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Origine : http://metropoles.revues.org/document80.html
Résumé
Phénomène social, presque toujours pluriel, les identités,
individuelles ou collectives, se déclinent selon un continuum
: du sujet humain aux territoires de la ville. La plupart des identités
affichent une composante géographique, une spatialité
qui les renforce et les rend plus prégnantes. Elles s’expriment
donc, souvent, par ces médiations du social et du spatial
que forment les lieux, les territoires, les paysages…Ceux
de la ville s’avèrent particulièrement aptes
à jouer ce rôle, parce qu’ils s’imprègnent
d’un sens social très puissant tenant à la forte
densité humaine et mémorielle de ces espaces. En retour,
les identités contribuent activement à toutes les
constructions sociales d’espaces et de dispositifs urbains,
réels ou sensibles. Les formes spatiales des identités,
les dimensions identitaires des espaces s’interpénètrent
selon une dialectique subtile. Elles se manifestent dans les représentations
sociales par le truchement de schèmes symboliques qui associent
objets, lieux, œuvres, personnages et événements
patrimoniaux. Si l’identité constitue une construction
sociale de caractère idéologique et culturel, elle
reste une structure fondamentale de l’humain et s’avère
un outil politique de premier ordre.
Introduction
1 L’identité est une construction permanente et collective,
largement inconsciente bien que de nature politique et idéologique
(sujette à des manipulations multiples), bien qu’empreinte
aussi de réflexivité. Elle s’exprime par des
individus qui la formulent et la diffusent. Cette disposition à
repérer le même et le différent, dans l’espace
et dans le temps, est indispensable à la reconnaissance de
soi et des autres. Elle est également essentielle à
l’établissement de la conviction de chaque individu
d’appartenir à un, voire à plusieurs ensembles
sociaux et territoriaux cohérents. Elle se caractérise
par une communauté de valeurs et de traits culturels, d’objectifs
et d’enjeux sociaux, par celle d’une même langue
et d’une même histoire, souvent, mais pas de manière
obligatoire, par l’appropriation d’un territoire commun
: quartier, ville, agglomération en milieu urbain…
L’idée est répandue qu’une identité
sociale engendre des comportements assez voisins, bien que nullement
automatiques, chez les personnes la partageant.
2 L’intérêt scientifique nouveau, suscité
depuis deux ou trois décennies par la problématique
de l’identité ou, plutôt, par celle de l’identification,
c’est-à-dire des processus sociaux de production d’un
tel sentiment, tient sans aucun doute à son profond renouvellement.
Ce dernier est imputable à un passage essentiel : celui d’une
identité conçue dans une continuité temporelle
inébranlable, vision quelque peu substantialiste et objectale
du phénomène dominant naguère, à une
acception désormais plus actualiste et plus mouvante, plus
dynamique. Celle-ci fait de l’identité l’œuvre
contemporaine et transformable d’acteurs sociaux compétents,
dotés de réflexivité et de la capacité
de produire du sens dans un environnement aux références
changeantes.
3 Ce « tournant identitaire » date des années
1960-1970 aux États-Unis. Il a obéi à l’impulsion
de deux faits majeurs. Le premier est la montée en puissance
des minorités et surtout de leur expression, de leur manifestation
parfois violente (minorité afro-américaine pour commencer)
dans les villes américaines. Ces minorités ont façonné
leur identité à partir du sentiment (politique) de
la domination qui s’exerce sur elles, mais aussi sur la base
de particularités culturelles affirmées. Ce qui tend
à faire de ce « tournant identitaire » un «
tournant culturel » nourri, en particulier, par les nouvelles
cultures urbaines émanant des communautés ou de leurs
hybridations.
4 Le second caractère de ce virage passe par l’affirmation
sociale de l’individu, puis du sujet actif. Certes, l’émergence
d’une conscience individuelle est ancienne, ne s’agit-il
pas de l’une des caractéristiques de la modernité
? Cependant, jusqu’au milieu du xxe siècle, elle demeurait
d’essence sociale et philosophique, comme assignée
« d’en haut » par une autorité suprême
: Dieu, la raison universelle ou la République, etc. Avec
les années 1960, un basculement se produit, c’est le
sujet lui-même qui se construit, « par le bas »
en quelque sorte ! L’entreprise ne manque pas, d’ailleurs,
de s’avérer épuisante ; jusqu’à
éprouver cette « fatigue d’être soi »
dont parle Alain Ehrenberg (1998).
5 Pour Anthony Giddens, ce serait l’entrée dans la
« modernité avancée » (Giddens, 1994),
la « surmodernité » et non la post-modernité,
au sens d’une radicalisation de la modernité plus que
d’une rupture avec elle, qui définirait ce double tournant.
Il se caractériserait par une réflexivité croissante
des individus. En termes épistémologiques, le succès
de l’identité marquerait le primat théorique
du sujet en sciences sociales, au détriment des structures
(point de vue holiste) et des traditions qui, pourtant, contribuent
à le déterminer. Un fait majeur pousse, de nos jours,
à l’effacement apparent du rôle des structures
et des héritages dans la production de la vie sociale comme
en matière d’identification. Il s’agit de la
multiplication, pour chaque individu, des appartenances objectives
(à des groupes, institutions, lieux, territoires, etc.) et,
par conséquent, des identités qui les accompagnent.
Désormais, l’identification globale de soi à
laquelle procède chacun, la reconnaissance en somme et peut-être
la production même de sa personnalité, s’accomplit
par une sorte de hiérarchisation de ces appartenances. Ce
choix, même s’il n’évite pas un minimum
de contraintes sociales et spatiales, confère à son
acteur un certain sentiment de liberté. Il devient donc facteur
d’autonomie. Mais l’un des avatars de cette posture
n’est-il pas de tomber dans un nouvel « essentialisme
situationniste » ? En effet, si l’on admet le principe
d’une « société liquide » (Bauman,
2000, 2005) du « tout est mobile et fluctuant (…), affaire
individuelle », l’idée d’une identité
fondée sur un minimum de cristallisation sociale, construite
dans une certaine temporalité, ancrée dans une spatialité
durable, et plus particulièrement dans un territoire, n’est-elle
pas discréditée ?
6 En réalité, la moindre investigation sur le thème
de l’identité écarte vite le chercheur d’une
position aussi extrême et le conduit à mettre l’accent
sur l’importance majeure des contextes de la production identitaire.
Ce constat souligne combien, à certains égards, la
séparation conceptuelle entre identités individuelle
et collective est artificielle et vaine. Même s’il convient
de prendre en compte une dimension individuelle incontournable de
l’identité, il n’est pas imaginable de l’abstraire
de sa consistance sociale, pas plus d’ailleurs qu’il
ne saurait être question de l’exonérer de son
épaisseur temporelle et spatiale, historique et géographique.
7 À ce dernier point de vue, on notera que quelle que soit
la mobilité accrue des êtres humains à la surface
de la planète, leur corps, en tant que base et forme matérielle
de leur identité, n’est en aucun cas distinct de l’espace.
L’homme reste étroitement soumis à sa condition
géographique d’être terrestre, en rapport permanent
avec l’espace de la terre et de son enveloppe immédiate,
ses lieux (ou non-lieux) et ses territoires. Les organisations sociales
auxquelles il appartient s’inscrivent toujours dans un minimum
d’aires, d’objets ou de formes géographiques
d’échelles différentes : axe et moyen de transport,
localité, ville, territoire régional ou national,
etc. Il convient donc de proposer, en matière d’identité,
comme en toute chose touchant au social et à ses déclinaisons
spatiales, une théorie intermédiaire et équilibrée.
Cette théorie doit jeter un pont entre l’univers des
structures par lesquelles se transmettraient à l’aveugle
des héritages agissant à l’insu des sujets et
un monde d’individus qui ne se construirait que dans les interactions
spontanées et improvisées du présent.
8 Ces différents constats m’amènent à
poser deux hypothèses autour desquelles s’articuleront
les deux parties de cette contribution. En fonction de la première,
j’avance que la multiplication contemporaine des référentiels
identitaires, loin de déraciner l’individu ou le groupe
en quête de sens, l’invitent et même le contraignent
à rechercher une cohérence sociale et spatiale autour
de son histoire et de la construction de sa propre territorialité.
En fragilisant son identité personnelle et dans une certaine
mesure sa liberté, la confrontation inévitable aux
sociétés de masse, celles des contextes urbains ou
urbanisés de sa vie, pousse d’ailleurs l’individu
dans cette direction. En référence à la deuxième
hypothèse, je prétends que les identités individuelles
et collectives, fruits d’élaborations sociales et culturelles,
s’avèrent d’autant plus solides qu’elles
transitent par le langage matériel de l’espace, de
ses lieux et de ses territoires, y compris dans leurs formes virtuelles.
Dans les deux cas, je serai attentif à observer en quoi les
situations urbaines, les appartenances citadines et métropolitaines
sont susceptibles d’accentuer l’intensité de
la relation observée entre identité (tant personnelle
que collective) et rapport territorial.
Pluralité et cohérence des identités
9 Il faut partir du principe que l’identité est, d’abord,
« une représentation de soi-même (…), le
fait d’un individu et de sa subjectivité » (Staszak,
2004). Pour Pierre Tap, c’est « l’ensemble des
représentations et des sentiments qu’une personne développe
à propos d’elle-même » (Tap, 1986). L’identité
personnelle, c’est ce qui permet, à travers le temps
et l’espace, de rester le même, de se vivre dans l’action
en tant que soi, dans une société et dans une culture
données, en relation avec les autres. L’identité
résulte d’un effort constant et volontaire du sujet
pour gérer sa propre continuité, sa cohérence
dans une figure de changement perpétuel. L’identité
est donc une tension permanente. Claude Dubar estime fort justement
qu’elle fait l’objet d’une construction toujours
inachevée dans la mesure où elle « n’est
autre que le résultat à la fois stable et provisoire,
individuel et collectif, subjectif et objectif, biographique et
structurel, des divers processus de socialisation qui, conjointement,
construisent les individus et définissent les institutions
» (Dubar, 1991).
10 S’identifier, et ce n’est là qu’un
paradoxe apparent, revient à se différencier des autres
tout en affirmant son appartenance à des catégories,
des groupes, mais aussi des espaces. C’est une action qui
procède par un jeu combiné de différenciation
et d’assimilation de tout sujet en regard d’autres entités
individuelles ou collectives. L’identification est donc une
construction sociale dont les fondements se situent dans les premières
années de la vie ; une construction qui mobilise les capacités
cognitives, communicationnelles et réflexives de l’être
humain. L’identité se décline selon un continuum
qui se déroule du sujet jusqu’aux groupes, jusqu’aux
collectivités les plus divers. Si l’identité
n’a pas de substrat spatial obligatoire, elle entre tout de
même dans un contexte inévitable de spatialités,
sans omettre que les lieux et les territoires lui fournissent souvent
un ciment efficace, à la fois matériel et symbolique.
Identités individuelle et collective : un continuum fluide
11 Quand il parle de « personnification du groupe »,
comme on pourrait parler aussi de personnification du lieu ou du
territoire, Edmond Marc Lipiansky évoque un processus identitaire
collectif calqué sur les modalités de production de
l’identité personnelle. En fait si celle-ci repose
sur l’intériorisation fusionnelle de son contexte (social
et culturel) de vie par l’individu, réciproquement,
l’identité collective (partagée par un groupe
localisé ou territorialisé) s’élabore
par une sorte de projection des attributs généraux
de l’individu sur le groupe et sur les lieux auxquels il s’identifie.
En l’occurrence, la ville ou le pays s’avèrent
d’excellents récepteurs des traits de cette identité
personnelle projetée.
12 Ces phénomènes de personnification identitaire
d’une communauté citadine sont bien connus. Pierre-Yves
Saunier montre ainsi de quelle façon, à Lyon, à
partir des années 1830-1848, une personnification de la ville
(population et territoire) lui a conféré un «
esprit », un tempérament (éléments d’ordinaire
attribués à la personne) particulier (P.-Y. Saunier,
1995). Ce stéréotype s’appuie alors «
sur les données fournies par l’histoire, le milieu
ou la vie des individus ». « L’esprit lyonnais
» est présenté dans les textes de l’époque
comme un syncrétisme des comportements supposés du
Français du Nord et du Français du Sud. Le mythe du
canut (idéal-type) est également mobilisé dans
cette élaboration collective. Ainsi, l’ardeur au travail,
la curiosité intellectuelle pour les questions techniques,
la solidité du sentiment familial, toutes ces qualités
résulteraient, chez le Lyonnais, de l’organisation
productive des canuts (pourtant disparus au xixe siècle)
en ateliers familiaux autonomes.
13 Dans le cas de Tours, Michel Lussault explique également
de quelle façon le maire Jean Royer était parvenu
dans les années 1960-1970 à populariser une image
de la ville intégrant les qualités que sa propre propagande
lui attribuait : droiture, honnêteté, franchise, volonté
et ténacité, rigueur et impartialité, bonne
gestion. Même chose à Bordeaux, au temps de Jacques
Chaban-Delmas, quand l’idéologie territoriale urbaine,
fabriquée de toutes pièces par la presse et les médias,
superposait voire confondait la modernité de la ville et
celle de son maire.
14 Ce transfert identitaire du singulier au pluriel, de l’idéal-type
générique (le canut) ou personnalisé (tel ou
tel élu présenté comme exemplaire) à
la société citadine entière, s’accompagne
donc, souvent, de la fabrication d’un mythe qui peut éventuellement
constituer un puissant outil politique de mobilisation au service
du pouvoir qui le forge.
15 Notons que la territorialisation d’une telle identité
collective et du mythe qui la fonde contribue à son inscription
dans les représentations sociales. L’assise territoriale,
campée sur un réseau de lieux et d’objets géographiques,
constitués en éléments patrimoniaux visibles,
renforce l’image identitaire de toute collectivité.
Elle lui dresse une scène et la pourvoit d’un contexte
discursif de justification particulièrement efficace en ville
où des lieux très denses, soigneusement et anciennement
dénommés, s’inscrivent dans une totalité
territoriale représentée, à la fois symbolique
et fonctionnelle.
16 La territorialisation de l’identité favorise aussi
le contrôle politique de l’espace social en offrant
aux pouvoirs à l’œuvre un champ concret, clairement
repéré et balisé, de légitimité
et d’action. Bref, lieux et territoires, particulièrement
aujourd’hui leurs concrétions urbaines, créent
un « régime de lisibilité » très
efficace des identités sociales de tous ordres. Si la société
ne se perçoit guère derrière les individus
qui la composent, les lieux comme le territoire se matérialisent,
se cartographient et, par conséquent, se voient. À
ce titre, les référents spatiaux sont pour l’identité
collective l’équivalent du corps pour l’identité
individuelle. Dans un même ordre d’idée, ce qui
rapproche aussi les deux formes d’identité, individuelle
et collective, jusqu’à les confondre, c’est leur
aptitude commune à qualifier conjointement l’identique,
le même et le différent : l’autre, l’altérité.
17 L’identité collective n’imprime aucune empreinte
indélébile et définitive sur les groupes sociaux
et sur leurs espaces, même si ses promoteurs, politiciens
ou idéologues, prétendent fréquemment le contraire.
Construction sociale, instrument et enjeu, dynamique et tension,
elle se transforme constamment ; l’actualité la remet
toujours en question. Dès lors, pour l’installer dans
la durée, il faut une volonté, la manifestation et
l’action de pouvoirs comme d’idéologies tenaces.
Il faut aussi des conditions (géographiques en particulier)
durables, se traduisant par une construction de longue haleine.
On peut dès lors penser que la ville et son rayonnement territorial,
tant idéel que matériel, du fait de son élaboration
fréquente dans le temps long, se prête bien à
la consolidation d’identités sociales durables.
18 Le cas de la Tunisie, en tant que nation et que territoire reposant
sur l’édification très ancienne d’un réseau
de villes, bénéficiant aussi d’une solide identité
par superposition d’éléments sociaux et spatiaux
interactifs et convergents est, à ce titre, exemplaire. Depuis
la plus haute antiquité jusqu’à la période
contemporaine, en passant par l’époque médiévale
de l’Ifriqiya, elle fonde son identité sur un triple
phénomène de proximités villageoises et urbaines
(J. M. Miossec, 1999). Il s’agit d’abord d’une
vieille proximité géographique et fonctionnelle, définie
par un ruban littoral continu d’urbanité. Là,
très tôt, des villes rapprochées, participant
aux mêmes réseaux de pouvoirs, commandèrent
avec fermeté de vastes territoires intérieurs. Il
se dessine également une « proximité internationale
», faite de contacts anciens et multiples, gérés
par les villes, qui conféra à la Tunisie, de manière
précoce, le caractère d’une aire de modernité.
Apparaît enfin une « proximité sociale »,
au sens d’une bonne capacité historique de régulation
et de gouvernance née d’une tradition de mobilité
et d’ascension sociales, de renouvellement des élites.
Bénéficiant de ce brassage, le mouvement identitaire
national (Destour et Néo-Destour) a puisé ses cadres
dans la petite bourgeoisie des villes et des villages sahéliens.
Le bon niveau d’instruction de cette bourgeoisie, joint à
une tradition d’intense mobilité géographique
de ses membres, dans un pays de taille réduite, a, de tout
temps, entretenu cette « proximité sociale »
baignée d’urbanité.
De l’individu aux groupes, un monde d’identités
multiples
19 Entre l’individu et ses collectivités d’appartenance,
l’identité n’est donc jamais unique, définitive
ou statique. Aujourd’hui, très clairement, nous n’appartenons
plus à un seul groupe social, pas plus qu’à
un seul territoire. De fait, notre mobilité accrue élargit
le champ de nos expériences sociales et spatiales.
20 Même stimulée par la mobilité triomphante
de notre temps, la pluri-identité, y compris territoriale,
n’est pas chose nouvelle. Aujourd’hui comme hier, en
fonction des occurrences, des moments, de nos intérêts,
nous affirmons et privilégions l’une ou l’autre
de nos appartenances. Cependant, une ou plurielle, librement choisie
ou influencée, sinon suggérée par notre contexte
de vie, l’identité individuelle et collective reste
un construit social et culturel.
21 La multiplicité des appartenances identitaires, la possibilité
offerte à chacun de faire son choix parmi elles, tendent
à atténuer la tyrannie absolue de l’une d’entre
elles qui, privée de toute concurrence, pourrait devenir
un instrument d’oppression et même d’exclusion
des autres. À l’échelle de l’individu,
ces arbitrages identitaires ne relèvent pas d’un strict
combat interne, de nature psychologique. La genèse de l’identité
personnelle ne se démarque jamais d’une relation aux
autres que conditionne le contexte géographique, urbain et
même métropolitain, de plus en plus. C’est le
fruit d’une interaction entre facteurs psychologiques et sociaux
que médiatisent des rapports spatiaux ou territoriaux véritablement
démultipliés par leurs contextualisations urbaines.
22 À l’échelle du groupe, les mêmes faits
s’observent. L’idée qui prévalait jusqu’au
milieu des années 1970 était que la forme d’identité
collective la plus parfaite était celle de l’ethnie.
Celle-ci avait la réputation de reposer sur quelques caractères
simples, à peu près invariants : un nom collectif,
une langue, un territoire, des valeurs et des traditions propres
(culture), une origine commune et des sentiments solidaires…
Comme le rappelle Étienne Balibar, l’ethnicité
consiste, pour un groupe social, à se représenter
collectivement dans le passé, le présent et le futur,
comme s’il formait « une communauté naturelle,
possédant par elle-même une identité d’origine,
de culture, d’intérêts, qui transcende les individus
et les conditions sociales » (É. Balibar et I. Wallerstein,
1997). Cette naturalisation d’un construit social revêt,
dans la conception ethnique, un caractère absolument irréductible
qui s’aggrave fréquemment du fait de l’incorporation
d’une substantialité territoriale à cette représentation.
Bien entendu, ce modèle se révèle, dans la
plupart des cas, en grande part faux et fabriqué. En effet,
la vision identitaire qu’il privilégie fige la réalité
sociale et territoriale du groupe, conçue sur le principe,
rarement vérifié dans les faits, souvent inventé
de toutes pièces et imposé politiquement, de l’isolat
absolu. Dans la pratique, ce sont toujours de fortes interdépendances
et interférences, aussi bien concrètes que symboliques,
qui s’observent entre groupes voisins. Où que l’on
se trouve, on ne saurait tôt ou tard échapper à
l’acculturation et au métissage. Loin de reposer sur
un socle culturel immuable, l’ethnicité est faite de
constructions opportunistes, d’armes et de ressources mobilisées
dans un dessein économique, politique ou idéologique.
C’est ainsi que de nouvelles formes sociales territorialisées
(néo-ethniques ?) se reconstruisent rapidement dans les villes
africaines, en liaison avec les importants brassages de populations
et la variété des opportunités de situations
spatialisées qu’elles enregistrent. L’École
de Chicago avait déjà montré combien le creuset
urbain et ses interstices tant sociaux que spatiaux favorisent la
constitution permanente de nouvelles identités groupales.
23 Sur un tout autre registre, remarquons aussi que placées
sur un même vecteur de sens, identités individuelle
et collective se conjuguent et se façonnent en interaction.
Leur pluralité contemporaine, pour un même sujet humain,
ne détruit en rien l’unité de celui-ci comme
du groupe auquel il appartient. Le sujet non pathologique rétablit
toujours son intégrité organique et symbolique. Comme
l’écrit François de Singly (E. Ramos, 2006),
« nous ne sommes pas, pour la plupart, des Fernando Pessoa
capables de multiplier nos identités » à l’infini.
D’ailleurs ajoute-t-il, Pessoa ne reconnaissait-il pas lui-même
« s’être perdu de vue dans la création
d’un individu presque parfaitement liquide » ? L’identité
personnelle « se définit par un processus continu de
retour sur soi-même, sur ce qui (nous) est arrivé,
sur ce qui (nous) arrive ». S’identifier c’est
ainsi établir un bilan quasi permanent de ses liens sociaux
et spatiaux, de ses appartenances ; c’est une quête
constante de la cohérence de soi. Ce bilan identitaire pousse
l’individu à se recentrer ; du coup, il le conduit
à constater qu’il possède une part d’identité
dont il est créateur et maître, part étrangère
à son héritage. Or, nous faisons ici l’hypothèse
que la ville fournit un potentiel privilégié d’outils
de recentrage pour toute identité individuelle. Par sa variété
intrinsèque et par les innombrables repères sensibles
et vécus qu’elle étale, par les « affordances
» qu’elle sème dans le champ des perceptions
individuelles, la ville file une trame dont ses habitants se servent
sans restriction pour tisser et inventer leur propre identité.
24 Nous retiendrons donc que l’enracinement territorial s’effectuant
dans la ville et, a fortiori, dans ses déclinaisons métropolitaines
conforte les différentes formes d’identités
: de l’individu au groupe. Nous allons maintenant envisager,
de façon plus concrète et parfois hors des strictes
frontières urbaines, les diverses composantes géographiques
de toute identité individuelle comme de nombre d’identités
collectives.
Quelles dimensions géographiques des identités ?
25 Si l’identification des groupes sociaux de toutes sortes
à des lieux et à des territoires est un phénomène
bien étudié et bien repéré, nous allons
constater qu’il ne revêt pourtant aucun caractère
automatique. En revanche, la position souvent privilégiée
des déterminants ou, plus simplement, des référents
spatiaux au cœur de toute identité engageant l’individu
est une réalité moins connue. De manière générale,
les spatialités de l’identité contribuent à
la renforcer en lui conférant une assise qui associe assiette
matérielle et construction idéelle. Cette dernière
rattache le sentiment identitaire aux univers symboliques des individus
et des groupes qui le formulent et l’expriment. Là
encore, le cadre urbain semble élargir les chances de ces
processus.
Spatialités et corporalités des identités individuelles
26 L’individu, même mobile, fait corps avec l’espace
terrestre, la spatialité le constitue. Les études
de géographie sociale ont montré l’importance
des notions d’espace de vie (les cheminements et déplacements
réguliers de chacun), d’espace vécu (espaces
des pratiques et des imaginaires) et de territorialité (toutes
les dimensions du vécu territorial d’un individu) pour
la formation de soi, mais aussi des rapports sociaux et spatiaux
de l’être humain.
27 Le corps campe la base, le support nécessaire de toute
identité. Or, ce qui est frappant, c’est que cette
assise corporelle ne se conçoit pas en dehors d’un
double contexte d’interactions sociales et spatiales. D’ailleurs,
le corps est espace. Il se définit toujours en situations
et en positions spatialisées : mobile ou immobile ; debout,
assis ou couché, etc. De plus, le corps n’échappe
jamais à un contexte spatial qui incite l’individu
à telle ou telle posture corporelle. La ville, là
encore, offre au corps une gamme particulièrement vaste et
créative d’opportunités comportementales. Cette
spatialité qui le ceint contribue à ses sensations
de bien-être ou de mal-être ; elle le stimule ou elle
l’inhibe… Ainsi, corporalités et spatialités
se conjuguent en référence à des règles,
à un ordre social de l’urbanité, de la citadinité.
Imposés ou sélectionnés et choisis, ces contextes
spatiaux (espaces de vie, des pratiques, du quotidien) sont incorporés
par l’individu, ils deviennent des extensions de son propre
corps et s’inscrivent dès lors dans son système
identitaire. Or, cet espace incorporé n’est jamais
neutre. Il est toujours socialement signifié, symboliquement
qualifié par les rapports de genres, les positions et les
enjeux sociaux. Il s’imprègne de mémoire collective.
Ainsi, lors de ses expériences spatiales, le corps, le «
je », le « soi » auquel il donne prise se matérialise
et se socialise. Il incorpore en quelque sorte les codes sociaux
et leurs traductions spatiales. Il le fait de manière tellement
évidente que l’individu concerné tend à
naturaliser ces codes et leurs contextes, à les considérer
comme allant de soi, en même temps qu’il s’identifie
à eux.
28 Pour Elsa Ramos (2006), une « fidélité à
soi » (identitaire) se construit « entre dépendance
et autonomie, attachement et détachement ». Cet auteur
estime que le matériau constitutif de l’identité
personnelle peut être traqué dans des éléments
qui font sens pour l’individu, que ce soit des lieux, des
objets, des odeurs : « éléments puisés
dans l’existant, dans l’histoire familiale, dans les
lieux de vie, expériences communes et individuelles ».
Si on peut penser que dans « la quête de la fidélité
à soi », la place des origines est fondamentale, des
« espaces fondateurs » qui « présupposent
un ancrage territorialisé » ne se distinguent pas pour
tout le monde. En revanche, d’après les enquêtes
qu’elle a réalisées, il n’existe pas d’individu
qui ne fasse référence à une multitude de lieux
quand on les interroge à propos de leur identité :
logements, lieux fréquentés de manière plus
ou moins épisodique… Par ailleurs, des ancrages, même
territorialisés, ne doivent pas se confondre avec ceux des
origines (familiales) personnelles. Certains lieux identitaires
pour l’individu peuvent être des lieux du présent,
coupés de ses racines. Ce qui compte pour lui, ce sont les
relations tissées entre ces lieux, le sens qu’ils prennent
à ses yeux, les uns par rapport aux autres. Pour nombre de
personnes, les attaches identitaires se font et se défont
au gré de leurs parcours de vie. E. Ramos dit aussi que les
origines et les lieux qu’elles associent « apparaissent
comme des inventions (…), une somme de négociations
réalisées par l’individu entre la dimension
normative et réglée de l’héritage et
ce qui fait sens pour lui, au quotidien ».
29 De plus, l’héritage n’est jamais définitif
et fermé, c’est un ensemble de ressources dans lequel
chaque membre du groupe légitime puise ce qu’il estime
significatif. Pour l’individu, l’identité est
moins un « d’où je viens ? » qu’un
« ce que je suis ». En conséquence, les lieux
ne revêtent pas de sens en eux-mêmes, ils sont avant
tout dépositaires de vécus et de souvenirs personnels.
Au total les lieux et les territoires de l’identité
comptent sans doute moins pour leur cohérence géographique
(leur continuité spatiale n’est pas de mise) que pour
la contribution qu’ils apportent à la constitution
du « fil continu qui tisse le canevas de l’histoire
» personnelle (E. Ramos, 2006). Comme l’observe Jean-Claude
Kaufmann (2005), ces ancrages spatiaux servent à «
bricoler les liens entre séquences d’identification
pour assurer une continuité dans la durée biographique
».
30 À ce titre, il ne faut pas oublier que l’identité
a pour objet de fabriquer une continuité temporelle du sujet.
Celle-ci ne saurait ignorer les contraintes spatiales. L’individu,
en s’identifiant, doit s’inscrire également dans
une cohérence de sa territorialité : donner du sens
à ce qui l’entoure, à la continuité comme
aux discontinuités géographiques, celles qui le séparent,
par exemple, des êtres chers. Dans ce dernier cas, les ancrages
soutiennent la cohérence identitaire de l’individu
en lui fournissant une continuité. Leur réseau gomme
les séparations qui l’affectent. Par conséquent,
lorsqu’il parvient à créer une liaison sémantique
solide entre des espaces fonctionnant pour lui comme des référents
symboliques (c’est sa territorialité), il conforte
incontestablement sa propre identité. Si ce jeu d’ancrages
consolide la cohérence identitaire, n’est-ce pas parce
qu’il introduit un principe de stabilisation dans les changements
(mobilités en particulier) qui accompagnent désormais
le cours de toute vie ?
31 Cet ancrage identitaire dans l’espace géographique
n’est peut-être pas aussi universel qu’il n’y
paraît. D’une culture à l’autre, le rapport
identitaire à l’espace change, même si la modernité
affirme l’universalité de la pureté ontologique,
libre de toute chaîne spatiale, du cogito cartésien
; même si, a contrario, l’existentialisme heideggérien
et son concept d’habiter la terre récusent, dans une
perspective tout aussi universelle, la moindre distance entre lieu
et sujet. De fait, pour les Japonais étudiés par Augustin
Berque, l’identification individuelle s’imprime dans
les lieux, elle est, comme il dit, « situationnelle »,
au point que « la subjectivité (d’un Japonais)
peut se déléguer aux lieux et aux choses » (A.
Berque, 2004). Rien de tel pour les Parisiens interrogés
par Elsa Ramos, même s’ils ne sont nullement indifférents
à leurs liens spatiaux à Paris lorsqu’ils s’identifient.
32 Quoi qu’il en soit, cette question des ancrages identitaires
du sujet participe bien d’un double mouvement, à la
fois individuel et social. Par ailleurs, si l’on admet que
l’identité personnelle ne s’arrête pas
aux frontières de l’individu, mais s’inscrit
dans le dialogue qu’il instaure avec les êtres et les
objets de son environnement, on ouvre grande la porte qui relie
les identités individuelle aux identités collectives.
Spatialités des identités collectives
33 Si l’identité, en tant que processus social, concerne
l’individu comme le groupe, elle qualifie aussi l’espace
géographique et ses territoires du fait des interactions
très puissantes que l’homme entretient avec les cadres
matériels et symboliques de sa propre vie. Parfois, comme
pour les Eskimos étudiés par Marcel Mauss au début
du xxe siècle, les noms des groupes se confondent avec les
noms des lieux qu’ils désignent et qui les accueillent.
Cette identification scrupuleuse des groupes à leurs territoires
se retrouve dans nombre de sociétés vernaculaires.
Ce phénomène ne veut pas dire que celles-ci se calquent
sur des espaces naturels dans une figure déterministe. Comme
pour les Touaregs Kel Owey de l’Aïr, au Niger, dont les
clans empruntent leurs noms à ceux des vallées dans
lesquelles ils s’installent durablement, les entités
humaines ne se « situent pas dans l’espace en fonction
de catégories figées en diverses régions naturelles
objectives, mais d’une façon relative et contextualisée
». C’est-à-dire que l’espace auquel les
sociétés qui l’occupent s’identifient
« se cristallise (d’abord) sur des bases d’organisation
politique et de gestion des ressources naturelles qui reflètent
l’appropriation du territoire » (L. Gagnol et A. Morin,
2002).
34 À l’opposé de ces cas de quasi fusion identitaire
entre société et espace géographique territorialisé,
il existe des identités sociales dépourvues de territoire.
De la même façon, pour un individu ou pour un groupe
social donné, toutes les figures de l’altérité
identifiées ne jouissent pas forcément d’une
assise spatiale stable. Il en est ainsi, dans nos régions,
des Tziganes. Longtemps ce fut, dans une certaine mesure, le cas
des Juifs, des Arméniens, des Grecs, des Syriens et des Libanais,
et celui de bien d’autres diasporas. C’est aujourd’hui
le destin de nombre de Palestiniens… Mais s’agit-il,
véritablement, d’identités dépourvues
d’espace référentiel, déterritorialisées
?
35 Dans le cas des Juifs, l’identité contemporaine
ne s’est-elle pas élaborée dans une sorte d’ambivalence
entre une terre (promise) imaginée libre et vierge et des
territorialités multiples : urbanités méditerranéennes
pour les Séfarades ; communautaires, villageoises ou urbaines,
façonnées d’influences locales diverses, traduites
notamment par la langue yiddish, pour les Ashkénazes d’Europe
orientale et de Russie ?
36 En ce qui concerne les Palestiniens, privés de territoire
national après la Nakbah (catastrophe de la guerre de 1948,
accompagnée de la destruction des 481 villages, de l’exil
des réfugiés, etc.), l’identité s’est
focalisée sur la mémoire de la terre, jadis cultivée,
habitée, désormais détruite (C. Pirinoli, 2002).
Ainsi, alors que la symbolique identitaire nationale des Palestiniens
d’avant 1948 était essentiellement urbaine, elle est
devenue terrienne et paysanne, du fait sans doute de la confiscation
et de la perte de leur sol. Dans ce cas, la dimension spatiale de
l’identité nationale produit des effets considérables
puisque toute la société subit les conséquences
de sa transformation, jusque dans sa structuration la plus profonde.
N’explique-t-elle pas le rôle majeur joué dans
la vie politique et sociale par des clans locaux et clientélistes,
clans constitués sur le modèle paysan de la grande
famille élargie ? Ne lui doit-on pas l’existence de
cette pyramide de liens de dépendance imprégnée
de conservatisme et de traditions qui caractérise le monde
palestinien ?
37 Entre ces situations extrêmes, les nations modernes figurent
parmi les formes sociales dont l’identité fait le plus
appel, dans sa conception même, à une argumentation
territoriale maîtrisée par le discours idéologique
et politique. Nicos Poulantzas ne notait-il pas que la construction
d’un État-nation et d’une identité nationale
requiert « l’historicité d’un territoire
et la territorialisation d’une histoire » ? De fait,
y compris de nos jours, partout ou à peu près dans
le monde, l’attachement identitaire national associé
au territoire reste fort. Une enquête réalisée
en 2003, en France, par l’International Social Survey Programme,
montre que la dimension nationale de l’identité arrive
en troisième position, après les ancrages familiaux
et l’identité professionnelle, parmi les occurrences
proposées. Il s’agit, et de très loin, de la
référence territoriale la plus citée. Dans
cette enquête, parmi les marqueurs symboliques les plus évoqués
qui contribuent à décliner la nation dans son identité,
quatre revêtent une dimension spatiale indéniable :
les monuments (culturels et historiques), les lieux de mémoire,
les formes territoriales et les frontières, les paysages
emblématiques. Ces marqueurs, ces référents
de nature patrimoniale ne se définissent plus, nécessairement,
en relation avec une solide tradition historiquement établie.
La patrimonialisation et ses fonctions identitaires reposent en
grande part sur une « invention (permanente) de la tradition
» (E. Hobsbaum et T. Ranger, 1983) qui passe par une intense
activité de sélection sociale et politique.
38 Le cas des paysages est particulièrement intéressant.
Pour Anne-Marie Thiesse (1999), si nous associons sans hésitation,
aujourd’hui, un paysage et un pays (espace d’une nation)
dans une visée identitaire, c’est parce qu’un
intense travail de codification de la nature, en termes nationaux,
a été collectivement accompli, en général
au xixe siècle. Cette qualification d’un paysage national
s’est le plus souvent opérée sur le mode de
la différenciation. Ainsi, se démarquant de l’Autriche
et de ses vallées de montagne, la Hongrie a trouvé
son identité picturale dans la Puszta, la grande plaine du
Danube et de la Tisza, représentée par les peintres
et par les poètes comme une vaste mer continentale balayée
par le vent… Soit un symbole de liberté.
39 En France, au contraire, la genèse du paysage national
résulte de l’assemblage de paysages et de territoires
régionaux très différents. Elle illustre l’idéologie
véhiculée par Jules Michelet, celle d’une France
diverse et équilibrée, alliance des tempéraments
du Nord et du Sud, bâtie sur le mythe de « l’isthme
des rencontres ». Un ensemble disparate de monuments, de lieux
(de mémoire ou non), de villes et de paysages prestigieux
forme, sous la plume de plus d’un auteur des xixe et xxe siècles,
un tissu, un réseau symbolique d’éléments
qui épousent l’étendue et les formes du territoire
national, le dessinent ou en soulignent l’armature et les
contours.
40 En deçà du territoire national, les formes comme
les contenus géographiques des localités ou des régions,
les villes surtout, peuvent jouer un rôle de référent
identitaire pour leurs habitants comme pour leurs visiteurs ou simples
observateurs extérieurs. Mais par-delà les échelles
nationales, comment peuvent se former des identités d’échelon
supérieur ? Le cas de l’identité arabe est,
à ce titre, intéressant. Mythe autant (voire plus)
que réalité, elle échappe à tout marqueur
culturel trop simple. En dehors de la langue, de séquences
historiques fortes et, pour le plus grand nombre, de la religion,
l’identité arabe, si jamais elle existe, est forcément
plurielle. Jean-François Troin s’est récemment
penché sur ses éventuelles composantes géographiques.
Il a avancé (J.-F. Troin, 2004) que cette identité
peut aussi se lire à travers des territoires et des lieux-symboles.
D’après lui, ces lieux forment quatre catégories.
Les « lieux saints et sacrés » s’égrainent
en Arabie, en Palestine, en Egypte, etc. Les « lieux revendiqués
» trouvent avec la Palestine leur plus spectaculaire expression.
Les « lieux d’appartenance » sont des territoires
de rattachement et de mémoire, des espaces de filiation souvent
quittés par ceux qui s’en réclament. Ces lieux
parlent de la nostalgie des racines. Ce sont les villes de Fès
ou de Sfax, de Sanaa, la Kasbah d’Alger ; l’Hadramaout
du Yémen méridional, « écrin de verdure
et de villes blanches au cœur de plateaux désolés
». Les « lieux apprivoisés » sont ceux
de l’exil, de la diaspora. Ils se dispersent de Détroit
à Marseille ; on les retrouve dans les quartiers koweitiens
de Londres… Un peu partout, dans ce monde arabe effiloché,
les territoires culturels et ethniques connaissent une sorte de
« rénovation de leur identité », tant
en raison du développement des villes que du fait des progrès
d’une vie (déterritorialisée ?) de réseau
qui, pour un nombre croissant de personnes, rythme désormais
les conditions d’existence.
Conclusion
41 Grâce à leurs ancrages spatiaux, grâce aux
liens qu’ils tissent avec l’espace géographique,
ses lieux et ses territoires, les individus et leurs groupes trouvent
des ressources providentielles pour maintenir leur propre cohérence
identitaire et fabriquer de la continuité par-delà
les séparations spatio-temporelles que leur impose le déroulement
de la vie sociale et ses mobilités. Dans un monde contemporain
où la plupart des acteurs sont à la fois mobiles et
installés, le concept de territorialité (G. Di Méo,
1998) s’avère un outil fort utile pour comprendre de
quelle façon les sujets régulent leurs identités
et leurs spatialités multiples. Le lien entre identité
(individuelle et sociale) et espace (surtout urbain) se révèle
d’une étonnante force. Il nous est apparu qu’il
n’existait guère d’identité personnelle
dépourvue de dimension spatiale. Moins exclusive lorsqu’il
s’agit d’une identité plus groupale, cette relation
reste néanmoins vivace. Dans ce domaine, les identités
intégrant l’espace, ses lieux et ses territoires, s’avèrent
d’une incontestable solidité. Elles affichent, en général,
une belle longévité ; c’est le cas des grandes
familles de structures identitaires territorialisées, qu’elles
soient locales, régionales, nationales et même internationales.
42 Ces formes territoriales des identités s’inscrivent
conjointement dans une lente construction historique et participent
d’une actualité incontournable qui est celle des interactions
sociales du présent et de leurs enjeux : cette « réalité
quotidienne » qui s’organise « autour du ici de
mon corps et du maintenant de mon présent » (P. Berger
et T. Luckmann, 1986). En ce sens, les identités territoriales
ne diffèrent guère des identités sociales en
général. L’espace géographique, les spatialités
(matérielles et idéelles) qu’il sécrète
s’inscrivent fréquemment, plus qu’on ne l’imagine
a priori, dans le contenu sémantique (marqueurs) des représentations
identitaires, tant individuelles que collectives (nous avons vu
qu’entre les deux, la frontière est poreuse). Le paysage,
conçu comme une forme, à la fois subjective, phénoménale
et sociale de la sensibilité humaine et de son rapport environnemental,
joue un rôle fondamental de lien, de relais symbolique entre
l’espace géographique et les identités sociales,
tant individuelles que collectives.
43 La construction identitaire, surtout d’essence politique,
investit l’espace géographique d’un sens collectif
très puissant qui lui confère une grande intensité
sociale. Elle en fait une collection de lieux (symboliques, patrimoniaux,
de mémoire, vécus), agencés en réseaux,
qui génèrent des territoires. Une telle construction
concrétise souvent des rapports de force. Elle entre dans
des processus de domination et d’hégémonie.
Devant la montée en puissance d’identités territoriales
belliqueuses et conflictuelles, les sciences humaines et sociales
doivent contribuer à relativiser de telles identités,
à montrer leur caractère opportuniste, artificiel
et situationniste. Dans les villes en particulier, le travail scientifique
doit mettre l’accent sur les métissages, sur les hybridations
permanentes qui président à la plupart des productions
identitaires, que celles-ci intègrent ou non des référents
spatiaux. La recherche doit prendre en considération l’hypothèse
selon laquelle les identités fonctionnant en isolat géographique
et politique n’aboutissent qu’à l’appauvrissement
et qu’à l’asservissement, qu’à l’exploitation
des êtres humains, qu’à la formation de ghettos
(urbains en particulier). A contrario, l’hypothèse
que les identités ouvertes sont porteuses d’innovation
et de progrès social, de démocratie, en un mot de
durabilité sociale, mérite d’être vérifiée
de près.
44 Les questions identitaires que nous venons d’aborder ouvrent
au moins deux champs de recherche géographique. Celui des
spatialités et des territorialités, soit des rapports
spatiaux des individus, relativement superficiels dans le premier
cas (spatialités), plus vécus, profonds et affectifs
dans le second (territorialités), autorise le repérage
de la diversité des liens spatiaux qui entrent dans la construction
des personnalités humaines. Il fournit aussi des éléments
d’interprétation pour la compréhension de leurs
dynamiques grégaires, tant sociales que territorialisées.
Il permet de saisir, en retour, de quelle façon s’opère,
en partant de l’individu, la production de l’espace.
45 L’investigation du champ des territoires saisis sous l’angle
de l’identité permet de lire la complexité des
relations qui se tissent entre les groupes et l’espace géographique.
Elle met l’accent sur le rôle clé que jouent,
en matière de territorialisation des agrégats sociaux
et de qualification socio-culturelle des territoires, les éléments
patrimoniaux spatialisés qui constituent les médiateurs
symboliques de toute territorialité.
46 Les questions identitaires interrogent aujourd’hui l’ensemble
des chercheurs en sciences sociales, particulièrement ceux
qui s’intéressent au devenir des villes et à
la citadinité, à l’aménagement des territoires
et à leur développement durable. Il ressort aussi
de notre propos que les contextes territoriaux des villes offrent
des prises efficaces et solides qui contribuent à renforcer,
à centrer et à polariser les identités individuelles
et collectives.
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URL
: http://metropoles.revues.org/document80.html
Auteur Guy Di Méo
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, Directeur de
l’UMR 5185 ADES du CNRS, g.dimeo(at)des[point]cnrs[point]fr
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