Origine : http://www.agitateur.org/spip.php?article943
S’appuyant sur des expériences et un corpus de travaux
apparus aux États-Unis à la fin des années
80, et qui sévissent aujourd’hui dans les domaines
du marketing, du management et de la communication politique, Storytelling
s’applique à décrire et à dégager
les effets d’une nouvelle doctrine de propagande, basée
sur un art de raconter des histoires.
Les hommes ont toujours aimé raconter et entendre des histoires.
Cependant, une différence capitale distingue le storytelling
de l’ancien art du récit si essentiel à la littérature.
Tandis qu’auparavant l’art de la fiction était
un art des possibles pour l’homme, le storytelling clôt
notre imaginaire et organise son assujettissement.
Storytelling, de Christian Salmon se déploie comme une enquête
sur le nouvel ordre narratif mondial.
Le possible et l’impossible : nouvelles frontières
Dans un article paru dans Le Monde en septembre 2003, Samuel Blumenfeld
opposait, à propos de l’élection de l’acteur
Arnold Schwarzenegger au poste de gouverneur de Californie, la politique
au cinéma.
« La politique est la gestion du possible. Le cinéma
est, au contraire, l’art de l’impossible. Rien n’est
plus éloigné du cinéma que la politique. Le
processus démocratique est long, pénible, irritant
et frustrant. Il reflète le désordre de la vie. Les
films, ceux de Schwarzenegger en particulier, vont toujours droit
au but. Ils ignorent les méandres et les scories et se dirigent
avec assurance vers une résolution. Le pouvoir des films
d’action tient précisément à de tels
raccourcis. Ils rendent la réalité moins amère
et le fantasme plus réel. [1] »
Cette analyse est tout à fait juste, à cette nuance
près qu’elle appartient peut-être désormais
au passé. Elle était valable à une époque,
désormais révolue, qui autorisait encore un partage
net entre fantasmes et réalité. Aujourd’hui,
alors que la politique et les arts de l’imaginaire –
parmi lesquels le cinéma tient une place de premier ordre
– sont étroitement imbriqués, cette distinction
s’efface. Comme on peut l’observer parfois au bord de
la mer par temps couvert, il devient de moins en moins possible
de distinguer les eaux du réel du ciel de l’imaginaire.
Cette zone grise est produite par « la machine à raconter
».
De quoi s’agit-il ? Pour le comprendre, prenons un exemple
caractéristique.
« Ashley’s story », ou les miracles de
« la machine à raconter »
Les spécialistes de communication politique sont unanimes
pour souligner le rôle majeur dans la dernière campagne
présidentielle américaine de 2004 (à l’issue
très incertaine, faut-il le rappeler ?) d’un clip vidéo,
Ashley’s story [2]. D’un coût exhorbitant - 6,5
millions de dollars – le succès fut tel que le clip
est devenu depuis lors un objet d’étude pour les chercheurs.
Ashley’s story est le récit de la guérison
d’une victime réelle du 11 septembre - une petite fille
qui a perdu sa mère - par l’intercession de G.W. Bush.
Pour John Green, professeur de sciences politiques à l’Université
d’Akron dans l’Ohio, Ashley’s story est un exemple
de communication politique très efficace « parce qu’il
racontait une histoire personnelle, traitait d’un sujet important,
difficile, le terrorisme, et le situait dans un contexte que les
gens pouvaient comprendre. »
Christian Salmon procède à une analyse filmique très
fine du clip, laquelle repère avec brio les causes de la
redoutable efficacité de Ashley’s story. Citons seulement
la conclusion : « La photographie d’Ashley dans les
bras de Bush se donne à lire comme une image sainte, une
icône du conservatisme compassionnel. L’histoire d’Aschley
emprunte ses codes de narration à la parabole évangélique
; c’est le récit d’un haut fait, celui d’une
rencontre mémorable suivie d’une guérison miraculeuse.
[3] »
Démontage
Cet exemple est particulièrement intéressant en ce
qu’il montre « la machine à raconter »
à l’œuvre dans une opération de propagande.
Le récit remplace le raisonnement par l’émotion.
Il focalise sur un individu et occulte le drame collectif. Enfin,
il satisfait la demande de sens du public ; d’une part parce
qu’il simplifie à l’extrême et épure
le réel de toute scorie inassimilable, d’autre part
et surtout parce que, repliant les évènements et leurs
acteurs sur eux-mêmes dans l’orbe d’une histoire
achevée, celle-ci, à la manière d’une
œuvre d’art qui nous ressemblerait bien que nous ne lui
ressemblions pas, demeure forclose dans son aura de mystère.
C’est le philosophe Walter Benjamin qui nous livre la clé
pour comprendre ce phénomène. Dans un texte de 1931
extrêmement pertinent, il oppose l’information à
la narration. « Chaque matin écrit-il, on nous renseigne
sur tout ce qui s’est passé à la surface du
globe, et cependant nous sommes pauvres en histoires surprenantes.
Cela tient à ce qu’aucun évènement n’arrive
plus jusqu’à nous sans être accompagné
d’explications. Autrement dit, à peu près rien
de ce qui advient ne profite à la narration, presque tout
sert à l’information. Pour une bonne part, l’art
du narrateur tient à ce que l’histoire qu’il
nous rapporte se passe de toute explication. »
Produire du sens, sans fournir d’explications
Autrement dit, l’intérêt d’une bonne histoire,
c’est qu’elle produit du sens, sans fournir d’explication.
Ce qui est exactement la fonction du mythe.
Le succès du storytelling n’est pas isolable de l’époque
qui le voit naître. Tandis que les identités se dissolvent
sous les effets de la mondialisation [4], on continue de faire l’apologie
du mouvement et du changement. Or, désormais, aucun but n’est
assignable puisque nous sommes à « la fin de l’histoire
» ; se manifestent dès lors de nouvelles exigences
de structuration de nos expériences. Sur les philosophies
de l’histoire défuntes, naissent et se développent
de nouvelles mythographies.
La saga du storytelling
Christian Salmon nous raconte la saga du storytelling - dont les
promoteurs sont devenus de véritables « gourous »
et monnaient très cher le Nouvel Évangile.
Le premier chapitre traite du marketing : il décrit comment
les technologies qui permettent d’écouler les marchandises
se sont déplacées en une quinzaine d’années
du produit au logo, puis des logos aux stories. De l’image
de marque (brand image), qui domina le marketing des années
1980, à l’histoire de marque (brand story), qui s’imposa
à partir de 1995. Un changement qui implique l’apparition
d’un nouveau lexique dans lequel l’ « audience
» a remplacé les consommateurs et les « séquences
narratives », les « campagnes » publicitaires.
Le chapitre 2 retrace l’invention du storytelling management
au milieu des années 1990, chargé de mobiliser les
émotions par la pratique des récits partagés.
Ce discours s’adresse surtout aux cadres : il a pour fonction
de mettre en récit les valeurs d’autonomie et de responsabilité,
de leadership et d’innovation, de flexibilité et d’adaptabilité.
Le chapitre 3 dégage les trois éléments constitutifs
du néomanagement des années 2000 : 1) l’injonction
au changement ; 2) le management des émotions, qui accompagne
la constitution d’un nouveau « sujet » du capitalisme
— consommateur, salarié ou manager — en tant
que moi « souffrant » et ego émotionnel ; 3)
l’utilisation des histoires dans la gestion de ce moi émotionnel.
Le chapitre 4 traite du lien entre ces nouvelles techniques de
mobilisation et l’apparition d’une nouvelle forme d’organisation
du travail, mutante, décentralisée et nomade, dont
l’idéal est l’adaptation à un environnement
changeant et imprévisible et l’adaptation de la recherche
du profit à des cycles de plus en plus courts.
Le chapitre 5 est consacré à l’emprise du storytelling
sur les discours politiques aux États-Unis : il évoque
le traumatisme du Watergate, l’obsession du contrôle
des médias par l’exécutif, l’invention
des spin doctors sous Ronald Reagan et celle des story spinners
sous Clinton. Il envisage enfin comment la « stratégie
de Schéhérazade » de Karl Rove, sous George
W. Bush, a fait du storytelling la clé de la conquête
du pouvoir et de son exercice.
Le chapitre 6 analyse la convergence croissante entre le Pentagone
et Hollywood, qui a abouti à la création, en 1999,
de l’Institute for Creative Technologies, un studio de production
qui regroupe les experts de l’armée et les meilleurs
scénaristes d’Hollywood, devenu en cinq ans le principal
développeur de jeux vidéo destinés au recrutement
et à l’entraînement des militaires.
Le chapitre 7 révèle enfin comment, depuis le 11
septembre 2001, la diplomatie américaine obéit à
une logique de marketing, allant même jusqu’à
recruter à des postes diplomatiques des spécialistes
du branding chargés de « vendre l’Amérique
au monde comme une marque ». [5]
De Bush à Sarkozy et Royal
Le storytelling, né aux U.S.A a fait une entrée fracassante
dans la communication politique en France à l’occasion
de la dernière campagne présidentielle.
Avec Nicolas Sarkozy ou Ségolène Royal, ce qui compte
d’abord, bien avant leurs programmes, c’est la story
des candidats. « Entre ces deux-là, point de débat
d’idées, mais une rivalité mimétique
... c’est à dire un conflit de narration entre deux
désirs, deux ambitions, deux symptômes [6] »
De ces récits au fond si semblables, la clé pourrait
être la notion de rupture. Rupture avec le père-Chirac
et l’héritage gaulliste pour Sarkozy. Rupture avec
l’histoire du socialisme et avec « les éléphants
» pour Royal, avec pour horizon le désir du pouvoir
en soi, désir d’avenir sans programme. Et, parce que
dans la France d’après, s’effacent les frontières
entre vie privée et vie publique, il était logique
que les ruptures au sein des deux couples, avant d’être
des épreuves personnelles et intimes, fussent d’abord
l’occasion d’une mise en récit répétée
ad nauseam par les médias.
Ainsi s’éclaire particulièrement le rôle
joué par Henri Guaino, conseiller de Sarkozy, qui, dans une
déclaration au journal Le Monde, laisse apparaître
qu’il a parfaitement retenu la leçon des spécialistes
américains de storytelling : « La politique, déclare
t-il, c’est écrire une histoire partagée par
ceux qui la font et ceux à qui elle est destinée.
On ne transforme pas un pays sans être capable d’écrire
et de raconter une histoire. [7] »
« Guy Môquet’s story » ou les hoquets
de la machine à raconter
Endossant la fonction des spin doctors américains, Guaino
a sans doute joué un rôle fondamental dans l’élection
du résistible Sarkozy. L’utilisation des figures mythiques
de la gauche française s’est inscrite dans une stratégie
de récupération des emblèmes de la gauche,
s’accompagnant d’une dévalorisation et d’une
déréalisation de leur référentiel. «
Il y a une mythologie de la gauche, qui n’a rien à
voir avec les valeurs, mais qui est extrêmement efficace.
» Elémentaire ! ... si l’on garde à l’esprit
ces deux points : 1) on ne s’intéresse plus aux idées
mais aux mythes, 2) on choisit le mythe efficace. Ce qui intéresse
Sarkozy et Guaino dans la gauche, c’est ce qu’ils peuvent
en récupérer pour nourrir une mythologie qui servira
leurs desseins politiques. Et l’on trouve comme par hasard
dans les premiers rangs de l’ouverture des mythographes comme
Kouchner et Lang, ou un aède comme Max Gallo.
Dans cette tentative d’un détournement de l’Histoire
pour nous raconter des histoires, l’épisode de la lecture
de la lettre de Guy Môquet aura sans doute été
un moment important. [8] Notons que l’échec relatif
de l’entreprise est un signe encourageant. Il atteste d’une
part de la vigueur et de la solidité des travaux des spécialistes
d’histoire contemporaine, et au-delà, de leur écho
dans le public ; il manifeste d’autre part que le réel
n’a pas encore tout à fait abdiqué. Les faits,
les petits faits sont têtus. Sarkozy l’aura appris à
ses dépens.
Menaces sur l’imaginaire
« Ainsi, écrit Christian Salmon, l’art du récit
qui, depuis les origines, raconte en l’éclairant l’expérience
de l’humanité, est-il devenu à l’enseigne
du storytelling l’instrument du mensonge d’État
et du contrôle des opinions : derrière les marques
et les séries télévisées, mais aussi
dans l’ombre des campagnes électorales victorieuses,
de Bush à Sarkozy, et des opérations militaires en
Irak ou ailleurs, se cachent les techniciens appliqués du
storytelling. L’empire a confisqué le récit.
C’est cet incroyable hold-up sur l’imaginaire que raconte
ce livre. »
Une note d’espoir cependant apparaît dans l’analyse
de Salmon. Paradoxalement, elle vient de la littérature et
du cinéma ! Les écrivains et les cinéastes
qui n’ont pas renoncé à l’éthique
qui commande leur activité sont en réalité
aux avant postes pour dénoncer ces manipulations. Salmon
cite un écrivain américain, Don DeLillo qui décrit
dans ses romans « un univers américain saturé
de fiction » (il aurait pu également évoquer
les romans et nouvelles de Philip K. Dick) et dont l’oeuvre
fonctionne comme une contre-narration qui met en échec cet
univers bidon. Enfin, en terminant son livre, il laisse la parole
au cinéaste danois Lars von Trier qui dans un manifeste paru
en 2000 assigne au cinéma le projet de « défocaliser
» ; « l’ennemi, affirme gaillardement le cinéaste,
c’est l’histoire... Le défi ultime du futur,
c’est de voir sans regarder : défocaliser ! Dans un
monde où les médias se prosternent devant l’autel
de la netteté, et ce faisant vide la vie de toute vie, le
défocalisateur sera le communicateur de notre époque
- ni plus, ni moins ! [9] » Un manifeste qui résonne
comme un hommage aux analyses de Guy Debord. Celui-ci, dans La société
du spectacle, n’avait-il pas décrit par avance ces
phénomènes et démonté leurs ressorts
? « Le spectacle est l’effacement des limites du moi
et du monde ...le besoin anormal de représentation compense
un sentiment torturant d’être en marge de l’existence.
» (§ 219)
On ajoutera donc pour terminer que la fin du spectacle coïncidera
aussi avec une réhabilitation de la politique, le jour où
les gens, en ayant assez d’être en marge de l’existence,
décideront enfin de prendre leur destin en main.
Références :
Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des
histoires et à formater les esprits, Editions La Découverte,
Cahiers Libres, octobre 2007, 239 pages.
ISBN : 9-78-2-7071-4955-8
Christian Salmon est écrivain et membre du Centre de recherches
sur les arts et le langage (CNRS)
[1] Samuel Blumenfeld, Un vote pour une image plutôt que
pour un candidat, Le Monde, 09/10/2003
[2] On peut visionner ce clip à cette adresse
[3] Christian Salmon, op. cité, p.116
[4] cf. John et Jane, film d’Ahluwalia, et son évocation
par C. Salmon, op. cité, p. 78
[5] synopsis de C. Salmon, op. cité, pp.18-19
[6] C. Salmon, op. cité p. 204
[7] C. Salmon, op. cité p. 200
[8] Nous renvoyons les lecteurs à nos deux articles pour
le détail de cette affaire : Affaire Guy Môquet : usages
et mésusages de la mémoire ainsi que : Affaire Guy
Môquet : un échec idéologique pour Sarkozy
[9] cité par C. Salmon, op. cité p. 213
mardi 13 novembre 2007 à 09:29, par bombix
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