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origine : http://www.scienceshumaines.com/index.php?lg=fr&id_article=2150
Des économistes ont évalué les coûts
et les avantages de la subordination des employés par rapport
à leurs employeurs. Mais la soumission ne découle
pas seulement d'un calcul, elle est souvent acceptée par
convention, soit un accord implicite noué entre des individus.
Pourquoi et comment les soldats ou les employés, les élèves,
les enfants acceptent, non seulement d'obéir, mais de passer
des transactions avec une partie qui est aussi le juge ? Pourquoi
abandonnent-ils ou délèguent-ils un tel pouvoir au
père de famille, au professeur ou à l'employeur ?
Nous nous proposons de répondre à ces questions en
portant un regard, celui de l'économie. Non pas de la science
économique de type physico-mathématique, qui s'est
constituée à la fin du xixe siècle en se débarrassant
des jeux de pouvoir, mais d'une économie qui a pris conscience
de la rationalité limitée des agents économiques,
de l'incertitude de l'environnement dans lequel ils évoluent.
Il s'agira, plus précisément, de poser les jalons
d'une économie politique du pouvoir exercé au sein
des organisations, en se penchant plus précisément
sur la relation employé-employeur.
Nous chercherons à savoir si ceux qui subissent l'autorité
(les employés) ne seraient pas demandeurs d'autorité.
Autrement dit, s'ils acceptent de se soumettre, ne le font-ils pas
de bonne grâce, parce qu'ils y gagnent ? Ou se soumettent-ils
faute d'alternative viable ? Ou encore se soumettent-ils par convention,
parce que les autres employés se soumettent aussi ? On peut
distinguer deux perspectives : celle de l'individu qui calcule les
coûts et les avantages de la soumission, et celle de l'individu
qui se soumet parce que cela va de soi. En fait, les deux sont indissociablement
liées, car les employés sont tour à tour stratèges
ou « robots ». De plus, le calcul n'est possible que
parce qu'il y a des routines installées, et que ces dernières
donnent l'opportunité de développer des stratégies.
Considérons, dans un premier temps, l'individu-stratège.
Pourquoi se soumet-il ? Un exemple va nous permettre de mieux saisir
les ressorts de ce choix.
Les activités, au sein d'une entreprise, relèvent
souvent d'un travail d'équipe. De cette coopération
entre les travailleurs, on obtient des gains de productivité
de nature diverse (savoir-faire partagé, division du travail,
etc.). Le problème est qu'il n'est pas souvent possible d'attribuer
à chacun des membres de l'équipe ce qui correspond
à sa productivité, puisque celle-ci dépend
intimement de celle des autres. Dès lors qu'il est impossible
d'établir une relation stricte entre l'effort de chacun et
sa rémunération, comment éviter que l'un des
membres de l'équipe n'adopte un comportement opportuniste
et ne se laisse tenter à fournir un effort minimum ? Et au
bout du compte, si tous les membres adoptent une telle attitude,
il n'y aura plus de production commune, plus de production tout
court.
A cette situation de risque opportuniste, deux économistes
américains, Armen Alchian et Harold Demsetz (1), ont mis
en évidence une solution émergente. Un superviseur
est propulsé à la tête de l'équipe pour
contrôler les efforts consentis par chaque membre. En outre,
il reçoit la totalité du surplus dégagé
par le travail collectif de façon à ce qu'il soit,
lui aussi, incité à gérer le plus efficacement
possible son contrôle. En quelque sorte, le superviseur va
devenir le propriétaire de l'équipe et, à ce
titre, il se voit attribuer certains droits. Par exemple, le droit
de passer des contrats avec les membres, le droit de les contrôler,
le droit de changer la composition de l'équipe. Il va aussi
retirer la jouissance de son actif : droit d'en user, d'en retirer
les fruits et droit de cession.
Se soumettre faute de se démettre
Prenons, totalement au hasard, le cas d'une entreprise de presse.
Un travail collectif donne naissance à un produit : une revue,
par exemple. Pourquoi les employés de cette entreprise se
soumettent-ils ? Ils ont conscience que la revue est le fruit d'un
travail collectif (administratif, commercial, rédactionnel,
etc.) et ils savent que la mesure de la productivité de chacun
est impossible. Dans cette situation, certains employés pourraient
« tirer au flanc ». Les superviseurs (rédacteur
en chef, chef comptable, etc.) vont, pour le bien de tous, assurer
la coordination entre les différentes équipes, car
un opportunisme généralisé (tout le personnel
« tire au flanc ») conduirait à la non-publication
de la revue. Le point décisif est que les travailleurs en
équipe sont ici eux-mêmes demandeurs de hiérarchie,
celle-ci n'étant nullement imposée de l'extérieur.
Notons que cette maîtrise (ce superviseur) n'est pas toujours
personnifiée par le patron ou l'employeur, mais qu'elle l'est
au bout du compte. Pourquoi ? Cette fois-ci, ce n'est pas le risque
d'opportunisme qui explique la soumission, c'est le pouvoir de marché
détenu par l'employeur. Qu'est-ce que cela signifie ? Voyons
les choses par le bout de la lorgnette de l'employé.
Que peut faire un employé qui refuserait de se soumettre
? Selon l'analyse de Samuel Bowles et Herbert Gintis (2), il peut
: 1) se retrouver au chômage et, éventuellement, recevoir
une allocation chômage ; 2) produire seul la marchandise et
la livrer sur le marché ; 3) recourir non plus à un
contrat de travail, mais à un contrat classique de vente
de ses services.
Sans entrer dans les détails, on peut admettre : 1) que
l'allocation chômage est nettement plus faible que son salaire
; 2) que la marchandise ne peut être produite efficacement
qu'en coopération, qu'il n'a pas le capital nécessaire
pour se lancer dans les affaires ; 3) que le recours au contrat
de louage d'entreprise n'est pas rentable pour lui et difficile
à trouver faute de cocontractants intéressés,
dans la mesure où il existe des coûts de transaction
trop élevés, que le salaire est plus stable, moins
risqué que le prix d'un service tous les jours renégociable.
Que constate-t-on ? Les solutions alternatives les plus proches
pour l'employé sont moins avantageuses que de garder son
statut de salarié, car il ne retrouvera pas l'équivalent
de son emploi sans avoir à assumer un coût. Ce coût
pour l'employé est l'assurance, pour l'employeur, qu'il y
aura soumission et, par conséquent, il est nécessaire
qu'il y ait du chômage. En d'autres termes, les employeurs
utilisent le volant de chômage, non pour exercer une pression
à la baisse sur les salaires, mais pour obtenir l'obéissance
des employés.
Examinons maintenant les choses du point de vue de l'employeur.
A la différence de l'employé, il dispose de solutions
alternatives peu coûteuses confirmant l'adage « personne
n'est indispensable ». L'employeur peut donc trouver sur le
marché des travailleurs de qualification proche, disponibles
et prêts à prendre immédiatement l'emploi au
même salaire, voire à un salaire moindre lorsque le
taux de chômage est élevé. Le coût de
remplacement d'un salarié est, généralement,
négligeable. Entre l'employeur et l'employé, l'échange
n'est donc pas égal. Le pouvoir est dans l'échange
(comme le pensait François Perroux (3)) et son inégale
répartition est souvent liée au droit de propriété.
L'employé n'a guère de pouvoir car il n'est propriétaire
ni du produit de son travail, ni des actifs nécessaires pour
produire. A contrario, l'employeur possède des actifs plus
importants et il peut diversifier ses risques. Ce n'est pas le cas
pour l'employé, aux actifs réduits. Par exemple, le
paysan du Bangladesh assume un « risque fou », celui
de mourir de faim, alors que le grand financier peut rester prudent
tout en prenant une forte position spéculative sur telle
ou telle action.
La propriété joue un rôle décisif dans
l'explication de la subordination. Et la notion de propriété
est large. Des auteurs tels que Oliver Hart et John Moore (4) estiment
que la propriété d'actifs non-humains (des bâtiments,
du matériel informatique...) permet également le contrôle
d'actifs humains. Dans la mesure où ceux qui ne possèdent
que des actifs humains sont dépendants de ceux qui possèdent
des actifs non-humains pour accomplir ou valoriser l'acte productif
(et que l'inverse n'existe pas), lorsque les premiers auront signé
le contrat de travail, ils devront obéir.
Bref, l'asymétrie entre l'employé et l'employeur
semble généralement devoir être renforcée
lorsque le capital est défini de façon large, c'est-à-dire
lorsque l'on y inclut des informations, la réputation (souvent
intégrée dans la marque du produit), des réseaux,
etc. Elle l'est encore dans la mesure où les employeurs sont
peu nombreux et font face à un grand nombre d'employés
souvent « sérialisés ». La menace du licenciement
(ou de l'absence d'embauche) explique l'obéissance dès
lors que la contre-menace du salarié - priver son employeur
de son travail - n'a pas le même poids et n'est sérieuse
que si elle est exercée collectivement (c'est le cas de la
grève).
Si l'on regarde la situation actuelle du marché du travail
(voir l'encadré, ci-dessous), certains aspects de cette théorie
semblent confortés : le pouvoir économique des employeurs
joue parfois pour amener les salariés à « accepter
» de prendre des risques. Des entreprises poussent ainsi des
salariés vers le marché et, la concurrence aidant,
leurs revenus tombent parfois très bas tandis que leur effort
s'élève très haut. En ce qui concerne les salariés
les plus modestes, il a généralement fallu leur faire
« accepter » d'aller prendre ces risques en les licenciant
ou en les menaçant d'un licenciement. Le fait de pousser
des travailleurs hors du salariat, vers le marché, tend parfois
à une forme « d'exploitation raffinée ».
Quant aux salariés qui se trouvent au sommet de la hiérarchie,
des systèmes permettant de concilier « assurance »
par le salaire et risque limité leur ont été
proposés, comme, par exemple, le système des stock-options.
Obéir par convention
Si l'on est en présence d'un dominé rationnel ayant
opté pour la subordination à la suite d'un calcul,
on peut considérer qu'il décidera à chaque
instant de s'y maintenir ou non, et surtout qu'il soupèsera
à tout instant le risque d'un comportement opportuniste.
Mais un salarié qui, chaque fois qu'un ordre lui est donné,
ne pensera qu'à la façon de ne pas l'appliquer ou
avec un effort minimal, engendrera des coûts de surveillance
si élevés que le recours à l'autorité
n'aura souvent guère d'intérêt pour l'employeur.
En fin de compte, les choses ne se passent guère ainsi dans
les entreprises. Pourquoi ? Parce qu'il semble plus pertinent de
considérer que les individus obéissent surtout par
habitude. En fait, la soumission ne résulte pas d'un calcul
ponctuel répété face à la menace de
« placardisation » ou de licenciement. Elle s'institue
entre les employés et leurs employeurs par convention, à
l'instar d'une règle comportementale que l'on suit en sachant
que les autres le savent et que, de leur côté, ils
la suivent aussi. L'économiste Kenneth Arrow (5) notait qu'un
employé pensant que tous les autres vont obéir, obéira
lui aussi dans la mesure où un refus d'obéissance
n'est efficace que lorsqu'il est collectif. Disons que l'employé
obéit non seulement par routine, mais surtout parce qu'il
pense que les autres obéissent. Pour citer K. Arrow : «
Le rôle fonctionnel de l'autorité, la valeur qu'elle
a parce qu'elle fait marcher le système, joue un rôle
[...] en garantissant l'obéissance. Ce rôle fonctionnel
n'aura d'influence que si, de fait, l'autorité est visible
et si chacun croit que les autres la respecteront. » Autrement
dit, la convention d'obéissance est fondée sur la
routine d'obéissance.
Ceci ne signifie pas que tous les salariés se conduiront
comme de gentils petits soldats ou des robots programmés
pour exécuter les ordres. Ils peuvent obéir avec plus
ou moins d'enthousiasme et d'efficacité, « donner le
meilleur d'eux-mêmes » ou au contraire chercher toutes
les bonnes occasions pour flâner. Bien sûr, les incitations
individuelles, les promesses de promotions ou de primes jouent un
rôle essentiel pour accroître leur motivation. Le charisme
dégagé par le superviseur ou l'exaltation liée
à la valeur de la tâche à entreprendre comptent
aussi dans le mécanisme incitatif. Cependant, il existe une
façon d'obéir conventionnelle, variable selon les
situations, les entreprises. Elle se constitue collectivement par
la stabilisation des stratégies individuelles au cours de
l'histoire de l'organisation. Elle se situe entre ce qui est considéré
comme un excès de zèle et un excès d'opportunisme,
deux « positions » individuelles qui, bien qu'opposées,
tendent toutes deux à « ostraciser » le salarié
qui s'y livre. Généralement, cette convention est
acceptée implicitement par l'entreprise et s'avère
relativement stable. Comment s'instaure-t-elle ?
La Boétie, dans le Discours de la servitude volontaire,
posait un problème au niveau politique qui s'applique aisément
au monde des organisations. Comment se fait-il qu'une multitude
d'hommes se soumette à un tyran ? Sans doute parce que chacun,
individuellement, est pris dans une hiérarchie. Il y a un
aspect technique à la hiérarchie. Tout système
de commandement la suppose dès que l'on dépasse le
très petit nombre. Le chef ne pouvant tout connaître
et tout décider, il doit déléguer à
des collaborateurs qui, à leur tour, délégueront
leur autorité. Mais le recours à la hiérarchie
a une autre dimension, plus subtile. Chaque individu, pris dans
la hiérarchie, se soumet-il seulement par la crainte d'une
sanction de son supérieur, celui-ci se soumettant à
son propre supérieur pour la même raison ? Ou peut-être
croit-il aux promesses conditionnelles d'avancement qui lui sont
faites ? Pas seulement. Un individu se soumet aussi à son
supérieur hiérarchique parce que cette soumission
lui donne un pouvoir sur le niveau inférieur. Le désir
d'un pouvoir sur autrui devient source de soumission à autrui
(6).
La jouissance de l'autorité
En résumé, la jouissance de l'autorité est
probablement une raison majeure de la stabilisation de la convention
d'obéissance. Concrètement, on met en boucle la hiérarchie.
C'est un phénomène que j'avais mentionné à
propos des villae esclavagistes de l'Antiquité romaine (7).
Elles fonctionnaient le plus souvent en l'absence du maître
et en l'absence de tout homme libre, le gérant (villicus)
étant lui-même un esclave ainsi que toute la ligne
hiérarchique. Bien sûr, cela supposait, à l'extérieur,
la présence d'une force de répression garantissant,
non l'obéissance de tous, mais la convention d'obéissance.
Or, on a pu constater que les légions n'eurent guère
à intervenir. Il suffisait que chacun sache qu'elles le pouvaient.
Certes, à la police extérieure s'ajoutaient, à
l'intérieur, l'indispensable surveillance, le contrôle
rigoureux et les menaces crédibles. Mais il y avait aussi
le rôle de la hiérarchie en tant que telle, son rôle
disciplinaire et sa dimension de « servitude volontaire »,
la pratique souvent systématique du « diviser pour
mieux régner », créée notamment par le
recours à des esclaves d'origines différentes. Tout
ce système était pensé pour s'auto-organiser
et il n'a pu tenir que par ces diverses modalités de stabilisation
de la convention d'obéissance : l'appareil répressif
en toile de fond, les dispositifs du pouvoir au jour le jour, l'absence
d'alternative crédible réelle ou imaginaire pour les
esclaves.
Finalement, la stabilisation de la convention d'obéissance
suppose l'agencement de formes diverses d'exercice du pouvoir :
la mise en oeuvre des capacités et des pratiques de communication,
(le « bloc de capacité-communication-pouvoir »
selon la terminologie de Michel Foucault (8)) qui génère,
selon nos propres termes, une convention d'obéissance sur
le long terme. Si cette dernière est généralement
stable, elle peut aussi entrer en crise, individuellement ou collectivement.
Individuellement, lorsque l'employeur impose une tâche que
l'employé estime en dehors de sa zone d'acceptation, ou des
conditions de travail jugées anormales, ou encore si le premier
modifie arbitrairement la relation salaire-qualification-tâche.
Car, malgré la place considérable occupée par
les grilles de qualification dans les conventions collectives, ces
aspects ne peuvent être précisément définis
et l'évolution du rapport de pouvoir entre employeur et employé
dans l'entreprise est déterminante à cet égard.
Si le conflit et la crise de la convention d'obéissance se
nouent souvent lorsqu'il y a une modification estimée brutale,
c'est parfois après une série de changements à
la marge, une ultime modification qu'apparaît un effet de
saturation, selon l'adage bien connu de « la goutte d'eau
qui fait déborder le vase ». Un aspect également
important est lié au sens de l'équité. Si certains
salariés bénéficient d'une tolérance
ou d'avantages jugés anormaux, la convention peut aussi entrer
en crise.
La crise de la convention d'obéissance peut aussi être
collective. Chacun doutant de l'obéissance des autres, la
possiblité d'une action collective devient possible et peu
risquée dans la mesure où l'employeur ne peut licencier,
sans assumer un coût élevé, l'ensemble de son
personnel. Si la crise de convention peut se développer dans
une entreprise ou un secteur d'activité lorsque se fait jour
un mouvement social de contestation, elle peut aussi se développer
à l'échelle d'une société tout entière.
On est alors en présence d'une crise générale
de l'obéissance. Les événements de mai 68 en
sont une bonne illustration.
NOTES
1 A. Alchian et H. Demsetz, « Production, information costs
and economic efficiency », American Economic Review, n°
62, 1972.
2 S. Bowles et H. Gintis, « Power in economic theory »,
in P. Arestis et M.C. Sawyer (dir.), The Elgar Companion to Radical
Political Economy, Adershot, 1994.
3 F. Perroux, Pouvoir et économie généralisée,
Presses universitaires de Grenoble, 1994.
4 O. Hart et J. Moore, « Property rights and the nature of
the firm », Journal of Political Economy, vol. XCVIII, n°
6, 1990.
5 K. Arrow, Les Limites de l'organisation, Puf, 1976.
6 Selon F. Perroux : « Qu'on ne s'y trompe pas : les leaders
cherchent le pouvoir et les followers cherchent le pouvoir en suivant
les leaders » (Pouvoir et économie généralisée,
op. cit.).
7 P. Dockès, La Libération médiévale,
Flammarion, 1992.
8 M. Foucault, « Le sujet et le pouvoir », Dits et
écrits. T. II : 1970-1975, Gallimard, 1994.
PIERRE DOCKÈS
Professeur de sciences économiques à l'université
de Lyon-II. Auteur notamment de Pouvoir et autorité en économie
, Économica, 1999.
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L'autonomie dans la subordination
Selon le juriste Alain Supiot, « le pouvoir ne décline
pas, mais s'exerce sous des formes plus complexes, plus diffuses,
que le droit justement a de plus en plus de mal à saisir
et à encadrer » . L'entreprise taylorienne, emblématique
d'une organisation hiérarchique et normalisatrice des méthodes
de travail, a cédé le pas au management participatif,
décliné dans la politique de rémunération
(individualisation des salaires, participation aux résultats)
et l'évaluation des employés (entretiens individuels,
conventions d'objectifs). Dans cette nouvelle génération
d'entreprises, il va s'agir « de donner le meilleur de soi-même
pour maximiser ses revenus » .
Qu'en est-il du pouvoir ? Le pouvoir patronal est plus diffus,
car dans des structures organisées en réseau, la caractérisation
des rapports de domination et l'identification d'un centre sont
difficiles. Donc, depuis la fin des années 60, parallèlement
au mouvement de déconcentration des entreprises, «
le recul du pouvoir patronal discrétionnaire au profit d'un
pouvoir fonctionnel est une constante » .
Du point de vue du droit du travail, les conséquences sont
visibles. D'une part, la multiplication de droits spéciaux
- congés sabbatiques, congés parentaux, etc. - rapproche
le statut du salarié de celui du travailleur indépendant.
D'autre part, le salarié est de plus en plus responsabilisé
quant aux résultats de son travail : « Le contrôle
du travailleur ne disparaît pas, mais son objet se déplace.
Au lieu de porter sur la manière d'effectuer une tâche
déterminée, il portera davantage sur le résultat
de cette tâche. » L'initiative lui revient aussi par
rapport à l'exercice de son activité dans des conditions
particulières. Par exemple, les journalistes, en cas de changement
d'orientation de leur journal, ont une clause de conscience, comme
les médecins face à l'avortement. Ces éléments
sont illustratifs, selon A. Supiot, de l' « autonomie dans
la subordination » .
EVELYNE JARDIN
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