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" Puissance en déclin cherche pays faible... "
Emmanuel Todd


Entretien avec Emmanuel Todd, qui publie" Après l'empire", et qui livre son analyse du sens et de la portée des préparatifs de guerre américains contre l'Irak.

Anthropologue, démographe et historien, Emmanuel Todd a publié plusieurs articles ou livres chocs, de l'analyse en 1976 de " la décomposition de la sphère soviétique ", à l'Illusion économique, un essai paru en 1998 sur " la stagnation des sociétés développées ", en passant par la note rédigée en 1995 pour la Fondation Saint-Simon sur la " fracture sociale ", qui lui a valu une renommée parfois fondée sur quelques équivoques. " J'ai de quoi être honteux de ce que Chirac a fait de mes idées ", déclarait-il ainsi il y a un an au Monde (1). Aujourd'hui, avec Après l'empire (2), Emmanuel Todd s'efforce d'analyser ce qu'il nomme " la décomposition du système américain ", affirmant notamment en substance que la " puissance américaine est en recul ", et que rien ne confirme vraiment aujourd'hui la vision d'une " Amérique invulnérable "... Autant d'idées - discutables, au meilleur sens du terme - qu'il nous a semblé utile d'interroger au moment même où les préparatifs de guerre américains contre l'Irak s'intensifient...

Dans votre livre, vous soutenez la thèse, de prime abord iconoclaste, selon laquelle les Etats-Unis seraient en perte de puissance, voire, je vous cite, que " leur déclin relatif paraît irréversible ". N'avez-vous pas le sentiment d'être quelque peu démenti par les faits quand on observe la volonté de contrôle et de puissance que l'administration Bush affirme partout dans le monde, et notamment sur la question de l'Irak ?

Emmanuel Todd. Peut-être faut-il d'abord constater que George W. Bush ne cesse pas, en effet, de répéter : " Je suis fort, nous sommes forts ", ce qui n'est pas exactement la marque de ceux qui le sont vraiment... Si l'on veut comprendre la volonté d'affirmation de puissance militaire dont vous parlez, je crois qu'il faut s'écarter de l'hypothèse selon laquelle nous aurions à faire à une sorte d'hyperpuissance générale. Ce que j'essaie précisément de montrer dans ce livre, c'est que cette volonté d'affirmation militaire est, au contraire, une activité de compensation, qui vise à masquer la perte de puissance, qui, elle, est d'abord d'ordre économique. Sur une très longue période, le poids relatif de l'industrie américaine s'affaiblit, avec une brutale accélération dans les années quatre-vingt-dix, quand, paradoxalement, tout le monde ou presque s'est exclamé alors sur " l'hyperdynamisme " de l'économie du pays. Un seul chiffre : le déficit commercial des Etats-Unis est passé de 100 à 450 milliards de dollars entre 1993 et 2000. L'Amérique est donc devenue dépendante du monde, et elle n'a nullement les moyens de " s'isoler " ; contrairement à ce que j'entends dire ici ou là. Paradoxalement, la crainte essentielle des milieux dirigeants américains est, aujourd'hui, précisément, que leur pays ne se retrouve de fait " isolé "...

Ce n'est pas ce qui apparaît de plus évident dans leur comportement actuel...

Emmanuel Todd. Pourtant, il s'est déjà opéré une sorte de renversement du rapport de l'Amérique au monde. Après 1945, nous avions affaire à un pays hyperpuissant, totalement autonome sur le plan industriel et énergétique, et qui pouvait fournir au monde (en particulier à l'Europe et au Japon), les biens matériels dont ils avaient besoin pour leur reconstruction, ou les appareils militaires nécessaires à leur " protection ", et ce dans le cadre d'une " paix américaine ". Aujourd'hui, nous sommes dans un univers totalement différent : depuis l'implosion du système soviétique et l'effondrement de la puissance russe, ce que j'appelle " l'Eurasie " est en train de trouver une sorte d'équilibre autonome, qui ne s'appuie pas seulement sur l'enrichissement et la " pacification " tendancielle de l'Europe ou du Japon. Ce " monde "-là est entré dans une prise de conscience lente - très lente, me direz-vous - de ce qu'il n'a plus besoin de l'Amérique, quand les Etats-Unis, eux, sont devenus extraordinairement dépendants d'un point de vue économique, puisqu'ils vivent des " subsides " du monde, avec un déficit qui ne peut être justifié et financé que s'ils continuent d'apparaître politiquement et militairement comme étant en position centrale...

Est-ce cela qui expliquerait, selon vous, la volonté de l'administration Bush d'intervenir en Irak ?

Emmanuel Todd. Fondamentalement, au-delà de tous les " rêves " concernant le pétrole du golfe Persique, la volonté d'affirmation militaire au Moyen-Orient correspond plutôt à une peur d'être éjecté de l'" Eurasie ". Et comme, quoi qu'on en dise, l'Amérique n'est pas réellement forte - elle n'a pas vraiment d'armée de terre, elle a terriblement besoin de ses bases, plus encore que de ses porte-avions, pour bombarder -, elle tente de résoudre le problème en s'attaquant à des Etats très faibles, ceux désignés sous le vocable de " l'axe du mal " (3), et donc aujourd'hui l'Irak, pays affaibli s'il en est. Pour revenir à la question du pétrole, je crois qu'il faudrait faire appel - ce qui peut sembler étrange quand on prétend analyser les relations internationales - aux notions de " rationalité consciente " et d'" inconscient ". Dans les " rationalisations " des dirigeants américains, le pétrole joue, à coup sûr, un grand rôle. Mais, paradoxalement, je ne pense pas qu'il s'agisse de la véritable raison de leur volonté de faire la guerre à l'Irak : aucune attaque dans le golfe Persique ne peut aboutir à une véritable " prise " du pétrole dans cette région, pour la simple raison que les Etats-Unis n'ont pas les moyens terrestres d'occupation des pays concernés...

Vous savez bien pourtant qu'il est possible de " contrôler " sans " occuper "...

Emmanuel Todd. En tout état de cause, une attaque contre l'Irak devrait, à mon sens, accélérer le processus de longue durée de " mise à la porte " des Américains de la région : ils ont " perdu " l'Iran, ils sont en train de " perdre " l'Arabie saoudite. Je ne pense donc pas qu'une attaque contre l'Irak ait la moindre chance de renforcer la " main " pétrolière des Etats-Unis. Pour moi, les motivations véritables d'une affirmation de force vont bien au-delà : la question du pétrole est le dernier " masque " du militarisme théâtral ; même si je n'oublie pas, faut-il le préciser ici, les centaines de milliers de victimes innocentes qu'une telle intervention provoquerait. Au fond, les stratèges américains - Brzezinski (4) le dit d'ailleurs ouvertement - ont peur d'une " Eurasie " prenant conscience d'elle-même, et qui se passerait d'eux... Même si, pour l'instant, les structures mentales des uns et des autres font que les Etats-Unis sont encore " représentés ", comme ils l'étaient au temps de la " guerre froide "...

Entretien réalisé par Jean-Paul Monferran


(1) Cf. le Monde du 17 septembre 2001.

(2) Editions Gallimard, 238 pages, 18,50 euros.

(3) Outre l'Irak, il s'agit de l'Iran, de Cuba et de la Corée du Nord - NDLR.

(4) Ancien conseiller du président Jimmy Carter. Cité à plusieurs reprises dans Après l'empire.

lundi 30 septembre 2002


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