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Origine http://lamop.univ-paris1.fr/W3/don.html
« Avant même de produire des biens ou des enfants, c'est
le lien social qu'il importe d'édifier [au travers du don]
» [1].
Alain Caillé résume ici brièvement ce que
fut l'apport " considérable mais discuté "
de l'euvre de Marcel Mauss quant à la saisie des significations
sociales du don. La circulation des objets, des biens, des titres,
des honneurs ou des privilèges participe au conditionnement
et à la structuration des relations sociales qu'elles quelles
soient : interdépendance ou domination, solidarité
ou amitié, alliance ou conflit.
La société médiévale semble avoir précisément
placé au ceur de son système de valeur féodal
une idéologie du don, relayée par la théologie
de l'aumône. Mauss lui-même, fut sans doute un des premiers
à établir un lien privilégié entre société
féodale et pratique du don. L'Essai sur le don se referme
en effet sur l'image de la Table ronde et de la sociabilité
idéalisée des romans arthuriens[2]. L'engagement politique
de Marcel Mauss " conseiller de Jaurès et de Blum "
détermine en grande partie cette assimilation entre sociétés
proto-marchandes et idéal de relations sociales pacifiques[3].
Si la pratique du don demeure la caractéristique fantasmatique
des sociétés dites traditionnelles, l'évaluation
concrète de l'efficacité du modèle anthropologique
reste à établir ; et ce d'autant que les frontières
classiques entre les catégories du don et du marché
ne cessent aujourd'hui d'être remises en cause[4]. Trois perspectives
de recherche, qui correspondent à la déclinaison de
trois acceptions possibles de l'expression « usages du don
», nous semblent pouvoir êtres envisagées, afin
d'éclaircir cette collusion systématique :
1.Une évaluation des usages historiens potentiels des théories
anthropologiques du don.
2.Une étude des usages politiques et sociaux de l'idéologie
chrétienne et féodale du don dans la société
médiévale.
3.Des analyses concrètes et quantitatives de la part du don
au sein des pratiques socio-culturelles des différents groupes
qui constituent cette même société.
(1) La discussion sur le don finit par constituer une branche
à part entière de l'anthropologie au cours du XXe
siècle. Elle peut être saisie comme une longue exégèse
" alternativement sereine et polémique " du texte
de Mauss[5]. Le corpus bibliographique disponible paraît démesuré,
surtout lorsqu'il est étendu aux travaux d'outre-Atlantique.
Il importe donc de le prendre en charge collectivement et de placer
au ceur de la recherche commune une réflexion d'ensemble
sur le statut des théories du don face aux travaux des historiens
sur les sociétés dites pré-capitalistes, en
y consacrant éventuellement des études spécifiques
et en organisant des rencontres avec des anthropologues. Le problème
de l'application et de l'historicité de ces modèles
théoriques, bien que sans cesse posé et discuté
au sein de la communauté historienne n'a pas trouvé
encore de règles de fonctionnement tempérées.
L'historien semble en effet sans cesse osciller entre un usage sauvage
et incontrôlé de l'anthropologie " qui confère
de confortables profits symboliques au discours mais fragilise ses
fondements méthodologiques " et une critique acerbe
et radicale, qui tend à la xénophobie disciplinaire.
(2) Après Marc Bloch, Georges Duby a montré que les
« attitudes mentales » du monde pré-féodal
et féodal étaient gouvernées par « les
nécessités de l'oblation ». : « une intense
circulation de dons et de contre-dons, de prestations cérémonielles
et sacralisées, parcourt d'un bout à l'autre le corps
social »[6]. Des travaux récents ont mis en valeur
l'effectivité de l'idéologie chrétienne et
féodale du don entre les XIe et XIIIe siècles, notamment
perceptibles au travers des échanges entre les morts et les
vivants[7]. En revanche, l'examen du devenir de cette idéologie
au cours des XIVe et XVe siècles, alors que la société
féodale est en cours de déstructuration et que l'État
se développe, demande à être étudier.
(3). Cette dernière perspective de recherche correspond plus
exactement aux différents travaux des membres du sous-axe.
Dans le cadre des séminaires de l'École doctorale
de l'université Paris I, une demi-journée intitulée
« Donner et recevoir », coordonnée par Julie
Mayade-Claustre, membre du sous-axe est prévue le 28 avril
2001 Elle permettra de faire un premier inventaire des champs de
recherche en la matière.
Orientations bibliographiques
1. Les anthropologies du don
Sans chercher à dresser ici une liste exhaustive des publications
relevant de l'anthropologie du don, il est nécessaire de
rappeler les textes fondateurs des différentes traditions
interprétatives. Un récent article de Florence Weber
en offre un panorama synthétique et problématique,
en identifiant bien la matrice exégétique que constitue
l'Essai sur le don de Marcel Mauss.
Benveniste (Émile), « Don et échange dans le
vocabulaire indo-européen », L'Année Sociologique
2, 3e série, Paris, 1951, rééd. in Problèmes
de linguistique générale (1ère éd. 1966),
t. 1, Paris : Gallimard, 1982, p. 315-326
Bourdieu (Pierre), Esquisse d'une théorie de la pratique,
Genève : Droz, 1972
Bourdieu (Pierre), « Les modes de domination », Actes
de la recherche en Sciences sociales, n° 2-3, 1976, p. 122-132.
Caillé(Alain) Godbout Jean-Jacques, L'esprit du don, Paris
: La Découverte, coll. « Textes à l'appui »,
1992 ; Rééd. Paris : La Découverte, 2000.
Caillé (Alain), Anthropologie du don, Paris : Desclée
de Brouwer, 2000.
Godelier (Maurice), L'énigme du don, Paris : Fayard, 1996.
Lefort (Claude), « L'échange ou la lutte des hommes
», Les Temps modernes, 1951, p. 1401-1417 ; Rééd.
in Idem, Les formes de l'histoire, Paris : Gallimard, coll. «
Bibliothèque des Sciences Humaines », 1978, p. 15-30.
Lévi-Strauss (Claude), « Introduction à l'euvre
de Marcel Mauss », introduction à Mauss (Marcel), Sociologie
et Anthropologie, Paris : Presses Universitaires de France, 1950
; 6e éd., Paris : Presses Universitaires de France, coll.
« Quadrige », 1995, p. ix-lii.
Malinowski (Bronislaw), Les argonautes du Pacifique occidental,
Paris : Gallimard, 1963 ; Éd. originale : Argonauts of the
Western pacific, New York, 1922 ; Rééd. Paris : Gallimard,
coll. « Tel », 1989.
Mauss(Marcel), « Essai sur le don. Forme et raison de l'échange
dans les sociétés archaïques », L'Année
sociologique, 1923-1924, t. I, p. 30-186 ; Rééd. in
Idem, Sociologie et Anthropologie, Paris : Presses Universitaires
de France, 1950 ; 6e éd., Paris : Presses Universitaires
de France, coll. « Quadrige », 1995, p. 143-279.
Sahlins (Marshall), Âge de Pierre, âge d'abondance.
L'économie des sociétés primitives, Paris :
Gallimard, coll. « Bibliothèque des Sciences Humaines
», 1976 ; Éd. originale, Stone age economics, New York,
1972.
Testart (A style='text-transform:uppercase'>), Des dons et des
dieux. Anthropologie religieuse et sociologie comparative, Paris
: Armand Colin, 1993.
Thomas (Nicholas), Entangled objects : exchange, material culture
and colonialism in the Pacific, Cambridge, Massassuchets : Harvard
University Press, 1991.
Weber (Florence), « Transactions marchandes, échanges
rituels, relations personnelles. Une ethnographie après le
Grand partage », Genèses 41, déc. 2000, p. 85-107.
Weiner (Annette B.), « Plus précieux que l'or : relations
et échanges entre hommes et femmes dans les sociétés
d'Océanie », AESC, 1982, p. 222-245.
Weiner (Annette B. ), Inalienable possessions. The paradox of keeping
while giving, Berkeley, Los Angeles/Oxford, 1992.
2. Lectures et études historiennes
Les références qui suivent ne sont que jalons d'un
inventaire historiographique qui reste à établir.
Augé (Marc), Duby (Georges), Godelier (Maurice) et Veyne
(Paul), «Pour une histoire anthropologique : la notion de
réciprocité », Annales ESC, 1974, p. 1358-1380.
Clavero (Bartolomé), La grâce du don. Anthropologie
catholique de l'économie moderne, Paris : Albin Michel, coll.
« L'évolution de l'Humanité », 1996. Éd.
orig., Antidora. Anthropología católica de la economía
moderna, Milan : Giuffre Editore, 1991
Davis (Nathalie Zemon),The Gift in sixteenth-century France, Cambridge
University Press, 2000.
Duby (Georges), Guerriers et paysans VIIe-XIIe siècles. Premier
essor de l'économie européenne, Paris : Gallimard,
1973, rééd. in Féodalité, Paris : Gallimard,
1996, p. 1-265.
Guéry (Alain), « Le roi dépensier. Le don, la
contrainte et l'origine du système financier de la monarchie
française d'Ancien Régime », AESC 39, 1984,
p. 1241-1269
Iogna-Prat (Dominique), Ordonner et exclure. Cluny et la société
chrétienne face à l'hérésie, au judaïsme
et à l'Islam 1000-1150, Paris : Aubier, 1998.
Jobert (Philippe), La notion de donation. Convergences 630-750,
Dijon : Publications de l'Université de Dijon, 1977.
Lauwers (Michel), La mémoire des ancêtres, le souci
des morts. Morts, rites et société au Moyen Âge
(diocèse de Liège XIe-XIIIe siècles), Paris
: Beauchesne, 1997.
Négocier le don, Table ronde internationale organisée
les 11-13 décembre 1998 à l'Institut historique allemand
de Paris, sous la direction de Gadi Algaz, Valentin Groebner et
Bernhard Jussen, à paraître.
Rosenwein (Barbara), To be the Neighbor of Saint Peter. The social
meaning of Cluny's property (909-1049), Londres, 1989.
Membres du sous-axe
Yann Potin
Ancien élève de l'École normale supérieure
de Saint-Cloud/Fontenay. Agrégé d'histoire. Allocataire-Moniteur
à Paris I
Sujet de thèse : Les trésors du roi de France (XIIIe-XIVe
siècles) : donner, recevoir, garder (reliques, joyaux, archives,
manuscrits). (En cours, Claude Gauvard dir.)
Le trésor est une figure lexicale et institutionnelle généreuse.
Synonyme de richesse absolue dans les textes littéraires
et doctrinaux, il concentre les différentes formes d'objectivation
de la valeur. La Sainte-Chapelle de Paris offre, dans la seconde
moitié du XIIIe siècle, une image exemplaire de cette
polarisation : auprès des reliques de la Passion et des saints,
l'État royal conserve ses joyaux, ses archives et ses livres.
Au XIVe siècle, les trésors peuplent l'ensemble des
résidences royales, avec une mention spéciale pour
le Louvre qui accueille les principales collections d'orfèvrerie
et " depuis 1364 " la librairie du prince. Il s'agirait
de savoir ce qui explique et légitime la réunion de
ces objets, très hétérogènes dans leur
matérialité comme dans leur fonction. Ils sont tous
le signe d'une transcendance de la valeur strictement économique,
dans la mesure où ils n'ont pas à proprement parler
de prix. Le dénominateur commun est sans doute ailleurs.
Chargés de symboles et de références au passé,
ils sont les supports de la mémoire politique et sociale
du pouvoir, de ses origines sacrées mais aussi des ses actes
profanes.
Les inventaires et les comptes permettent d'étudier la formation,
l'organisation et la gestion de ces dépôts. La Chambre
des comptes cherche à garder le contrôle de cette trésorerie
particulière, en tentant d'imposer l'inaliénabilité
des trésors. Le gouvernement par le don propre au roi, s'oppose
à cette logique patrimoniale. Les trésors, y compris
les archives, demeurent pour celui-ci le vivier sans cesse renouvelé
d'une libéralité politiquement instrumentalisée.
Les dons ne laissent pas toujours de traces documentaires visibles
: il faut tenter de les saisir aux marges des registres de compte
et d'inventaire ou parmi les rares mandements royaux conservés.
Attribut privilégié et obligé du pouvoir dans
l'imaginaire politique depuis le Haut Moyen Âge, le trésor
domine implicitement la scène des relations curiales. En
tant que mémorial et réserve des échanges et
des dons entre le roi et sa cour, il conserve activement le souvenir
des relations de domination et de fidélité. Les dons
renouvellent, actualisent ou contredisent sans cesse les liens sociaux
que le pouvoir tissent avec ses serviteurs, ses alliés et
même ses ennemis.
Publications :
L'État et son trésor. La science des archives à
la fin du Moyen Âge », Actes de la Recherche en Sciences
Sociales, 133 (juin 2000), p. 48-52.
Le dernier garde de la librairie du Louvre. I : Léopold Delisle
et son édition des inventaires », Gazette du Livre
médiéval, 36 (printemps 2000), p. 36-42.
Le dernier garde de la librairie du Louvre. II : Éditions
de catalogues et publication de sources au XIXe siècle »,
Gazette du Livre médiéval, 37 (automne 2000) (Sous
presse)
collaboration avec Julien Théry) « L'histoire médiévale
et la nouvelle érudition : l'exemple de la diplomatique »,
Labyrinthe, 4 (automne 1999), p. 35-39.
À la recherche de la librairie du Louvre. Le témoignage
du manuscrit français 2 700 », Gazette du Livre médiéval,
34, (juin 1999), p. 25-36. Communication :
« Un trésor parmi les autres. Le Trésor des
Chartes du roi de France (XIIIe-XIVe siècles) ». Communication
lors de la journée d'étude « Trésor des
chartes et chancellerie », organisée par les Archives
Nationales, Paris, 30 mars 2000.
Patrick Boucheron
Ancien élève de l'École Normale supérieure
de Saint Cloud. Agrégé d'histoire. Maître de
conférence à l'Université de Paris I.
Voir le sous-axe « Sacré, souveraineté et théories
politiques », dans l'axe « Genèse de l'État
moderne ».
François Foronda Membre l'École des hautes études
ibériques et hispaniques, Casa de Velazquez,
Thèse nouveau régime sous la direction de Claude Gauvard
et de José-Manuel Nieto Soria (Universidad Complutense de
Madrid) : Parler au roi en Castille au XVe siècle .
Voir pour une présentation de la recherche et une liste des
publications le sous-axe « Rituels »
Julie Mayade-Claustre
Thème de recherche : Le roi, la dette et le juge. La justice
royale et l'endettement dans la région parisienne à
la fin du Moyen Age (thèse dir. Cl. Gauvard, en cours).
Cette thèse, se donne pour objectif de comprendre ce qui
se trouve derrière la notion de dette à la fin du
Moyen Age, à travers l'étude de l'action du roi de
France en matière d'endettement des personnes privées.
Il s'agit notamment d'étudier le sens et les mécanismes
des grâces royales octroyées aux débiteurs,
les lettres de répit, à partir de l'exemple de la
prévôté de Paris. Quel est ce don royal particulier
qu'est la grâce en matière de dette ? Ne crée-t-il
pas une obligation, qui vient redoubler celle contractée
par le débiteur envers son créancier ? L'obligation,
ainsi transférée par la grâce sur la personne
du roi, peut apparaître comme une notion pertinente pour saisir
la relation qui se noue entre le roi et ses sujets. L'anthropologie
du don peut ainsi aider à comprendre la construction politique
à l'euvre dans le royaume de France à la fin du Moyen
Age : la construction de l'Etat moderne n'emprunterait-elle pas
les chemins, déjà battus, des mécanismes de
don-contre-don ?
Bibliographie :
Le petit peuple en difficulté : la prison pour dettes à
Paris à la fin du Moyen Age », Le petit peuple dans
la société de l'Occident médiéval, Actes
du colloque international de Montréal octobre 1999.
La dette, le roi et le juge : Paris au XVe siècle »,
Les sources judiciaires de l'histoire du crédit et de l'endettement
au Moyen Age, Communication au séminaire d'Asti des 18-20
février 1999, organisé par l'UMR 5648 Université
Lyon II (Jean-Louis Gaulin), l'ENS de Paris (François Menant),
l'Université de Valencia (Antoni Furio), le Centro studi
sui Lombardi e il credito d'Asti (Renato Bordone), l'Universita
degli studi di Torino.
[1]Caillé (Alain), Anthropologie du don, Paris : Desclée
de Brouwer, 2000, p. 9
[2] Voir Mauss (Marcel), « Essai sur le don. Forme et raison
de l'échange dans les sociétés archaïques
», L'Année sociologique, 1923-1924, t. I, p. 30-186
; Rééd. in Idem, Sociologie et Anthropologie, Paris
: Presses Universitaires de France, 1950 ; 6e éd., Paris
: Presses Universitaires de France, coll. « Quadrige »,
1995, p. 143-279 : p. 279. [3] Voir sur ce point Birnbaum (Pierre),
« Du socialisme au don », Marcel Mauss, L'Arc 48, 1972,
p. 41-46.
[4] Voir en dernier lieu sur ce point la belle démonstration
de Florence Weber, « Transactions marchandes, échanges
rituels, relations personnelles. Une ethnographie après le
Grand partage », Genèses 41, déc. 2000, p. 85-107.
[5] Voir pour un rapide et partiel panorama l'orientation bibliographique
qui suit.
[6] Duby (Georges), Guerriers et paysans VIIe-XIIe siècles.
Premier essor de l'économie européenne, Paris : Gallimard,
1973, rééd. in Féodalité, Paris : Gallimard,
1996, p. 1-265 : p. 51.
[7] Voir en bibliographie les travaux de Barbara Rosenwein, Dominique
Iogna-Prat, Michel Lauwers. La table ronde « Négocier
le don », en cours de publication permet de faire le point
sur ces récents acquis historiographiques.
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