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Origine : http://www.gisti.org/doc/presse/1998/alaux/sans-papiers.html
Parce que Dominique Voynet a réclamé, le 15 novembre
au congrès des Verts, la régularisation « des
sans-papiers qui en ont fait la demande », la presse et le
monde politique ont aussitôt glosé sur la division
de la gauche plurielle. Comme si la ministre de l'aménagement
du territoire et de l'environnement n'avait pas lourdement insisté
sur le fait que « personne ne propose l'ouverture généralisée
des frontières ou la régularisation de tous les sans-papiers.
Il ne s'agit, selon elle, que de régulariser (...) celles
et ceux qui ont déposé une demande en préfecture
» [1]. Les observateurs auraient-ils oublié qu'il y
a moins de deux ans, la même Dominique Voynet, infiniment
plus téméraire, avait publiquement affirmé
que « rouvrir les frontières est la condition indispensable
d'un changement de politique ». « Il n'y aura pas d'invasion
», assurait-elle alors [2].
Contrairement aux idées reçues, Lionel Jospin est
donc moins isolé que jamais au sein de la gauche plurielle
sur sa politique d'immigration. Avec pas mal de savoir-faire tactique,
les Verts cohn-benditisés reculent en faisant mine d'avancer.
Avec pas mal d'embarras et de silences, les communistes font profil
bas. Quant aux syndicats et aux associations, ils se sont officiellement
mis d'accord pour crier d'une seule voix — parfois quand même
un peu étranglée par la gêne — «
Régularisation des sans-papiers qui en ont fait la demande
! » à la manif quantitativement à peu près
réussie du 21 novembre. Mais où sont donc passées
les exigences de régularisation globale d'il n'y a pas si
longtemps ?
Dans ce contexte frileux, Lionel Jospin a pu mettre en boîte
sans risques, le 24 novembre à France-Info, les « certains
[qui] voudraient que nous régularisions tous les clandestins
», puisqu'il n'y en a plus guère (des certains en question).
« Notre politique part d'une idée simple, » a
immédiatement enchaîné le premier ministre :
« il n'y aura pas de bonne intégration sans maîtrise
des flux ». L'analyse est si ancienne et si éculée
qu'elle ressemble à un proverbe. C'est Giscard d'Estaing
qui l'a rendue célèbre en... 1974 quand il a lancé
sa « nouvelle politique de l'immigration » mise en musique
par Paul Dijoud.
Selon le secrétaire d'état d'alors, chargé
des travailleurs immigrés, « pour assurer l'insertion
», il fallait « substituer la maîtrise des flux
migratoires à l'anarchie du laisser-faire ». Dans la
foulée, il inventa la « politique de réinsertion
» qui, grâce à l'attribution d'une aide financière
au rapatriement volontaire, « facilitera le retour de ceux
qui voudront reprendre leur place dans leur pays » [3]. Vingt-deux
ans plus tard, le 4 novembre 1998, Martine Aubry a fait adopter
en conseil des ministres une plan relatif au « contrat de
réinsertion dans le pays d'origine » supposé
donner aux étrangers en situation irrégulière
volontaires pour leur rapatriement « les moyens (...) de participer
au développement de leur pays ». Bref, la politique
bégaye. Et si Giscard d'Estaing faisait, sans le savoir,
du Jospin-Chevènement-Aubry en 1974, Jospin, lui, fait aujourd'hui
du Giscard en toute connaissance de l'échec de ses prédécesseurs
[4].
Lionel Jospin ne peut ignorer qu'il va dans le mur. Il sait que,
faute de réussite, Giscard dut recourir, dès 1977,
avec la complicité de Christian Bonnet (à l'intérieur)
et d'Alain Peyrefitte (à la justice), à une violence
qui lui répugne et à laquelle il ne devrait donc pas
se résoudre. Il sait que, deux fois ministre sans souci du
respect des libertés, Charles Pasqua n'est arrivé
à rien non plus, au point que — pince sans rire —
il plaide aujourd'hui en faveur des régularisations.
On ne s'interroge plus sur la position des socialistes, qui est
dogmatique. Mais on peut s'étonner que les Verts, le PCF,
des formations d'extrême gauche, des associations et des syndicats
sympathisants — les forces qui font, en gros, que la gauche
était plurielle — renoncent à la régularisation
de tous les sans-papiers. Serait-ce parce qu'une première
élection pointe à l'horizon depuis le retour de la
gauche au pouvoir et que, dans ces circonstances démocratiques,
il leur semble difficile ou risqué de dire la vérité
au corps électoral ? Serait-ce qu'il leur faut ménager
plus que de coutume les socialistes ?
Sur les ondes de France-Info, le 24 novembre, les uns et les autres
ont pu entendre Lionel Jospin garantir que la police n'irait pas
chercher les sans-papiers non régularisés chez eux.
Ils l'ont entendu prévoir que « nombreux seront ceux
qui retourneront dans leur pays ». « Nombreux »,
c'est manifestement l'euphémisme vaseux qui permet à
un premier ministre conscient de mentir de ne pas tout à
fait perdre la face.
L'alternative est claire : ou bien, comme Lionel Jospin et les
libéraux, on admet que, dans le marché du travail,
les « jobeurs » (petits boulots, travail au noir) français
sont trop peu nombreux et qu'il y manque l'apport d'étrangers
en situation irrégulière — mais qu'on ne nous
parle plus ni d'insertion pour les Français ni d'intégration
pour les étrangers —, ou bien on s'oriente vers la
régularisation de tous les sans-papiers, qu'ils en aient
ou non fait la demande dans le passé. S'il y a régularisation
générale, on apure le présent des conséquences
du passé et l'on peut s'engager dans une large réflexion,
approfondie, sans précipitation, sur les raisons pour lesquelles
la fermeture des frontières n'a jamais atteint ses objectifs
en vingt-cinq ans de tentatives multiples et peu variées.
Après, sans doute sera-t-il possible d'imaginer une politique
de l'immigration moins contre-performante.
Notes
[1] Dominique Voynet, « Pas de pluralité sans débat
», Le Monde, 20 novembre.
[2] Dominique Voynet, « Pour une autre politique de l'immigration
», Les Inrockuptibles, 25 février 1997.
[3] Paul Dijoud, « La nouvelle politique de l'immigration
», Le Monde, 27 mars 1976.
[4] Parmi les prédécesseurs, Édith Cresson
et son ministre des affaires sociales, Jean-Louis Bianco, qui avaient
pratiqué la même politique en 1991-92.
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