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Origine : http://blogs.mediapart.fr/edition/bookclub/article/110509/de-gaulejac-sommes-nous-les-sujets-de-nos-vies
À lire l’excellent Qui est « je » ? de
Vincent de Gaulejac, on s’avise de ce que toutes les grandes
pensées du dernier siècle et spécialement celles
qui nous tiennent à cœur ont rencontré la question
de la place plus que problématique de l’individu-sujet
dans la société moderne. À qui veut donc reprendre
le problème de façon méthodique comme le fait
ici l’auteur, il revient donc de passer par Freud et Lacan,
Sartre et Castoriadis, Lévi-Strauss et Ricœur, Foucault
et Bourdieu, Honneth et Butler. Tous, en fait, se sont empressés
de déconstruire la catégorie de départ, que
ce soit au nom de l’Histoire, des déterminants sociaux,
de l’inconscient ou de la structure. Ils ont même été
près de tuer ce sujet à jamais, Gilles Deleuze proposant
de l’ignorer tout simplement. Mais la plupart ont tout de
même fini par maintenir ce fragile personnage au milieu de
tous les déterminants qui l’assaillent. Pour penser
le rapport de l’individu au monde, ils ont dès lors
fait appel à différentes médiations, invoquant
tour à tour le projet, la liberté, le désir
ou encore la structure.
En fait, la grande rupture moderne part de l’idée
que l’individu-sujet est toujours précédé
et en conséquence « déterminé »
jusqu’à faire que les forces externes soient constitutives
de son être. Des instances psychiques de Freud et Lacan (renvoyant
à la famille ou à l’ordre symbolique) jusqu’aux
habitus de Bourdieu (indexés sur les appartenances sociales),
il est peu de place pour un sujet autonome et en tout cas il n’en
est aucune pour le sujet illusoire des vieilles théories
idéalistes (qui nourrissent encore la doxa la plus commune).
Néanmoins, on ne se débarrasse pas comme ça
de l’individu-sujet si l’on veut continuer à
penser l’homme. En psycho-sociologue, Vincent de Gaulejac
s’évertue à défendre la notion en la
prenant à l’endroit même où le psychique
et le social peuvent être pensés ensemble, c’est-à-dire
là où ils s’étayent l’un l’autre
dans des combinaisons complexes et toujours en mouvement. Il tient
donc ces deux instances pour complémentaires, en se réclamant
d’une conception dialectique du sujet qui assume les contradictions
de l’être et veille à en montrer le pouvoir productif.
Il en vient de la sorte à défendre l’idée
que ce qui fonde l’individu en sujet est sa capacité
à se construire avec et contre ce qui le détermine.
Ce qui permet au « je » de se construire n’est
cependant ni la maîtrise ni la conscience — auxquelles
il est difficile de croire encore — mais bien un certain type
de réflexivité dont on trouve la notion sur un trajet
qui va de Sartre à Bourdieu. À cet égard, Judith
Butler a peut-être la formule la plus heureuse lorsqu’elle
choisit de parler d’assujettissement et de donner au terme
deux valeurs de direction contraire. L’individu s’assujettit
en se plaçant dans la dépendance d’un pouvoir
et s’assujettit autrement encore lorsqu’il se retourne
contre ce pouvoir en sujet qu’il est devenu. Et voilà
comment est posé en produit et producteur de son histoire
cet individu dont de Gaulejac écrit encore: « Le registre
psychique le confronte au désir de l’autre, qui est
au fondement de ses origines, de sa conception, et dont il doit
se départir pour naître à lui-même et
accéder à son désir propre. C’est dans
ce mouvement que l’individu se révèle comme
objet et sujet de désir. » Et plus loin : « il
va chercher à se donner un sens, à se fixer une orientation,
à tenter de donner une cohérence à son existence
parce qu’il est pluriel et multidéterminé, et
parce que l’ensemble de ces déterminismes le poussent
dans tous les sens. » (p. 196) Dans cet homme pluralisé
— dont a bien parlé Bernard Lahire, pourtant omis dans
le présent livre —, on n’a pas de mal à
reconnaître tel sujet hypermoderne emporté dans les
flots incertains de la « société liquide »
cher à Zygmunt Bauman.
Mais le présent livre est loin de n’être que
théorie. Se réclamant de la sociologie clinique, Vincent
de Gaulejac reprend des récits de vie décrivant le
trajet par lequel différentes personnes se sont en quelque
sorte « trouvées » comme sujets et se sont dotées
d’une identité véritable. Ailleurs, il évoque
des cas connus de conflits d’individus avec eux-mêmes
et avec la société, parlant fugacement du fameux coup
de boule de Zidane lors d’une finale de football ou s’attardant
au massacre par Richard Durn des conseillers municipaux de Nanterre.
Il est bien qu’il en vienne également à parler
de ces situations d’anéantissement de soi vécues
par ceux et celles qui ont connu l’univers concentrationnaire,
la torture ou le viol. Être sujet dans la négation
de soi, ce peut être aussi être porteur d’une
honte indélébile ou, plus banalement, ressentir un
besoin inextinguible de reconnaissance.
Fortement construit, Qui est « je » ? propose un remarquable
état de la question et projette beaucoup de clarté
sur une problématique des plus enchevêtrées.
D’un style alerte, son auteur n’en finit pas d’articuler
le social et le psychique avec une dextérité dans
la formulation qu’exigeait le parti pris dialectique revendiqué
d’entrée de jeu.
Vincent de Gaulejac, Qui est « je » ? Sociologie clinique
du sujet. Paris, Seuil, 2009. 17 €
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