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Origine : http://www.revue-klesis.org/pdf/5-Varia-Charonnat.pdf
S’il s’agit, pour toute société, de «
gérer les conflits », d’annuler les tensions
ou de résoudre les contradictions ; il n’en est pas
de même pour le penseur, l’écrivain ou l’artiste.
Dans Qu’est-ce que la philosophie ?, Deleuze et Guattari écrivent
que l’artiste dresse de puissantes « figures esthétiques
» qui recoupent le chaos et nous emportent dans un double
devenir, un composé qui fait de nous des « voyants
». La figure esthétique « révèle
» sans annuler les tensions, sans effacer les différences.
La question que nous posons est la suivante : comment un conflit
peut-il être créateur, sans s’annuler dans sa
création ? Autrement dit, comment conserver une tension,
et comment une tension peut-elle être effective sans se résoudre
?
Le seigneur des porcheries1 de Tristan Egolf présente une
figure exemplaire d’un conflit qui résiste à
la défiguration. John Kaltenbrunner, personnage central du
roman, est l’incarnation parfaite de la révolte outrée,
et les narrateurs veulent avec force en conserver la puissance révélatrice.
John est vécu comme un événement et produit
une vision, une révélation chez les vingt- deux narrateurs
– agencement collectif d’énonciation que devient
Tristan Egolf lorsqu’il écrit.
Cette révélation, ils ne peuvent pas la décrire
pour elle-même. On ne sépare pas l’oeuvre du
soi-disant message qu’elle est sensée libérer.
Ils écrivent l’histoire de John, ils l’emprisonnent
dans un style, pour que l’événement ne se perde
pas dans l’oubli général, mais continue de libérer
sa vérité éternelle.
Il y a deux manières d’écrire une histoire
: celle qui explique que rien n’a vraiment changé,
et celle qui montre que rien ne peut plus être comme avant.
La première juge et résolve le conflit, la seconde,
plus difficile, fait signe vers l’indicible tension…
Là où nous découvrirons peut-être l’ultime
valeur au sein du nihilisme profond qui noie notre époque
épuisée.
*
John Kaltenbrunner naît orphelin de père, dans une
ville qu’il n’a jamais quittée et qui ne cessera
d’être hostile à sa personnalité. Celui-ci
est totalement hermétique à l’institution scolaire,
incapable d’écouter le chant des professeurs ni de
nouer de relation avec l’un ou l’autre de ses camarades,
il passe la plupart de ses journées dans une salle vide censée
l’éloigner des autres chez qui il provoque, sans rien
dire ni faire, des réactions de peur et de suspicion. Ecarté
de tous, il établit des plans pour développer et faire
prospérer la ferme et l’élevage qu’il
a lui-même mis en place de toute pièce, avec un génie
que son âge aurait bien dû lui interdire puisque la
ferme avait pris une ampleur et une complexité effrayante
avant qu’il ait atteint l’âge de dix ans. Une
sorte d’autiste génial.
Etant données cette situation en marge et la terreur qu’il
inspire malgré sa fragilité toute nue, on ne s’étonnera
pas de voir la vie du jeune John comme un long processus de démolition
: « sa vie toute entière, écrit Egolf, resta
par définition un incroyable enchaînement de coups
de poisse. Et cela continua des années durant, au-delà
de l’absurde jusqu’à friser l’impossible,
jusqu’à ce que tous les fruits avariés, la misère
et la crasse, l’interminable beuverie – tous les carburants
à haut indice d’octane de la corne d’abondance
– trouvent enfin un déversoir et balaient toute la
campagne »2. Le rejet de sa personnalité, la destruction
de sa ferme, la destitution de tout ce qu’il possédait
par l’église méthodiste, la mort de sa mère
et sa ruine, la prison et l’exil, l’usine de volaille,
etc. jusqu’à son arrivée chez les « torche-
collines », le déclenchement de la grève et
l’achèvement de la destruction, l’accélération
de la destruction jusqu’à sa propre mort.
Tristan Egolf a choisi ici un personnage extrême, dans tous
les sens du terme : ce qui en fait un personnage très ambigu,
un élément paradoxal. Si fin et intelligent, et pourtant
une brute sans merci. En marge comme il n’est pas possible
de l’être plus, mais sans la personnalité désabusée
et faible de ceux qui sont rejetés (ceux par exemple qui
sont appelés, dans le roman, les « rats de rivière
», les « citrons », les « nègres
verts », mais également les « torche-collines
»), et sans que ses parents aient la position sociale la plus
basse (et il semble qu’à Baker, il soit difficile de
sortir de sa classe sociale). Il n’est pas mauvais, il le
devient.
Petit à petit, John n’a d’autre désir
que de se venger. Il décide en effet de se venger contre
la communauté entière qui l’a exclu et bafoué,
lorsque, arrivé comme employé à la décharge,
et insensible aux aboiements du patron dominateur, il décide
de prendre en main l’organisation de l’équipe,
puis déclenche une grève que le développement
stratégique transforme en immense crise – une crise
frisant, elle aussi, l’impossible.
John est donc un personnage hors du commun à tous les niveaux
: il ne correspond à rien, où plutôt, il occupe
un point de vue inouï, improbable. En outre, ce point de vue
est épuré par le fait qu’il n’est pas
le narrateur de sa propre histoire. S’il l’avait été,
tant de sentiments équivoques, tant d’idées
contradictoires se seraient mêlées à son monologue
intérieur. Une masse de points de vue se superposant et luttant
ensemble pour donner lieu, chaque fois, à un acte choisi
ou imposé. Ici, le point de vue est épuré car
ce sont ses actes, et seulement eux, qui sont vus à travers
un autre point de vue – celui des vingt-deux « torche-collines
», employés de la décharge et narrateurs de
cette histoire – qui agissent comme un prisme qui ne retiendrait
qu’une seule fréquence. Le héros est réduit
à une fréquence singulière, chaque point de
vue étant défini par la différence qu’il
instaure avec les autres points de vue. John Kaltenbrunner, une
singularité irréductible qui va tout faire basculer.
John, la ligne de fuite qui fait fuir tout le système. Voilà
le personnage central que choisit l’auteur. Celui qui explique
aux « torche- collines » qu’il ne faut pas confondre
le torchon et la crasse.
*
Le roman se déroule dans une petite ville des Etats-Unis,
Baker, ville dans laquelle la hiérarchie est telle qu’elle
nous fait penser au code indien des castes car elle comprend cette
caste improbable que nous appelons « intouchables »
(ici appelés les « rats de rivière »)
et qui ne participe en rien à la vie de la société,
sauf à être constamment la risée, le dégoût
ou le bouque émissaire de celle-ci. Chaque groupe correspond
à un mode de vie bien particulier, bien qu’ils se rejoignent
tous dans une logique pauvre et rigide, logique qui renvoie à
la structure de la ville de Baker et ses environs. Le mode de vie
de chaque membre de la communauté peut se résumer
ainsi : « Nous contre Eux », puisqu’en effet «
l’identité de l’indigène de base, écrit
l’auteur, se définissait par son opposition butée
à ce qu’il n’était pas, à des forces
autres, extérieures […] De la chèvre du voisin
dans votre jardin au vaisseau amiral descendant sur la ligue des
nations, c’était Nous contre Eux jusqu’à
la lie »3. A l’issue de la crise, la ville entière
n’est plus qu’un immense tas d’ordure, un champ
de bataille inimaginable où chacun est forcé de plaider
coupable et entreprend un long travail de falsification des faits
pour échapper à la honte et au déshonneur.
En effet, John organisa si stratégiquement la grève
que « la matrice primitive de la communauté fut publiquement
mise à nu […] Pour la plupart des gens du cru, la honte
écrasante et le déshonneur de ce dévoilement
ravageur ont laissé un douloureux arrière goût
de gène »4, « désignés dans une
lettre de vengeance comme des ploucs indécrottables, et des
charbonniers qui n’avaient que ce qu’ils méritaient
[…] ils avaient dû plaider coupable, que ça leur
plaise ou non »5. John ne dévoile pas seulement cette
porcherie, mais comment la communauté tente désespérément
de s’y maintenir : « S’ils voulaient un jour atteindre
à une paix des âmes partagée, écrit Egolf,
ils seraient obligés de formaliser la crise en des termes
avec lesquels ils puissent apprendre à vivre. Ils allaient
devoir la défigurer et l’abâtardir jusqu’à
la rendre stérile, afin de pouvoir la chasser par la porte
de derrière comme une intruse »6.
Cela débute par une réécriture de l’histoire
par les médias, mais les citoyens de Baker inventent eux-mêmes
les histoires les plus extravagantes pour récuser le fait
que la crise provienne de l’intérieur. Ils se mettent
enfin d’accord : John n’a rien à voir avec la
communauté, il aurait été un avorton lâché
dans les toilettes d’un train au moment d’une fausse-couche
tardive, il serait resté plusieurs heures sur les rails,
laissant plusieurs autres trains lui briser les membres en laissant
tout organe vital intact, il aurait été récupéré
par un « rat de rivière », vivant comme un animal
au milieu des déchets. Il avait survécu, et avait
ramené à Baker quelque chose de pourri, quelque chose
qui venait de l’extérieur… L’événement
« John Kaltenbrunner » est un élément
hétérogène qui met en péril la structure
de la communauté.
Face à cette défiguration massive, une petite minorité,
les vingt-deux « torche-collines » enrôlés
dans la machine de guerre de John, « voyants » malgré
eux, tentent de séparer la réalité de la fiction.
« Notre volonté, écrivent-ils, est de préserver
l’histoire d’une réalisation avant qu’elle
ne soit confisquée par les gens des collines », réalisation
qui signifie pour eux « la fin de la stupeur catatonique,
de la soumission servile – une sonnerie de réveil et
un point d’embarquement »7. L’hétérogénéité
n’est pas à chasser, il faut au contraire en conserver
la puissance.
Les vingt-deux « torche-collines » sont un groupe d’individus
brisés, soumis, baissant la tête devant un patron complètement
aliéné qui passe son temps à écraser
la moindre lueur de volonté et d’amour propre, l’infime
élan vital qui aurait pu les traverser. Aucune résistance
de leur part. Jusqu’à l’arrivée de John,
l’inclassable personnage qui trouvera à la décharge
le lieu de l’aboutissement de toute une vie de révolte
étouffée.
Cette défiguration du conflit entre un individu extraordinaire
et la communauté qui l’a vu naître, c’est
exactement ce que les torche-collines ne veulent pas admettre :
car pour eux la crise fait signe vers tout autre chose : non pas
la nécessité d’oublier John K., mais «
revenir à lui en temps de besoin », « revenir
à son hurlement décharné dans la jungle comme
à notre antidote dernier cri contre la folie ordinaire »8.
Et plus loin ils écrivent : « par respect profond pour
le changement qu’il a amené dans une communauté
complètement fossilisée et, surtout, pour l’exemple
qu’il a donné à tous ceux qui ont assez d’yeux
et de couilles pour voir, que nous voilà occupés à
combattre l’avalanche imminente du révisionnisme local
»9.
Pourtant le changement est imperceptible : après la mort
de John, rien n’a vraiment changé. Tout est resté
stratifié de la même manière. Les « rats
de rivière » sont au bord de l’eau, les citrons
à l’usine, les trolls à la chasse, les torche-collines
torchent les collines… La révélation est en
apparence sans effet. Du point de vue des narrateurs, pourtant,
tout a changé.
Il est vrai qu’après la fin de la crise ils n’ont
plus de patron, ils gèrent eux-mêmes la décharge.
C’est d’ailleurs de cette manière que tout a
commencé. John avait en effet commencé à changer
secrètement l’organisation des parcours et la distribution
des tâches, jusqu’à aboutir à une efficacité
sans égal. Néanmoins son but n’était
pas d’autogérer son travail, mais d’utiliser
celui-ci pour miner la ville de manière à ce qu’elle
soit totalement désorientée et se détruise
quasiment elle-même, par la voie du « Nous contre Eux
». La servitude dont se dépouillent les narrateurs
n’est pas matérielle, puisque ce n’est pas non
plus un « rapport économique » qui les avait
menés à la décharge, mais un épuisement
de forces d’une autre nature qui les menait tous dans cette
position, objets « sur mesure » du délire oppressif
du patron. Il s’agit plus de combattre la bêtise que
l’inégalité sociale. Il s’agit de dénoncer
la porcherie que nous portons tous en nous. La fréquence
John, à travers les vingt-deux narrateurs, éclaire
les flux de boue et de merde qui nous traversent tous. Cette «
porcherie, écrit l’agencement collectif, que nous port[ons]
en nous et que nous ne pouv[ons] pas plus fuir que nous l’approprier,
la porcherie où nous cour[ons] en tous sens pour nous en
échapper, mais que nous finiss[ons] par traîner avec
nous où que nous all[ions] »10.
Nous posons dès lors la question suivante : en quoi cette
mise au jour est-elle libératrice ? Il semble que le souvenir
de John soit saisi par les narrateurs comme une puissance toujours
susceptible d’être réactivée. Le souvenir
n’est pas anéanti dans sa potentialité, sauf
si les gens des collines, après quelques générations,
l’enfouissent si profondément derrière un chaos
d’opinions qu’il n’est plus possible d’y
revenir, de le faire revenir, puisque manquerait le donné
susceptible de faire revenir cette puissance. Ce que les vingt-deux
narrateurs veulent conserver, c’est cette part virtuelle de
l’événement que John a incarné, cette
puissance libératrice qu’il a prodiguée à
ceux qui avaient « assez d’yeux et de couilles pour
voir »11. Pour voir quoi ? Pas seulement la vie de John. Quel
intérêt ? Ni non plus le déroulement de la crise.
Ce que les narrateurs nous font voir se cache derrière tout
ça. Ou pour dire mieux, rien n’est caché, c’est
seulement que la chose n’est pas de l’ordre du visible,
et ne le sera jamais. Il s’agit d’une tension instaurée
entre le livre et le monde, une distance qui rend sensible à
la fois au monde et à la possibilité d’un autre
monde.
Egolf nous délivre, à travers ce roman, le but de
tout artiste : capturer dans un matériau – ici le langage
– des puissances qui ne peuvent être énoncées,
et qui pourtant ne peuvent être qu’énoncées.
Pousser le langage sur la limite qui le sépare et l’articule
à la vie. De toutes manières, il est impossible d’énoncer
la révélation que les narrateurs tentent de reconfigurer
par la biographie de John. Nous serions bêtes de tenter d’énoncer
le message que l’oeuvre s’efforce de transmettre : en
art, il n’y a pas l’oeuvre, et ce qu’elle veut
dire ; les deux sont une seule et même chose.
Si le sens commun croit maladroitement pouvoir la réduire
à un message, c’est qu’il y a néanmoins
une posture, en art comme en philosophie : selon Deleuze et Guattari,
il s’agit toujours de crier contre la même honte, contre
les compromis honteux que nous passons tous avec notre époque.
Il s’agit toujours de résister : « résister
à la mort, à la servitude, à l’intolérable,
à la honte, au présent », écrivent Deleuze
et Guattari dans Qu’est-ce que la philosophie ?. Et pour cela,
pour « échapper à l’ignoble », ajoutent-ils,
« nous n’avons d’autre choix que de faire l’animal
»12.
John, seigneur des porcheries, incarne ce cri enragé qui
permet, si on l’entend, de rester debout, même (pardonnez-moi
l’expression) les deux pieds dans la merde. « Faire
l’animal » afin de « rester debout », paraît
sans doute contradictoire. Jetons un oeil sur la dernière
volonté de John que les « torche-collines » accomplissent
le jour de son enterrement : une improbable chasse au cochon vaseliné
dans le cimetière. « Tout le monde se percutant, écrit
Egolf, et tombant et glissant et courant après la tâche
rose vif, écrasant des fleurs, heurtant des pierres tombales,
déquillant journalistes et spectateurs, jusqu’à
ce que les voitures de patrouille finissent par surgir du portail
et monter la colline, toutes sirènes hurlantes »13.
Le « devenir animal » qu’invoquent souvent Deleuze
et Guattari lorsqu’ils s’intéressent à
l’oeuvre d’art renvoie à cette zone d’indiscernabilité
entre l’animal et l’homme : cette zone où nous
courons en tous sens en hurlant et tombant. Ceci nécessite
la présence d’un « individu exceptionnel, et
c’est avec lui qu’il faudra faire alliance pour devenir-animal
»14.
Voyez comme chaque élément a sa place : pourquoi
enduire le cochon de vaseline ? C’est plus rigolo et ça
dure plus longtemps. Certes. Mais reprenons la logique deleuzo-
guattarienne : le devenir animal est toujours au moins double, il
emporte l’homme et l’animal dans un double devenir.
Les vingt-deux deviennent des porcs, recouverts de boue, courant
et renversant tout sur leur passage, en même temps que le
porc devient une pensée dans l’homme, une pensée
fuyante et hurlant d’effroi. Cette pensée est une résistance
contre la « folie ordinaire », selon les termes d’Egolf,
la « honte d’être un homme », suivant ceux
de Primo Lévy, incessamment cité par Deleuze pour
signaler l’alliance réglée de l’homme
et de l’ignominie. Et pour revenir à la vaseline :
il s’agit de faire durer le jeu, effectivement. Car le double
devenir se passe entre les deux, entre homme et porc… et,
pour garder la tension, il faut que ça glisse (comme en amour,
on aime ce qui nous glisse entre les doigts). L’important
n’est pas d’attraper le cochon, mais de courir après.
L’important n’est pas l’histoire, mais le devenir
non historique. L’important n’est pas de gérer
le conflit, mais de le voir, de saisir la part éternelle
qu’il libère pour la pensée. Toute gestion du
conflit annule le seul donné de la pensée, la part
virtuelle de l’événement, la vision qui nous
entraîne : John comme « point d’embarquement ».
La conversation et le jugement annulent la pensée. La pensée
est une intensité, une tension. C’est en vertu de cette
tension qu’on peut dire qu’on reste debout, même
si c’est en se jetant par terre.
*
Si cette révélation induite par l’oeuvre présente
une tonalité politique, c’est parce que celle-ci est
première : « avant l’être, il y a la politique
»15, écrivent Deleuze et Guattari.
L’oeuvre de Tristan Egolf est une oeuvre de schizo-analyse
: il trace, par l’intermédiaire des points de vue qu’il
fait résonner, toute une cartographie des flux de désir,
révélant les dangers de chaque ligne. Dans Mille plateaux,
les auteurs s’expriment en terme de lignes : à segmentation
dure, souple, ligne de fuite, et dégagent eux aussi les dangers
de chacune d’elles.
Ces lignes sont produites chaque fois par des machines différentes,
grandes machines sociales binaires, machines de désir ou
de guerre.
Nous avons vu que le roman révèle déjà
deux choses : les grandes machines sociales ont bien des failles,
mais, surtout, la solide volonté de se maintenir dans leur
rigidité, qui ne peut être que de bêtise, dans
la paix d’une guerre gelée. Pourtant, la tension insiste
et révèle, comme s’il était impossible
qu’une sagesse confortable existe – ignoble confort
d’une « paix des âmes partagée ».
Les différentes lignes qui nous composent et se combinent
sans cesse n’ont pas le même rythme, pas la même
nature : certaines lignes sont dites de « segmentation dure
», ce sont des lignes de coupure signifiante. Elles président
aux conversations et mises au point, surcodent (les flux de désir)
en permettant le jugement. C’est sur ce type de ligne que
John comptait pour tout foutre en l’air. Il avait aperçu
clairement que les habitants de Baker se réunissaient dans
une logique du « Nous contre Eux », par laquelle chacun
trouvait le contenu de son identité, traçait son territoire
en rapport aux territoires environnants. Ces lignes en effet, nous
viennent du dehors, elles sont données, faciles. Ce sont
par ces lignes que les habitants, noyés dans leur crasse
qu’ils tentent désespérément de maintenir
dans un coin de leur territoire, ou mieux, de déverser secrètement
n’importe où, se chamaillent en même temps qu’ils
tentent avec force de saisir le coupable, ou plutôt la pyramide
de coupables, qui va jusqu’aux voisins de pallier en sa base,
et dont la pointe est imperméable à toute communication
: le patron de la décharge, poussé à bout et
effondré au fond de sa caravane depuis qu’il ne tient
plus personne sous son joug, par un processus qui dépasse
sa compréhension et achève son effondrement psychique
: « La vanité, écrit Egolf, qu’il avait
à essayer d’identifier et de localiser quelque chose
qui échappait constamment à sa compréhension,
par quelque bout qu’il le prenne, l’avait réduit
en miettes »16. On lui demande de rendre des comptes par rapport
à la grève, et lorsqu’il est arraché
à sa stupeur au bout de plusieurs semaines, il apparaît
aux grilles fermées de la décharge en hurlant et crachant
des insultes incompréhensibles. Ce sont aussi par ces mêmes
lignes que les habitants et les médias tentent de réécrire
l’histoire : on veut découvrir le contenu du secret
(que se passe-t-il ?), mais ce contenu doit d’abord entrer
dans les grilles binaires de ce qu’ils veulent signifier.
Le processus de la crise doit être trahit, le conflit défiguré,
l’origine rejetée à l’extérieure
et diabolisée leur permettra de reformer la structure sociale
hiérarchisée.
Le danger propre à cette ligne dure est la Peur : nous nous
reterritorialisons sur n’importe quoi, durcissons nos segments
pour nous rassurer et croire que nous ne perdons rien.
Le second type de ligne, qui coexiste avec les précédentes,
opère une segmentarisation souple, moléculaire : ce
sont des lignes qui naissent par hasard, on ne sait pas pourquoi.
Ce sont des lignes de fêlure, un toboggan de possibilités
qui ne se laisse pas surcoder. Lorsque John débarque à
la décharge, les « torche-collines » restent
muets, stupéfaits devant l’improbable nature qu’il
manifeste : il n’a rien à faire là-bas, il n’a
pas du tout l’attitude de tous ceux qui ont fini dans ce lieu
où l’on n’arrive, semble-t-il, que par épuisement.
Ils avoueront plus tard que dès cette première rencontre,
chacun sentit que quelque chose se passait, et qu’ils auraient,
sans comprendre tout à fait comment ni pourquoi, un rôle
à jouer. Ils sentirent les failles imperceptibles, autant
de sous-entendus déterritorialisants qui révèlent
une activité souterraine, ou le contenu du secret importe
moins que la forme elle-même : il se passe quelque chose.
Et pour ce qui est de l’apparition de John à la communauté,
cela se passe à un stade avancé de la grève,
lorsqu’il est reconnu comme étant cet enfant orphelin
et exilé, qui est revenu foutre la merde… une page
de journal met au courant la communauté de son existence
parmi eux et de la possibilité qu’il soit entièrement
la cause de la crise. A ce moment là, la structure merdique
de Baker devient floue. D’une machine binaire : « Un
conflit clair et net, en noir et blanc, Nous contre Eux, écrit
l’auteur, Baker contre les charognards, l’industrie
contre les services d’hygiène, etc, [on] glissait à
présent dans une indéfinissable zone grise où
toutes les parties concernées avaient perdu leurs repères
»17.
Danger propre à cette ligne souple : la Clarté :
« Au lieu de la grande peur paranoïaque, nous nous trouvons
pris dans mille petites monomanies, des évidences et des
clartés qui jaillissent de chaque trou noir, et qui ne font
plus système mais rumeur et bourdonnement, lumière
aveuglante qui donne à n’importe qui la mission d’un
juge, d’un justicier, d’un policier pour son compte
»18. Mais, très vite, les habitants retrouvent la logique
binaire du « Nous contre Eux ».
En effet, sur les deux lignes à la fois : Le danger est
le Pouvoir : par lequel on cherche à fixer la machine de
mutation dans la machine de surcodage pour bloquer les lignes de
fuite.
Sur les lignes souples, on perçoit et on parle littéralement
: c’est ici que l’âme de la communauté
est mise à nue, la structure merdique de Baker apparaît
alors même qu’elle se met à devenir floue. Car
sur ces lignes, on est comme sur une bascule : tentés d’interpréter
l’événement, on penche vers l’usage de
la segmentarisation dure ; attirés vers une autre lumière,
comme l’insecte attiré par la chaleur de la révélation,
on bascule vers une déterritorialisation absolue, le dernier
type de ligne que nous allons observer – la ligne de fuite.
*
C’est « une ligne, écrivent Deleuze et Guattari,
qui n’admet plus du tout de segment, et qui est plutôt
comme l’explosion des deux séries segmentaires. Elle
a percé le mur, elle est sortie des trous noirs. Elle atteint
à une sorte de déterritorialisation absolue. «
Elle avait fini par en savoir tant qu’elle ne pouvait plus
rien interpréter. Il n’y avait plus d’obscurités
pour elle qui lui fissent voir plus clair, il ne restait qu’une
lumière crue ». On ne peut aller plus loin dans la
vie que dans cette phrase de James »19. Le secret est ici
sans contenu et sans forme : on devient tout le monde, et même
on devient monde, on trace une ligne abstraite faite de singularités,
parce qu’on est plus personne, parce qu’on a plus rien
à cacher. Sur ces lignes, « dans l’acceptation
tranquille de ce qui arrive », nous devenons « passagers
clandestins d’un voyage immobile »20. « C’est
sur les lignes de fuite, écrivent-ils, qu’on invente
des armes nouvelles, pour les opposer aux grosses armes d’Etat
[…] il la crée plutôt qu’il ne la suit,
il est lui-même l’arme vivante qu’il forge »21.
La ligne de fuite correspond à ce que les auteurs nomment
le « devenir imperceptible » : « Rien ne peut
se passer ni s’être passé, écrivent-ils.
Plus personne ne peut rien pour moi ni contre moi. Mes territoires
sont hors de prise, et pas parce qu’ils sont imaginaires au
contraire : parce que je suis en train de les tracer »22.
Et puisqu’on ne peut aller plus loin, le danger propre à
cette ligne est : « une mort, une démolition, au moment
même où tout se dénoue »23. Fin du livre
: John meurt brisé, en chien de fusil dans les mauvaises
herbes, laissant autour de lui les mégots froissés
de ses dernières cigarettes. Etrangement, cette mort semble
si naturelle, comme lorsqu’on meurt de vieillesse, en s’endormant.
Sauf que John a à peine plus d’une vingtaine d’années,
et qu’il est brisé par son combat. Cette impression
de naturel peut s’expliquer car toutes les lignes sont présentes
dès le début : les lignes de fuite qui font fuir le
système, et les segments qui durcissent, s’efforçant
de colmater les fuites. La ligne de fuite tourne en ligne de mort,
néanmoins John meurt pour que vive autre chose, même,
et peut-être surtout, si ce n’est pas son intention.
Cet autre chose est exactement la révélation et son
écriture par les « torche-collines ».
L’immanence de toutes ces lignes fait qu’il est souvent
difficile de les démêler, d’autant plus que ces
lignes ne signifient rien : aucune structure signifiante ne peut
les représenter (puisque celle-ci est générée
par les premières lignes). Seul quelque chose comme l’oeuvre
d’un artiste peut nous les présenter, comme un labyrinthe
dans lequel le destinataire peut circuler. C’est une histoire
de cartographie. Et si écrire est une histoire de politique
– surtout lorsqu’on est pas « engagé »,
l’attitude est ici à l’opposé de tout
militantisme – c’est parce qu’on écrit
avec ces mêmes lignes. L’artiste se situe à un
carrefour de lignes réelles qui nous traversent tous, il
n’écrit pas avec ses souvenirs personnels (mémoire
rétrospective), mais avec les lignes impersonnelles qu’il
capture et qu’il remet en jeu (mémoire créatrice).
Cet acte est immédiatement politique. Mais il faut comprendre
qu’il y a deux types de politique comme « deux types
de relations très distinctes : des rapports intrinsèques
de couples qui mettent en jeu des ensembles ou des éléments
bien déterminés (les classes sociales, les hommes
et les femmes, telle et telle personne, les militants et les gouvernants,
le maître et l’esclave), et puis des rapports moins
localisables, toujours extérieurs à eux-mêmes,
qui concernent plutôt des flux et des particules s’échappant
de ces classes, de ces sexes, de ces personnes (…) rapports
de doubles »24. Ces rapports de doubles, c’est aussi
ce que Deleuze et Guattari nomment « devenirs ».
Et c’est bien ces devenirs que la communauté tente
d’annuler dans une histoire conforme, une déformation
du conflit. Il faut une histoire qui explique que John est un accident
qui vient d’ailleurs, qui n’a aucune incidence sur la
structure de la communauté, sauf à être jugé
d’avance comme une impureté (rappelons-nous l’histoire
de l’avorton ferrovière-rat de rivière). Alors
qu’il n’est pas un accident qui vient d’ailleurs,
mais un événement qui arrive à la structure
elle-même, et la concerne singulièrement. Evénement
dont la puissance ne peut être conservée et réactivée
qu’à travers l’oeuvre d’un agencement collectif
d’énonciation.
*
Nous annoncions la découverte d’une valeur par delà
le nihilisme. Nous invoquons, pour cette conclusion, Baruch Spinoza
(qu’on nous pardonne la réduction et l’usage
que nous en faisons) et Albert Camus (à qui je laisserai
la dernière parole).
Dans la philosophie de Spinoza, l’idée de l’idée
d’une affection ne change pas l’affection elle-même,
ni le monde au sein duquel elle a lieu. Par contre elle est le fil
d’une libération relative uniquement fondée
sur la raison : on devient cause de soi. Alors c’est notre
rapport au monde qui change (si l’on peut dire qu’il
y a un monde), le monde lui-même n’est que très
peu touché. Les narrateurs seraient (auraient) en quelque
sorte cette idée de l’idée : alors que John
serait l’idée elle-même : l’incarnation
de l’événement. John va au bout de ce qu’il
peut. Il meurt. Mais l’idée de l’idée,
elle, rend éternelle sa résistance. Comme une idée
dans l’esprit de ceux qui voient… et qui, eux-mêmes,
dès lors, perpétue cette puissance de résistance
qui consiste à devenir ce que l’on est. Si la vie de
John est démesurée, un certain type de mesure, qui
est une tension, prend naissance à sa suite. Entre la vie
démesurée de John et la démesure de la servilité
établie, il y a la VIE, qui est un éternel conflit,
une tension qui révèle l’existence d’une
valeur par delà le nihilisme.
A ceux qui pensent que la mesure est une qualité de ces
systèmes clos et oppressifs, et que la révolte est
une démesure, nous répondons en citant Albert Camus
: « La mesure n’est pas le contraire de la révolte.
C’est la révolte qui est la mesure, qui l’ordonne,
la défend et la recrée à travers l’histoire
et ses désordres. L’origine même de cette valeur
nous garantit qu’elle ne peut être que déchirée.
La mesure, née de la révolte, ne peut se vivre que
par la révolte. Elle est un conflit constant, perpétuellement
suscité et maîtrisé par l’intelligence.
Elle ne triomphe ni de l’impossible, ni de l’abîme.
Elle s’équilibre à eux. Quoique nous fassions,
la démesure gardera toujours sa place dans le coeur de l’homme,
à l’endroit de la solitude. Nous portons tous en nous
nos bagnes, nos crimes et nos ravages. Notre tâche n’est
pas de les déchaîner à travers le monde ; elle
est de les combattre en nous-mêmes et dans les autres. La
révolte, la séculaire volonté de ne pas subir
dont parlais Barrès, aujourd’hui encore, est au principe
de ce combat. Mère des formes, source de vraie vie, elle
nous tient toujours debout dans le mouvement informe et furieux
de l’histoire »25.
Notes
1 Traduction de Rémy Lambrechts, Paris, Gallimard, 1998.
2 Ibid., p. 20.
3 Ibid., p. 492.
4 Ibid., p. 21.
5 Ibid.
6 Ibid., p. 22.
7 Ibid., p. 30.
8 Ibid.
9 Ibid., p. 31.
10 Ibid., p. 602.
11 Ibid., p. 31.
12 G. Deleuze et F. Guattari, Qu’est-ce que la philosophie
?, Paris, Minuit, 1991, p. 103.
13 T. Egolf, op. cit., p. 605.
14 G. Deleuze et F. Guattari, Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980,
p. 297.
15 Ibid., p. 249.
16 Tristan Egolf, op.cit., p. 329.
17 Ibid., p. 492.
18 Deleuze et Guattari, Mille Plateaux, p. 279.
19 Ibid., p. 241.
20 Ibid., p. 242.
21 Ibid., p. 250.
22 Ibid., p. 244.
23 Ibid., p. 250.
24 Ibid., p. 240.
5 A. Camus, L’homme révolté, chap. «
La pensée de midi », Paris, Gallimard, 1950, p. 376.
http://www.revue-klesis.org/pdf/5-Varia-Charonnat.pdf
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