un chômeur déprimé ou un cadre stressé
voir un psy, est-ce qu’on ne participe pas à psychologiser
les problèmes du travail ? D’un côté les
psy bénéficient de ces évolutions qui leur
ouvrent un marché, mais de l’autre ça les met
en porte-à-faux puisqu’ils doiventtraiter les effets
individuels de causes qui sont au niveau social. Comment on traite
du social en psychothérapie ? Ça pose la question
de la validité du cadre thérapeutique aujourd’hui
face à ces évolutions.
P. R. : Donc une première réponse de sociologue :
les évolutions de la société rendent le psychothérapeute
utile, mais son travail va bien dans le sens de l’évolution
qui le rend utile.
V. de G. : On peut renvoyer à Michel Foucault et ses disciples,
qui disent : « est-ce que la psychologie n’est pas au
service de fonctions adaptatives ?». Beaucoup de psychothérapeutes
critiqueraient les psychologues comportementalistes pour cette raison,
et ont choisi d’aller du coté de la clinique et de
la psycho-thérapie justement pour prendre de la distance
par rapport à ce risque des fonctions adaptatives socialisatrices,
au service d’instances de pouvoir, comme dirait Michel Foucault.
Mais, de fait, est-ce qu’ils n’ont pas été
rattrapés, même dans leurs cabinets, où ils
pensaient être protégés de ces enjeux de pouvoir
?Est-ce qu’ils ne participent pas, sans le savoir la plupart
du temps, implicitement, à psychologiserdes problèmes
sociaux ?
P. R. : Il me semble que c’est plus vrai pour le moi fardeau
que pour le moi capital… ?
V. de G. : Oui, sauf que quand vous voyez que beaucoup de psychothérapeutes
se transforment en coach, et répondent à des demandes
déguisées de psychothérapie à l’intérieur
de l’entreprise, payés par l’entreprise, dont
on voit bien que l’entreprise attend plus de performance de
la part de ceux pour qui elle paie, à ce moment-là
on est dans la deuxième formule.
P. R. : Je me suis trompé ! Je voulais dire l’inverse
: surtout vrai pour le moi capital. Beaucoup de mes collègues
diraient qu’ils se sentent utiles socialement parce qu’ils
aident à supporter le fardeau ou à l’alléger.
V. de G. : Ils ont raison. C’est pour ça que c’est
une contradiction. Même pour un chômeur déprimé,
un cadre stressé, il y a une légitimité à
ce qu’ils trouvent des lieux où ils puissent parler
du fardeau. Mon point de vue sociologique n’exclut pas un
point de vue clinique : les gens ont besoin de personnes qui puissent
les écouter, les entendre, les accompagner. Je ne remets
pas du tout en question la nécessité d’espaces
thérapeutiques, qui répondent à une demande
sociale importante et c’est une bonne chose qu’ils existent.
Par contre, je pense qu’il faut que les psychothérapeutes
soient plus conscients de la contradiction dans laquelle ils sont
mis, et des contradictions vécues par leurs patients, entre
les réponses qu’il faut apporter au niveau clinique
individuel, et les réponses qu’il faut apporter au
niveau du sujet social et de « l’homme en situation
», pour reprendre la définition de la psychologie clinique.
S’il y a une genèse sociale des conflits psychiques,
on ne peut pas traiter uniquement ces conflits au niveau psychique
et intrapsychique. il faut aussi se préoccuper des liens
avec leur genèse sociale. Est-ce que c’est du domaine
de la thérapie ou pas ?… Les psychothérapeutes
sont dans un cadre dans lequel il ne le peuvent pas; ce cadre ne
peut traiter que les effets psychiquesde ces situations sociales.
Il faut donc que ce cadre thérapeutique soit articulé
sur d’autres cadres, d’autres formes de travail qui
prennent mieux en compte la dimension sociale des problèmes.
Par exemple le travail en groupe; ce qu’on essaie de produire
comme cadre, nous, à l’Institut de Sociologie Clinique,
dans ce qu’on appelle des « groupes d’implication
et de recherche ». Les gens y viennent pour travailler sur
eux-mêmes et en même temps sur leurs pratiques professionnelles,
et sur leur rapport à la société et au politique.
C’est pas de la thérapie, c’est entre la thérapie,
la formation, le développement personnel et la recherche.
C’est un cadre intermédiaire entre ce qu’on peut
faire en thérapie et ce qu’on peut faire à l’université.
Ce sont des groupes, de dix, douze personnes, les gens s’impliquent
personnellement, il y a du vrai travail sur soi, et en même
temps ils réfléchissent collectivement à un
certain nombre de processus, par exemple sur la genèse sociale
des conflits qu’ils éprouvent.
P. R. : Quand on parle de genèse sociale des conflits psychiques,
je suis pris entre deux courants. C’est Gérard Mendel
qui m’avait fait lire La névrose de classe, j’ai
toujours suivi les travaux de Mendel de très près
et je suis très « mendélien » dans ma
formation parce que c’est une pensée qui m’a
beaucoup nourri. Et ce n’est pas tellement facile à
articuler avec le courant que vous avez vous-même développé
sur la genèse sociale des conflits psychiques.
En tout cas il est clair que pour tous les psychothérapeutes,
leur clientèle est pleine de gens dont les conflits sont
au moins aggravés par les conditions de travail ou les conditions
idéologiques.
V. de G. : Il y a là deux réflexions qu’il
faut mener de front…
J’aimais bien Gérard Mendel; je l’ai connu
quand je me suis intéressé aux rapports entre la sociologie
et la psychanalyse… Il y avait le freudo-marxisme, il y avait
Marcuse, Reich, des gens comme ça, et puis Gérard
Mendel est arrivé et je dois dire que j’étais
fasciné; je me suis dit : c’est lui ! Il faut aller
de ce côté-là pour trouver des réponses.
Et puis j’ai été un peu… déçu…
Je n’ai pas très bien compris son projet. J’ai
trouvé qu’il était dans une tentative de juxtaposition
d’une réflexion anthropologique et d’une réflexion
psychanalytique, plus que dans une articulation fine entre le registre
psychique, intrapsychique et le registre social. Pour moi la question
théorique n’est pas de construire une métathéorie
englobante du psychique et du social. Elle est de repérer
un certain nombre de processus sociopsychiques, C’est ce que
j’ai essayé de traiter dans La névrose de classe.
Comment un changement de position sociale et les conflits liés
àdes habitus contradictoires ou déchirés (ainsi
le dirait un socio-logue comme Bourdieu) ont des répercussions
au niveau psychique et intrapsychique et inversement comment le
psychique peut faire caisse de résonance par rapport à
des conflits rencontrés dans la société. (…
).
Il s’agit d’approfondir l’analyse de ces processus
sociopsychiques, ce que j’ai essayé de faire dans Les
sources de la honte. La honte est symptomatique de cette articulation
permanente du social et du psychique. La honte naît sous le
regard de l’autre et il y a toujours des violences humiliantes
aux sources de la honte. Certes, ça ne suffit pas, il faut
aussi aller voir du côté du narcissisme, de l’idéal
du moi etc., mais il y a une interaction permanente entre le registre
social et le registre psychique. Et donc il faut aussi des espaces
cliniques, où les gens peuvent travailler sur ces liens-là.
P. R. : Oui, c’est pas du tout le projet de Mendel. Ce n’est
en effet pas dans cette direction là qu’il a travaillé.
Vous dites qu’il faudrait que les psychothérapeutes
soient plus conscients de la contradiction. Je crains qu’ils
ne le soient fort peu. Beaucoup pensent qu’il ont une utilité
socialeparce qu’ils développent chez leurs clients
la capacité à prendre des responsabilités et
à penser par soi-même. Donc, puisque les personnes
qui sortent de leurs cabinets sont plus responsables plus autonomes
et peut-être plus citoyens, ils en concluent qu’ils
ont fait œuvre sociale, politique.
V. de G. : Là encore, il faut voir ça de façon
dialectique. La Gestalt est une bonne thérapie sur certains
aspects, en particulier le développement de l’autonomie
du sujet et la confiance en soi. Mais en même temps il y a
un point aveugle, c’est qu’ils tombent dans l’idéologie
de l’autonomie, de la réalisation de soi-même,
du développement personnel ( au risque de se rapprocher de)
cette psychologie américaine du renforcement du MOI. Il faut
faire du… re-engeneering ?… le terme à la mode
c’est « empowerment », donner à la personne
le sentiment qu’elle a un MOI plus fort. Ça pose à
mon avis deux questions :
un : qu’en est-il des rapports de ce moi à des processus
intra psychiques plus inconscients ? C’est une psychologie
qui risque de devenir positiviste, donc de nier les contradictions
internes au niveau intra psychique.
deux : c’est une psychologie qui tend à être
en adéquation avec les attentes sociales du libéralisme
et de l’idéologie gestionnaire; il faut être
utile, il faut être performant, sans se poser de questions
sur les conséquences sociales, politiques et autres de ces
performances.
Donc on a des gens qui sont mieux armés pour affronter la
lutte des places, mais qui ne s’interrogent pas sur les racines
et les effets de la lutte des places.
P. R. : En tout cas pas forcément…
V. de G. : Sauf si, par ailleurs, ils s’interrogent là
dessus, du fait de leur trajectoire sociale, politique, s’ils
ont été militants. Mais c’est pas la thérapie
qui les conduit à s’interroger là dessus !
P. R. : Le psychothérapeute pourrait susciter cette interroga-tion-là,
mais il peut aussi ne pas le faire, et beaucoup de psychothérapeutes
encouragent leurs clients à se développer soi personnellement.
J’ai eu connaissance récemment d’une femme de
cinquante ans qui se retrouve tout d’un coup plaquée
par son mari, avec ses deux adolescents à l’âge
du bac et des choix d’études, parce que le mari, nommé
provisoirement en province, mal à l’aise dans son exil,
a consulté une psychothérapeute qui lui a fait découvrir
à quel point sa vie était étriquée…
Il s’est occupé de son potentiel et ça fait
des dégâts à côté.
V. de G. : C’est un des aspects de la société
d’aujourd’hui :
l’excellence produit l’exclusion. Comme le dit Albert
Jacquard : « un gagnant ça produit forcément
des perdants ». C’est le monde que j’appelle de
la lutte des places parce que ça me paraît être
la bonne formule pour montrer que chaque individu est renvoyé
à lui-même pour avoir une existence sociale, pour se
faire sa place dans la société aujourd’hui.
Cette société de la lutte des places pose un vrai
problème, car on peut s’en sortir par soi-même
mais est-ce que ce n’est pas destructeur du lien social ?
Ce dont devrait se préoccuper le thérapeute, ce n’est
pas seulement d’aider la personne dans son rapport à
lui, thérapeute, mais dans son rapport au reste du monde.
En quoi la thérapie participe de produire du lien social
et pas seulement d’aider individuellement les patients ? Centrer
uniquement sur le renforcement du moi, ça participe à
entériner la société de la lutte des places.
P. R. : Eh bien je ne suis pas tellement sûr que ce soit
possible en thérapie individuelle. On m’a déjà
fait remarquer en supervision que si je montrais du souci pour les
personnes dont mon client s’occupe, ce souci risquait d’être
chargé par lui dans son transfert d’une portée
bien différente. Donc je suis bien obligé, moi comme
psychothérapeute, de m’occuper de mon client exclusivement.
C’est bien pour ça qu’il faut d’autres
lieux que la psychothérapie individuelle.
V. de G. : Absolument. La psychothérapie dans l’espace
protégé du face à face est nécessaire.
Il faut sûrement garder des espaces comme ça, protégés,
mais il faut aussi les articuler sur des espaces dans lesquels un
autre travail est possible. Travail avec le transfert : dans les
groupes dont je parlais tout à l’heure, il y a le transfert
vis-à-vis de l’animateur du groupe et les transferts
latéraux entre les participants qui sont extraordinairement
intéressants. (… )
Je prends l’exemple de la honte : je ne pense pas qu’on
puisse vraiment faire un travail approfondi sur la honte, dans le
cadre thérapeutique individuel. On a besoin de travailler
avec d’autres, et d’éprouver le regard de l’autre,
qui est un élément central de l’émergence
du sentiment de honte. Et donc ça ne ressortit pas seulement
au transfert et au contre-transfert dans une situation de face à
face, ça ressortit à la nécessité d’introduire
un tiers, un autre regard; un tiers qui symboliquement représente
la société, l’altérité. Et ça
a des effets thérapeutiques même si ce n’est
pas un espace thérapeutique et si le contrat avec les participants
n’est pas un contrat thérapeutique.
Il ne s’agit pas d’opposer un espace à un autre.
Max Pagès le développe un peu dans son livre Psychothérapie
et complexité: il s’agit de proposer aux gens une clinique
de la complexité. Je suis très heureux d’accueillir
dans mes groupes des gens qui sont en formation de thérapeutes
en Gestalt ou en psychanalyse ou autre, et beaucoup de participants
à mes groupes vont dans des séminaires de Gestalt
etc. pour travailler sur tel ou tel aspect. Plutôt que d’opposer,
il convient de favoriser les passerelles et les collaborations.
Je reviens d’un colloque de psychanalyse; les psychanalystes
sont terrifiants par rapport à ça ! Le fait que je
sois invité comme sociologue dans un colloque de psychanalyse
est tout à fait exceptionnel ! J’étais le seul
pour 150 personnes à venir de l’extérieur…
Ils disent : « oui, oui, c’est très bien ce que
vous racontez sur la genèse sociale, il faut absolument le
prendre en compte, mais à condition de le faire… en
psychanalyse, comme psychanalyste. C’est-à-dire non
pas comme un regard extérieur qui peut apporter quelque chose
justement parce qu’il est en extériorité et
qu’il s’appuie sur des référents théoriques
et méthodologiques différents… Non : il faudrait
réintégrerça !
Et il y a le même risque avec un certain nombre des gens
de la Gestalt qui vous disent « Attendez ! La Gestalt, justement,
dans ses fondations mêmes, la dimension sociale a toujours
été présente ! ». Le problème
de la Gestalt c’est qu’elle n’a pas la théorie
qui lui permet de saisir cette dimension sociale. Donc il faut qu’ils
acceptent d’aller la chercher là où des gens
ont déjà travaillé sur cette question, c’est-à-dire
du côté des sciences sociales. Et la question alors,
c’est comment on articule, comment on combine, à la
fois théoriquement et méthodologiquement ces différentes
approches ?
Avec la clinique de la complexité on imagine des instituts,
des espaces, des parcours où les gens peuvent travailler
en Gestalt, aller faire un travail corporel, émotionnel,
un peu de psychanalyse parce que quand même c’est intéressant,
et puis du roman familial et trajectoire sociale… En somme
on propose d’arrêter de bâtir des barrières
entre ces différentes écoles et ces différents
marchés mais au contraire de produire des passerelles.
On a toujours eu de bons rapports parce que je pense qu’on
est profondément d’accord sur ce projet-là.
S’inviter dans nos revues respectives, inviter des gens qui
ont des points de vue, des regards différents me paraît
très précieux.
P. R. : Il y a des formations comme ça. J’ai vu des
formations de psychothérapeute chez Jean-Michel Fourcade,
ou Philipe Grauer…
V. de G. : Oui, et même J-M. Fourcade a intégré
l’Institut international de sociologie clinique ! On travaille
aussi avec IDEE-Psy. J’ai aussi fait des séminaires
de Gestalt, j’ai été invité par l’Ecole
Parisienne de Gestalt, et par les gens qui travaillent avec Jean-Marie
Robine, avec Jacques Blaize à Nantes. Je crois qu’il
y a beaucoup de gens maintenant qui se rendent compte qu’il
faut faire des choses comme ça. Mais ce n’est pas facile,
ça reste quand même marginal.
P. R. : Pour les gestaltistes ce n’est pas vraiment marginal.
Pour Jean-Marie Robine, le changement social commence à
deux puisque la Gestalt-thérapie travaille « dans le
champ ».
V. de G. : De sa part ça ne m’étonne pas.
Il était avec moi dans le comité d’organisation
du colloque de Lourmarin impulsé par Max Pagès. On
doit à Max Pagès d’avoir été une
passerelle, un homme conversant, capable de rassembler des gens
qui venaient de la bio-énergie, du corporel, de la végéto-thérapie,
de la Gestalt; des gens qui venaient de la psychosociologie et des
sociologues marxistes et même des psychanalystes. Il a réussi
à créer des espaces de rencontre, des colloques, où
ces orientations et points de vue puissent cohabiter. (… )
Je me souviens d’un psychothérapeute qui me disait;
« tu sais, souvent, le choix d’être psychothérapeute
c’est aussi un refuge contre le social. C’est un métier
qui leur permet de se calfeutrer par rapport au monde social ».
C’est plus vrai des psychanalystes que des gens qui font de
la Gestalt. Mais c’est vrai qu’il y a cette tendance
et ça serait bien que ça puisse être parlé
et analysé…
P. R. : En tout cas pour moi, devenir psychothérapeute,
ça a été : « puisque décidément
je ne réussis pas à avoir une influence sur le social,
eh bien au moins, en étant psychothérapeute, je serai
utile à quelques personnes » [1] [1] Mais du coup je
renonce à tout effet sur le social. Psychothérapeute...
suite.
V. de G. : C’est vrai, mais on peut aussi intégrer
dans sa pratique de thérapeute, une écoute qui prenne
en compte cette dimension sociale. Je me souviens d’un participant
à un de mes groupes qui vient me voir et me dit de son psychanalyste
: « comment voulez-vous que je lui parle de ça ? »;
« ça !», c’est intéressant comme
expression !
Et « ça » c’était pour lui ses
origines sociales, la honte, la misère de ses parents, la
saloperie de vie dans laquelle il était, alors que «
lui », le psychanalyste, avait un cabinet, un divan en cuir,
des tableaux de maîtres aux murs… Impossible d’aborder
cette question là avec lui !
Je me souviens aussi d’une psychanalyste qui vient à
une de mes conférences (je le raconte dans Les sources de
la honte)et qui me raconte comment, tout d’un coup, elle s’est
mise à entendre que son patient (devenu un cadre dynamique,
qui a très bien réussi, et qui la traite de «
sale bourgeoise qui s’engraisse sur la misère des autres
») n’a jamais pu évoquer dans l’analyse
son origine sociale, le dégoût et la haine qu’il
avait par rapport à ses parents, non pas dans le registre
œdipien, mais dans le registre social. Il s’était
sorti de ce milieu et ne voulait pas y retourner, et en même
temps il y est lié, il y a une partie de son histoire qui
est liée à ça et il ne peut rien en dire parce
que le divan n’est pas le lieu… Et tout d’un coup,
elle entend ça. Elle entend ça ! Elle entendça
comme une réalité du vécu de son patient et
une dimension importante de son symptôme… À partir
de là, l’analyse, bloquée depuis plusieurs années,
fait des progrès considérables.
C’est l’écoute du thérapeute qui est
questionnée par ce qu’on dit là. Si le thérapeute
a une attention et les référents théoriques
qui lui permettent d’ouvrir son oreille…
Je reviens d’un colloque de psychothérapeutes en
Algérie :
comment voulez-vous qu’un psychothérapeute d’Algérie
n’entende que ce qui est le registre du fantasme, sans le
référer aux situations réelles de traumatismes
effrayants qu’il y a dans toutes les familles algériennes
? (… ) C’est évident qu’il est obligé
de prendre en compte la réalité des événements…
!
C’est comme en cas de viol : fantasme ou réalité
? Il faut éviter le double piège du fantasme (parce
que ça a pu se passer, ce n’est pas qu’un fantasme)
ou le piège de la réalité (comme s’il
n’y avait pas eu d’excitation, comme si il y avait pas
eu de fantasme dans la situation). Et donc il faut que le thérapeute
se donne les moyens de détricoter cette double dimension
de l’existence humaine. Les aspects psychologiques renvoient
à l’imaginaire, au fantasme, à la psychopathologie,
mais si les gens ont des problèmes c’est aussi parce
qu’il y a effectivement de la violence au niveau du travail,
parce qu’ils ont été confrontés à
de la maltraitance, à des sévices sexuels etc. Il
y a du détricotage à faire entre les deux, et la théorie
doit permettre d’aider les psychothérapeutes à
faire la part des choses.
P. R. : Cela concerne beaucoup les psychanalystes : leur théorie
ne leur facilite pas ce travail là.
V. de G. : Ce n’est pas vrai pour Freud…
P. R. : Ni pour tous les psychanalystes du début; ce n’est
pas vrai pour Ferenczi, ni pour beaucoup d’autres. Mais pour
les Gestaltistes c’est moins évident parce qu’il
n’y a rien qui les empêche de voir ça…
V. de G. : Oui, mais est-ce qu’ils ont les outils théoriques
pour permettre d’intégrer cette lecture et cette dimension
?
P. R. : En principe ils ne s’intéressent pas à
l’intrapsychique mais au champ organisme/environnement. Donc
rien ne les empêche… (… )
V. de G. : Je prends juste un exemple, le harcèlement.
( On peut se contenter d’une analyse en termes de petits chefs
pervers, sadomasochisme etc. mais,) si on considère que tout
le monde dans le milieu du travail, aujourd’hui est amené
à se conduire comme un harceleur ou comme un harcelé,
parce que tout le monde est mis sous pression, on renvoie le harcèlement
aussiàun environnement social, de travail, qui sollicite
certaines conduites. Et ça peut être tout à
fait thérapeutique d’aider la personne à comprendre
que si elle a eu ce comportement-là, à un moment donné,
c’est lié aussià un contexte de travail : la
mise sous pression produit soit le harcèlement, soit le stress,
soit l’épuisement professionnel, soit la dépression…
C’est extraordinairement utile pour la personne de voir que
ce n’est pas seulement elle qui est en cause dans le processus,
mais aussi les situations dans lesquelles elle s’est retrouvée.
P. R. : C’est précieux pour les lecteurs de la revue
Gestalt parce que c’est un travail tellement individuel, tellement
dans le courant individualiste, développement de soi etc,
que tout ce qui peut les aider à… ne pas psychologiser
au delà de ce qui est juste
V. de G. : Absolument, la juste place.
J’ai fait une conférence cet hiver pour l’EPG,
il y avait cent cinquante thérapeutes, et c’était
très intéressant de voir l’attente, la conviction
de beaucoup d’entre eux qu’il faut aller dans ce sens
là. Étant en rapport avec plusieurs écoles
de psychothérapie (surtout psychanalyse, Gestalt et d’autres
courants de la psychothérapie humaniste) je vois bien que
les psychanalystes sont beaucoup plus résistants à
ces questions-là. Sauf ceux qui sont politisés par
ailleurs. Je vais souvent en Amérique du sud, la plupart
des psychanalystes, qui ont lutté contre la dictature, qui
ont été exilés, emprisonnés ou autre,
pour eux c’est une évidencequ’il faut intégrer
cette dimension-là au travail de psychothérapeute.
Alors que beaucoup de psychothérapeutes qui n’ont pas
été politisés, qui sont des générations
plus jeunes, ne se posent pas ces questions de la même façon
: ils ne voient pas le problème, ils ne l’entendent
pas, il ne « percutent » pas, comme on dit…
P. R. : Il y a un autre aspect par lequel les psychothérapeutes
sont lmpliqués dans le social, c’est que leur métier
est un moyen d’accéder au statut de profession libérale,
très valorisé en France. (… )
V. de G. : Oui, le profil de l’autodidacte. En particulier
les femmes qui avaient arrêté leurs études pour
des raisons sociales ou familiales, et qui veulent reprendre mais
pour lesquelles l’université est barrée parce
qu’elles n’ont pas les diplômes… Donc elles
vont dans ces formations parallèles pour récupérer
une position à la fois intellectuelle, sociale et professionnelle,
qu’elles avaient abandonnée. Et du coup il y a un complexe
d’infériorité derrière, par rapport à
des formations qui ne sont pas légitimées par les
milieux académiques; l’investissement dans le libéralisme,
le fait d’avoir une clientèle, le fait d’être
reconnu profession libérale permet de retrouver une position
sociale et professionnelle.
P. R. : Et les discussions de l’année dernière
avec le gouvernement sur le statut de psychothérapeute…
V. de G. : ont réveillé tout ça !
Et le fait qu’il fallait avoir le statut de psychologue
ou de médecin pour être psychothérapeute ce
qui est proprement stupide au sens le plus profond du terme, mais
c’est une bataille qui reviendra toujours.
P. R. : C’est une bataille de classe !
V. de G. : C’est une bataille de classe ! Il faudrait que
les gestaltistes l’analysent bien comme une bataille de classe
et qu’ils voient où ils sont dominés, mais aussi
où ils sont dominants. Qu’ils voient que certains sont
attirés par le libéralisme, du côté des
professions libérales, même si par ailleurs ils vont
contester le fait que ceux qui leur dénient la compétence
d’être psychothérapeutes parce qu’ils n’auraient
pas les diplômes etc., sont ceux-là mêmes avec
lesquels ils font alliance parfois quand ça les arrange.
(Rires)
Propos recueillis par Patrice RANJARD
Bibliographie
GAULEJAC V. de :
L’emprise de l’organisation(avec Max Pagès,
Michel Bonetti, Daniel escendre), PUF, 1979, rééd.
Desclée De Brouwer, 1998.
La névrose de classe, Hommes et groupes, Paris, 1987.
Le coût de l’excellence(avec Nicole Aubert), Seuil,
1991.
Sociologies cliniques(ouvarge collectif), Desclée De Brouwer,
1993.
La lutte des places(avec I. Taboada-Léonetti), Desclée
De Brouwer, 1994.
La gourmandise du tapir(avec Alain Bron), Desclée De Brouwer,
1995.
Les sources de la honte, Desclée de Brouwer, Paris, 1996.
L’Aventure psychologique(ouvrage collectif), Desclée
De Brouwer, 1997.
L’histoire en héritage, Desclée De Brouwer,
1999.
La société malade de la gestion, Seuil, Paris, 2005.
BIBLIOGRAPHIE
PAGÈS M. : Psychothérapie et complexité, Desclée
de Brouwer, Paris, 1993.
MENDEL G. : La société n’est pas une famille,
La Découverte, Paris, 1992.
SENNET R. : Les tyrannies de l’intimité, Seuil, Paris,
1977.
Notes
[*] De courts passages qui faisaient redondance ont été
supprimés (… ) et quelques autres ont été
résumés entre parenthèses et en italiques.
[1] Mais du coup je renonce à tout effet sur le social. Psychothérapeute
Docteur en Sciences de l’Éducation.
Résumé
Au cours de cet entretien, Vincent de Gaulejac soutient que le
psychothérapeute ne peut que tenir compte de la genèse
sociale des conflits psychiques, de ce que vit son client dans la
société. Non seulement sa place par rapport à
celle de ses ascendants, mais aussi ce qu’il vit dans son
travail. Gaulejac soutient aussi que le cabinet du psychothérapeute
n’est pas suffisant pour certains conflits psychiques d’origine
sociale, ceux-ci étant mieux traités dans des groupes.
Vincent de Gaulejac « Ne pas psychologiser les problèmes
sociaux », Gestalt 2/2005 (no 29), p. 101-115.
http://www.cairn.info/revue-gestalt-2005-2-page-101.htm
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