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Origine :
http://www.psychanalyse-in-situ.fr/boite_a/Bt_Vivien.htm
Je voudrais partir de ce qu’il faut sans doute, peut-être,
appeler un symptôme, un symptôme mien, qui en tout cas
certainement manifeste, — symptôme qui consiste à
n’avoir jamais été capable, depuis le temps
que je participe à des activités psychanalytiques,
d’utiliser le vocabulaire de la psychanalyse, sinon à
dose homéopathique, et avec des pincettes de guillemets d’ironie.
Cette incapacité me posait d’autant plus problème
que, lorsque j’étais dans le fauteuil, rien ne m’interdisait
de penser avec les concepts de la psychanalyse, dès que je
les trouvais pertinents. De même, lorsqu’en tant qu’enseignant
j’avais à exposer pour des jeunes gens ce qu’était,
selon moi, la psychanalyse, ce qu’elle pouvait et devait être,
je n’éprouvais aucun barrage à utiliser tous
les termes et toutes les notions les plus reconnus. Mais avec des
psychanalystes, même collègues, même amis, —
non… J’aurais eu, si je l’avais fait, comme le
sentiment d’une trahison intime, comme si j’étais
passé du côté des oppresseurs.
A dire vrai, il ne m’a pas fallu très longtemps pour
reconnaître d’où tout cela pouvait venir. Cette
expérience de la langue de bois, d’un vocabulaire obligé
qui interdisait de penser ou qui permettait de ne pas penser, cet
usage de mots d’ordre qui vous faisait vous sentir du bon
côté et donc en droit d’exclure l’autre,
je l’avais connue précocement, à vingt ans,
à l’intérieur du Parti communiste français,
lorsque son chef pouvait encore se prévaloir du beau titre
de premier stalinien de France, — et lorsque, exclu ensuite
avec quelques autres, j’avais pu constater à quels
ravages elle pouvait mener en ce qui concerne la relation à
l’autre.
On comprendra peut-être pourquoi il a pu m’arriver
de réagir vivement chaque fois que j’ai ressenti que
l’usage de clichés psychanalytiques pouvait fonctionner
non seulement comme signal de reconnaissance — " Voyez
comme je suis bien psychanalyste " —, mais aussi comme
appel à une complicité implicite s’exerçant
sur le dos des patients.
Car si les effets d’abêtissement individuel ou collectif
de la langue de bois ont été depuis longtemps dénoncés,
on s’est moins penché sur ses effets relationnels,
sur ses effets éthiques, singulièrement lorsqu’ils
peuvent s’exercer dans une relation duelle, privée.
Par ses conditions mêmes d’exercice, par les effets
du transfert, la relation analytique est plus qu’aucune autre
exposée au danger de relations de pouvoir, y compris à
l’insu même de l’analyste, et ceci d’autant
plus qu’il se croira dépositaire d’une théorie
infaillible, — de la vérité même de l’analyse.
Parmi mes souvenirs marquants, c’est le cas de le dire,
il n’y a pas que ceux du Parti communiste français.
Il y a aussi ceux d’une certaine époque de l’École
freudienne de Paris, où toute prise de parole devait se conforter
d’un " Comme a dit Lacan… ", et où
toute critique éventuelle à l’égard des
agissements ou des énonciations du Maître était
immédiatement taxée non seulement d’antianalytique,
mais de signe évident de pathologie irrésolue. J’avoue
qu’à cette époque, lorsque dans une discussion
l’on me déclarait que mes positions n’étaient
pas analytiques, j’en éprouvais comme un réconfort
intérieur certain. J’avoue aussi qu’il m’est
arrivé alors de me demander, dans ma fantasmagorie personnelle,
devant le comportement de tel ou tel : " Mais si ces gens-là
avaient un pouvoir réel, si nous étions, par exemple,
en URSS ou en Tchécoslovaquie, où cela les mènerait-il,
où cela nous mènerait-il ? "
Tout ceci est de l’histoire ancienne, qui lasse et qu’il
faudrait passer par pertes et profits ? Voire.
Précisément, j’y ai été voir,
en consultant la dernière publication de la Fondation du
Champ freudien : Le symptôme-charlatan. Le moins que l’on
puisse dire devant ce genre de production, c’est que l’on
n’est pas déçu : rien n’y manque. Si vous
voulez savoir par exemple en quoi Freud était lacanien, c’est
démontré, noir sur blanc. On pourra même noter
que le " Comme a dit Lacan " est de plus en plus souvent
remplacé par le " Comme a dit Jacques-Alain Miller "…
Aussi, pour respirer un peu, me suis-je intéressé
à une contribution au titre prometteur : Symptôme et
création. " Création ", me suis-je dit naïvement,
ça doit bien apporter quelque chose. En effet. Sur quoi ce
texte se termine-t-il ? Sur une conclusion intitulée : L’École.
L’École comme " conséquence " de la
psychanalyse. Vous vouliez être informé ? Vous l’êtes.
Et vous vous demandez, évidemment : mais l’auteur,
en l’occurrence espagnol, a-t-il trouvé cela tout seul
? A-t-il pris sous son bonnet de découvrir que l’École
— l’École de la Cause, s’entend —
est la conséquence ultime, inéluctable, de la psychanalyse
? Bien sûr que non. Il répète. Il répète
un mot d’ordre venu de haut, venu d’en-haut, de la direction
de l’École de la Cause elle-même. Un constat
est là indéniable : tout discours fort risque en permanence
d’induire et de produire des adhésions qui sont essentiellement
motivées par le besoin d’éviter la difficulté
et le trouble de penser.
Voici la phrase qu’Edison avait fait afficher dans son bureau
de travail : " Il n’y a pas d’expédient
auquel un homme ne soit prêt à recourir pour s’épargner
le vrai labeur de la pensée. "
Pour notre part, retenons ceci : le discours psychanalytique,
entendu comme discours des analystes, risque en permanence de produire
du faux-self psychanalytique.
Dans un texte magnifique, Winnicott écrivait à ce
sujet, et le mot de soumission vient tout naturellement sous sa
plume :
" On peut formuler un principe fondamental de l’existence
: ce qui procède du Vrai-soi est senti comme réel
et plus tard comme bon quelle que soit sa nature. Au contraire,
ce qui se passe chez l’individu en réaction à
l’empiétement de l’environnement est senti comme
irréel, faux et futile, plus tard comme mauvais. Il s’agit
là d’un mode de perception qui donne à l’individu
le sentiment que la vie vaut ou non la peine d’être
vécue. Dans le cas du Faux-soi, la relation à la réalité
extérieure est ressentie comme une relation de complaisance
soumise. La réalité est ce à quoi il faut s’ajuster
et s’adapter. Cette soumission entraîne chez l’individu
le sentiment que rien n’a d’importance et lui interdit
toute créativité. "
On pourrait, peut-être, sourire de tout cela et passer outre.
Je vais m’y attarder un peu.
En reprenant avec vous les principaux éléments du
commentaire qu’avait fait en 1976 un des meilleurs analystes
du totalitarisme, Claude Lefort, commentaire du célèbre
Discours de la servitude volontaire, d’Étienne de la
Boétie.2 Nous verrons s’il y a là quelque chose
qui nous concerne, et qui nous donne à penser.
On se souvient de la question que fait surgir La Boétie
: " Comment se fait-il que des milliers, des millions, se livrent
au pouvoir d’un seul, alors qu’il leur suffirait, pour
s’en déprendre, de simplement ne point lui donner leur
assentiment ? " Cette question, ainsi que le fait remarquer
Claude Lefort, suppose un sujet divisé, et d’abord
divisé contre lui-même : " D’où vient,
ne disons pas le consentement à la domination, car ce serait
la supposer déjà établie, mais l’obstinée
volonté de la produire ? " Dans quoi s’enracine
cette idée apparemment aberrante de la servitude volontaire,
qui fait que le désir se retourne contre lui-même,
et qui asservit les hommes non pas parce qu’ils sont contraints
" par une plus grande force ", mais de ce qu’ils
sont " enchantés et charmés par le nom seul d’Un
" ?
Cette question nous concerne en ce qu’elle fait du désir
le lieu où l’homme se divise, et où l’aspiration
à la liberté peut se retourner en son contraire. Car
si la liberté est, comme le dit La Boétie, ce qui
fait que les hommes sont " tous uns ", la servitude volontaire
est ce qui les arrime tous à l’Un — au fantasme
de l’Un, non divisé, lui, et qui surplombe aussi bien
l’individu que le social.
Relation verticale, où chacun veut s’assujettir à
ce qui se détache de lui, alors que La Boétie noue
expressément la liberté à l’" entre-connaissance
" des semblables ; " la nature…, dit-il, nous a
tous faits de même forme, afin de nous entreconnaître
tous comme compagnons ou plutôt comme frères ".
La liberté, ici, est notre horizon parce qu’elle s’inscrit
dans la reconnaissance réciproque des sujets.
Autrement dit, nous ne pouvons devenir authentiquement nous-mêmes,
nous ne pouvons devenir des " Je ", que si nous assumons
cette dimension de nous entre-connaître, d’exister non
seulement l’un par l’autre, mais surtout l’un
pour l’autre.
Or, dit Lefort, " qu’est-ce qui, en définitive,
rend éclatant le fait de la reconnaissance mutuelle, sinon
que l’homme parle ? Le langage ne fait-il pas au mieux découvrir
en quoi consiste la même "forme", le même
"moule", le même "patron" — la demeure
où nous sommes tous "logés" ? "
C’est dans la dimension du langage, c’est dans l’épreuve
partagée de la parole que les hommes, selon les propres mots
de La Boétie, peuvent s’" accointer et fraterniser
davantage ". " Tous uns ", c’est-à-dire
tous distincts, tous différents, séparés mais
reliés les uns aux autres et non tous soumis au pouvoir de
l’Un : l’épreuve de la liberté est celle
du langage commun qui permet " la mutuelle déclaration
des pensées " et cette reconnaissance qui est à
la fois la possibilité et l’enjeu du politique.
Dès lors ne résonne plus une seule voix, par laquelle
chacun serait identifié : au contraire, dans le partage des
paroles, c’est l’indétermination radicale du
sujet qui s’ouvre et se joue. " Le désir de liberté,
écrit Lefort, exige que la nature du sujet ne soit jamais
déterminée. Du sujet, l’on peut alors parler,
mais non sans préciser encore qu’il n’est pas
quelqu’Un.
Or, qu’est-ce qui constitue l’Un, sinon la clôture
de l’amour de soi ? Le charme du tyran est celui du Narcisse
absolu et c’est de lui que chacun s’enchante. Mais cette
fascination ne peut s’exercer que parce qu’elle diffuse
dans le social. Et c’est là que Lefort introduit une
notion pour nous capitale car elle permet d’entrevoir l’un
des ressorts les plus puissants de la servitude volontaire : c’est
la notion de Narcissisme social, qui fait que des groupes peuvent
s’identifier, et s’identifier au nom d’Un. "
Nous autres ", représentants, porte-parole de celui
qui a seul pouvoir de parler. On comprend que tous ceux qui, depuis
l’enfance, ont été habitués à
considérer que l’espèce humaine se divisait
en deux : Nous en haut, les autres en bas, puissent aisément,
électivement, se couler dans ce moule, et assurer leur pouvoir
de se considérer, en reprenant les mots de Roustang dans
son premier livre, comme le fleuron d’une élite "
plus lucide et plus méprisante ".
Ce qui est gagné dans cette opération, on peut le
deviner aisément. Mais ce qui est perdu ? C’est le
cœur même du rapport de l’un à l’autre,
le rapport de l’entreconnaissance et de la liberté,
qui fait que l’on ne peut plus avoir avec l’autre la
relation de l’amitié, mais seulement celle de la complicité.
Et l’on en arrive à l’argument essentiel de
La Boétie : ce qui arrime les hommes à la servitude
volontaire, ce n’est pas seulement l’enchantement du
nom d’Un, c’est qu’au nom de l’Un chacun
peut exercer du pouvoir sur l’autre, sur les autres : "
ceux qui quêtent la faveur du maître pour gagner des
biens, se font chacun tyranneau devant plus faible que soi. (…)
Le secret, le ressort de la domination tient au désir, en
chacun, quel que soit l’échelon de la hiérarchie
qu’il occupe, de s’identifier avec le tyran en se faisant
le maître d’un autre ".
Qui pourrait dire que cela doit laisser des analystes indifférents,
quand on sait combien les fonctionnements inconscients, par le jeu
du transfert, peuvent permettre, dans une relation duelle et secrète,
la répétition de la soumission, l’assujettissement
des sujets aux représentants de l’Un ? D’autant
que ces représentants sont supposés être, en
plus, les représentants de la Loi. Lefort, encore : "
Ces hommes, quel est leur mobile ? L’amour du gain. Mais ce
ne sont pas des hors-la-loi ; ils font la loi, (…) ils tiennent
le haut du pavé, ils forment la cour du tyran. (…)
C’est la chaîne des tyranneaux qui permet de sonder
au mieux les profondeurs de la servitude, car ils ne vivent que
dans l’aliénation : l’autorité, la propriété
qu’ils croient détenir ou convoitent leur dissimule
qu’ils ont perdu la libre disposition de leur pensée…
".
Aliénation redoublée lorsque même elle se
voit théorisée au nom de l’assujettissement
au signifiant, lequel est alors fort pratique pour éviter
d’avoir à penser l’essence même de la relation.
"Nous devons alors apprécier, écrit Lefort, l’opposition
de deux formes de société, l’une, où
le rapport des hommes est celui du "complot", l’autre
celui de la "compagnie", l’une où ils "s’entrecraignent",
l’autre où ils "s’entraînent",
l’une où ils sont "complices", l’autre
où ils sont "amis". Dans ce moment, s’éclaire
au mieux le sens politique de l’amitié. " Celle-ci
se reconnaît au critère de l’égalité,
qui n’est pas juridique ou économique, mais qui s’établit
" du seul fait qu’est récusée la transcendance
du maître ".
S’éclaire aussi, du même coup, le rapport à
l’œuvre de pensée, laquelle n’est pas faite
pour s’assurer d’un pouvoir sur l’autre, mais
pour ouvrir chacun au jeu de son indétermination, bref, pour
lui donner en l’éclairant sur son désir la chance
de sa liberté. Prendre appui sur la pensée de l’autre
n’est pas s’inféoder à son nom, voire
à son institution, mais se donner à soi-même
les moyens de sa propre émancipation, dans l’expérience
de l’amitié de la pensée, de l’amitié
pour la pensée. Et pour ceux qui acceptent de s’ouvrir
à cette expérience, " l’exigence de l’entre-connaissance
n’a pas de bornes ; c’est ainsi qu’ils ont partie
liée avec les dominés. "
On voit peut-être ce que La Boétie avait à
nous faire entendre, dont Lefort près de nous nous fait ressentir
l’enjeu. Enjeu qui n’est rien d’autre que celui
de notre possible liberté.
Aussi suis-je pour ma part sensible au fait même que le
mot qui nous réunit, celui de Fédération, ne
vient pas de n’importe quel horizon. Il appartient, comme
vous le savez, à ce courant inscrit depuis longtemps dans
l’histoire qui est celui de la pensée libertaire. Cette
pensée a défendu, défend encore la valeur de
l’individu, non pas de l’individu asservi aux rouages
du libéralisme économique, mais de celui qui s’accomplit
dans la prise de conscience de sa solidarité avec les autres,
l’expérience de l’amitié, de la fraternité
de pensée.
C’est pourquoi je veux dédier ce mince travail à
la mémoire de mon ancien camarade et ami, Pierre Clastres,
l’un des rares esprits authentiquement libertaires que j’ai
rencontrés, qui, à la fin de son propre commentaire
du Discours de la servitude volontaire, écrivait :
" Que ne lui fut-il donné, au jeune La Boétie,
d’entendre ce que disent, en leurs chants les plus sacrés,
les Indiens Guarani de maintenant, descendants vieillis mais intraitables
des "peuples tout neufs" de jadis ! Leur grand dieu Namandu
surgit des ténèbres et invente le monde. Il fait qu’advienne
d’abord la Parole, substance commune aux divins et aux humains.
Il assigne à l’humanité le destin d’accueillir
la parole, d’exister en elle et d’en être l’abri.
Protecteurs de la Parole et protégés par elle : tels
sont les humains, tous également élus des divins.
La société, c’est la jouissance du bien commun
qu’est la Parole. Instituée égale par décision
divine — par nature ! — la société se
rassemble en un tout un, c’est-à-dire indivisé
: alors ne peut y demeurer que mborayu, vie de la tribu et sa volonté
de vivre, la solidarité tribale des égaux, mborayu
: l’amitié, telle que la société qu’elle
fonde est une, telle que les hommes de cette société
sont tous uns. "
janvier 1999
1 — Exposé fait le 28 novembre 1998 dans le cadre
de la Journée sur La soumission organisée par la Fédération
des Ateliers de Psychanalyse.
2— Étienne de la Boétie, le Discours de la
servitude volontaire, suivi de La Boétie et la question du
politique, par Pierre Clastres et Pierre Lefort, Payot, 1976. Toutes
les citations qui suivent sont extraites de cet ouvrage.
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