origine : http://www.scienceshumaines.com/dominant-domine-anatomie-d-une-relation_fr_24918.html
Des tyrans et des soumis, il en existe dans tout le monde vivant.
Mais chez les humains, la hiérarchie sociale ne recoupe pas
les relations personnelles de pouvoir.
Le petit monde des poules de basse-cour ressemble à une
société féodale en miniature. Lors de confrontations
entre deux individus, des coups de bec s’échangent.
De ce premier combat va sortir un vainqueur et un vaincu, un dominant
et un dominé. Lors de leur prochaine rencontre, le dominé
va s’effacer devant son supérieur. Au bout de quelque
temps, une cascade hiérarchique s’est établie
: chaque poule est dominante ou dominée face à une
autre. L’individu alpha – un coq arrogant et fier de
lui – trône en haut de la pyramide. Ce dispositif hiérarchique
a été appelé « pick order » par
la norvégienne Thorlbif Schjelderup-Ebb qui l’a décrit
pour la première fois dans les années 1920.
Les poules ne sont pas les seules à connaître ces
relations hiérarchiques. On retrouve des relations dominants/dominés
au sein de toutes les espèces du monde animal qui vivent
en collectivité : des lapins aux poissons-clowns, des cerfs
aux éléphants de mer, des cygnes aux babouins. C’est
le cas aussi chez les humains.
Psychologie de la soumission
Le chercheur psychologue Hubert Montagner a mené dans les
années 1970 des observations très minutieuses sur
de petits groupes d’enfants en garderie (1). Il s’est
notamment intéressé aux relations qui s’établissent
entre enfants de 9 mois à 3 ans. Son dispositif original
s’apparente à l’observation éthologique
: les enfants sont filmés pendant de longues séances
et les chercheurs repèrent systématiquement leurs
comportements durant les jeux : la fréquence des interactions
(sollicitations, menaces, offrandes, agressions, isolement). A partir
de là, l’équipe d’Hubert Montagner a repéré
six profils caractéristiques : leaders, dominants agressifs,
dominés agressifs, dominés craintifs, dominés
et isolés (encadré ci-dessous).
Il existe des dominants et des dominés dans les basses-cours,
les cours d’écoles, dans les familles comme dans les
bureaux (indépendamment même des hiérarchies
officielles). Du point de vue psychologique, cette relation dominant/dominé
correspond à des comportements typiques.
Une fois le rang de chacun établi de façon stable,
les conflits sont moins fréquents. La position de chacun
est simplement marquée par des signes de reconnaissance.
Chez les vaches et les taureaux, lors d’une rencontre, la
posture de la tête (levée ou inclinée) indique
directement le rang de l’animal par rapport à l’autre.
Chez les chimpanzés, une posture de soumission consiste à
courber la tête et baisser les yeux face au dominant. Lors
des rituels de salut entre deux chimpanzés, il est d’usage
que l’on se touche la main ; dans ce cas, le subordonné
tend sa main en premier, la paume tournée vers le haut (2).
Ce langage du corps trouve ses correspondances chez les humains
(3). Il existe aussi des attitudes caractéristiques marquant
la dominance ou la soumission. La position dominante se manifeste
par une posture « hautaine » (corps redressé,
tête relevée), la soumission se signale par une posture
de repli : tête basse, yeux baissés, parfois attitudes
« rampantes », les postures de servilité que
portraituraient les caricaturistes de la cour.
Sur le plan de la personnalité, le dominant manifeste de
l’assurance et de l’arrogance, alors que le dominé
est craintif et timide. Peu sûr de lui et inquiet, le dominé
éprouve aussi un fort sentiment de culpabilité. Il
a tendance à s’attribuer des fautes et des faiblesses
(4).
Comportement de soumission et personnalité soumise
Ces sentiments de crainte et de culpabilité vont d’ailleurs
être utilisés comme l’arme privilégiée
par les dominants pour mieux assurer leur domination.
La soumission n’apporte peut-être pas que des désagréments.
Elle a aussi ses avantages. Le sentiment de sécurité
en est un. Se soumettre, c’est se placer sous la coupe d’un
protecteur. C’est aussi trouver un réconfort face à
l’insécurité (5).
Enfin, la soumission est parfois liée à une dépendance
affective, l’« amour du chef » dont parlait Sigmund
Freud (celui de l’enfant pour ses parents, des membres d’une
secte envers leur chef bien-aimé). La soumission met donc
en jeu toute une panoplie de sentiments alliant culpabilité,
amour, peur, et renvoyant à des pulsions profondes et obscures.
De tout ce qui vient d’être dit, faut-il en déduire
que les humains sont tous répartis en deux profils clairement
établis : les maîtres et les esclaves, les dominants
et les dominés ? Certainement pas !
Tout d’abord, la relation dominant/dominé peut changer
au fil du temps ou selon les circonstances. Il est des individus
qui se comportent comme de petits despotes avec certaines personnes
et se transforment en doux agneaux avec d’autres. Tout le
monde connaît de telles personnes, tyranniques par moments,
obséquieuses à d’autres. Il existe des «
mâles dominants » dans la vie publique qui recherchent
dans l’intimité une relation de soumission. C’est
un scénario bien connu dans les relations sadomasochistes.
Il faut donc se garder de confondre type de comportement (dominant
ou dominé) et type de personnalité. La poule bêta
se comporte en dominée devant le coq alpha mais se transforme
aussitôt en mégère quand s’approche une
subordonnée.
De plus, il ne faut pas confondre un comportement avec une position
sociale. Chez nous, les humains, les relations personnelles ne se
confondent pas avec la hiérarchie sociale. Dans les bureaux
et les ateliers, on voit des chefs de service qui se comportent
en dominés et des employés qui s’affirment en
dominants. Dans les classes, des enseignants détiennent une
autorité institutionnelle mais, parfois, se retrouvent débordés
par des élèves agressifs qui réussissent à
prendre l’ascendant dans la relation. Dans de nombreuses sociétés,
les femmes ont un rang social inférieur sans être pour
autant des femmes soumises. Dans la sphère privée,
de nombreuses maîtresses femmes font régner leur loi
sur un mari psychologiquement soumis.
La relation dominant/dominé est une donnée assez
permanente des relations humaines. Mais elle ne saurait suffire
à expliquer la hiérarchie sociale. Voilà, entre
autres, ce qui nous distingue des poules.
Achille Weinberg
NOTES :
(1) Hubert Montagner, Phénomène de hiérarchie
entre les enfants d’une crèche, Approche éthologique,
Cerimès, 1973 ; voir aussi L’Enfant et la Communication,
Stock, 1978.
(2) Frans de Waal, La Politique du chimpanzé, 1990, rééd.
Odile Jacob, 1995.
(3) Irenaus Eibl-Eibestfeldt, Ethologie. Biologie du comportement,
1984, rééd. Ophrys, 1997.
(4) Jacques Fradin et Camille Lefrançois, « Dominant
ou dominé ? », Cerveau & Psycho, n° 20, mars-avril
2007.
(5) Nicolas Guéguen, Psychologie de la manipulation et de
la soumission, Dunod, 2002.
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Enfants leaders, dominés, solitaires.....
Hubert Montagner et son équipe ont passé des heures
à filmer des enfants en train de jouer dans des crèches,
pour essayer de démêler leurs relations hiérarchiques.
L’observation systématique d’enfants de 24 à
36 mois a permis de définir des profils de comportements
caractéristiques.
Les leaders rassemblent autour d’eux une petite cour. Leurs
comportements affiliatifs (nombreuses sollicitations et échanges)
sont supérieurs aux comportements agressifs. Ils savent s’imposer,
par exemple pour récupérer un objet, mais aussi s’interposer
dans les conflits.
Les dominants agressifs adoptent plus souvent que les leaders
des comportements agnositiques (agression et saisie d’un jouet
détenu par un autre enfant).
Les dominés sont des suivistes : ils ont des relations
nombreuses avec les autres mais ne cherchent pas à s’imposer
dans les compétitions.
Les dominés craintifs sont souvent en retrait social et
participent peu aux compétitions pour s’approprier
un jouet ou une place en tête des rangs.
Les dominés agressifs sont de petits rebelles : ils participent
rarement aux compétitions mais savent se défendre
et ou être agressifs.
Les solitaires sont des enfants isolés qui n’entrent
que peu en relation avec les autres.
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