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Origine : http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/07/07/un-tour-de-france-asservi-a-l-argent_1545954_3232.html
Le monde du sport est double. Il se présente comme les deux
faces d'une même médaille. D'un côté,
les valeurs olympiques, qui ne cessent d'affirmer depuis Coubertin
que le sport est vertueux. De l'autre, les valeurs financières
des contrats mirifiques que signe une élite sportive fortunée
et dont on sait qu'elle n'est guère vertueuse.
En travaillant sur le terme shadow banking (la "banque de l'ombre"),
qui permit de rassembler en une seule expression des dérives
systémiques liées aux subprimes, nous avons proposé
de qualifier de shadow sporting cette face obscure de l'activité
économique issue du sport. C'est un véritable baril
de poudre. Il a pour nom : dopage, fraude, corruption, blanchiment,
détection trop précoce, surentraînement, instrumentalisation
des corps. Il se traduit par des carrières gâchées,
des réputations entachées, des athlètes vieillis
avant l'âge, des déficits comptables invraisemblables.
Le shadow sporting avance masqué. Contre toutes les évidences,
il se renforce à l'ombre portée des symboles olympiques
qu'il exploite sans vergogne. Au prétexte qu'ils véhiculeraient
des valeurs positives : l'éducation, l'intégration,
la santé, l'effort gratuit, le fair-play, il s'en délecte
et regorge ainsi de bons sentiments. Cette attitude est aujourd'hui
devenue une véritable posture. Une position de principe inscrite
dans l'ADN du sport business.
Elle conduit les acteurs du shadow sporting à produire des
éléments de langage qui sont en permanence des dénis
de réalité. Cela est devenu tellement habituel que
plus personne ne relève la rupture entre le réel,
le patent, l'évident et le commentaire qu'ils en font. S'est
ainsi instauré un discours qui constitue un double langage
quasi, institutionnel.
De ce point de vue, le Tour de France 2011 ne déroge pas
à la règle. A peine avait-il débuté
qu'il multipliait dès le premier jour les dénis de
réalité. Qu'on en juge.
Alors que la presse s'interroge sur l'avenir judiciaire d'Alberto
Contador, la caravane part. Alors que la ministre des sports, Chantal
Jouanno, considère comme "gênante" sa participation,
elle la cautionne par sa seule présence au départ
de la première étape. Gageons que, quoi qu'il arrive
- même l'inacceptable -, elle sera à l'arrivée
sur les Champs-Elysées. Alors que les gendarmes ont intercepté
le car de l'équipe Quick-Step à des fins de fouilles
approfondies, son directeur sportif considère qu'il "s'agit
d'un contrôle de routine ".
Explications alambiquées
Reste que c'est la première fois que les forces de l'ordre
procèdent ainsi et prennent soin de médiatiser une
opération menée en mode commando. Alors que des produits
dopants très sophistiqués - devant être réceptionnés
par le chauffeur de l'équipe Omega Pharma-Loto - furent interceptés
par les douaniers belges, celui-ci affirma qu'ils étaient
destinés à son usage personnel.
Malgré une remarquable similitude avec l'origine de l'affaire
Festina en 1998, l'équipe prit le départ comme si
de rien n'était. Il y a fort à parier que cette 98e
édition nous réservera bien d'autres cas de décalage
entre le réel et ces explications alambiquées dont
la seule raison d'être est la préservation des intérêts
de certains acteurs du shadow sporting.
Ce type de comportements serait qualifié de non-éthique
dans n'importe quel autre milieu et sanctionné illico. Pas
dans le sport, la récente affaire des quotas du football
en est la preuve. Dès lors, plus personne ne s'émeut
de l'expansion de ce code implicite qui permet de plier la réalité
à l'aune d'intérêts économiques bien
compris.
Pour autant, malgré une maîtrise réelle de
la langue de bois par le milieu du cyclisme, il arrive que des coureurs
se mélangent les pédales révélant ainsi
certains arcanes insoupçonnés. Souvenons-nous de la
phrase fameuse prononcée en 1998 par Richard Virenque au
plus fort de l'affaire Festina.
Perdu, ne sachant plus où se situait la vérité,
incapable d'identifier le comportement approprié, abandonné
de tous, Virenque exploita un registre narratif que d'aucuns s'empressèrent
de ridiculiser. Ils eurent tort, car il était révélateur.
Impuissant devant les questions des journalistes parce que les réponses
n'existaient pas, acculé, tout compte fait, le coureur expliqua
que s'il s'était dopé c'était "à
l'insu de son plein gré".
Virenque voulut signifier qu'il n'était pas coupable, plus
exactement qu'il n'y avait pas de coupable... à l'exception
d'un système qui oblige les acteurs à agir contre
leur gré. Reste qu'ils le font aussi dans leur intérêt.
La situation est donc complexe, qui résulte d'une double
contrainte : comment agir contre son gré mais dans son intérêt.
Dans l'affaire Festina, les patrons du Tour ne furent pas inquiétés.
Les coureurs, par contre, ne franchirent jamais la ligne d'arrivée.
Alain Loret, directeur de la faculté des sciences du sport
de l'université de Rouen
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