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Origine : http://www.scienceshumaines.com/index.php?&lg=fr&id_article=22642
Stanley Milgram est certainement le plus connu de tous les psychologues
sociaux. Son nom reste en effet attaché à ce qui constitue,
depuis cinquante ans, l’une des plus célèbres
expériences de psychologie sur la soumission à l’autorité.
Au début des années 1960, Stanley Milgram élabore
une expérience qui fera date dans l’histoire de la
psychologie, et dont les enjeux théoriques et sociétaux
n’ont rien perdu de leur valeur aujourd’hui encore.
Des individus ordinaires sont recrutés par voie de presse
pour participer à ce qu’ils croient être une
simple recherche sur la mémoire. En réalité,
ils se retrouvent en situation de faire apprendre une liste de mots
à une autre personne, d’apparence ordinaire également,
et qu’ils ne connaissent pas. Cette personne, qui est en fait
un complice de S. Milgram, se tient dans une autre pièce,
sanglée sur une chaise et bardée d’électrodes,
et commet des erreurs volontaires lors de l’apprentissage
de mots. Pour chaque erreur commise, celui qui tient le rôle
du professeur doit expédier un choc électrique à
son élève. La décharge augmente au fil des
erreurs pour atteindre 450 volts au final. Tout est fait pour susciter
une angoisse terrifiante, palpable dans les enregistrements de cette
époque : la victime pousse des cris de douleur, et l’expérimentateur
reste derrière le professeur, figure d’autorité,
en l’exhortant invariablement à continuer jusqu’à
ce que l’élève sache parfaitement la liste.
Bien entendu, tout cela est factice puisqu’aucun choc n’est
reçu par l’élève, et que ses protestations
et cris de douleur proviennent d’une bande-son. Alors que
S. Milgram s’attendait à obtenir de la désobéissance,
les résultats sont totalement contre-intuitifs : 65 % des
sujets de l’expérience vont jusqu’au bout, en
administrant un choc de 450 volts à l’élève.
C’est là l’autre raison de la célébrité
et de la portée de cette expérience : deux personnes
sur trois ont été capables de produire un comportement
aussi grave, pour une justification aussi futile. Des sujets ordinaires
peuvent donc se comporter en bourreau, dès lors qu’ils
sont soumis à une autorité.
De l’état autonome à celui d’agent
exécutif
De tels résultats bouleversent la communauté scientifique
et la société civile. Le premier réflexe est
d’essayer d’identifier les biais expérimentaux
possibles, mais les multiples réplications de cette expérience,
dans de nombreux autres pays, montreront que cette capacité
à obéir à une autorité légitime
semble se retrouver dans de multiples cultures, et dans des proportions
sensiblement identiques. Le second réflexe est d’invoquer
la responsabilité des acteurs eux-mêmes, en invoquant
la personnalité des sujets de l’expérience :
des sanguinaires, des pervers, des abrutis seuls capables de commettre
un tel acte. Or, S. Milgram montrera que ce n’était
pas le cas, ce qui constituera le troisième grand enseignement
de son paradigme. En effet, à l’aide de variantes expérimentales
d’une ingéniosité simple mais implacable, S.
Milgram prouve qu’un tel comportement d’obéissance
provient du contexte dans lequel l’individu se retrouve placé.
En effet, lorsque l’autorité se retrouve à distance
ou lorsqu’elle perd de sa légitimité, le taux
d’obéissance diminue. A contrario, lorsque la légitimité
de l’autorité est forte, lorsque la victime est faiblement
identifiable ou que le sujet se retrouve simple exécutant
dans un groupe docile, ce taux d’obéissance augmente.
Pour S. Milgram, la capacité à obéir de l’être
humain moderne résulterait du fait que le contexte le placerait
en situation d’état « agentique » : celui
qui incarne le tortionnaire ne se percevrait plus comme quelqu’un
agissant de manière autonome, mais comme un simple agent
de l’autorité, par laquelle il accepterait d’être
contrôlé. Il agit en considérant que sa responsabilité
individuelle n’est pas engagée. Ce passage de l’état
autonome, où l’individu se perçoit comme l’auteur,
le responsable de ses actes, à celui d’état
agentique, où la personne ne se perçoit plus que comme
l’agent exécutif d’une autorité, serait
obtenu par le contexte expérimental.
Une question actuelle
Là encore, les résultats de S. Milgram donneront
une validité à cette théorie dans la mesure
où les variables contextuelles qui ont eu le plus d’impact
sur ce comportement d’obéissance, étaient celles
manipulant la légitimité de l’autorité,
et le degré de proximité physique entre cette dernière
et le sujet.
Ce travail de recherche et les résultats qui en résultent
sont l’œuvre majeure de S. Milgram, décédé
prématurément à l’âge de 51 ans.
Ce paradigme, vieux maintenant de cinquante ans, conserve toute
sa valeur théorique. Jerry M. Burger, de l’université
de Santa Clara en Californie, a obtenu les mêmes résultats
en répliquant l’expérience en… décembre
2006. La capacité d’obéissance à l’autorité
chez l’homme moderne n’a, semble-t-il, rien perdu de
son actualité.
Bibliographie :
A Theory of Cognitive Dissonance Leon Festinger, 1957, rééd.
Stanford University Press, 1999.
The Psychology of Interpersonal Relations Fritz Heider, Wiley,
1958.
Soumission à l’autorité Stanley Milgram, Calmann-Lévy,
1974
Petit traité de manipulation à l’usage des
honnêtes gens Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois,
1997, rééd. Presses universitaires de Grenoble, 2002
Psychologie de la manipulation et de la soumission Nicolas Guéguen,
Dunod, 2002.
Psychologie de la persuasion et de l’engagement Fabien Girandola,
Presses universitaires de Franche-Comté, 2003.
Nicolas Guéguen : Professeur de psychologie sociale et cognitive
à l’université Bretagne-Sud, il a entre autres,
publié Psychologie de la manipulation et de la soumission,
Dunod, 2002, et Les Tests d’inférence en psychologie,
Dunod, 2008.
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La cognition sociale
Le nom de Leon Festinger (1919-1989) est indissociable de la théorie
de la dissonance cognitive, au cœur de son travail de recherche.
Cet universitaire américain a en effet montré que
les inconsistances, susceptibles d’exister entre des croyances
et des comportements, suscitent un état de tension psychologique
désagréable. Celle-ci conduit alors l’individu
à changer ses opinions ou croyances de manière à
les rendre compatibles avec les comportements produits, ce qui a
pour effet de réduire l’inconfort psychologique initial.
Fritz Heider (1896-1988) est célèbre pour sa psychologie
des relations interpersonnelles et la théorie de l’attribution
causale. Ses travaux de recherche sur les relations interpersonnelles
serviront de base fondamentale au développement du courant
de la cognition sociale. Pour F. Heider, la perception sociale obéirait
aux mêmes règles et aux mêmes structures d’organisation
en mémoire que la perception des objets physiques. Comme
il existe des biais perceptifs pour les objets physiques (comme
les illusions d’optique), il existe des biais de la perception
sociale (par exemple le biais de corrélation illusoire, qui
conduit à associer des informations négatives à
des groupes minoritaires en nombre). C’est en s’intéressant
aux causes explicatives des comportements que F. Heider élabore
sa théorie de l’attribution : les individus tendent
à attribuer plus favorablement des causes personnelles aux
comportements d’autrui, que des causes expliquées par
les circonstances.
Nicolas Guéguen
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La prison «Stanford»
En 1971, sous l’égide du psychologue Philip G. Zimbardo,
vingt-quatre étudiants équilibrés se portent
volontaires pour simuler le fonctionnement d’un établissement
carcéral. Après tirage au sort, chacun doit se glisser
dans la peau d’un gardien ou d’un détenu. Mais
rapidement, la plupart prennent leur rôle tellement à
cœur que les « gardiens » font preuve d’un
sadisme prononcé, tandis que les « prisonniers »
témoignent d’un authentique comportement de prostration.
L’expérience devait durer deux semaines. Au bout de
six jours, elle est interrompue devant les dérives spontanées
de ses participants. Dans un contexte adéquat, l’identification
à son rôle et l’émulation ont métamorphosé
des individus ordinaires.
Jean-François Marmion
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