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Origine Sans Titre
http://www.under.ch/SansTitre/Textes/Progres/TechnologieCivilisation.htm
NOTES & MORCEAUX CHOISIS n°3 juin 1999
Technologie contre Civilisation
1. genèse de la technologie
" La puissance, comme une pestilence désolante,
Pollue tout ce qu'elle touche; et l'obéissance,
Fléau de tout génie, vertu, liberté, vérité,
Fait esclaves les hommes et, de la charpente humaine,
Un automate mécanisé. "
Percy Bysshe SheUey.
Technology est à l'origine un mot qui désigne simplement
une technique particulière ; le terme de technologie est
un anglicisme qui s'est imposé pour désigner les techniques
les plus modernes : on parle volontiers de technologie spatiale
pour désigner la fabrication et l'usage des fusées,
mais on ne parlerait de technologie à propos de menuiserie,
de plomberie ou de maçonnerie que pour des outils ou des
matériaux faisant intervenir un élément de
ces techniques de pointe (par exemple, une machine à commande
numérique, des pièces normalisées ou des matériaux
nouveaux). Nous entérinons cet usage en utilisant ce mot
selon le sens qui lui restera pour désigner le complexe industriel
et technique propre à notre époque et l'idéologie
du progrès matériel qui l'accompagne.
La technologie est un ensemble de techniques, d'outils et de machines,
d'organisations et d'institutions, et également de représentations
et de raisonnements, produits à l'aide d'une connaissance
scientifique très avancée de certains aspects de la
nature et des hommes. Cette connaissance ne peut parvenir à
ce degré de maîtrise et de précision spécialisée
que grâce aux produits technologiques que ses précédentes
avancées ont permis à l'industrie de mettre au point.
Par exemple, les manipulations génétiques sont inimaginables
sans des connaissances très spécialisées en
biologie moléculaire, qui elles-mêmes ne peuvent être
acquises qu'à l'aide d'un appareillage complexe mettant en
œuvre une maîtrise très fine de la physique, de
la chimie, etc.
Ainsi, chaque technologie met en œuvre des techniques très
diverses avec une grande précision, et donc le développement
technologique induit une coordination entre les différents
secteurs industriels, la normalisation des techniques et des produits,
le réglage précis des échanges, et tout cela
à son tour induit le développement des technologies
par les capacités nouvelles de production et les éléments
de base normalisés et recombinables à volonté
dont se dote ainsi la production industrielle. Au début de
l'ère technologique, avec l'apparition de l'industrie nucléaire
et aéronautique, l'Etat avait d'abord assuré de manière
autoritaire et volontariste cette coordination à grande échelle
des différents secteurs industriels nécessaires à
la production des armes nucléaires et de leurs vecteurs.
Maintenant, le mouvement de concentration des capitaux en grandes
sociétés aux activités diversifiées
poursuit de manière autonome, sur sa lancée, cette
unification du système technologique à l'échelle
de la planète avec la mondialisation des échanges
marchands.
En ce sens la technologie est un stade supérieur de la technique,
d'abord parce qu'elle s'est acquise des bases qui lui sont spécifiques
à partir des formes précédentes, mais surtout
parce qu'elle s'est créée à partir de là,
en quelque sorte, un monde qui lui est propre. Jusqu'alors la technique
était essentiellement empirique, issue de la pratique des
arts et métiers, du Néolithique jusqu'au siècle
des Lumières, puis méthodique, avec le développement
des connaissances scientifiques du XVIIe jusqu'au début du
XXe siècle. Durant cette dernière période,
la recherche scientifique n'avait que peu de rapports directs avec
les applications techniques, qui étaient surtout l'affaire
des ingénieurs. La science avait pour but principal la compréhension
du monde physique et la description de la nature, la recherche s'effectuait
conjointement à l'enseignement dans des universités
et des instituts. La science n'était alors que le socle théorique
sur lequel les ingénieurs s'appuyaient pour mettre en œuvre
les techniques et maîtriser leurs applications industrielles.
C'est seulement vers le milieu du XXe siècle que la recherche
scientifique a été de plus en plus étroitement
mêlée au développement des techniques, en même
temps que ses méthodes étaient appliquées à
l'étude du vivant, de l'homme et de la société.
L'Etat a d'abord pris en charge son financement et ensuite son organisation
pour l'orienter plus spécifiquement vers des connaissances
directement opérationnelles et des applications techniques
(*). A partir de là, réellement, tout savoir nouveau
doit servir à accroître le pouvoir sur la nature et
les hommes pour les institutions qui en sont les commanditaires.
(*) Sur l'histoire de l'institution scientifique, voir J-J. Salomon,
Science et Politique (1970).
Il faut reconnaître que la technique est un des aspects déterminants
de l'histoire du XXe siècle, jusqu'ici relativement négligé
par les différents courants de la critique sociale radicale.
" La majeure partie de la critique sociale a toujours considéré
que les avancées scientifiques et techniques étaient
des alliées absolues du processus émancipateur, et
n'a jamais imaginé que, en tant que créateur de nouvelles
servitudes, elles feraient de la domination une chose insurmontable.
" (**). L'affirmation courante selon laquelle "la technique
ne vaut que par l'usage que l'on en fait " évite justement
de se poser la question politique de savoir qui met au point la
technique et pour en faire quoi exactement, et fait passer les moyens
techniques comme politiquement neutres, comme s'ils n'induisaient
aucune contrainte dans l'organisation des activités humaines
: Ce n'est pas pour rien que les staliniens ont soutenu le programme
électronucléaire français qui implique pour
sa sécurité et son fonctionnement un pouvoir fort
et centralisé qui est la forme politique du pouvoir qu'ils
ont toujours admiré.
(**) Miguel Amoros, Où en sommes-nous ?Pour servir à
éclaircir quelques aspects de la pratique critique en ces
temps malades, février 1998.
La technologie - étymologiquement "science des outils"
-est la technique scientifique, c'est à dire le discours
rationnel (logos) appliqué à l'organisation de la
production (tekhnê). Mais par "discours rationnel",
il faut entendre ici le discours de la raison abstraite des sciences
et du calcul économique dont l'objectivité ne veut
considérer que les qualités primaires de la matière
des objets pourvus d'une certaine quantité d'énergie
sous forme de masse et de mouvement et ne considère les intérêts
et passions subjectives des hommes que comme une espèce d'irrationalité,
tout juste exploitable par la publicité pour mieux mettre
en mouvement la masse de ses marchandises. La technologie est donc
aussi une idéologie, "la logique d'une idée "
(H. Arendt), et cette idée qui en vient à déterminer
toutes les activités sociales est que la technique (et l'échange
marchand sur lequel le capitalisme veut fonder tous les rapports
sociaux est en ce sens un acte purement technique, c'est-à-dire
où n'entrent en compte que "le froid intérêt,
le dur argent comptant " et aucune considération humaine)
peut réaliser, en quelque sorte automatiquement, toutes les
valeurs auxquelles les hommes aspirent, tout le Bien souhaitable.
Au contraire des religions qui prêchaient la passivité
et la résignation, toutes les idéologies se sont prétendues
scientifiques, parce que leur but est de mobiliser l'activité
humaine en vue de la réalisation sur Terre de leur idée.
Elles veulent avoir une action effective sur le monde, elles partent
donc de la connaissance scientifique de la réalité
qui, par son objectivité, à la fois parvient à
transformer effectivement les conditions existantes et prétend
laisser les questions politiques aux mains de ceux qui en déterminent,
l'usage.
La technologie est l'Idéologie Matérialisée
par excellence, elle a supplanté toutes les autres parce
qu'elle est, immédiatement, la matérialisation en
Action et l'activité qui matérialise la raison abstraite,
c'est-à-dire la vision et les présupposés métaphysiques
de la science sur la nature et les hommes qui ont été,
de manière sous-jacente le fondement de toutes les idéologies
particulières. Elle est l'aboutissement de l'idéal
scientiste né avec le capitalisme, selon lequel le monde
est régi par des lois précises et rigoureuses dont
la science peut "arracher le secret à la nature"
pour instruire les hommes et rendre par-là leur existence
et leur comportement enfin rationnels. Elle ne voit pas le progrès
en termes éthiques et politiques, mais en termes exclusivement
matériels et techniques : comment organiser rationnellement
les hommes pour les contenter ? (***).
(***) Sur le scientisme, voir la brochure L'ennemi c'est l'homme
(1993). Un aperçu sur la critique de la science dans (Remarques
AGM) Remarques sur l'agriculture génétiquement modifiée
et la dégradation des espèces, EdN (1999), p.26, en
attendant un prochain numéro de N&MC sur ce sujet.
Or, la question historique et sociale par excellence est celle
du progrès. Quelle vie mérite d'être vécue
et quel monde voulons-nous habiter ? Quels moyens sont compatibles
avec ces buts ? C'est à la réponse à ces questions
politiques que l'usage et le développement des techniques
devraient être subordonnés. Mais le monde moderne ne
veut pas entendre parler de ces questions, pour lui la technologie
a réponse à tout parce que la technique accroît
l'efficacité et le rendement dans l'ordre matériel,
le seul que veut, justement, considérer la raison abstraite.
Les technologies n'ont d'autre fin que leur propre développement
indéfini qui seul peut matérialiser et par-là
justifier les valeurs du progrès qu'elles-mêmes représentent.
A cet enchaînement circulaire, où l'usage de la technologie
est justifié par les calculs très rigoureux de la
raison abstraite, et l'usage de la raison abstraite est à
son tour justifié par les résultats très particuliers
de la technologie, on reconnaît la patte de l'idéologie,
qui ne considère de la réalité que ce que ses
vues simplificatrices veulent bien en appréhender, et dont
les raisonnements superficiels n'ont que mépris pour la vie
; Ils représentent, selon l'expression de Marx pour qualifier
l'Économie politique capitaliste dont elles sont toutes issues,
"le reniement achevé de l'homme ". L'humanité
n'est en effet ni efficace, ni rentable les technologistes nous
le rappellent à travers chacune de leurs inventions qui visent
à se substituer à la nature et aux facultés
humaines - et la vie ne se réduit pas à de la matière
et à de l'information en mouvement - comme le montrent les
nuisances qui résultent de la mise en œuvre d'une telle
conception.
" Quelques uns d'entre-vous se disent certainement encore
que la machine les libère. Elle les libère provisoirement,
dune manière, dune seule mais qui frappe leur imagination
; elle les libère, en quelque mesure, du temps ; elle leur
fait "gagner du temps". C'est tout. Gagner du temps n'est
pas toujours un avantage. Lorsqu'on va vers l'échafaud, par
exemple, il est préférable d'y aller à pied.
"
Georges Bernanos, La liberté pourquoi faire ? , 1947.
Morceaux d'idéologie
Les technologies prétendent supplanter en précision
et en efficience bien des savoir-faire et des techniques anciennes,
mais en réalité c'est parce que, d'abord, ont été
supprimées les possibilités de mettre en œuvre
d'une manière indépendante ces dernières. Que
l'on songe au pléthorique et d'autant plus étouffant
appareil réglementaire qui aujourd'hui sous prétexte
d'hygiène, de sécurité et de protection sociale
n'interdit certes pas mais complique considérablement les
activités productives les plus simples (par exemple : Pour
porter des œufs du jour au marché, ceux-ci doivent être
datés par une machine électronique certifiée
et légalement contrôlée... ), les mettant ainsi
à la seule portée d'une entreprise et, plus généralement,
la réservant à une organisation industrielle seule
capable d'intégrer toutes les contraintes liées à
la production de masse, la distribution à grande échelle
et la gestion dans les normes édictées... avec pour
conséquence la perte de la qualité des produits (falsifications
et ersatz), la propagation des nuisances (vache folle, dioxine,
etc.), l'accroissement des résistances bactériennes
(salmonellose, listériose, etc.) et autres "pathologies
atypiques" aux origines opaques.
Maintenant que l'automation s'est étendue à une très
grande partie de l'appareil de production, les pauvres sont dépossédés
de leurs moyens de subsistance autonome, de ce qu'ils pouvaient
auparavant tirer de leur activité libre combinée à
celle de la nature. Par-là, leur "exclusion", qui
n'est rien d'autre qu'un chômage forcé à l'intérieur
du système, n'est à son tour possible que parce que
cette même production industrielle leur fourni à bon
marché des ersatz d'aliments (*+). Ils sont ainsi à
l'égal des plébéiens de l'antiquité
romaine, chassés de leurs terres par le bon marché
des blés importés des quatre coins de l'empire et
par l'extension des latifundia, n'ayant plus d'autre perspective
que le pain et les jeux, réduits à une masse de manœuvre
disponible pour toutes les manipulations et les barbaries... en
attendant que la décadence entraîne la chute de l'Empire
. Ce qui existait autrefois indépendamment de l'industrie
et de I'État, (petits métiers, solidarités
de voisinage, etc.), n'a donc aujourd'hui plus droit légalement
à l'existence ; non pas que tout cela soit formellement interdit,
mais plus subtilement que, au moment où la loi prétend
tout réglementer, l'Etat tout prendre en charge et les autorités
faire la preuve de leur compétence en tout (+*) , cela n'entre
plus dans aucun cadre juridique. Le droit a changé de nature,
ce n'est plus comme autrefois un cadre définissant certaines
limites à la vie sociale, il tend maintenant à dicter
à chacun sa manière de travailler et de se comporter
en société ; Il prétend régler les rapports
entre les hommes à l'égal de lois physiques s'appliquant
aux éléments d'une machine, et sous couvert de protéger
les personnes contre elles-mêmes, réduit leur liberté
et les livre à l'arbitraire bureaucratique.
(*+) Voir de Venant Brisset, Tant qu'il est encore temps... Libre
opinion sur l'agriculture, l'État et la Confédération
Paysanne, Octobre 1998. Résumé en un article paru
dans Campagnes solidaires, 12/1998.
(+) Voir de A. Koestler, Spartacus (1945), les discours de M Marcus
Crassus dans la 4e partie, ch. IV.
(+*) Avec comme contre-coup l'accroissement des recours juridiques
contre les autorités pour des "délits involontaires"
: "Les gens ne supportent plus de penser qu'ils sont victimes
de la fatalité." s'indigne un député dans
Le Monde du 30 avril 1999. Ne serait-ce pas parce qu'ils nont plus
le loisir "expérimenter aucune liberté ?
Toute activité personnelle, tout travail réellement
productif effectué en vue d'acquérir une certaine
indépendance vis à vis de l'économie marchande
(tel que le permettaient autrefois la paysannerie, l'artisanat,
etc., qui sont les bases de ce que les économistes appellent
l'économie informelle) tend donc à devenir impraticable
; La société industrielle en a fait une corvée,
au sens que ce terme avait au Moyen-Age, à savoir, étant
soumis à impôts, cotisations, obligations et contrôles
divers, ou au contraire travail au noir et donc "non protégé"
- "un travail gratuit que les serfs et les roturiers devaient
au seigneur " et une tâche pénible, fonction subalterne
du processus de production industriel. Combien de menuisiers ne
font plus que du Ikea sur mesure, par exemple, alors que la production
des meubles dits "traditionnels" est largement automatisée.
Pour maintenir l'indispensable cohésion d'un "tissu
social" rendu ainsi de plus en plus évanescent, le même
Etat de droit se voit obligé d'imposer autoritairement la
"solidarité" et la "responsabilité"
(par exemple entre parents et enfants) qu'il a par ailleurs rendu
si difficile, tandis que l'industrie des loisirs et de la culture
reconstitue une sociabilité, une authenticité et une
nature de synthèse (de Disneyland en Center Parcs). Car en
fait, cette société si démocratique, si libérale
et si ouverte ne tolère rien qui lui soit extérieur,
plus aucun mode de vie qui n'entre peu ou prou dans ses statistiques,
ses réglementations et ses systèmes d'assurances ;
Rien sur quoi, par ce racket à la protection qui est le soutient
de toutes les mafias, les spéculateurs et les bureaucrates
puissent avoir, en définitive, le dernier mot.
" Actuellement, la scolarité prolongée, les
stages et l'assistance sociale, sont les méthodes employées
à outrance pour maintenir une partie toujours plus importante
de la population loin de la production, tant qu'elle reste une force
productive non nécessaire qu'il faut démobiliser :
Ces méthodes sont à la charge de l'Etat et sont présentées
comme réussite sociale, expression du "bien être"
Par ces procédés, les jeunes, les chômeurs et
les exclus en général, sont écartés
des circuits de la production mais conservés en tant que
consommateurs. La mondialisation a provoqué une augmentation
des dépenses sociales au détriment des autres nécessités
significatives de l'Etat comme par exemple L'effectif policier et
l'achat d'armement. Plutôt que d'avoir recours à l'impôt,
les stratèges du pouvoir ont développé des
politiques d'atomisation des forces productives inutiles, par le
biais d'aide à des associations là but non lucratif
financées par l'Etat, par des donations privées alléchées
par un dégrèvement fiscal. Pour l'essentiel, il s'agit
pour l'Etat de céder la gestion des services sociaux et du
recyclage d'individus à des organisations inoffensives de
volontaires, ou à des collectifs encadrant des jeunes, des
chômeurs etc., de manière à développer
une économie intermédiaire neutralisant les inutilisables
du marché global du travail. Cette économie est appelée
à se développer dans les années à venir
(en France, l'économie sociale représente plus de
6% des emplois). "
Miguel Amoros, Où en sommes-nous ? , 1998.
L'idéologie du progrès matériel fait accroire
que les machines et les technologies dernier cri sont toujours plus
efficaces que les précédentes. Mais personne ne prend
jamais la peine de vérifier précisément la
réalité de ce qui n'est en fait qu'une pétition
de principe. On préfère plutôt s'employer à
supprimer tout point de comparaison qui permettrait de saisir précisément
quel est le genre d'efficacité dont les technologies sont
capables, quelle est la manière très particulière
dont elles "rationalisent" les activités humaines
(+**). Pendant que la production s'automatise, les machines-outils
les plus simples à mettre en œuvre et dont l'usage impliquait
un véritable savoir-faire tendent à disparaître
au profit d'un appareillage plus complexe, bourrée d'électronique
difficilement réparable, mais qui se combine à merveille
avec les matériaux technologiques et surtout ne nécessite
aucune compétence particulièrement approfondie. L'efficacité
de l'outillage technologique réside essentiellement, on le
voit tous les jours, dans l'indépendance de son fonctionnement
à l'égard du personnel qu'il emploie pour l'essentiel
à des fonctions subalternes d'entretien et de maintenance
de l'appareil productif, de gestion des flux d'entrants et de promotion
de ses produits. La main-d'œuvre en est interchangeable, et
ses compétences éphémères ou inexistantes
ne peuvent pas gêner l'adaptation de l'appareil de production
aux contraintes et fluctuations du marché, c'est-à-dire
non à la demande sociale elle-même, mais, à
travers la publicité et la mode, à la spéculation
sur celle-ci rendue d'autant plus aisée par la dépossession
et la déréalisation des salariés qu'engendre
partout l'usage intensif des technologies.
(+**) Un exemple particulièrement éclairant par Jean-Marc
Mandosio, L'effondrement de la Très Grande Bibliothèque
Nationale de France, éd. EdN (1999).
Le travail d'usine ou de bureau, où l'individu n'est plus
qu'une fonction, un rouage dans la machine qu'est l'entreprise,
est donc devenu le modèle des rapports sociaux, c'est-à-dire
ce à travers quoi les individus et les institutions perçoivent
maintenant toute activité sociale : à la fois au travers
des catégories parcellaires (citoyen, consommateur, salarié,
contribuable, usager, etc.) employées par la bureaucratie
pour diviser les problèmes et mieux les gérer, et
au travers de la volonté des individus de s'identifier à
une de ces formes de la représentation sociale diffusée
par le spectacle. Par exemple, lorsque des salariés revendiquent
une plus grande "reconnaissance" dans leur travail, ils
demandent par-là à être moins maltraités
et aussi une "revalorisation de l'image" que leurs supérieurs
hiérarchiques et autres autorités leur renvoient d'eux-mêmes.
Il en est de même pour le "respect" que réclament
parfois les habitants des banlieues à la suite de reportages
télévisés qu'ils estiment calomniateurs à
leur endroit. Les rapports sociaux et l'activité des individus
ne sont, en effet, plus perçues et analysées que dans
les termes diffusés et mis à la mode par la représentation
sociale, parce qu'il n'existe plus de communauté à
l'échelle humaine dans laquelle ces activités puisse
prendre un sens pour la personne elle-même. Aussi l'individu
atomisé, qui effectue un travail parcellaire à l'aide
de compétences éphémères, n'a d'autre
ressource que de rechercher un sens à son existence dans
la société en son ensemble, mais cette abstraction
ne laisse que la possibilité de s'identifier à ses
représentations, de devenir soi-même une image dans
le spectacle social.
La boucle est bouclée et, d'une manière générale,
la rationalisation qui s'opère par l'automation tend à
supprimer tout travail vivant au profit de la manipulation de signes
censés représenter la réalité. Les conséquences
désastreuses d'une telle déréalisation de l'activité
humaine s'étalent dans toute leur monstrueuse absurdité
dans les activités en contact direct avec la nature, dans
l'agriculture et l'élevage industriels (voir les Remarques
AGM, op. cit.).
Mais les gens réalistes nous diront que de toute façon
" l'homme ordonne, la machine exécute " ; c'est
bien, en effet, ce que nos sens nous font immédiatement percevoir,
et l'on se contente de hausser les épaules devant celui qui
prétend que la réalité est tout autre, que
c'est la machine qui dicte à l'homme son emploi. Les professeurs
qui enseignement l'usage des machines à commande numérique
et informatique, par exemple, répètent à l'envi
que "il ne faut pas se laisser diriger par la machine "
voulant seulement rappeler par là qu'il faut toujours vérifier
les ordres qu'on lui donne et ne pas se laisser aller à avoir
confiance a priori dans les réglages précédemment
effectués. Comment un automobiliste peut à la fois
être maître de la conduite de son véhicule et
être asservi à son usage social, voilà pourtant
une expérience fort communément partagée, mais
de laquelle l'habitude de la raison abstraite empêche de tirer
le moindre enseignement. Comment une machine automatique, par l'investissement
qu'elle représente, le volume de production qu'elle implique,
le bon marché auquel elle astreint les autres producteurs
et par-là auquel elle astreint ses propres détenteurs,
fait que ceux qui la mettent en œuvre n'ont d'autre possibilité
que de l'utiliser selon les nécessités technico-économiques
non seulement qu'elle impose, mais qu'elle suppose par sa seule
existence, voilà ce qu'aucune évaluation technique,
ce qu'aucun calcul économique, ce qu'aucune expérimentation
scientifique ne peut appréhender. On voit ainsi comment la
raison abstraite des sciences se protège de toute évaluation
objective, non pas de ses résultats - qui font toujours l'objet
de rigoureux calculs -, mais de ses conséquences pratiques,
concrètes et réelles, que chacun peut vérifier
tous les jours de ses propres yeux, sans l'aide d'aucun expert,
instrument de mesure sophistiqué, ni connaissance spécialisée,
mais avec seulement un peu de curiosité et d'esprit critique
- denrées ne pouvant, certes, être produites industriellement
(+***).
(+***) Sur " le déclin continu de l'intelligence critique
et du sens de la langue auquel ont conduit les réformes scolaires
imposées depuis trente ans " voir Jean-Claude Michés,
L'enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes, ed. Climat
(1999).
Le point de vue d'où nous formulons notre jugement critique
sur la technologie est donc fort simple : c'est celui de la raison
concrète qui ne considère pas isolement les faits
et phénomènes, et pas seulement les conséquences
apparentes et immédiates des actes, mais aussi le contexte
social et historique où ils sont apparus et qui leur donne
leur sens, c'est-à-dire à la fois la signification
qu'ils peuvent avoir pour les hommes et la direction vers laquelle
ils peuvent infléchir les événements ultérieurs.
C'est dire que, contrairement à la méthode scientifique,
dont l'objectivité appliquée aux sciences humaines
est identiquement le point de vue "du plus froid des montres
froids ", de l'autorité et de la domination, de l'Etat
et de l'Économie, "rien de ce qui est humain ne nous
est étranger ".
Dans ce numéro et les prochains sous le même titre,
nous allons donc évoquer les conditions historiques et sociales
qui ont concouru à la genèse des technologies et à
la naissance de la société industrielle dont nous
voyons aujourd'hui qu'elle tend à s'unifier mondialement
en un système totalitaire technologique. Nous exposeront
ensuite quelques conclusions auxquelles la reconnaissance de ces
faits nous mène nécessairement dans la mesure où
nous ne voulant pas de ce monde et que nous entendons bien nous
opposer à son parachèvement.
Signification des technologies
Technologies lourdes :
-Nucléaire : Manhattan Project, conception, réalisation
et utilisation de la bombe atomique en 1945, dirigé par Robert
Oppenheimer (antinazi, accusé par la suite de sympathies
communistes sous le président Eisenhower).
Energie en tant qu'absolu. Disponible pour tous les usages, donc
produite abstraitement, sans aucun rapport avec l'usage particulier.
-Aéronautique : Avions à réaction, missiles
et fusées réalisés en 1942, par Werner von
Braun (Major de la S.S. qui dirigera ensuite la construction des
fusées du programme Apollo pour le voyage sur la Lune).
Transport en tant qu'absolu. Déplacement sans rapport avec
les lieux et indépendamment de l'espace géographique
et social traversé.
Transformation de la matière :
-Matériaux plastiques : Ersatz, matériaux plastiques
dérivés des hydrocarbures (Caoutchouc, Nylon), substances
chimiques (engrais, pesticides, etc.).
Création de matériaux pour des propriétés
spécifiques. Substituts et ersatz. Matières et objets
pour un usage spécialisé et unique, c'est-à-dire
à la fois jetables et inutilisables par ailleurs, et que
les êtres vivants ne peuvent généralement assimiler
(d'où pollution et nuisances).
-Antibiotiques et génétique : Pénicilline,
antibiotiques, etc. Fonction de lADN découverte en 1944.
Manipulation du vivant en tant que matériau pour l'industrie.
Le but n'est pas de soigner la maladie en luttant contre ses causes,
mais de supprimer son apparition, d'inhiber les facteurs déclenchants
pour habituer l'organisme à un environnement pathogène
(d'où instrumentalisation et déstructuration du vivant).
Communication et Coordination :
- Electronique : Transistor, radar, radio, etc.
Traitement des signaux. Contrôle et communication avec abolition
de la distance.
-Informatique : Machines à calculer. En travaillant sur
Enigma, machine à décrypter les messages codés
allemands durant la guerre, Alan M. Turing établit les principes
théoriques du fonctionnement d'une machine capable de résoudre
tous les problèmes : l'ordinateur.
Manipulation des symboles. Traitement automatisé de l'information
indépendamment du sens.
- Cybernétique et automatisation : Robots, automatismes,
etc.
Organisation rationnelle du travail et coordination entre les machines
et les hommes, "l'usage humain des êtres humains "
(Norbert Wiener, créateur de la cybernétique en 1942).
L'homme n'est plus qu'un élément du système
de la production industrielle, consommé autant que produit
par lui.
Genèse de la technologie
Du déclenchement de la première à la fin de
la seconde Guerre Mondiale, le capitalisme a traversé une
crise majeure : le système a dû lutter contre toutes
les possibilités émancipatrices que son propre développement
technique et économique antérieur avait fait éclore.
Il a dû trouver les formes politiques et techniques pour neutraliser
ces possibilités, pour lui critiques et révolutionnaires.
D'autre part le laisser faire, laisser aller, l'anarchie capitaliste
engendrait périodiquement les crises de plus en plus dévastatrices.
Après avoir fait le tour de la planète et être
ainsi revenu sur lui-même, le libéralisme mettait en
concurrence le capital non plus contre les économies locales,
mais contre lui-même. Le capitalisme devait mettre un terme
à ces tendances autodestructrices, à la dispersion
dans l'emploi de ses moyens et à l'inconscience sur ses propres
fins (*/). Pour cela, il a fait de la politique non plus un art,
mais une simple technique ; il a fait de la technique non plus un
simple moyen, mais un but politique. Il s'est alors emparé
de l'appareil d'Etat pour en faire un moyen de régulation
du marché et de coordination des différents secteurs
industriels, en attendant que la concentration des capitaux - qui
s'est réalisée depuis sous l'effet du développement
technologique, des interdépendances et complémentarités
qu'il engendre entre les différents secteurs industriels
- y pourvoie d'elle-même. " Dès lors, l'histoire
mondiale devient toujours plus l'histoire de la technique. "
(M. Amoròs, op. cit.).
(*/) Sur la fin du libéralisme, voir Karl Polanyi, La grande
transformation (1941).
La classe ouvrière était, au début du siècle,
une force sociale considérable qui a d'abord été
neutralisée par l'écrasement des révolutions
russe et allemande, puis récupérée dans les
systèmes totalitaires, la lutte nationaliste contre ces régimes
(seconde Guerre Mondiale et guerre froide) et en l'intéressant
à la survie du capitalisme (accès aux biens de consommation,
Welfare state, etc.). Le mouvement ouvrier représentait une
menace d'autant plus grande que les moyens de production avaient
atteint un développement tel que l'unité des moyens
techniques alors réalisée rendait possible à
la classe ouvrière de s'en emparer et de les mettre en œuvre
pour son propre compte. Comme le remarque Simone Weil en 1934 :
" La machine-outil [a] produit, surtout avant la guerre, le
plus beau type peut-être de travailleur conscient qui soit
apparu dans l'histoire, à savoir l'ouvrier qualifié.
" (/). La normalisation des objets techniques, la simplicité
et la polyvalence des machines-outils, l'éducation et la
qualification d'une partie des ouvriers rendaient alors possible
l'appropriation et la réorganisation dans un but émancipateur
de l'appareil de production créé par le capitalisme
.
(/) Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté
et de l'oppression sociale (1934).
Pour désamorcer définitivement ces potentialités
révolutionnaires, le système capitaliste s'emploiera
dès lors à supprimer la classe ouvrière et
à compliquer le système technique de la production
pour le mettre aux seules mains des spécialistes qui le conçoivent
et le dirigent, techniciens, experts et gestionnaires. L'automatisation
de la production n'a pas d'autre but que de faire en sorte que le
capital se passe de producteurs; elle est la volonté de réaliser
l'autonomie de la technique à l'égard des hommes.
Pour le capitalisme, elle est le seul moyen de supprimer radicalement
la séparation entre le travailleur et son produit et de dépasser
la contradiction aux conséquences subversives que cela représente.
Ainsi, toutes les techniques nouvelles apparues lors de la seconde
Guerre Mondiale, et qui constituent maintenant ce que l'on appelle
couramment les technologies, ont pour caractère spécifique
de limiter les possibilités d'intervention de l'homme en
tant que sujet dans le fonctionnement de la machine. Il s'agit là
d'une transformation qui va à l'encontre de tout le développement
technique antérieur.
L'automatisation sous ses différentes formes, de la mécanisation
élargie aux machines pilotées par ordinateur, représente,
comparée à tout l'outillage traditionnel dont la machine-outil
était le perfectionnement le plus aboutit, un saut qualitatif
nettement régressif dans les rapports entre l'homme et la
machine. En effet, la machine-outil se limitait à assister
l'homme dans son activité, lui laissant toute latitude pour
l'organiser à sa guise (ce qui a suscité ]!éclosion
de créations originales, comme en témoigne l'Art Nouveau
et ses recherches de formes organiques), tandis que les machines
automatiques se substituent à cette activité, réduisant
l'homme au rôle de servant de la machine, l'obligeant à
planifier de bout en bout la conception, l'approvisionnement en
matières premières et la distribution de la production.
C'est donc moins une production qu'il faut organiser à une
échelle humaine, que des flux à gérer au niveau
d'un système économique qui, dans la mesure ou ce
genre de machine se généralise, bouleverse les rapports
entre entreprises concurrentes et partenaires, accélère
les échanges, et tend, à son tour, à échapper
à toute maîtrise humaine. La tâche de l'ouvrier
ne consiste plus qu'à alimenter, entretenir et surveiller
la machine qui a remplacé le travail vivant et le savoir-faire
de plusieurs dizaines de personnes, tandis que les ingénieurs
qui planifient cette production automatisée et sa distribution
à grande échelle ne peuvent plus se permettre beaucoup
doriginalité, leurs marchandises produites en masse devant
s'imposer par défaut au plus grand nombre pour être
écoulées aisément. L'automatisation est donc
une technique qui tend à s'appliquer à tout l'appareil
de production en standardisant l'organisation et les produits en
amont et en aval des machines automatiques, et de ce fait elle en
vient à imposer ces caractères à l'ensemble
de la société: l'uniformisation des produits disponibles
sur le marché forme le goût pour une esthétique
qui tend au dépouillement ornemental et à la fonctionnalité.
(Il suffit de feuilleter un catalogue Ikea pour voir que l'on vend
là, plutôt que des meubles ou des objets, un "mode
de vie" jeune et branché... superficiel et creux qui
correspond bien à la perte du goût et de toute compétence
réelle qu'engendre la banalisation d'un tel mode de production).
de Guernica à Hiroshima
La seconde Guerre Mondiale est le creuset d'où est sorti
le complexe industriel et social de la technologie. C'est en effet
à partir des luttes contre les formes politiques du totalitarisme
que vont se mettre en place dans le "monde fibre" les
éléments du totalitarisme technologique. Le fascisme,
cet " archaïsme techniquement équipé "
et le stalinisme, cette bureaucratie technocratique, sont les premiers
régimes modernes à avoir traité les problèmes
dordre politique comme des tâches essentiellement techniques
: au gouvernement des hommes, ils ont substitué l'administration
des individus atomisés, c'est-à-dire des hommes réduits
à l'état de choses (des mouvements de masse aux camps
de concentration) (/*). Les régimes totalitaires ont fondé
leur puissance politique sur des hommes désocialisés,
des individus désolés (/**), à la fois moralement
par l'expérience de la première Guerre Mondiale, idéologiquement
par l'écrasement des mouvements révolutionnaires et
socialement avec la crise économique et le chômage
de masse. Ils ont eu cette supériorité sur les anciennes
formes de la démocratie bourgeoise de pouvoir se détacher
de tout souci du 'bien public" - l'administration des intérêts
contradictoires au sein de la société pour se concentrer
exclusivement sur l'accumulation de la puissance, en suscitant l'adhésion
frénétique des masses à leur exaltant mouvement
pour la conquête du monde.
(/*) Voir de S. Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande
politique (1939). il faut remarquer que l'auteur voulait organiser
une propagande progressiste qui aurait repris les mêmes méthodes
de conditionnement des masses par identification réflexe
à un mouvement politique que celle de la propagande fasciste
qu'il voulait combattre.
(/**) Voir de H. Arendt, Le système totalitaire (1951),
particulièrement la fin du chapitre Idéologie et terreur:
" L'homme désolé se trouve entouré d'autres
hommes avec lesquels il ne peut établir de contact, ou à
l'hostilité desquels il est exposé. "
Dans cette lutte pour s'accaparer la puissance, qui se prolongera
bien au-delà de la seconde Guerre Mondiale avec la "guerre
froide", sa course aux armements et au prestige technologique
(des missiles intercontinentaux aux voyages sur la Lune), les moyens
techniques se substitueront progressivement, partout et dans tous
les domaines, aux fins politiques et inversement les réalisations
politiques en viendront à ne plus être définies
que comme mise en oeuvre à grande échelle de gadgets
technologiques. Et eest dans le "monde libre", que finalement
se réalisera le parachèvement de la recherche de puissance
absolue entamée par les systèmes totalitaires, et
dont avaient seulement rêvé, avant eux, toutes les
formes de domination.
Pour la première fois, avec le Manhattan Project, une organisation
sociale et industrielle a été créée
de toutes pièces - et sous le secret militaire - dans le
but précis et unique de produire un objet technique qui dépasse,
et de loin, toute mesure et toute maîtrise humaine: la bombe
atomique (/***). (Quatre usines pour la séparation des isotopes
de l'uranium, employant plusieurs dizaines de milliers de personnes,
ont été construites sur des sites tenus secrets et
plus de 2000 chercheurs, techniciens et militaires ont travaillé
à la mise au point de la Bombe à Los Alamos). Ce type
d'organisation est par la suite devenue le modèle pour la
recherche scientifique et technique, la base pour le développement
de l'industrie nucléaire en particulier, et pour toute l'industrie
technologique, étroitement liée aux activités
militaires. Et cette nouvelle organisation de la production transformera
profondément à son tour les rapports sociaux.
(/***) Pour une analyse de "notre existence sous le signe
de la bombe" voir Gunther Anders, De la bombe et de notre aveuglement
face à l'apocalyse (texte tiré de L'obsolescence de
l'homme , 1956), éd. Titanic.
A la fin de la seconde Guerre Mondiale, le totalitarisme, sous
sa forme la plus grossière et la plus brutale, le fascisme,
était vaincu. Mais Hiroshima - et avant cela les bombardement
massifs de villes allemandes et japonnaises par les Alliés
sans autre but stratégique que la démoralisation des
populations civiles - ne fait qu'illustrer combien moralement il
a vaincu, lui qui avait engagé les hostilités avec
Guernica. Ainsi, la fin des camps de concentration nazis ne signifiait
nullement la fin de la terreur de masse; avec la bombe atomique
et la course aux armements nucléaires cette dernière
s'étend d'un coup à la planète entière,
avec pour conséquence chez les populations un saut qualitatif
dans l'indifférence à l'égard de leur propre
sort.
La course aux armements et l'équilibre de la terreur sont
la première manifestation de l'autonomie du processus technologique
face aux êtres humains: lorsque des stratèges bien
à l'abri dans leurs bunkers jouent sur ordinateur avec des
scénarios impliquant des millions de morts en quelques jours
de guerre nucléaire et font connaître de tels calculs
au monde, il est signifié à chaque être humain
combien il compte maintenant pour peù de choses dans le complexe
étatico-militaro-industriel, la machinerie qui peut ainsi
régler son sort en quelques instants (/+).
(/+) Voir de L. Mumford, Le mythe de la machine (1967), en particulier
les chapitres 9 (La nucléation de la puissance) et 10 (La
nouvelle mégamachine) du vol. II.
Avec la Bombe, pour la première fois dans l'histoire, le
pouvoir de l'État n'existe plus seulement en tant que pouvoir
politique, mais principalement en tant que puissance technique d'annihilation
du sujet politique (citoyens, société et nation) doù
émanait autrefois sa légitimité. Par là,
ce pouvoir s'est rendu indépendant des populations dont il
n'a maintenant plus que la charge, c'est-à-dire dont il doit
gérer les "ressources humaines" au mieux des nécessités
techniques imposées par l'économie mondialisée.
Avec le Manhattan Project, venait donc de naître la société
industrielle, une organisation sociale issue de l'organisation industrielle
de la production sous l'égide des technologies. Cette société
évolue au gré des nécessités économiques
et techniques liées au fonctionnement de sa machinerie; l'existence
des hommes y est prise en charge aussi bien matériellement
qu'idéologiquement par la production de masse qui occupe
tout l'espace social; les rapports sociaux se réduisent à
des actes techniques, échanges marchands et communication
d'informations. Enfin son but essentiel - celui auquel tous les
moyens sont subordonnés -n'est pas le renouvellement ni l'enrichissement
de la vie humaine, mais une production d'objets techniques par lesquels
le système accroît toujours sa puissance et étend
son empire sur la totalité des conditions de la vie sur Terre.
La suite au prochain numéro...
La science et le bon sens
par Robert J. Oppenheimer
Le 16 juillet 1945, à Alamogordo dans le désert du'
Nouveau-Mexique, la première bombe atomique explose. A la
fui de cet essai, Oppenheimer vit venir vers lui Bainbridge, le
physicien responsable du test, qui en guise de commentaire lui jeta
simplement:"Maintenant, nous sommes tous des salauds".
Oppenheimer lui-même conviendra que personne n'avait alors
fait de remarque plus pertinente.
Au moment où le gouvernement américain lui demande
comment utiliser la Bombe contre le Japon, il signera, avec trois
autres savants, le texte suivant:
" Les opinions de nos collègues scientifiques sur l'emploi
de ces armes lia bombe atomique ] ne sont pas unanimes: elles vont
de la proposition d'une démonstration purement technique
à l'utilisation militaire conçue de façon à
provoquer une reddition.[...]. Nous nous sentons plus proches de
ces dernières vues; nous ne pouvons proposer aucune démonstration
technique susceptible de mettre fin à la guerre; nous ne
voyons aucune alternative acceptable (sic!) à l'emploi militaire
direct.
En ce qui concerne les aspects généraux de l'utilisation
de l'énergie atomique, il est clair que nous, en tant qu'hommes
de science, n'avons aucun droit de propriété. Il est
exact que nous sommes parmi le petit nombre de citoyens qui ont
eu l'occasion de réfléchir longuement à ces
problèmes durant les dernières années. Nous
ne pouvons prétendre, cependant, à aucune compétence
particulière pour ce qui est de résoudre les problèmes
politiques, sociaux ou militaires provoqués par t'avènement
de la puissance atomique. "
Au moment où ces messieurs se lavent les mains par avance
des actes qu'ils ont conseillés, Léo Szilard, qui
en 1939 par l'intermédiaire d'A. Einstein avait averti le
gouvernement américain de la possibilité de l'existence
chez les nazis de recherches sur la Bombe, fait circuler une pétition
parmi les physiciens, qu'il compte adresser au président
Truman pour empêcher son "emploi militaire direct".
Il tente d'obtenir les signatures des chercheurs de Los Alamos,
mais se heurte à Oppenheimer, directeur scientifique de ce
centre de recherches, qui " estime qu'il est inapproprié
de la part d'un savant d'utiliser son prestige pour faire des déclarations
politiques "...
Par la suite Oppenheimer dirige le développement des armes
atomiques (bombe A) préconisant leur emploi à des
fuis tactiques, comme soutien sur le terrain aux opérations
militaires. Il s'oppose pourtant à la mise au point des armes
thermonucléaires (bombe H), beaucoup plus puissantes, mais
qui entraveraient le développement de la bombe A et relégueraient
tout armement nucléaire au rôle sans gloire de dissuasion
et de terreur.
Edward Teller, qui dirige les recherches sur la bombe H, parvient
en 1951 à mettre au point le principe de son fonctionnement.
Oppenheimer, au vu de l'ingéniosité de la chose s'exclamera
alors: " It's technically sweet ! " ("techniquement,
c'est sublime ! " ) ; " Quand je vis comment la faire,
il m'apparat clairement qu'il fallait au moins tenter de la réaliser.
Le seul problème qui demeurait serait celui de son emploi[...].
Restait seulement à savoir comment traiter le problème
militaire, politique et humain une fois que parme serait disponible.
" (/*+).
(/*+) Les citations sont extraites du livre de Michel Rival, Robert
Oppenheimer, éd. Flammarion 1995. Biographie intéressante
parce que quoique très respectueuse du "grand homme",
laisse néanmoins transparaître clairement son opportunisme
débridé.
C'est bien là, formulé dès ses origines, le
principe de tout développement technologique...
Quand l'objet est banalisé, la formulation se doit
d'être outrancière
Le terrain philosophique est la bombe - ou plus exactement: notre
existence sous le signe de la bombe, car tel est notre thème
: un terrain parfaitement inconnu. Impossible d'en établir
d'emblée le relevé cartographique. [ ... 1 En d'autres
termes, s'il est à ce point difficile de parler d'un tel
objet, ce n'est pas seulement parce qu'il est terra incognita, c'est
aussi parce qu'il est systématiquement maintenu dans l'incognito:
les oreilles auxquelles on tente den parler deviennent sourdes dès
l'instant qu'on l'évoque. Et s'il peut y avoir la moindre
chance d'atteindre l'oreille de l'autre ce n'est qu'en donnant plus
de tranchant possible à son propos. Voila pourquoi le trait
est ici accentué. Les temps heureux où l'on pourrait
s'en dispenser, où l'on pourrait éviter l'outrance
et faire dans la sobriété, ne sont pas encore venus.
Il n'est pas certain que des qualificatifs tels que 'morale",
"moralisant, "éthique", conviennent encore
aux réflexions qui vont suivre. Face à la monstruosité
de l'objet, ils apparaissent caducs et inappropriés. [ ..
]
À la question du comment s'en est substituée une
autre, celle de savoir si: savoir si l'humanité va, ou non,
continuer d'exister. Cette question, qui semble inconvenante et
que l'homme contemporain, dans son aveuglement face à l'apocalypse,
dans son angoisse face à l'angoisse (la sienne et celle des
autres) dans sa crainte de se faire peur et de faire peur aux autres
mortels timorés, refuse de *se poser", est en fait posée,
puisque la bombe est la question.
Il ne nous est pas permis d'ignorer la monstruosité de cette
question. Sa menace plane sur les propos de ce traité. Les
Anciens auraient dit : Son augure est suspendu au-dessus d'eux comme
une "lune sanglante". Et j'espère que le lecteur,
ne serait-ce que le temps de sa lecture, n'aura pas le loisir d'oublier
cette chose qui est suspendue au-dessus de nos têtes.
Günther Anders, L'obsolescence de l'homme, 1956
[ erratum enlevé ]
Notes & Morceaux Choisis n°3.1 est rédigé
et publié par Bertrand Louart 52, rue Damremont - 75018 Paris
Copie Libre -Gratuit
Sans Titre http://www.under.ch/SansTitre/Textes/Progres/TechnologieCivilisation.htm
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