Origine : http://labiblibertaire.blogspot.com/2007/09/la-mtapysique-critique-ou-comment-se.html
La civilisation occidentale vit à crédit.
Elle a cru qu'elle pourrait durer toujours sans s'acquitter à
aucun moment de l'arriéré de ses mensonges.
Mais elle étouffe à présent sous l'écrasement
de leur poids mort.
Aussi, avant d'en venir à des considérations plus
substantielles, il nous faut commencer par faire de la place et
délester ce monde de quelques-unes de ses illusions comme
celle, par exemple, que la modernité aurait, comme telle
existé.
Il ne rentre pas dans nos vues de s'attarder sur les faits indiscutables.
Que le terme même de "modernité" n'éveille
plu aujourd'hui, en règle générale, qu'une
ironie ennuyée, et ce quoi qu'en ait le gâtisme progressiste,
qu'il apparaisse enfin pour ce qu'il n'a jamais cessé d'être
: le fétiche verbal dont la superstition des salauds et des
simples d'esprits a entouré l'accession progressive des rapports
marchands à l'hégémonie sociale à partir
de la prétendue "Renaissance", et ce au gré
d'intérêts que nous ne nous expliquons que trop bien,
voilà qui ne mérite guère d'exégèse.
Il y va ici d'un vulgaire cas de truanderie sur l'étiquette
dont nous laissons l'élucidation aux sacristains de l'historicisme
futur.
Notre affaire est autrement plus grave.
C'est que, de même que les rapports marchands n'ont jamais
existé en tant que rapports marchands, mais seulement comme
des rapports entre hommes travestis en rapports entre choses, de
même ce qui se dit, se croit ou est tenu pour "moderne"
n'a jamais véritablement existé en tant que moderne.
L'essence de l'économie, ce pseudonyme transparent sous
lequel la modernité marchande essaie régulièrement
de se faire passer pour une éternité d'évidence,
n'est rien d'économique ; et de fait, son fondement, qui
lui tient aussi lieu de programme, s'énonce en ces termes
abrupts : NEGATlON DE LA METAPHYSIQUE, c'est-à-dire de ce
que pour l'homme la transcendance est la cause efficiente de l'immanence,
soit en d'autres termes, de ce que le monde, pour lui, fait sens,
le suprasensible apparaissant dans le sensible.
Ce beau projet est entièrement contenu dans l'illusion aberrante
mais efficace qu'une complète séparation entre le
physique et le métaphysique serait possible - disjonction
qui prend le plus souvent la forme d'une hypostase du physique,
érigé en modèle de toute objectivité,
et commande logiquement une myriade d'autres scissions locales,
entre vie et sens, rêve et raison, individu et société,
moyens et fins, artistes et bourgeois, travail intellectuel et travail
matériel, dirigeants et exécutants, etc., qui ne sont,
dans leur nombre, pas moins absurdes, chacun de ces concepts devenant
abstrait et perdant tout contenu hors de l'interaction vivante avec
son contraire -.
Or, une telle séparation étant réellement,
c'est-à-dire humainement, impossible, et la liquidation de
l'humanité ayant à ce jour échoué, rien
de moderne n'a jamais pu exister comme tel.
Ce qui est moderne n'est pas réel, ce qui est réel
n'est pas moderne.
Pour autant, il y a bien une réalisation de ce programme,
mais à présent qu'elle se parachève nous voyons
aussi qu'elle est tout le contraire de ce qu'elle pensait être,
d'un mot : la complète déréalisation du monde.
Et toute l'étendue du visible porte désormais, par
son caractère vacillant, ce témoignage brutal que
la négation réalisée de la métaphysique
n'est en fin de compte que la réalisation d'une métaphysique
de la négation.
Le fonctionnalisme et le matérialisme inhérents à
la modernité marchande ont partout produit un vide, mais
ce vide correspond à l'expérience métaphysique
originaire : là où les réponses allant au-delà
de l'étant, qui permettraient une orientation dans celui-ci,
ont disparu, l'angoisse surgit, le caractère métaphysique
du monde affleure aux yeux de tous.
Jamais le sentiment de l'étrangeté n'a été
si prégnant comme devant les productions abstraites d'un
monde qui prétendait l'ensevelir sous l'immense opulence
inquestionnable de ses marchandises accumulées.
Les lieux, les vêtements, les paroles et les architectures,
les visages, les gestes, les regards et les amours ne sont plus
que les masques terribles qu'une seule et même absence s'est
inventés pour venir à notre rencontre.
Le néant a visiblement pris ses quartiers dans l'intimité
des choses et des êtres.
La surface lisse de l'apparence spectaculaire craque partout sous
l'effet de sa poussée.
La sensation physique de sa proximité a cessé d'être
l'expérience ultime réservée à quelques
cercles de mystiques, elle est au contraire la seule que le monde
marchand nous ait laissée intacte, et même décuplée
de la disparition programmée de toutes les autres ; il est
vrai que c'est aussi la seule qu'il s'était explicitement
proposé d'anéantir.
Tous les produits de cette société - que l'on songe
à la conceptualité creuse de la Jeune-Fille, de l'urbanisme
contemporain ou de la techno - sont des choses que l'esprit a quittées,
et qui ont survécu à tout sens comme à toute
raison d'être.
Ce sont des signes qui s'échangent selon des mouvements
plans, qui ne signifient pas rien, comme les gentils gnards du postmodernisme
préféreraient le croire, mais bien plutôt le
Rien.
Toutes les choses de ce monde subsistent dans un exil perceptible.
Elle sont victimes d'une légère et constante déperdition
d'être.
Assurément, cette modernité qui se voulait sans mystère
et qui jurait de liquider la métaphysique l'a bien plutôt
réalisée.
Elle a produit un décor fait de purs phénomènes,
de purs étants qui ne sont rien au-delà du simple
fait de se tenir là, dans leur positivité vide, et
qui sans relâche provoquent l'homme à éprouver
"la merveille des merveilles : que l'étant est"
(Heidegger, Qu'est-ce que la métaphysique?).
Il nous suffit dans ce hall ultramoderne fait de glace, de marbre
et d'acier où le hasard nous a menés, d'un mince relâchement
de la constriction cérébrale pour brutalement voir
tout l'existant glisser et s'invaginer en une présence tout
à la fois oppressante et flottante, où rien ne reste.
L'expérience du Tout Autre, il nous arrive ainsi de la faire
dans les circonstances les plus communes, et jusque dans des boulangeries
fraîchement rénovées.
Un monde s'étend devant nous, qui ne parvient plus à
soutenir notre regard.
L'angoisse y veille à tous les carrefours.
Or cette expérience désastreuse où nous émergeons
violemment hors de l'existant n'est rien d'autre que celle de la
transcendance en même temps que de l'irrémédiable
négativité que nous contenons.
C'est en elle toute l'étouffante "réalité",
dont la grande machinerie de l'imposture sociale travaillait à
établir l'évidence, qui soudainement, qui lâchement,
s'affaisse, et fait place à la béance de sa nullité.
Cette expérience est rien moins que le fondement de la métaphysique,
où celle-ci apparaît précisément comme
métaphysique, où le monde apparaît comme monde.
Mais la métaphysique qui ainsi revient n'est pas la métaphysique
que l'on avait chassée, car elle revient comme vérité
et négation de ce qui avait vaincu l'ancienne, comme conquérante,
comme métaphysique critique.
Parce que le projet de la modernité marchande n'est rien,
sa réalisation n'est que l'extension du désert à
la totalité de l'existant.
C'est ce désert que nous venons ravager.
(...)
Du point de vue où nous nous plaçons, la plongée
résolue des masses dans l'immanence et leur fuite ininterrompue
dans l'insignifiance - toutes choses qui pourraient nous faire tant
désespérer du genre humain - cessent d'apparaître
comme des phénomènes positifs qui auraient en eux-mêmes
leur vérité, mais sont plutôt compris comme
des mouvements purement négatifs, accompagnant l'exode contraint
hors d'une sphère de la signification que le Spectacle a
intégralement colonisée, hors de toutes les figures,
de toutes les formes sous lesquelles il est actuellement permis
d'apparaître et qui nous exproprient du sens de nos actes,
comme de nos actes eux-mêmes.
Mais déjà cette fuite ne suffit plus, et il faut
vendre en sachets individuels le vide laissé par la Métaphysique
Critique.
Le New Age, par exemple, correspond à sa dilution infinitésimale,
à son travestissement burlesque par quoi la société
marchande tente de s'immuniser contre elle.
Le constat de la séparation généralisée
(entre le sensible et le suprasensible autant qu'entre les hommes),
le projet de restaurer l'unité du monde, l'insistance sur
la catégorie de la totalité, la primauté de
l'esprit, ou l'intimité avec la douleur humaine s'y combinent
de façon calculée en une nouvelle marchandise, en
de nouvelles techniques.
Le bouddhisme appartient lui aussi à la quantité
des hygiènes spirituelles que la domination devra mettre
en oeuvre pour sauver sous quelque forme que ce soit le positivisme
et l'individualisme, pour demeurer encore un peu dans le nihilisme.
A tout hasard, on ressort même la bannière mitée
des religions, dont on sait quel utile complément elles peuvent
faire au règne terrestre de toutes les misères - il
va de soi que lorsqu'un hebdomadaire de bigots en baskets s'inquiète
ingénument, en couverture, "le XXIème siècle
sera-t-il religieux?", il faut plutôt lire "Le XXIème
siècle parviendra-t-il à refouler la Métaphysique
Critique?" -.
Tous les "nouveaux besoins" que le capitalisme tardif
se flatte de satisfaire, toute l'agitation hystérique de
ses employés, et jusqu'à l'extension du rapport de
consommation à l'ensemble de la vie humaine, toutes ces bonnes
nouvelles qu'il croit donner de la pérennité de son
triomphe ne mesurent donc jamais que l'approfondissement de son
échec, de la souffrance et de l'angoisse.
Et c'est cette souffrance immense, qui peuple les regards et durcit
tant les choses, qu'il doit toujours à nouveau, dans une
course haletante, mettre au travail, en dégradant en besoins
la tension fondamentale des hommes vers la réalisation souveraine
de leurs virtualités, tension qui ne cesse de s'accroître
avec la distance qui les en sépare.
Mais l'esquive s'épuise et son efficacité tendancielle
décroît rapidement.
La consommation ne parvient plus à éponger l'excès
des larmes contenues.
Aussi faut-il mettre en oeuvre des dispositifs de sélection
toujours plus ruineux et plus drastiques pour exclure des rouages
de la domination ceux qui n'ont pu ravager en eux-mêmes toute
propension à l'humanité.
Aucun de ceux qui participent effectivement à cette société
n'est censé ignorer ce qui pourrait lui en coûter de
laisser voir en public sa douleur véritable.
Toutefois, en dépit de ces machinations, la souffrance n'en
continue pas moins de s'accumuler dans la nuit forclose de l'intimité,
où elle cherche à tâtons, avec obstination,
un moyen de s'écouler.
Et comme le Spectacle ne peut éternellement lui interdire
de se manifester, il doit de plus en plus souvent le lui concéder,
mais alors en en travestissant l'expression, en désignant
au deuil planétaire un de ces objets vides, une de ces momies
royales dont la confection est son secret.
Seulement la souffrance ne peut se satisfaire de pareils faux-semblants.
Aussi attend-elle, patiente, comme à l'affût, la brutale
suspension du cours régulier de l'horreur, où les
hommes s'avoueraient en un soulagement sans limites : "Tout
nous manque indiciblement.
Nous crevons de la nostalgie de l'Etre!".
De Tiqqun ou "l'organe conscient du Parti Imaginaire"
tiré d'un extrait, sur le site Écologie révolutionnaire
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