Au cours de la décennie quatre-vingt-dix, le système militaro-industriel
américain a connu de profondes transformations. Encouragée
au départ par le Pentagone, la concentration des groupes industriels
a atteint un degré élevé puisque les cinq grands
groupes à production militaire reçoivent désormais
plus de 40% des commandes du Pentagone. Les restructurations industrielles
dans l’industrie d’armement ont été menées
avec la participation active du capital financier. On citera en particulier
le rôle actif des cabinets de consultants qui ont dessiné
les frontières des activités à fusionner, avec pour
résultat la constitution d’entités bureaucratiques
et à faible productivité …et l’octroi de confortables
commissions . Les actionnaires institutionnels (fonds de pension, fonds
mutuels) ont également renforcé leur contrôle sur
les grands groupes de l’armement.
15/01/2003
...
La Guerre sans limites à l'ère de la mondialisation du capital
Il est nécessaire de faire une remarque préalable. Une grande
campagne est menée depuis un an pour affirmer que les attentats
terroristes du 11 septembre 2001 représentent un mal absolu. La
condamnation sans équivoque de ces actes ne doit pas faire oublier
que les victimes du « nouvel ordre mondial » se comptent par
dizaines de millions chaque année, selon les chiffres fournis par
le PNUD. On peut également rappeler que, dans la très orthodoxe
revue américaine Foreign Affairs, deux auteurs[1], ont parlé
de « sanctions de destruction massive » à propos des
centaines de milliers d’Irakiens qui depuis la fin de la guerre
du Golfe (1991) sont victimes des bombardements de l’aviation américaine
et britannique et de l’embargo.
Un changement d’échelle dans des processus déjà
engagés avant le 11 septembre
Il est indiscutable que les attentats du 11 septembre 2001 marquent un
moment important dans la situation internationale. Il ont été
suivis, en particulier aux Etats-Unis, d'un approfondissement parfois
remarquable de tendances qui se sont manifestées au cours de la
décennie quatre-vingt-dix. L’augmentation des dépenses
militaires décidées après le 11 septembre 2001 par
le Congrès est importante. Le budget de la défense nationale
(qui inclut le budget du Département de la Défense, le budget
consacré à l’espionnage, le budget consacré
aux programmes militaires consacrés à l’énergie
et quelques autres programmes militaires) évolue ainsi. Il s’élevait
à 304 milliards de dollars en 2001, 351 en 2002, son montant sera
de 396 milliards de dollars 2003. En 2007, l’objectif est d’atteindre
470 milliards.
Cette progression est spectaculaire. Elle amplifie les hausses substantielles
du budget militaire (112 milliards de dollars sur la période 1999-2003)
qui avait été décidées par l’Administration
Clinton. En fait, le nouveau cycle de hausse des dépenses militaires
est apparu dès la fin des années quatre-vingt-dix. Ce cycle
a mis un terme à la baisse des dépenses militaires du début
de la décennie quatre-vingt-dix, baisse qui avait elle-même
suivi les années de bombance Reaganienne au cours desquelles l'explosion
des dépenses militaires avait considérablement creusé
la dette publique.
En dépit de ces fluctuations du budget de la défense depuis
deux décennies, un poste de ce budget a été assez
bien préservé même dans le creux du début des
années quatre-vingt-dix. Ce sont les dépenses consacrées
à l’innovation technologique militaire. Les dépenses
de Recherche-développement (R&D) militaire s’élevaient
(en dollars constants 1981) à 27,3 milliards de dollars en 1980,
52,4 milliards de dollars en 1987 : 39 milliards de dollars en 1996 et
47,5 milliards de dollars en 2002 (donc avant les augmentations décidées
par l’Administration Bush) .
Au cours de la décennie quatre-vingt-dix, le système militaro-industriel
américain a connu de profondes transformations. Encouragée
au départ par le Pentagone, la concentration des groupes industriels
a atteint un degré élevé puisque les cinq grands
groupes à production militaire reçoivent désormais
plus de 40% des commandes du Pentagone. Les restructurations industrielles
dans l’industrie d’armement ont été menées
avec la participation active du capital financier. On citera en particulier
le rôle actif des cabinets de consultants qui ont dessiné
les frontières des activités à fusionner, avec pour
résultat la constitution d’entités bureaucratiques
et à faible productivité …et l’octroi de confortables
commissions[2]. Les actionnaires institutionnels (fonds de pension, fonds
mutuels) ont également renforcé leur contrôle sur
les grands groupes de l’armement.
Au terme provisoire de ces restructurations (1997) [3] , les stratégies
des groupes de la défense, sous l'impulsion des actionnaires institutionnels
et des dirigeants ont été orientées vers la création
de « valeur pour l’actionnaire » . Ceci a eu deux conséquences
: d'une part, et comme dans les autres industries, les programmes de suppressions
massives d’emplois ont accéléré, et d'autre
part les exigences se sont faites toujours plus insistantes pour que le
Département de la défense, qui est le principal client (même
les exportations sont soumises à son accord) , augmente ses commandes.
Les décisions prises par Clinton donnèrent satisfaction
aux actionnaires institutionnels. Celles prises par Bush les ravissent.
Entre le 11 septembre 2001 et la fin août 2002, l'indice S&P
de Wall Street (qui mesure les performances des 500 grandes valeurs américaines)
a perdu 20% (et le NASDAQ plus de 60%) . Dans le même temps, les
titres des groupes de la défense ont en moyene gagné près
de 10%[4].
L'émergence d'un complexe militaro-sécuritaire…
Les analyses considèrent qu'une nouvelle étape dans l'intégration
des systèmes d'armes est en train d'être franchie, avec la
préparation à la guerre "centrée sur les réseaux"
(network-centric warfare) selon l'expression introduite dans les cercles
militaires américains. La supériorité militaire reposerait
désormais sur l'efficacité des communications, la puissance
des outils informatiques, la précision du guidage des armes, etc.
Ce type de guerre fait appel à des avions sans pilote (drones)
dont les missions seront à l'avenir plus nombreuses et plus diversifiées
que celles qui eurent au cours de la guerre en Afghanistan. La notion
de suprématie informationnelle (Information Dominance[5]) mise
en avant par les experts américains en stratégie est intimement
liée à ces transformations technologiques. Du point de vue
technologique, l'efficacité de ces "réseaux" et
la suprématie informationnelle reposent bien entendu sur une utilisation
encore plus intensive des technologies de l'information et de la communication
(TIC) . Ceci donne donc aux groupes de l'armement un réel "avantage
compétitif" dans les développements technologiques
destinés à améliorer la sécurité des
infrastructures informatiques, de transport et de télécommunications
dont les composantes, militaires et civiles sont de plus en plus intégrées.
La "sécurité" est un domaine d’activité
prometteur pour les groupes de l'armement, il déborde les frontières
des productions de systèmes d'armes.
Or, ce sont ces marchés de la sécurité dont la croissance
devrait accélérer après le 11 septembre 2001. La
mise en place d'un « Bureau de la sécurité nationale
» dont la création était d'ailleurs proposée
depuis quelques années met à contribution l'ensemble des
départements fédéraux (dont le Département
de la défense, mais également les budgets des Etats et des
villes, ainsi que ceux des entreprises) . Après le 11 septembre
2001, à côté du Pentagone qui financera massivement
ces marchés, les dépenses du secteur privé vont considérablement
augmenter. Selon une étude américaine, les dépenses
privées consacrées à la sécurité (vigiles,
matériel de protection) s'élevaient déjà en
1999 à 40 milliards de dollars, un montant égal aux dépenses
fédérales, des Etats et des villes consacrées à
la police.
Les grands groupes de l'armement trouvent encore un autre facteur de consolidation
dans la situation créée depuis le 11 septembre 2001. Le
Congrès et les Etats ont commencé à considérablement
renforcer la réglementation en matière de sécurité,
ce qui ne peut que bénéficier à ces groupes en raison
de leurs liens étroits et de leur complicité avec le pouvoir
politique. Les groupes civils de technologies de l'information vont certes
se positionner sur ces marchés[6], mais les grands groupes de la
défense forment l'ossature du "complexe militaro-sécuritaire"
qui émerge au début de ce siècle aux Etats-Unis.
Le rôle joué par les TIC dans la suprématie militaire
et sécuritaire, l'influence majeure au sein des institutions fédérales
et étatiques que les groupes de la défense ont acquise depuis
la seconde guerre mondiale, l'extension de l'"agenda de sécurité
nationale" qui va bien au delà des menaces militaires (voir
plus bas) vont faciliter l'enracinement du "complexe militaro-sécuritaire"
dans l'économie et la société américaine,
et pourraient lui donner une importance encore plus grande que celle que
le "complexe militaro-industriel" eut pendant les décennies
de "guerre froide".
…Dans un contexte de crise économique endémique
La forte croissance que les Etats-Unis ont enregistrée au cours
de la décennie quatre-vingt-dix a contrasté avec ce qui
s’est passé dans de très nombreuses régions
de la planète, surtout depuis 1997 et la mal nommée «
crise asiatique » . L’Afrique, la Russie et une partie des
pays d’Europe centrale et orientale, l’Amérique latine
ont été successivement ou tour à tour frappées
par la crise. Les Etats-Unis - et dans une moindre mesure, les pays de
l’Union Européenne - sont les seuls à avoir connu
une croissance continue. Ce qu’on appelle la « mondialisation
» économique et financière apparaît toujours
plus nettement comme un processus profondément hiérarchisé,
au sein duquel les Etats-Unis et l’Union européenne sont
les régions dominantes. Pour en avoir une idée, on peut
rappeler que deux indicateurs considérés comme mesurant
la mondialisation de l'économie, les fusions-acquisitions transfrontalières
entre groupes multinationaux et les Investissements directs à l’étranger,
ont été réalisés à près de 70%
entre les Etats-Unis et l’Union européenne. La « mondialisation
» est par beaucoup d'aspects (économiques et géopolitiques)
une affaire transatlantique.
De fait, la mondialisation du capital est un processus profondément
inégalitaire qui n’a rien à voir avec une quelconque
progression généralisée des pays de l’ensemble
des pays de la planète et une amélioration des conditions
de vie de la population mondiale. Depuis les années quatre-vingt-dix,
l’espace de domination du capitalisme s’est considérablement
élargi, mais la domination du capitalisme financier, appuyée
par les politiques néolibérales, a entraîné
des destructions considérables de richesses dans de nombreux pays
et même régions. L’exemple tragique le plus récent,
mais aussi un des plus significatifs compte tenu du niveau de développement
que ce pays avait atteint, concerne l’Argentine. La dévastation
que ce pays subit est le fruit d’une politique délibérée
menée par les Institutions financières internationales et
au profit du capital rentier (grâce à la saignée de
la dette) et des grands groupes multinationaux (grâce à la
privatisation/liquidation des entreprises publiques) . Les groupes français,
privés et publics (France Télecom) ont participé
avec entrain à l’acquisition et au dépeçage
d’entreprises publiques, notoirement sous-évaluées
par les cabinets de consultants dont tout le monde sait depuis les affaires
Enron et autres, comment ils fonctionnent.
A partir de 1997, dans un contexte de chaos et d’incertitude croissants
et de crise économique endémique à l'échelle
planétaire, les places financières américaines sont
devenues des « refuges » et exercé un puissant effet
d’attraction sur les classes rentières en quête de
sécurité pour leurs actifs financiers. Les Etats-Unis ont
pu également conduire une politique monétaire entièrement
acquise au détenteurs d’actifs financiers. La politique monétaire
a été généreuse en matière de création
de crédits, qui ont été utilisés pour financer
l’achat d’actions et d’obligations et provoquer ainsi
la forte augmentation des cours sur les marchés boursiers. A. Greenspan,
responsable de la Banque centrale américaine, a ainsi contribué
à aggraver l’ « exubérance irrationnelle »
qu’il avait pourtant dénoncée en 1996.
Le 11 septembre 2001, l’économie américaine était
déjà entrée en récession. L'illusion que les
Etats-Unis pourraient durablement se trouver "hors-la-crise"
a disparu. Les contradictions économiques qui traversent la mondialisation
du capital ne se sont pas arrêtées aux frontières
des Etats-Unis. Les places financières ont connu une forte chute
(effondrement des valeurs de haute technologie, NASDAQ[7] et forte chûte
de Wall Street) , les fleurons du capitalisme financier, qui est fondé
sur la "valeur pour l'actionnaire" et la rente issue de la dette
perpétuelle des pays du sud, sont atteints (Enron, World Com, les
cabinets conseils, etc.) . Les analyses convergent désormais pour
dire qu’en fait, dès 1997, le taux de rentabilité
du capital investi dans la production avait baissé aux Etats-Unis.
L’euphorie boursière et le crédit à flots continus
qui ont soutenu la consommation des ménages, l’absence de
conséquences de la crise « asiatique » de 1997, le
sentiment d’invulnérabilité consécutive à
la guerre menée en Serbie, ont pu masquer pendant quelques années
l’état de suraccumulation de capacités industrielles
et les contradictions de l’économie américaine, dont
la croissance a reposé sur un volume gigantesque de crédits
et d'endettement interne et externe.
On découvre (ou feint de découvrir) que la forte croissance
économique observée depuis 1993 aux Etats-Unis doit beaucoup
aux immenses avantages que ce pays tire de la position hégémonique
et son affermissement après la disparition de l'URSS. Les Etats-Unis
sont les seuls à pouvoir maintenir depuis dix-huit ans une balance
des biens et services déficitaire[8], auquel s'ajoute un endettement
public colossal et dont le financement a été réalisé
grâce aux flux de capitaux de quelques pays développés
et de certaines monarchies pétrolières du Moyen-orient[9].
Avec la crise qui touche aujourd'hui les Etats-Unis, la période
qui s'est ouverte en 1991 est close. Les politiques néolibérales
et l'incapacité du capitalisme des années quatre-vingt-dix
à se "réguler" sont payées d'un prix exorbitant
par les populations. Ces dimensions sont présentes dans les approches
à la sécurité nationale des Etats-Unis et de leurs
alliés de l'OTAN
La doctrine de sécurité nationale des Etats-Unis
Les cercles dirigeants des Etats-Unis ont pris acte de la disparition
de l'URSS, mais aussi des menaces que font peser sur leurs intérêts
et ceux de la bourgeoisie financière tous ceux qui n'acceptent
pas l'ordre néolibéral. Leurs experts ont défini
les "intérêts vitaux" des Etats-Unis, c'est-à-dire
ceux qui nécessiteraient une intervention militaire si ils étaient
menacés. Les "intérêts vitaux" ainsi définis
dans le programme de sécurité nationale des Etats-Unis -
incluent non seulement le droit de se défendre contre une menace
de type nucléaire, bactériologique et chimique, mais également
contre les atteintes "au maintien de la stabilité de leurs
systèmes globaux majeurs que sont les réseaux commerciaux,
financiers, de transports et d'énergie, d'environnement" selon
les termes du rapport de la "Commission nationale sur les intérêts
nationaux américains" , au sein de laquelle on trouvait Madame
C. Rice, la Conseillère à la sécurité nationale
du Président G.W. Bush (C’est le même programme que
les dirigeants américains ont fait adopter au Sommet de l’OTAN
à Washington en 1999) . C'était un signal clair - et plus
clair encore depuis le 11 septembre 2001 et les tentatives de criminaliser
la résistance sociale - adressé à tous ceux qui s'en
prendraient "au maintien de la stabilité" de la mondialisation
néolibérale. Par exemple, le refus d'un pays de continuer
à verser des intérêts au titre d'une dette qui constitue
une véritable rente perpétuelle à acquitter au capital
financier sera-t-il considéré comme une atteinte aux intérêts
des fonds de placement américains, et justiciable de mesures de
rétorsion militaire [10]?
Cette doctrine, déjà esquissée à la fin des
années quatre-vingt-dix a pris forme dans un document intitulé
"La stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis
d'Amérique" qui a été rendu public le 17 septembre
2002 par l'Administration Bush. Sa publication après les attentats
du 11 septembre 2001 et la guerre en Afghanistan, dans un contexte de
récession et d'effondrement incontrôlé des valeurs
boursières, en fait un manifeste pour l'action des Etats-Unis dans
les années qui viennent. Dès le préambule, le document
de septembre 2002 adopte pour étendard "l'internationalisme
américain [qui triomphe après que] les visions militantes
de classe, de nations, de races qui avaient promis l'utopie (sic) et
délivré la misère ont été défaites
et discréditées" (page 1) [11],.
Les commentaires formulés sur ce document ont à juste titre
insisté sur le droit que se donnent les Etats-Unis de mener des
guerres
préventives à chaque fois qu'ils estimeront leurs intérêts
menacés. "La meilleure défense, c'est l'attaque"
(page 6) "Les Etats-Unis ont depuis longtemps maintenu l'option d'actions
préventives… Pour contrecarrer ou empêcher des actes
hostiles par nos adversaires, les Etats-Unis agiront, si nécessaire,
de façon préventive" (page 13) .
Ce qui a été beaucoup moins souligné concerne la
définition donnée aux "intérêts"
américains et aux actions préventives. Les actions préventives
conduites pour faire face aux menaces posées par "le terrorisme
et le chaos" (préambule) ont pour objectif la mise en ouvre
des "valeurs non négociables de la dignité humaine"
(page 3) . Ces valeurs sont "la paix, la démocratie, la liberté
des marchés, le libre-échange" (préambule) .
Le libre-échange représente bien plus qu'un choix de politique
économique : "il se développa comme un principe moral
avant de devenir un pilier de la science économique" (page
18) . La sécurité nationale des Etats-Unis ne peut être
assurée dès lors que ces principes, dont le libre-échange,
sont remis en cause, et cela partout dans le monde (page 17) . Un chapitre
entier, intitulé "promouvoir une nouvelle ère de croissance
économique globale grâce aux marchés et au libre-échange"
, indépendamment des nombreuses références faites
dans d'autres parties du document, est consacré aux enjeux économiques
et financiers. On y retrouve un programme économique qui reprend
les expressions littéralement utilisées par les institutions
économiques internationales. Pour donner ici quelques exemples,
le document traite des politiques réglementaires destinées
à encourager les initiatives entrepreneuriales, des politiques
fiscales de baisse des taux marginaux, de l'essor de puissants marchés
financiers, de la création de la Zone de libre-échange des
Amériques, de l'imposition d'accords commerciaux internationaux
ou bilatéraux et de lois contre les pratiques commerciales injustes[12]
17-20) . La consolidation de l’OTAN en Europe de l’est en
même temps que cette organisation menait la guerre en Serbie, l’installation
des Etats-Unis dans le Caucase grâce à la guerre en Afghanistan
et la préparation de la guerre en Irak confirment l'importance
de plus en plus grande des guerres dans la défense et l'extension
des intérêts du capital américain.
Le complexe militaro-sécuritaire américain va développer
de nouveaux systèmes d'armes pour les armées. Dans un contexte
où la mondialisation du capital accélère ses dévastations
sociales, la préparation de "guerres urbaines" (c'est
l'expression employée par les experts du Pentagone) conduites par
des soldats équipés d'armes hypersophistiquées relayant
l'action de l'aviation, occupe une place importante dans les budgets militaires.
Puisqu'il s'agit de conduire des guerres contre les populations des immenses
agglomérations des pays du sud, et éventuellement contre
les "classes dangereuses" des villes du Nord, plus généralement
contre les populations dont on criminalisera la résistance sociale,
ces programmes annoncent un bel avenir pour le "complexe militaro-sécuritaire".
Le néolibéralisme avait besoin d’un bras armé,
ses conséquences désastreuses et incontrôlées
en renforcent un peu plus la nécessité.
Le complexe militaro-sécuritaire et les "marchés financiers"
Lors de la guerre menée en Serbie (1999) , commentant la flambée
des cours des groupes de l'armement à Wall Street, le Financial
Times écrivait : "Il pourrait sembler un peu macabre de chercher
les bénéficiaires du conflit du Kosovo, mais les bourses
ne sont pas sentimentales" [13]. Les "marchés" ne
sont pas sentimentaux, on a pu le vérifier au cours des années
quatre-vingt-dix lorsqu’on observait le ravissement qui les saisissait
lors de l'annonce de programmes de "licenciements boursiers".
Il faut insister sur le fait que le contexte macroéconomique des
Etats-Unis a profondément changé depuis 1999, lorsque malgré
des indices importants de contradictions, économie américaine
était encore en forte croissance. Aujourd'hui, les perspectives
économiques, l'ébranlement du capitalisme financier au cœur
même du pays le plus puissant, incite encore moins les bourses à
faire du "sentiment".
Le plan de dépenses publiques lancé par Bush au lendemain
du 11 septembre 2001 a eu des effets de relance limités, il n’a
en aucune façon réglé la question des surcapacités
industrielles. Il a en revanche provoqué le retour du déficit
budgétaire, et poussé un peu plus haut la gigantesque dette
publique américaine. Les dépenses militaires créent
un engouement pour les groupes de la défense, pendant que les obligations
et emprunts d’Etats émis pour financer le programme de l’Administration
Bush fournissent aux investisseurs institutionnels des placements lucratifs
et qui semblent peu risqués, ce qui est appréciable dans
le contexte actuel. On redécouvre que la dette publique, assortie
de taux d’intérêts élevés, est indispensable
pour permettre aux créanciers de prospérer[14].
En même temps, la « guerre sans limites » et avec elle
l’économie de guerre dans laquelle l’Administration
Bush installe son pays, aggravent le climat d’incertitude, ce qui
rend plus difficile la mise en route par les entreprises de projets d’investissements
de moyen terme. L'horizon temporel des investisseurs rétrécit.
Ce contexte incite moins que jamais les marchés financiers à
faire du sentiment. La "communauté financière"
comprend qu’un cycle de hausse durable des dépenses militaires
s’est amorcé à la fin des années quatre-vingts
dix. Les perspectives des marchés militaires et de la sécurité
sont prometteuses, et pour parler le langage des opérateurs financiers,
les « fondamentaux » des groupes de l’armement sont
solides. Les crédits militaires sont destinés à des
programmes pluriannuels, plus fréquemment pluridécennaux,
et rares sont les programmes qui sont interrompus une fois que leur lancement
a été décidé par le Congrès.
Les "marchés" intègrent désormais la «
guerre sans limites » dans leur perspectives. Ils ne sont d’ailleurs
pas les seuls. Le directeur du FMI, M. Kohler a déclaré
qu’une guerre courte avec l’Irak «pourrait avoir un
effet positif [sur l’économie mondiale] parce qu’il
y aurait alors clarification de la situation » [15]. Que le responsable
d'une institution en principe dédiée aux problèmes
économiques et en réalité à la défense
du néolibéralisme et du capital financier se prononce pour
une "guerre courte" en dit long sur l'interpénétration
actuelle entre l'"économie de marché" et la guerre.
La guerre sera sans doute positive pour les pétroliers[16], plus
sûrement pour l’industrie d’armement et pour les propriétaires
de capital financier auxquels l’Etat s’adressera pour collecter
les dizaines de milliards de dollars que la guerre ajoutera au déficit
budgétaire[17]. La volonté de "rassurer les marchés"
est sans nul doute un des objectifs du programme de l'Administration Bush.
Il est d'ailleurs possible que dans le climat d’incertitude totale
sur les perspectives de l’économie mondiale et alors qu'une
grande partie de la planète est frappée par la crise, les
propriétaires de capital financier des pays développés
considèrent que les Etats-Unis demeurent plus que jamais le pays
qui offre le plus de sécurité pour leurs placements. Les
suites d'une guerre rapide contre l'Irak se traduiraient alors par une
attractivité accrue des places financières américaines
et redonneraient provisoirement le "moral" aux institutions
détentrices d'actifs financiers.
L'éventuel rebond de la bourse n'aurait qu'un temps. Les hausses
des dépenses militaires n'entraîneront pas d’expansion
économique durable à l’échelle de la planète,
ni même aux Etats-Unis. La guerre contre l’Irak risque au
contraire d'enclencher un engrenage infernal. Cette guerre ajoutera au
chaos, et la nouvelle stratégie de « guerres préemptives
» adoptée par l’Administration annonce à l’évidence
d’autres guerres. Dans le contexte de crise économique endémique,
les « marchés » ne feront pas de sentiment. Ils valoriseront
les groupes liés au complexe militaro-sécuritaire, dont
la « création de valeur pour l’actionnaire »
dépend pour une grande partie du niveau du budget de la défense
et des dépenses liées à la « sécurité
nationale » .
La place des Etats-Unis dans le monde
La « guerre sans limites » annoncée et menée
par Bush signale une aggravation du comportement impérialiste des
Etats-Unis. Ceux-ci s’arrogent le droit d’intervenir quand
et où ils décident qu’il y va de leurs intérêts
« vitaux » tels qu'ils ont été rappelés
plus haut.
L’intervention militaire pour défendre les "intérêts
vitaux" américains ne date pourtant pas de l'élection
de G. Bush. La décennie quatre-vingt-dix avait déjà
manifesté un comportement situé à l’opposé
d’un prétendu « isolationnisme » . Selon une
étude publiée par le Congrès américain, les
forces armées américaines ont mené plus d’interventions
hors de leur frontières au cours de la période 90-99, essentiellement
« Clintonienne » , qu’au cours de la période
45-90. Plus de 15% de l’ensemble des soldats américains sont
aujourd’hui basés dans 725 bases militaires dans le monde
dont 17 sont pleinement opérationnelles de façon autonome.
La veille des attentats (le 10 septembre 2001) , "selon le Départment
de la défense, plus de 60000 militaires américains conduisaient
des opérations et des exercices dans environ 100 pays" [18].
On voit donc que le retrait des Etats-Unis de nombreux accords et traités
internationaux ne marque pas un retour à l’isolationnisme,
il correspond plutôt à une position hégémonique
des Etats-Unis et à la volonté de fractions des classes
dominantes des Etats-Unis d'en tirer parti jusqu'au bout. Depuis le 11
septembre 2001, l'objectif de l'Administration Bush est de compléter
la posture de « gendarme en dernier ressort » des Etats-Unis
par celle d' « agresseur préventif ».
Les effets de la mondialisation ont fait resurgir le terme d’ «
impérialisme », non pas tant chez lez auteurs radicaux, comme
on aurait pu le penser, mais dans les cercles "orthodoxes" ,
en particulier dans la presse financière (Financial Times, Wall
Street Journal) . R. Cooper, le conseiller de M. Blair pour les affaires
diplomatiques, a également apporté sa contribution. Sa thèse
est en substance que le chaos qui se développe dans de nombreuses
régions du monde appelle de la part des grands pays développés
(et civilisés) le retour à des formes « libérales
» d’impérialisme, qui passent par exemple par la création
de protectorats. La qualification d’impérialisme renvoie
inévitablement aux discussions qui eurent lieu au début
du vingtième siècle, période que plusieurs historiens
économistes qualifient précisément de « première
mondialisation ».
Il ne fait aucun doute qu'il y a des différences importantes enter
la situation actuelle et celle qui existaient au début du vingtième
siècle. Une différence majeure est précisément
constituée par l'écart entre la puissance militaire des
Etats-Unis et celle des autres pays développés qui exclut
la transformation des conflits économiques et commerciaux entre
pays de la zone transatlantique en affrontement militaire. Cependant,
oublier la responsabilité des autres grandes puissances dans le
sort fait aux peuples par la mondialisation néolibérale
serait dommageable. Puisque nous sommes en France, il semble difficile
de ne pas rappeler l’importance que l’Afrique a tenue et continue
de tenir dans l’économie et la politique de notre pays. J.P.
Cot, qui fut brièvement ministre de la coopération dans
le gouvernement Mauroy a rappelé la situation effroyable vécue
jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix (et pas
seulement sous la colonisation) par les peuples de la région des
grands lacs. Il en attribue la cause aux pillage des ressources minérales
et du pétrole et en impute la responsabilité à l’action
durable des réseaux politico-financiers français qui s’étaient
formés à partir dès années cinquante[19].
Les Etats-Unis n'ont ni la possibilité ni la volonté de
gérer seuls le "désordre mondial" et l’OTAN
demeure nécessaire en tant que "bras armé de la mondialisation"
. Certes, en matière de dépenses militaires, les pays de
l’Union européenne sont nettement inférieurs à
ceux des Etats-Unis, mais ils représentent tout de même près
de 30% des dépenses mondiales (les pays de l'OTAN ont réalisé
en 2000 plus de 2/3 des dépenses militaires mondiales) . L’augmentation
des budgets militaires des pays de l’UE, nécessaire pour
renforcer l'OTAN, est demandée avec insistance par l’Administration
américaine, mais elle l'est également en Europe au nom de
la constitution d'une défense européenne. En sorte que le
"choix" qu'on veut imposer aux populations de l'UE est le suivant
: il faut augmenter le budget militaire afin que l’Union européenne
prenne une part plus active dans les opérations menées par
l’OTAN ou bien : il faut augmenter le budget militaire afin que
l’Union européenne puisse constituer un pôle indépendant
des Etats-Unis.
Depuis la fin 2001, les pays de l'UE ont décidé des augmentations
de leurs budgets militaires qui sont parfois importantes (comme dans le
cas de la France[20]) et cela à l'heure où les politiques
néolibérales et le prétendu "moins d'Etat"
se traduisent en France et dans les autres pays Européens par des
exonérations d'impôts pour les catégories sociales
aisées et la diminution des dépenses publiques sociales
ou bénéfiques pour la collectivité. La discussion
sur les ressources ainsi gaspillées et leur utilisation pour les
besoins sociaux les plus urgents est une affaire qui concerne tous les
citoyens. Elle est étroitement liée à la réflexion
et à l’action pour un autre monde que celui qu'impose le
capitalisme dominé par le néolibéralisme et le militarisme.
Serfati Claude
15/01/2003
Notes
[1] J. Mueller et K. Mueller, "Sanctions of Mass destruction"
, Foreign Affiars, vol.78,n°3, mai-juin 1999.
[2] Voir ma contribution "La régénération du
système militaro-industriel américain au tournant du siècle"
dans A. Peeters et D.Stokkink (Editeurs) , La mondialisation, comprendre
pour agir, Edition GRIP-Complexe, 2002
[3] Le rachat de TRW par Northrop-Grumman pour un montant de 7,8 milliards
de dollars qui est en cours mettra le nouveau groupe au troisième
rang des fournisseurs du Pentagone.
[4] Certaines valeurs phares se sont même envolées. Entre
le 10 septembre 2001 et fin octobre 2001, Lockheed Martin a gagné
69%, Northrop Grumman 50%, Raytheon 46%. Le cours de Boeing a perdu 14%,
et ceci reflète plus la détérioration de sa compétitivité
sur les marchés civils face à Airbus.
[5] La domination informationnelle est définie dans un document
publié par les Etats-majors comme " la capacité de
collecter, traiter et de dissuminer un flot ininterrompu d'informations
et de les utliser, tout en déniant à un adversaire la capacité
de faire de même" [Joint Vision 2020]
[6] Parmi bien d'autres, c'est le cas de Cisco, un des leaders sur les
marchés civils qui crée un département défense,
voir F. Tiboni, "Cisco Sees Market on Battlefield" (Le champ
de bataille, nouveau marché pour Cisco) , Defense News, 7-13 janvier
2002
[7] L’indice composite du NASDAQ a baissé de 75% entre son
« pic » de mars 2000 et août 2002.
[8] La dette extérieure des Etats-Unis était de 200 milliards
de dollars en 1980, elle est aujourd'hui de 2700 milliards de dollars.
[9] En 1999, 40% de la dette publique était aux mains de non-résidents.
Les principaux non-résidents sont asiatiques (35%) et Européens
(20%) .
[10] J'ai consacré des développements à ces "nouvelles
dimensions de la sécurité nationale" dans La mondialisation
armée : le déséquilibre de la terreur , Textuel,
février 2001.
[11] Les références sont faites dans ce document à
partir du document publié par la Maison-Blanche.
[12] Par une ironie peut-être volontaire, à un moment où
les révélations de fraude par les grands groupes américains
se multiplient, ce chapitre affirme que "l'intransigeance contre
la corruption" est prioritaire…
[13] Rubrique de Lex, 12 avril 1999
[14] Cette situation est doublement satisfaisante pour les ménages
américains les plus riches. Le programme présenté
par l’Administration pour relancer l’économie prévoit
d’importantes réductions d’impôts pour les hauts
revenus qui, conjuguées aux hausses du budget de défense
vont creuser le déficit. Les ménages aisés pourront
ainsi investir les sommes épargnées grâce aux réductions
d’impôts et les prêter à l’Etat en achetant
des bons du trésor. Rappel : les 1% de ménages ayant les
plus hauts revenus bénéficieront de 31,3% des réductions
d'impôts prévus dans le plan Bush, tandis que les 60% de
revenus les plus faibles bénéficieront de 16,5% de ces réductions
d'impôts.
[15] Cité dans A. Friedman , “ IMF Chief sees upside of a
short war in Irak” (Le directeur du FMI voit le bon côté
d’une guerre courte avec l’Irak) , InternationalHerald Tribune,
20/090/02
[16] Le fait n’est même pas caché par le vice-Président
Cheney, lui-même figure dominante des réseaux politico-pétroliers
américains. Voir le rapport qu'il avait rédigé pour
le National Energy Policy Development Group en mai 2001.
G. Baker, éditorialiste du Financial Times recense les arguments
de ceux qui sont opposés à la guerre contre l’Irak
et qui affirment «en fait, c’est une guerre pour le pétrole…
[Or] personne ne sait réellement quels seraient les effets d’un
changement de régime en Irak sur les marchés mondiaux du
pétrole…En tout cas, même si tel est l’objectif
de l’Administration, est-ce vraiment une mauvaise idée que
de vouloir augmenter l’offre de la source d’énergie
la plus importante du monde ? » , 24 octobre 2002.
[17] Ainsi que l’écrit le Wall Street Journal, « le
meilleur stimulant pour les problèmes économiques d’aujourd’hui,
ne se trouve pas dans une nouvelle réduction d’impôts
ou un programme budgétaire expansionniste, mais dans une guerre
victorieuse » ( 30 octobre 2002) .
[18] , Los Angeles Times, 6 janvier 2002
[19] "La coopération franco-africaine en échec"
, Le Monde diplomatique , janvier 2001
[20] La loi de programmation militaire 2003-2008 prévoit une augmentation
des crédits d'équipement (en gros la production d'armes)
de 5,5 milliards d'euros.
Serfati Claude
15/01/2003
Le lien d'origine : http://france.attac.org/
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