|
Origine : http://www.scienceshumaines.com/index.php?&lg=fr&id_article=4268
Pour retenir la clientèle, les sociétés de
services demandent à leur personnel un « travail émotionnel
» qui déplace la frontière entre vie privée
et vie professionnelle. Des psychologues du travail s'interrogent
sur ce qu'ils qualifient de « nouvelles formes de servitude
».
« Un bon relationnel et le sens du service sont requis
pour ce poste. »
Ce type d'indications semble aller de soi tant elles sont fréquentes
dans les offres d'emploi dans le secteur des services. On en oublie
que « services » renvoie à « servir »
et que, dès lors, la « servitude » n'est plus
très loin. Plusieurs travaux menés au cours des dernières
années s'intéressent de près à «
la relation de service », mettant en évidence ses implications
psychopathologiques. Pascale Molinier, psychologue, s'en est fait
l'écho lors du colloque « Nouvelles formes de servitude
et psychopathologie » qui s'est récemment tenu au Conservatoire
national des arts et métiers de Paris. Lors de cette rencontre
organisée par le Laboratoire de psychologie du travail et
de l'action du Cnam, dirigé par le psychanalyste Christophe
Dejours, les intervenants se sont interrogés sur la servitude
dans le travail, en référence à Etienne de
la Boétie et à la notion de « servitude volontaire
». P. Molinier entendait, de son côté, poser
des jalons pour une analyse des emplois de services situés
au bas de l'échelle sociale.
On peut dire que la psychopathologie de la servitude appartient
aux origines de la psychologie du travail. Dans les années
60, le psychiatre Louis Le Guillan revenait sur le cas des soeurs
Papin, ces domestiques qui, le 2 février 1933, assassinèrent
de manière particulièrement atroce leur patronne et
sa fille. Alors que Jacques Lacan, dans un article publié
en 1933 par la revue surréaliste Minotaure, avait considéré
l'acte des soeurs Papin comme le fruit d'une paranoïa issue
de leur histoire familiale, L. Le Guillan met quant à lui
en avant le « pouvoir pathogène de la condition domestique
». Peut-on passer « de la condition de bonne à
tout faire à la relation de service dans le monde contemporain
», comme le propose P. Molinier ? Pour la psychologue, la
contribution de L. Le Guillant offre des éléments
de méthode permettant d'analyser certains emplois féminins
d'aujourd'hui, comme ceux de caissière, employée de
nettoyage ou de soin aux personnes âgées.
Est-on cependant fondé à penser le travail de service
contemporain sans prendre acte du cadre institutionnel dans lequel
ces activités s'inscrivent et les méthodes d'organisation
du travail auxquelles elles obéissent ?
Le maître mot : flux tendu
Le sociologue Jean-Pierre Durand (1) montre à quel point
les activités de services, particulièrement lorsqu'elles
emploient des personnels peu qualifiés, mobilisent des méthodes
d'organisation du travail analogues à celles de l'industrie.
Le maître mot est aujourd'hui celui de « flux tendu
». Dans le secteur manufacturier, ce terme renvoie à
un ensemble de procédures organisationnelles permettant aux
opérateurs d'ajuster à tout instant le nombre de pièces
produites aux besoins des autres segments de la chaîne productive,
et in fine au niveau requis par le marché. Dans le travail
des caissières de la grande distribution, comme dans les
centres d'appels, le flux tendu a une expression très concrète
: la file de clients postés devant la caisse ou en attente
sur le réseau téléphonique. Une file que les
employeurs organisent « scientifiquement » en calculant
au plus juste le nombre de salariés présents à
chaque heure de la journée, instaurant une pression constante
et incitant à accélérer les cadences. Cette
transposition de la chaîne de production industrielle est
complétée par une prescription rigoureusement taylorienne
des gestes, paroles et attitudes que l'opératrice doit adopter
dans le face-à-face avec le client.
Avec l'application de ces méthodes d'organisation du travail,
les activités de service basculent dans l'univers de la rationalité
industrielle. Il demeure que la relation de service suppose un rapport
spécifique. La caissière - tout comme la vendeuse
ou le téléconseiller - se trouve engagée, à
chaque nouvelle opération, dans une interaction avec le client
qui, en dépit de la standardisation des gestes, la met profondément
en jeu. Un jeu qu'elle aborde dans des conditions d'inégalité,
tant le principe du client roi, institué par les directions
du marketing, lui impose d'endurer les humeurs de ses interlocuteurs,
sans mot dire, en gardant le sourire... P. Molinier voit juste :
dans la relation de service, pour moderne qu'elle soit, transparaît
l'image de la domestique. Cette impression est renforcée
lorsque l'on rappelle à quel point le droit du travail est
devenu accommodant en matière de flexibilité. Cas
extrême mais symptomatique : les supermarchés belges
ont aujourd'hui recours à des « salariées-minutes
» qui attendent chez elles qu'on les appelle pour quelques
heures de travail.
Aborder les implications psychopathologiques de la relation de
service implique néanmoins de s'arrêter sur l'interaction
qu'elle implique. C'est ce qu'a entrepris le courant de l'emotional
work (travail émotionnel) initié par la sociologue
américaine Arlie R. Hochschild (2). Sous cette étiquette,
à la suite d'Erving Goffman, cet auteur s'attache à
analyser le processus par lequel les individus façonnent
leurs émotions afin de se plier à des « règles
de sentiments ». Ce « travail émotionnel »,
montre A.R. Hochschild, intervient dans nombre de situations professionnelles,
que cette dimension soit explicitement prescrite ou non. Elle l'est
pour la caissière de supermarché, mise en demeure
de muer en un sourire avenant la rage que peut lui inspirer un client
outrancier.
Le fantasme masculin de la mère parfaite
Le travail émotionnel n'est pas, selon les tenants de ce
courant, le propre des emplois situés au bas de l'échelle
sociale, mais de toute relation de service. Il apparaît même
d'autant plus complexe que l'on gravit les échelons. La sociologue
Jennifer L. Pierce s'est penchée sur le travail des assistantes
juridiques dans les cabinets d'avocats américains (3). Souvent
de formation supérieure, celles-ci sont embauchées
moins pour leurs compétences organisationnelles que pour
leur capacité à prendre en charge les humeurs des
avocats. Sourire tous les matins, maîtriser leurs émotions
face à la colère, rassurer leur supérieur en
proie au doute : les assistantes semblent vouées à
incarner le « fantasme masculin de la mère parfaite
». Dès lors, il ne s'agit plus seulement d'un «
jeu superficiel » où il s'agirait de revêtir
des sentiments que l'on n'éprouve pas, mais d'un «
jeu en profondeur » où l'assistante tente d'éprouver
les émotions que l'on attend d'elle. Reste qu'aucun de ces
jeux n'est innocent. Selon les tenants de l'emotional work, le premier
expose à un sentiment d'étrangeté à
soi-même ; le second peut conduire à une telle identification
au rôle que les sollicitations de la sphère professionnelle
se cumulent avec celles de la vie privée, jusqu'à
provoquer un « épuisement émotionnel »
(burn out).
Livrées à l'intensification de la concurrence, les
sociétés de services sollicitent de plus en plus un
travail émotionnel de la part de leurs salariés. Cette
tendance affleure dans le commerce de détail de vêtements,
où l'on demande aux vendeurs et vendeuses de faire la différence
en incorporant littéralement l'image que le magasin entend
communiquer. L'attitude à adopter face au client relève
de plus en plus de la prescription - le regarder dans les yeux,
flirter avec lui, voire lui frôler la peau au moment du paiement
-, alors que les vendeuses sont appelées à revêtir
les produits exposés en magasin (4). On assiste dès
lors, remarque P. Molinier, à une érotisation de la
relation de service qui met profondément en jeu l'affectivité
du salarié, au point de brouiller la frontière entre
vie amoureuse et travail.
Si l'on peut parler de formes de servitude dans le salariat contemporain,
c'est justement lorsque les délimitations entre travail et
hors travail, entre vie professionnelle et sphère intime
tendent à s'effacer. Les horaires à rallonge auxquels
consentent les cadres, les règles de « savoir être
» que les salariés sont censés exhiber ne relèvent-ils
pas d'une même réalité ?
NOTES
1 J.-P. Durand, La Chaîne invisible. Travailler aujourd'hui
: flux tendu et servitude volontaire, Seuil, 2004.
2 A.R. Hochschild, « Travail émotionnel, règles
de sentiments et structure sociale », Travailler, n° 9,
2002. Ce numéro rassemble plusieurs articles représentatifs
du courant de l'emotional work.
3 J.L. Pierce, « Les émotions au travail : le cas
des assistantes juridiques », ibid.
4 U. Forseth et C. Dahl-Jorgensen, « Sur la ligne de feu
: transformation du travail relationnel dans un centre commercial
et une banque en Norvège », ibid.
REFERENCES
Colloque « Nouvelles formes de servitude et psychopathologie
», organisé le 14 mai dernier par le Laboratoire de
psychologie du travail et de l'action du Cnam et par la revue Travailler.
Cette dernière publiera les actes du colloque dans son numéro
de septembre.
|
|