Introduction :
étudier l’inceste : quelques raisons d’un choix
Un élément fondamental,
fondateur de ce choix, est ma situation de victime, moi-même,
d’abus sexuel incestueux, dans une famille bien française, de
la fin du 20e siècle, en milieu urbain et sans problèmes
de chômage ou d’alcoolisme (parents et apparenté/e/s fonctionnaires
d’Etat).
Dès lors, je ne
sais pas si j’ai choisi ce sujet, ou si c’est lui qui s’est imposé
à moi. Tout ce que je sais, c’est que c’était celui-là ou rien.
Je n’aurais pas
pu faire ce premier mémoire sur un autre sujet. Tout autre sujet
m’apparaissait en effet futile à l’époque, hormis bien sûr ceux
ayant trait aux phénomènes de violence, tels l’excision, ou encore
la torture et la répression sournoise et brutale effectuée par
les dictatures. Et puis, comme une évidence : on n’en parle
pas, ici aussi. Les familles comme ma famille d’origine, cela
n’existe pas. Et si cela n'existe pas, je n’ai rien à faire ici.
Ou alors, il faut que j’en parle moi, puisque personne d’autre
n’en a l’idée, et que j’ai envie de continuer mes études dans
cette discipline qu’est l’anthropologie.
C’est ainsi que
l’idée de ce mémoire a germée…
Par ailleurs,
je vivais de plus en plus mal le fait d’être considérée, voire
de me considérer, comme une « victime » et rien d’autre :
autour de moi, les seules personnes reconnues comme expertes du
sujet, légitimes à en parler, étaient les personnes spécialisées
en psychologie ou du milieu associatif (aide aux victimes, etc).
Or par mes nombreuses
lectures, souvent compulsives et envahissantes, pour comprendre
ce qui m’était arrivé, par mon vécu « à plein temps »
d’un univers familial incestueux et violent durant 18 ans (jusqu’à
ma majorité), puis en pointillés (et le moins possible) depuis,
et enfin par mes recherches personnelles, ce qu’elles m’ont appris
peu à peu me concernant, concernant l’histoire de ma famille et
la transmission/reproduction de ces violences en son sein, j’estimais
avoir moi aussi acquis une certaine … expérience, qui pouvait
devenir expertise, au sens de « connaissance reconnue sur
le sujet », et mise en discussion parmi celles d’autres personnes.
Je voulais donc
passer de la situation de simple victime à celle de personne ayant
voix au chapitre, pouvant contribuer et apporter à la connaissance
de ce sujet.
Un premier élément
très matériel de cette transformation d’objet de discours en auteure
potentielle de discours, fut sans doute, dès ma thématique de
recherche acceptée par un enseignant de cette Faculté, le rangement
de la littérature, abondante, qui était répartie un peu partout
dans mon appartement, sur cette thématique : enfin, elle
avait cessé d’envahir mon espace, physique et mental, pour trouver
une place plus raisonnable et bien identifiée.
C’est ainsi que
commence ce mémoire.
I
– Panorama et perspectives
Lorsque,
dans le cadre d’un entretien avec un juge d’instruction, effectué
en 2007 pour un travail d’anthropologie sur le métier de magistrat,
je pose la question : « Et au niveau des délits, justement,
en tant que juge d’instruction, enfin, des délits et des crimes
pêle-mêle, c’est quel genre d’action que tu retrouves le plus
fréquemment ? », à ma grande surprise, mon interlocuteur
me répond : « Oh ben, ce qui arrive en tête depuis,
moi ça fait 12 ans (…). Bon ce qui arrive en tête, c’est les affaires
sexuelles, les affaires de mœurs, viol ou agression sexuelle,
en milieu familial (…). ».
Lorsque,
fin 2007, je questionne une intervenante d’une association de
lutte contre la maltraitance des enfants avec qui j’avais rendez-vous
pour un stage éventuel sur « qui sont les personnes
qui viennent les voir ? », elle me répond que l’association
ne reçoit jamais directement les enfants, et me précise aussitôt
que dans environ 70% des cas parmi leurs dossiers, la maltraitance
est en fait un abus sexuel. Ce sont soit des voisin/e/s (« qui
entendent des cris ») soit un « parent protecteur »
qui leur téléphone. Dans ce dernier cas, souvent après avoir enclenché
la procédure judiciaire. Elle m’explique qu’en général, les
mères appellent quand elles viennent de découvrir, qu’elles sont
alors sous le choc. Puis qu’il y a les problèmes de droits de
visite vis à vis du parent incesteur
[2] .
Lorsque j’échange
des courriels début 2008 avec une doctorante qui réalise une thèse
sur le viol, en sociologie (approche quantitative), je lis
sa réponse : « Et oui, l’ampleur des viols par inceste est
toujours surprenante, moi-même je ne m’y attendais pas quand j’ai
commencé à travailler sur le viol ».
Pourtant, à ce
jour, les seuls chiffres robustes qui pourraient exister sur ces
abus sexuels incestueux en France métropolitaine, concernant ne
serait-ce que la proportion de victimes femmes (il existe aussi
des victimes hommes), devraient être tirés de l’enquête ENVEFF
(sur les violences faites aux femmes) réalisée par l’INED en 2000,
ou de l’enquête CSF de 2006.
Or, dans l’ouvrage
de Maryse Jaspard qui exploite l’enquête ENVEFF, la seule allusion
aux abus sexuels intrafamiliaux se trouve ici : « Selon
un mode d’interrogation particulier à base de dessins, utilisé
dans les enquêtes de la zone pacifique, il a pu être estimé que
15% des femmes [kanak] avaient été victimes d’inceste avant 15
ans. » (M. Jaspard, 2005, p. 60-61).
En revanche, pour la métropole, aucun chiffre n’est donné,
alors même que des questions posées dans l’enquête l’auraient
permis.
L’inceste,
sur un simple plan quantitatif, reste donc un phénomène très mal
connu en France (métropolitaine surtout), ce qui peut laisser
place à tous les mythes et toutes les ignorances…et par suite
également à tous les aveuglements. A moins que des publications
très récentes, telles le n°445 de Population et sociétés,
le mensuel de l’INED, exploitant l’enquête CSF réalisée en 2006,
commencent à changer la donne
[3] .
Qu’en est-il en anthropologie ?
Dans son ouvrage
Anthropologie de la famille et de la parenté, Robert
Deliège introduit ainsi le chapitre qui traite de la prohibition
de l’inceste : « Pour paradoxal que cela puisse paraître,
l’inceste, en tant que tel, n’a guère retenu l’attention des ethnologues.
Nous ne disposons, en effet, que de données relativement éparses
sur la réalisation proprement dite de l’inceste dans les sociétés
traditionnelles qui constituent notre objet d’étude privilégié. »
(Robert Deliège, 2005, p. 39). Disant cela, Robert Deliège
pense à l’inceste comme chez les pharaons ou en Afrique, qu’il
évoque plus loin dans ce chapitre, à savoir une alliance par mariage
entre personnes déjà apparentées entre elles par d’autres liens
(frère-sœur notamment). Et ces alliances par mariage sont, dans
l’un comme dans l’autre cas, le fait de personnes bien spéciales,
à part des autres humains qui sont leurs sujets : le pharaon
en Egypte, le roi dans les endroits d’Afrique noire évoqués. C’est
à dire des personnes conçues comme se situant au-dessus des règles
ordinaires. On voit donc que le mariage incestueux reste, même
là, à caractère transgressif pour l’humain ordinaire.
Dans le texte
d’une intervention, intitulé « construire une anthropologie
de l’inceste », l’anthropologue Dorothée Dussy explique que
l’inceste (mais pas sa réalisation dans la réalité) est un des
thèmes qui a été le plus traité en anthropologie.
Elle relève que
ce qu’on peut comprendre de la définition de l’inceste, tel qu’il
est pensé par des auteurs tels Bronislaw Malinowski dans La
vie sexuelle des sauvages du nord-ouest de la Mélanésie,
c’est : « il s’agit d’une vraie relation amoureuse,
interdite, entre adultes consentants » (Dorothée Dussy, 2004).
Certains de ses informateurs lui indiquent que quelques petites
filles ont déjà eu des rapports complets, avec pénétration. Mais
Bronislaw Malinowski ne cherche pas à en savoir plus et croit
« devoir rabattre ces affirmations » plutôt que d’enquêter
autour de lui pour savoir qui sont les partenaires sexuels des
fillettes, pensant avoir affaire à une manifestation d’un « certain
humour malicieux à la Rabelais » caractéristique de ces insulaires.
Et
finalement, Dorothée Dussy conclut que le regard de Bronislaw
Malinowski sur la sexualité prénuptiale des Trobriandais n’apprend
rien sur l’inceste, ce qui, par défaut, en confirme la définition
qu’il en fait au départ. Ceci est, grosso modo, affirme-t-elle,
l’approche caractéristique de l’inceste en anthropologie jusqu’à
Claude Levi-Strauss : l’inceste est une transgression, par
des adultes consentants, des règles matrimoniales qui interdisent
les relations sexuelles entre apparentés trop proches.
Après Claude Levi-Strauss,
du point de vue de l’anthropologie, l’inceste n’existe plus, développe-t-elle
: ce qui existe, c’est l’interdit de l’inceste, élément fondateur
de toute société, qui « constitue l’acte de naissance du
groupe humain et marque le passage de la nature à la culture,
de la bestialité à l’humanité » (in Les structures
élémentaires de la parenté).
Enfin, Françoise
Héritier construit la notion d’inceste du deuxième type, qui advient
quand deux personnes apparentées au degré d’interdit matrimonial
partagent le/la même partenaire sexuel/le. Cet inceste du deuxième
type n’est ainsi pas incorporable dans la théorie Lévi-Straussienne
de l’échange exogamique, puisqu’ici, l’interdit porte aussi sur
des femmes appartenant à des groupes dans lesquels il est normalement
possible de prendre une épouse. Finalement, Françoise Héritier
conclut que la véritable nature de la prohibition de l’inceste
« consiste avant tout à éviter de mettre en contact des « humeurs
identiques » ou encore des personnes partageant la même substance »
(Robert Deliège, 2005, p. 53).
Dorothée Dussy
remarque, quant à elle, que la grande majorité (à deux exceptions
près) des cas d’inceste relevés et décortiqués par Françoise Héritier
dans Les deux sœurs et leur mère sont fictifs, relevant
soit de constructions théoriques, soit de créations littéraires.
Et finalement, que l’anthropologie dit donc très peu sur ce qu’est
l’inceste dans la vraie vie de vraies personnes. Et ne sachant
rien de ces situations réelles, l’anthropologie développe, conclue-t-elle,
des représentations symboliques de l’inceste spéculatives, et
non descriptives.
Ceci alors que
dans d’autres disciplines, telles l’Histoire, la psychologie,
le domaine juridique ou la littérature, le regard porté sur l’inceste,
quand il existe, relève d’une approche bien différente :
quand l’inceste apparaît (ce qui reste rare), c’est accolé à la
problématique du viol, et non de l’alliance, précise-t-elle.
Pour autant,
l’inceste-alliance et l’inceste-viol sont-ils deux entités si
différentes ? C’est une question qu’elle n’évoque pas. Or,
les cas réels connus d’alliance incestueuse évoqués plus haut,
outre qu’il ne s’agissait ni de mariages d’amour comme ils sont
recommandés aujourd’hui en Europe par exemple, ni même de mariages
choisis, consentis par les époux, constituent bel et bien une
transgression majeure de la règle valable pour le commun des mortel/le/s.
Et cette transgression est prescrite, plus que prescrite :
obligatoire, pour des humains qui sont, précisément, en-dehors
des règles ordinaires : roi ou pharaon. L’alliance incestueuse
sépare, finalement, la famille royale du reste des humains.
Il existe d’autre
part les différentes traditions de mariages endogames prescrits :
le mariage de l’homme avec sa cousine croisée est ainsi recommandé
dans de nombreuses sociétés ; le mariage de l’homme avec
sa cousine parallèle, appelé aussi « mariage arabe »,
est quant à lui prescrit dans une minorité de sociétés, réparties
autour du bassin méditerranéen y compris en France jusqu’à une
époque historiquement récente. Dans les deux cas, au contraire
du mariage exogame, il s’agit ici de rester entre soi, ce qui
« implique la reproduction, génération après génération,
de l’échange de conjoints entre deux « lignes » »
(Maurice Godelier, 2004, p. 223), qui renforce et confirme
l’alliance entre les deux familles, les deux lignes, au fil du
temps.
Il faut noter
que dans tous ces exemples, la question du mariage, de l’alliance,
n’est pas nécessairement liée à des sentiments entre individus
tels « l’amour », ce qui est une spécificité de certaines
sociétés dont la nôtre aujourd’hui, mais plutôt, ouvertement et
simplement, liée à celle de l’alliance entre familles via celle
matrimoniale de leurs membres (alliance entre familles qui continue
également dans notre société via le « mariage d’amour »).
La question du
mariage et de l’alliance n’implique pas non plus nécessairement
l’idée de consentement, de respect ou de désir mutuel. Ainsi,
en France, « la société estime depuis peu que les gestes
et les rapports sexuels doivent être consentis » (Dorothée
Dussy, Léonore Le Caisne, 2007, p. 19), et la notion de « devoir
conjugal », n’est d’ancienne mémoire dans les textes que
depuis la loi du 23 décembre 1980, qui permet de reconnaître qu’il
peut y avoir viol entre époux. Et que dire, par exemple, des « certitudes »
de Louis Virapoullé dans le débat du sénat en 1978 : « il
n’y a pas de possibilité de viol dans le cadre de l’union légitime,
car, alors, que deviendraient les devoirs conjugaux ? »
(Georges Vigarello, 1998, p. 259) ? Et ce n’est qu’en
1992 que la Cour de cassation, invalidant un arrêt de la chambre
d’accusation de Rennes, fait date : le viol entre époux peut
être réellement jugé en France (Georges Vigarello, 1998, p. 260).
Ces constats et
rappels peuvent permettre de relativiser l’opposition entre l’inceste-alliance
dont les règles de prohibition sont étudiées par l’anthropologie,
et l’inceste-viol : l’alliance n’est pas nécessairement synonyme
« d’amour », elle peut à l’inverse, sans que cela choque,
aller de pair avec une violence banalisée, voire le viol, nommé
en France, pour rester volontairement sur cet exemple non exotique,
« devoir conjugal ».
Dans le cadre
de sa recherche sur les violeurs effectuée à la fin des années
1980, Daniel Welzer-Lang
[4] (note importante au bas de cette page) explique :
« j’avais décidé, au début de cette recherche, d’extraire
les viols d’inceste de mon projet de recherche. Mais je n’ai pas
eu le choix : parmi les violeurs rencontrés et dans les dossiers
de viol étudiés, l’inceste était présent » (Daniel Welzer-Lang,
1988, p. 138). Après avoir relaté les témoignages de femmes
de son entourage, victimes d’inceste qui lui en parlent pour la
première fois alors qu’elles savent qu’il effectue cette recherche
sur le viol, il évoque les statistiques d’appels reçus par l’association
SOS viol, qui le conduisent à conclure : « à travers
l’ensemble de ces exemples pris dans des surfaces d’émergence
très diverses, se dessine une vague approche de l’inceste. Le
viol d’inceste pourrait être la partie immergée d’un iceberg nommé
viol » (ibid, p. 142). Enfin, il enchaîne, dans les
pages suivantes, sur un récapitulatif concernant les théories
anthropologiques de la prohibition de l’inceste, et les doutes
émis par quelques anthropologues les concernant. C’est finalement
à cela que se résumera son analyse du viol d’inceste dans cette
recherche sur le viol.
Son livre apporte
essentiellement une analyse et une déconstruction du « mythe
du viol » commis par un homme fou, un monstre, loin de l’homme
ordinaire, inconnu de sa victime et dans l’espace publique, la
nuit, critique effectuée sous un angle différent d’ouvrages tels
Le viol de Susan Brownmiller (1978), qui avaient
déjà largement entamé cette déconstruction auparavant.
C’est donc bien
plus tard, en 2004, qu’une véritable recherche en anthropologie
débute concernant les violences sexuelles incestueuses
[5] .
Dorothée Dussy,
anthropologue au CNRS, travaille sur le sujet depuis 2004 : elle
est pour cela bénévole dans deux associations, une au Québec et
une à Paris (AREVI ). Elle a co-fondé AREVI
[6] , qui signifie Action Recherche Echange entre Victimes
d’Inceste, et où sont mis en place, en plus des groupes de paroles
et autres formes d’entraides thérapeutiques, des ateliers thématiques
de discussion entre victimes dont les retranscriptions sont mises
à la disposition de tou/te/s sur leur site internet. Elle explique :
« Ces ateliers fonctionnent sur le principe de la compétence
d’expertise que les victimes d’inceste ont de la question. Cette
compétence particulière et unique (que ni les médecins, ni les
travailleurs sociaux ne peuvent acquérir) repose sur l’expérience
incestueuse des victimes. (…) Les matériaux de travail sont
enregistrés, avec l’accord de l’ensemble des participants, qui
partagent le projet de fournir collectivement un nouveau regard
sur l’inceste aux professionnels de la recherche, de la santé,
de l’éducation et de la Justice. »
[7] .
De plus, récemment,
un second volet de l’enquête a démarré via des entretiens avec
des personnes incarcérées après avoir été reconnues coupables
de violences incestueuses, au Québec et en France.
Après
plusieurs années de terrain depuis 2004 début de ce travail, Dorothée
Dussy et Léonore Le Caisne (2007, pp. 13-30) remarquent alors
que la situation incestueuse a pour élément fondateur le silence.
Silence qu’elles ne définissent pas, et que je propose pour ma
part de conceptualiser comme suit : « le silence est (…)
à la base de la subjugation. Le silence dont il est question ici
est celui des victimes qui ne parlent pas de l’abus, même si elles
en souffrent. La première cause de ce silence est simple :
l’absence de recours. Si un enfant est victime d’abus de la part
d’un parent, vers qui peut-il se tourner pour recevoir de l’aide ?
Se taire signifie pour lui survivre, mais à un prix incroyablement
élevé. La deuxième cause est l’entourage. Lorsque l’enfant demande
de l’aide, son discours et son expérience sont souvent niés par
la famille immédiate qui évite de faire face à la situation. Le
silence n’est donc pas qu’une absence de paroles. C’est une relation
créée et maintenue par des individus selon des règles implicites.
Or, pour briser le silence, il faut non seulement raconter mais
également être écouté et cru par quelqu’un. Le silence existe
lorsque l’enfant se tait, mais il existe aussi lorsque la fille
dit à sa mère que son père l’a violée et que la mère refuse de
la croire. » (Stéphane La Branche, 2003, p. 28).
Seule la rupture
de ce silence peut perturber une situation incestueuse, affirment
Dorothée Dussy et Léonore Le Caisne, ce qui signifie à l’envers
que tant que rien n’est dit, rien ne bouge.
Elles
se proposent alors de décrire les modalités de la mise au secret
des familles tout le temps que dure la période des abus sexuels,
de s’interroger sur ce qui pérennise le silence une fois que les
enfants sont devenus adultes, et sur ce que l’on tait, par exemple
le nombre d’incestes dans la famille, la généalogie de l’inceste,
etc.
Elles citent également
l’introduction de Victimes en souffrance, de l’anthropologue
Dominique Dray, qui indique que « les travaux de victimologie
ont pour point commun d’aborder (…) le désordre social
et moral engendré par l’agression » (Dominique Dray, 1999,
p. 29).
Or la victimologie
limite son champ d’intérêt à la paire victime – agresseur, ce
qui n’a en réalité pas de sens pour l’étude des situations incestueuses,
expliquent-elles : l’inceste est, en fait, une affaire qui
concerne l’histoire de toute la famille (ce que j’aurai l’occasion
d’expliciter plus loin, moi aussi, de façon plus concrète), et
ne se limite pas au seul moment des agressions sexuelles.
Et, finalement,
l’inceste, contrairement aux agressions (cambriolages, etc) étudiées
par Dominique Dray, n’est pas un désordre, mais un ordre social,
« alternatif et impensé » (Dorothée Dussy, Léonore
Le Caisne, 2007, p. 15) : c’est l’hypothèse à laquelle
elles parviennent.
Comme tout ordre
social, développent-elles, ses modalités s’enseignent aux plus
jeunes, et se communiquent entre apparentés. Par des paroles (visant
à briser la capacité de résistance des adversaires du système)
et des gestes (éventuellement des coups). Cet ordre comporte,
comme tout ordre social, ses propres valeurs, ici bien particulières
et déclinées autour du silence. Ses normes de l’acceptable (le
viol répété d’enfants de la famille, l’autodestruction et/ou le
suicide de certains membres de la famille, par exemple) et ses
normes de l’inacceptable : parler des violences sexuelles.
Cet ordre social
est « alternatif et impensé », car il s’inscrit dans
la vie des jeunes victimes « parallèlement à [l’]apprentissage
commun du monde social (…). Ils aiment leur père, leur frère,
leur mère, sont assurés qu’ils seront protégés d’un éventuel danger
venant de l’extérieur mais, dans le même temps, subissent de leur
part des actes sexuels interdits et destructeurs. Jamais énoncé
par ceux qui l’imposent, cet apprentissage contradictoire opère
comme un habitus. La distinction entre le répréhensible
et l’admis, le dangereux et l’inoffensif, le bon et le mauvais
pour soi et pour les autres sera désormais différente de celle
des non-incestés. » (Dorothée Dussy, Léonore Le Caisne, 2007,
p. 16). « Ainsi, quelles que soient la durée et la nature
des agressions sexuelles, quel que soit le lien de parenté avec
l’agresseur, les enfants incestés ont en commun d’avoir à se construire
sur une double approche de la réalité sociale aux valeurs antagonistes.
D’un côté, des paroles, des gestes et un discours dominant qui
prône l’interdit de l’inceste, de l’autre les viols et l’absence
absolue de paroles relatives à l’expérience effective du viol
subi dans le silence et l’isolement total. (…) Mais de leur socialisation
limite qui repose sur la coexistence de ces deux réalités contradictoires,
les incestés n’ont pas conscience. En interdisant de dire cette
contradiction, l’injonction au silence – règle d’or de la famille
incestueuse clairement énoncée ou sous-entendue par l’agresseur,
et parfois indirectement par l’ensemble des membres de la famille
– empêche l’incesté de la voir et d’y penser, et, plus simplement,
de penser aux viols comme à des viols » (ibid, p. 17).
C’est pourquoi
« seul un autre que soi, extérieur à la famille, peut mettre
les mots de viols et/ou d’inceste sur l’indicible expérience et
signifier à l’incesté son statut de victime d’inceste » (ibidem,
p. 18). Ce tiers, Dorothée Dussy et Léonore Le Caisne le
théorisent en s’inspirant du concept « d’annonciateur »
développé par Jeanne Favret-Saada via son travail sur la sorcellerie
dans le bocage normand. Ici, contrairement au cas de la sorcellerie
du bocage, « l’annonciateur ne cherche pas nécessairement
à informer la victime. C’est celle-ci qui, en l’entendant ou le
lisant, se dit : « mais c’est bien sûr ! ».
[Autre différence :] Pour désigner l’inceste, la parole doit
avant tout être légitime, c’est à dire avoir été prononcée par
une autorité sociale, morale et psychique » (p. 18), par
exemple un/e policier/e, un/e juge, un/e intervenant/e à la télévision,
un/e « psy », une autre victime d’inceste via son témoignage
légitimé par sa publication en livre ou en passage filmé (« vu
à la télé »). De plus, à la différence de l’annonciateur
du bocage qui parle par sous-entendus, par allusions (« vous
pensez-pas qu’y en a qui vous voudraient du mal ? »),
« Pour être entendus, les propos de l’annonciateur doivent
(…) être rigoureux, c’est à dire désigner les faits sans détour
et avec autorité.[Et, finalement, ] les faits vécus passent
[alors] d’un statut anomique –une expérience subjective et individuelle
non désignée et incompréhensible - au statut de fait social communicable,
dans lequel chaque acteur est positionné : l’incesté est
une victime d’inceste et son incesteur va devenir un agresseur. »
(p. 20).
Mais celui qui
commet le désordre n’est alors pas le violeur : c’est celle
(ou celui) qui dénonce le système, qui est alors souvent accusée
de mensonge, voir taxée de folie, et dans l’immense majorité des
cas, se retrouve rejetée(é) de la famille, cependant que l’agresseur
est le plus souvent ré-accueilli, lui, dans cette famille à sa
sortie de prison (quand il passe par cette case). Ainsi, « on
renvoie la victime au récit familial en vigueur avant l’annonce,
et à la place qu’elle occupait dans l’ordre familial » (p.
25), on la qualifie elle de folle, de menteuse, d’original/e de
la famille, etc. Et, « A force de s’entendre répéter (…)
qu’on n’est pas crédible, on finit aussi par ne plus tenter de
convaincre les familiers et les proches de la réalité de l’inceste.
Cette perte d’élan vaut à l’intérieur de la famille comme à l’extérieur
où il faut aussi insister pour convaincre de la réalité de l’inceste. »
(p. 26). C’est ainsi que le silence et l’ordre familial incestueux
se perpétuent malgré tout, à moins que la victime « refuse
ce compromis et/ou persiste dans sa révélation et sa dénonciation,
[elle sera alors], et avec elle ceux qui la soutiennent, (…) vraisemblablement
sacrifiée ou rejetée, implicitement ou non : on oubliera
de lui rendre les clefs de la maison de campagne, on ne la conviera
plus aux réunions familiales, à moins qu’on refuse définitivement
de la revoir. » (p. 30).
Il s'agissait
pour moi de centrer cette recherche sur les parcours des personnes
(plutôt que les mécanismes de l'inceste comme Dorothée Dussy,
par exemple), et donc de décrire les histoires de personnes ayant
été incestées, décrire comment se détruisent et se (re)construisent
leurs existences avec l'empreinte de cette enfance-là, et avec
les représentations et réactions qu'elles rencontrent à ce propos
de la part de leur entourage, des systèmes de santé (psychologique
notamment) et judiciaire.
Pour cela,
je pensais m'attacher à décrire les relations dans leur famille
d'origine, le fonctionnement de cette famille, à l'époque des
violences incestueuses qu'elles ont subi, notamment sous l'angle
des rapports de pouvoir et de contrôle (des personnes, de l'espace
domestique) et aussi des solidarités quand il en existe.
Je pensais ensuite
décrire l'empreinte de cette enfance telle que vécue par les incesté/e/s
durant leur vie : comment modèle-t-elle leur existence (fondation
d'une famille, profession, mobilité géographique …) et leur quotidien
(c'est à dire comment sont les traces de leur blessure telles
qu'elles les vivent elles, et non simplement telles qu'elles sont
décrites nosographiquement) ?
Enfin, je pensais
traiter les questions suivantes : comment les incesté/e/s
décrivent-elles (ils) l’inceste qu’elles ont subi (grave,
pas grave ? Violent, pas violent ? Etc) ? Cette perception
a-t-elle évoluée dans le temps et comment, en fonction de quels
facteurs ?
Comment décrivent-elles(ils)
les regards des interlocuteurs/trices et instances auxquelles
elles(ils) ont eu affaire en tant que victimes d’inceste
(Justice, santé, entourage) et les possibilités de reconnaissance
que ces rencontres leur ont (ou non) apportées : ces regards
sont-ils marqués par le soupçon, la théorie du trauma (Fassin
et Rechtman, 2007) ? Quels liens existe-t-il éventuellement,
à travers les récits des incesté/e/s, entre ces regards sur elles
(eux) et leur place à elles (eux) dans les rapports sociaux de
domination (notamment de sexe et d’âge) ?
A postériori,
cette problématique s’avère vaste pour un mémoire de master 1,
certains aspects (vie quotidienne des incesté/e/s par exemple)
seront donc très peu développés finalement. De plus, au fil de
ma recherche, j’ai découvert d’autres questionnements auxquels
je ne m’attendais pas, été amenée à apercevoir des aspects invisibles
pour moi d’où j’étais auparavant. L’existence d’une hiérarchie
des abus, pensés comme plus ou moins minimes selon plusieurs facteurs
que j’expliciterai, ainsi que le rôle souvent important du travail
dans l’évolution des incesté/e/s, sont ceux que je développerai
en sus des points cités ci-dessus.
II-Méthodologie
et questionnements que cela suscite pour l’anthropologie
La méthodologie,
sur un tel sujet, est contrainte, du fait du caractère violent
de la situation incestueuse. Michel Agier, travaillant sur des
situations de violences dans l’espace public (guerres), explique
quant à lui : « mes échanges avec les personnes réfugiées
et déplacées se situent à l’écart des événements violents dont
parlent leurs témoignages : de fait, ma réflexion s’inscrit
dans le cadre d’une anthropologie des espaces humanitaires et
des prises de parole dont ils sont le lieu, mais non d’une ethnographie
de la violence.
En effet, « l’observation
participante » de cette part de violence qu’on dit physique,
« réelle » ou « visible » est insoutenable,
sauf à être soi-même victime, coupable, complice, ou encore saisi
personnellement par un sentiment de complicité ou de culpabilité.
Dans tous les cas, cette contrainte, physique ou morale, empêche
l’exercice ordinaire de l’enquête ethnographique. On peut donc
énoncer ainsi le commencement de cette réflexion : c’est
par le constat d’une faille ou d’une impossibilité de l’enquête
ethnographique (pas d’enquête directe ou « participante »
sur des actes de violence) que, faisant de nécessité vertu, je
sollicite des récits de violences vécues (« racontez-moi
ce qui vous est arrivé, comment êtes-vous arrivé ici ? ». »
(Michel Agier, 2006, p. 151).
Dans le cas de
l’inceste comme dans celui des situations étudiées par Michel
Agier, le primat de la vue, via l’ethnographie classique, est
donc impossible. Les violences incestueuses sont généralement
passées, et, même si l’agresseur exerce encore son influence dans
la famille d’origine des incesté/e/s, voire sur les incesté/e/s
elles/eux-même, elle ne se VOIT pas : elle se raconte et
s’entend. Et, alors que Michel Agier relate « une scène souvent
vue, bien connue de tous ceux qui ont mené ce genre d’entretiens :
l’auteur du témoignage s’interrompt et se déshabille pour montrer
à son auditeur la cicatrice qu’il porte encore (…). [L’ethnologue]
proteste contre une attitude qui lui semble impudique et il jure
à son hôte qu’il croit ses propos sur parole, qu’il n’est pas
de la police ni du HCR, etc. Mais rien n’y fait. Il doit attester
qu’il a bien vu la marque de la violence » (Michel Agier,
2006, p. 157), les violences incestueuses laissent, en revanche,
rarement des traces visibles sous forme de blessures physiques.
Elles font au contraire partie des procédés de violence invisible :
l’inceste s’avère, en ce sens, souvent un crime sans traces. Sauf
lorsqu’il y a procédure judiciaire, où existent alors des traces
officielles sous forme d’expertises psychiatriques, de P.V., de
témoignages, etc. Traces qui ne montrent pourtant qu’une partie
du réel tel que les personnes me le décrivent lors des entretiens.
Et, finalement, ce qui peut faire trace visible, ne sont-ce pas
justement les récits que peuvent produire les victimes ?
A ces questionnements
s’ajoute la question de la mémoire d’une histoire traumatisante.
Ainsi, Dorothée Dussy explique que : « Il faut compter
aussi le problème fréquent de l’amnésie sur tout, ou partie des
abus sexuels subis, et sur tout, ou partie, de la vie quotidienne
durant l’enfance. (…) D’où la nécessité de faire des entretiens
répétés, à plusieurs moments de l’enquête, car la connaissance
que chacun a de son histoire familiale, ou la façon de présenter
cette histoire peut varier d’un retour de souvenir à l’autre.
D’où la nécessité aussi d’être avertie sur le fait que le savoir
donné vaut pour le moment où il est donné ; il faut le dater »
(Dorothée Dussy, 2004).
Pour ma part,
je n’ai effectué qu’un entretien par personne. J’ai donc pu surtout
constater dans la majorité de mes entretiens les sensations de
flou, de brouillard, voire d’intrications, d’emmêlements étranges,
existant autour des moments les plus pénibles lorsqu’ils m’étaient
racontés. Je n’étais pas étonnée car j’en ai l’habitude sur moi-même.
En revanche, il a été parfois surprenant pour moi d’en ressentir
les effets en tant qu’interlocutrice : certains abus semblent
irréels, je me retiens pour ne pas douter de leur réalité (m’a-t-on
bien raconté quelque chose de grave ? Oui pourtant !).
D’autres sont décrits de manière quasi photographique, ou plutôt
leur environnement : je vois par exemple la poussière dans
le rayon de soleil d’une grange, qui date des années 40. Enfin,
les descriptions peuvent changer pour une même personne, quand
elle a été agressée par plusieurs abuseurs différents.
La forme « récit »
pose alors explicitement la question du rapport à l’histoire,
ici histoire de la personne et de la famille dont elle est issue :
il existe généralement plusieurs versions de cette histoire, celle
de l’agresseur et ses soutiens au sein de la famille différant
généralement largement de celle relatée par les victimes, qui
plus est marquée par les brouillages dus à la mémoire traumatique.
Dès lors, se pose la question de la vérité des récits, « parce
que certains récits sont à ce point stupéfiants qu’on pourrait
se demander s’ils sont plausibles » (Dorothée Dussy, 2004).
D’autant qu’ils ne proviennent pas de régions en guerre, toujours
lointaines pour nous, mais de personnes qui pourraient être ou
avoir été nos voisin/e/s, collègues, ami/e/s.
Ces doutes sont
amplifiés par l’attitude des abuseurs : « quand l’agresseur
ne peut plus nier purement et simplement les faits, ce qui est
la réaction la plus fréquente, il dénie les conséquences de ses
actes. Dans un second temps, les pères abuseurs organisent généralement
un mode de défense qui consiste à transférer la responsabilité
de leurs actes sur les autres membres de la famille » (Gruyer
– Nisse – Sabourin, 2004, p. 108). « Bon nombre de pères
incestueux sont passés maîtres dans une technique particulière
d’information, que l’on pourrait appeler « l’effort pour
rendre l’autre confus », en paraphrasant Harold Searles,
L’effort pour rendre l’autre fou, technique qui
va de pair avec « l’effort pour rendre l’autre coupable à
sa place ». » (Gruyer – Nisse – Sabourin, 2004, p. 113).
Confus, c’est à dire doutant de ce qu’il a vécu, ou vu, ou entendu,
ou simplement compris.
On conçoit donc
qu’en plus d’avoir uniquement des récits, il faut littéralement
« choisir un camp » : celui de la victime, ou bien celui
de l’abuseur.
Cela n’est pas
sans rappeler, en partie, les problèmes rencontrés par Jeanne
Favret-Saada dans son étude de la sorcellerie normande, en remplaçant
« ensorcelé/e » par « incesté/e », et « sorcier »
par « abuseur » : « On ne peut donc étudier
la sorcellerie sans accepter d’être inclus dans les situations
où elle se manifeste et dans le discours qui l’exprime. Cela entraîne
des limitations fâcheuses aux tenants de l’ethnographie objectivante :
1.
On ne peut vérifier aucune affirmation : d’abord,
parce que la position de témoin impartial est absente de ce discours.
Ensuite, parce qu’il est inutile d’interroger des tiers :
être ensorcelé, c’est avoir interrompu toute communication avec
son sorcier supposé (…).
2.
On ne peut pas entendre les deux parties – les ensorcelés
et leurs sorciers supposés – puisque entre eux, la communication
est coupée. Non seulement ils ne se parlent pas, mais ils ne s’autorisent
pas du même discours. Quand, par exception, on a pu obtenir les
deux versions d’une même affaire, il est impossible de les confronter,
les sorciers déclarant uniformément ne pas croire aux sorts et
récusant le discours de la sorcellerie au nom du discours positif »
(Jeanne Favret-Saada, 2005, p. 43).
Par ailleurs,
concernant la question de la vérité, Michel Agier fait, précisément,
remarquer le lien entre vérité et pouvoir de parole : « la
posture de recherche opère, contre la doxa de l’ordre
contextuel lui-même, un déplacement depuis la question de la vérité
vers la question du pouvoir – et du pouvoir de parole en particulier »
(Michel Agier, 2006, p. 156). On peut dès lors noter l’usage
qui est fait, dans la citation qui suit, du pouvoir de parole :
« L’inceste est donc un phénomène beaucoup moins rare qu’on
ne le croit habituellement. Aux Etats-Unis par exemple, on considère
parfois qu’entre quatre et sept pour cent de la population féminine
aurait été impliquée dans des relations sexuelles intrafamiliales
(Twitchell, 1987, p. 13). Il convient cependant de considérer
ces chiffres avec une certaine réserve car on sait la propension
de certaines féministes américaines à qualifier de viol la moindre
caresse paternelle. » (Robert Deliège, 2005, p. 43).
Aucun travail de terrain ne vient pourtant à l’appui de ces considérations
sur la différence entre « viol » et « la moindre
caresse paternelle », mais l’autorité scientifique a parlé.
Pour ma part,
j’ai effectué un terrain constitué d’entretiens longs avec cinq
personnes : aucune ne connaissait les autres. Pourtant, ces
récits, tous ahurissants pour une personne peu familière des situations
incestueuses, comportent beaucoup de ressemblances les uns les
autres notamment dans l’usage de la menace, les procédés de mise
sous terreur des victimes, ce, qu’il s’agisse de « viols »,
de « caresses » (mot inusité par mes interlocutrices,
qui dans ces cas emploient le terme juridique « attouchements »,
ou encore expliquent « il me tripotait ») : pour
le dire ainsi, le terrain a parlé.
« L’autorité
scientifique a parlé » - « le terrain a parlé » :
ces considérations mènent alors à la question de l’objectivité
scientifique. Ainsi, Dorothée Dussy compte, parmi les raisons
pouvant amener à mettre en doute la crédibilité des interlocuteurs/trices,
« le manque de distance de l’enquêteur, ou son absence d’objectivité,
pour commencer » (Dorothée Dussy, 2004).
Un moyen possible
de réponse à ce questionnement peut être selon moi trouvé via
la notion de savoirs situés, rompant avec une conception Durkheimienne
de l’objectivité, qui serait en quelque sorte un point de vue
surplombant, dégagé des prénotions et affects, et, de ce fait
même, suffisamment distancé. Or, les faits sociaux ont ceci de
particulier que nous y participons tou/te/s, y occupons une place.
Pascale Molinier, réfléchissant avec les membres de son équipe
de recherche autour du travail domestique, constate ainsi :
« nous avons fait la découverte désagréable mais instructive
de nos propres résistances et censures. (…) Fils et filles
de maîtres ou fils et filles de serviteurs (ou assimilés), nous
ne réfléchissions pas tous et toutes à partir du même point de
vue, et cela générait, autour de la table, beaucoup d’irritation
et de ressentiment. Bref, les chercheurs aussi sont situés. (…)
L’épistémologie du point de vue ou des savoirs situés a mis en
évidence que les sciences sociales ont été construites à partir
du point de vue « homme, blanc, bourgeois, du Nord occidental »
et que ce point de vue étant le seul considéré comme objectif,
les points de vue minoritaires étaient considérés comme « subjectifs »
ou « particuliers » et finalement rejetés comme non
scientifiques. » (Pascale Molinier, 2006, p. 45).
Ainsi, plus
qu’un point de vue objectif unique, surplombant car suffisamment
distancé, il convient de « rendre visible et interrogeable
la situation de qui produit des connaissances sur qui. »
(Pascale Molinier, 2006, p. 46), en effet, « les déformations
ethnocentriques [ou de classe, ou de genre], dues à la culture
à laquelle on appartient, sont inévitables. Plutôt que de les
déplorer, nous devons en tenir compte, comme de sources d’erreurs
systématiques » (Georges Devereux, 1980, p. 198). Dès
lors, « si nous utilisons, côte à côte et de manière avertie,
à la fois une source occidentale et une source non occidentale,
chinoise par exemple [ou bien un/e fils/fille de serviteur et
un/e fils/fille de maître], en gardant présentes à l’esprit les
imperfections spécifiques (préjugés, astigmatisme) de chacune
de ces paires d’yeux respectivement, l’exactitude de la vue obtenue
sera comparable à celle obtenue par triangulation » (Georges
Devereux, 1980, p. 198).
L’objectivité
apparaît alors plutôt comme une triangulation de plusieurs points
de vue, quand cela est possible, que comme donnée par un seul
point de vue, qui serait doté de la capacité de s’abstraire par
lui-même de toute déformation (prénotions, ethnocentrisme, etc),
et capable de tout voir.
Ainsi, le présent
mémoire se veut plus modestement une contribution, un point de
vue, situé, qui en appelle d’autres et vient après d’autres, situés
également, pour construire une connaissance anthropologique de
l’inceste.
Le fait d’être
ainsi « situé/e », ne doit néanmoins pas être un prétexte
afin d’éviter de réfléchir sur la distanciation, ou, dit autrement,
sur la réflexivité par rapport au thème d’étude. En effet, la
démarche anthropologique « consiste d’abord à nous étonner
de ce qui nous est le plus familier […] et à rendre plus familier
ce qui nous est étranger » (François Laplantine, 2001, p. 24).
Ceci n’a rien d’une gageure : ainsi, je me suis rendue compte,
au fur et à mesure que mes directeurs de mémoire me questionnaient
sur l’avancement de mon travail, de ma tendance à retenir de mes
entretiens surtout les éléments qui ressemblent à mon histoire
à moi. Tendance que j’ai alors, par ricochet, également perçue
dans des ouvrages que jusque là, pour le dire ainsi, je vénérais :
Le sang des mots, d’Eva Thomas, par exemple. On
y lit notamment « Dans le courrier [de l’association SOS
inceste pour revivre dont Eva Thomas a impulsé la création en
1986], nous avions eu la surprise de constater que c’était une
pratique courante : les victimes d’inceste avaient souvent
changé de prénom, même si elles ne le faisaient pas officiellement.
Pour beaucoup une sorte d’évidence s’était imposée : il fallait
se faire appeler autrement par l’entourage : changer de prénom
dans la vie, pour créer un espace vital et échapper au massacre
de l’identité. D’autres femmes racontent qu’elles se sont mariées
très vite, surtout pour changer de nom.
J’avais, moi aussi,
changé de prénom plusieurs fois (…) ».
(Eva Thomas, 2004, p. 69)
Eva Thomas parle
des autres, mais c’est pour revenir à elle : « j’avais
moi aussi changé … ». Pas changé de nom de famille,
comme elle l’évoque juste avant, mais de prénom : je remarque
la différence, car personnellement, je ne voudrais surtout pas
changer de prénom … en revanche, je me sens très concernée par
la question du nom de famille. Aussi, cette démarche de faire
de son cas une généralité, ou plutôt, surtout, à faire de la généralité
… son cas, m’apparaît ici au grand jour, ce qui m’incite à faire
preuve de prudence pour ne pas réduire les autres à … moi, comme
j’ai moi aussi tendance naturellement à le faire.
Mais à cela s’ajoute
la considération suivante : « Quand des victimes d’inceste
se retrouvent pour parler de leur expérience, il se passe très
vite un étrange phénomène, nous entendons les autres prononcer
notre parole, ce que nous avons eu si souvent tant et tant de
mal à élaborer, voilà que ces phrases sortent d’une autre bouche.
Etrange impression de familiarité avec celui ou celle dont pourtant
nous ne savons rien, et qui parfois a une histoire si différente. »
(Eva Thomas, 2004, p. 136).
Constat stupéfiant
que j’ai fait, pour ma part, en 2004 : alors que je croyais que
le premier écrit posté par mes soins sur un forum internet d’entraide
entre victimes d’inceste était simplement mon histoire, mon ressenti,
les autres participantes du forum trouvaient que je mettais en
mots par ce texte … leur vécu également. Il y est même arrivé
à une personne d’être absolument hors d’elle, ayant retrouvé copiés-collés
sur un autre blog ses poèmes à elle. Après explications avec la
créatrice du blog, il s’avérait que cette dernière n’avait pas
de mots pour dire ce qu’elle avait subi, c’est pourquoi elle avait
utilisé ceux déjà écrits par une autre, et qui disaient si bien
… son vécu à elle.
Finalement, entre
personnes ayant subi un ou des incestes, ce qui vient en premier
lieu, c’est donc le général, ce qui nous est, ou en tout cas nous
semble être commun. Or, en termes méthodologiques concernant les
récits de vie, habituellement, « c’est en découvrant le général
au cœur des formes particulières, que l’on peut avancer dans cette
voie [la voie de la généralisation]. Cela passe par la comparaison,
la recherche des récurrences et par ce qu’on appelle la saturation
progressive du modèle » (Daniel Bertaux, 2005, p. 34).
Etant donné que
ce qui est premier pour moi, ce sont précisément des récurrences,
étant donné également qu’il me semblait difficile de faire de
nombreux entretiens de durée « classique », car j’avais
l’impression qu’ils ne me permettraient pas d’aller au-delà de
ces récurrences « évidentes » entre anciennes victimes
d’inceste, je compte dans ce mémoire, comparer bien sûr, mais
en prenant soin, à l’inverse, de bien relever aussi les singularités,
les différences. Ceci me rapproche plus, finalement, d’approches
en lien avec l’Histoire, telles celle développée par Franco Ferrarotti :
« J’étais particulièrement frappé par le caractère synthétique
du récit auto-biographique en tant que pratique de vie.
Mais je percevais en même temps le danger de la littéralité,
c’est à dire que j’étais freiné et tourmenté par le fait incontestable
que la biographie singulière était après tout le récit d’un destin
unique et irréductible. » (Franco Ferrarotti, 1983, p. 41),
mais, en fait, « Chaque vie humaine se révèle jusque dans
ses aspects les moins généralisables comme synthèse verticale
d’une histoire sociale. Chaque comportement et acte individuel
apparaît dans ses formes les plus uniques comme la synthèse horizontale
d’une structure sociale. Combien faut-il de biographies pour atteindre
une « vérité » sociologique, quel matériel biographique
sera le plus représentatif et nous donnera le premier des vérités
générales ? Ces questions n’ont peut-être aucun sens.
Parce que – en toute lucidité, allons jusque-là – notre système
social est tout entier dans tous nos actes (…), et l’histoire
de ce système est tout entière dans l’histoire de notre vie individuelle »
(Franco Ferrarotti, 1983, p. 50).
III-Obstacles
et rencontres
Ma première
difficulté pour parvenir à effectuer des entretiens, a été moi-même.
Non pas sous l’angle « je vais entendre des choses horriblement
angoissantes qui pourraient être douloureuses pour moi »,
comme beaucoup de personnes l’ont pensé autour de moi, mais
sous l’angle « ces entretiens ne risquent-ils pas de faire
du mal à celles (ou ceux) qui les accepteraient, en « remuant
le couteau » dans la plaie de leur histoire d’une façon
trop abrupte, ou maladroite ? » : j’avais beaucoup
de doutes sur moi, sur mes capacités à mener ces entretiens d’une
façon qui ait un impact autre que négatif pour les personnes volontaires.
En effet, sur
le forum internet que je fréquentais depuis 2004
[8] , les propos suicidaires, les « j’ai envie
de faire une connerie » ou parfois les « je viens de
faire une connerie » (automutilation ou bien tentative de
suicide), par exemple, ne sont pas exceptionnels. Ceci au milieu
des autres humeurs noires et souffrances déposées là, parce que
c’est un des rares endroits où c’est possible, en compagnie des
clins d’œil, messages chaleureux et moments d’espoir, également
mis ici, sous forme de mots jolis.
En revanche,
parallèlement, je savais (intellectuellement et malgré ce ressenti
défavorable sur moi) que proposer à des incesté/e/s cette occasion
de parler de leur histoire si elles(ils) le souhaitaient, ne pouvait
pas vraiment être négatif, et plutôt le contraire.
D’autre part,
sur ce forum internet, le fait d’être plusieurs à répondre les
un/e/s aux autres, ainsi que celui de ne « connaître »
les personnes qu’à travers les écrits échangés via l’écran, ont
longtemps été indispensables pour ma capacité personnelle d’entendre
ces propos.
C’est d’ailleurs
pour cela que j’avais résolument évité toute occasion de rencontre
en chair et en os avec quelque personne que ce soit du forum internet
jusqu’à très récemment : début 2005, une personne que j’ai
connue était décédée par suicide, et m’attacher un tant soit peu
à de nouvelles personnes potentiellement dans ce cas de figure,
m’était insupportable.
En outre, il m’avait
fallu au départ plusieurs mois d’une sorte d’apprentissage, progressif,
avant de trouver un équilibre, de savoir ne plus répondre, me
retirer d’un échange (d’autres peuvent répondre, puisque c’est
un forum), afin de me respecter moi, de ne pas me faire de mal
en assumant plus que ce que je pouvais. La situation d’entretien
en face à face sur cette thématique, qu’elle soit à des fins anthropologiques
ou non, me semblait ne me donner aucune de ces possibilités de
retrait que j’avais apprises à utiliser sur le forum internet.
C’est dans ce
contexte que je m’inscris, début août 2007, pour participer au
groupe de parole mensuel de l’association SOS inceste pour revivre
Grenoble.
Trois raisons à
cela : premièrement, pour moi personnellement. Deuxièmement, pour
entrer en relation avec des incesté/e/s : dès mes premiers
contacts en avril 2007, j’ai senti confusément qu’il ne fallait
pas que j’attende un stage en janvier dans cette association (qui
n’a finalement jamais eu lieu) pour entrer en relation avec des
personnes dans les différents et peu nombreux espaces qui m’y
étaient accessibles. Troisièmement, et c’est une raison des plus
importantes, pour m’habituer à entendre, via cet « espace
d’échange et de partage, d’accoutumance à une parole difficile
à dire et à entendre »
[9] , des récits que j’avais à l’époque simplement
pris l’habitude de lire sur l’écran du forum internet nantais
: je me disais que comme il m’avait fallu un temps d’apprentissage
pour me positionner sur le forum sans être dépassée, submergée
ou « bouffée », j’aurais aussi besoin d’un apprentissage,
d’un temps d’accoutumance, à l’écoute et au partage de la parole
sur ce sujet avec des personnes là physiquement cette fois.
Sur le premier
point, les apports du groupe de parole ont été limités, car alors
que je voulais (et m’imaginais) pouvoir m’exprimer comme toutes
en tant que victime d’inceste, j’étais plutôt considérée, en réalité,
comme une personne étrange par l’écoutante, sans que ce soit dit.
Etrange car hybride anthropologue - victime ?
Courant avril
2008, j’ai eu l’opportunité (et la force), en utilisant justement
le cadre du groupe de parole, alors en très faible effectif, de
poser l’essentiel de ce problème « sur la table ». J’ai
enfin réussi à faire comprendre ma démarche à cette personne.
Ceci d’ailleurs bien après avoir fini mon terrain pour cette année
… Mais même limités de ce fait les apports du groupe de parole
sur le plan personnel ont été importants sur un aspect pour moi :
il est accessible uniquement aux personnes ayant été victimes
d’inceste. M’y rendre, c’était donc aussi rendre plus palpable
pour moi mon histoire, réaliser davantage que je faisais bien
partie des victimes d’inceste : concrètement, j’ai passé
la semaine suivant ma première participation à ce groupe à … dormir,
assommée de fatigue et de cauchemars, assimilant ainsi un peu
plus cette réalité inassimilable.
Mais c’est sur
les deuxième et troisième points que ce groupe de parole m’a apporté
le plus. En effet, lors de la « journée de recherche »
de l’association fin mars 2007 et ensuite, la rencontre avec des
personnes présentes là en tant que victimes d’inceste me les faisait
percevoir, à mon corps défendant, comme … souillées, salies, marquées,
abîmées, ce alors même que moi aussi, j’étais dans ce cas de figure !
Ce sentiment m’était désagréable au possible, mais persistait
obstinément. Entendre les récits de chacune via le groupe de parole,
m’a permis de changer cela, de passer progressivement de ce sentiment
de dégoût, de « bah, loin de moi ! », au sentiment
de « oui, cette histoire est horrible, mais qu’est-ce qu’elle
la raconte bien ». Via le groupe de parole, j’ai ainsi appris
à aimer entendre chacune raconter à sa manière, singulière à chaque
fois, avec sa voix et ses gestes bien à elle, son histoire. Je
suis passée du dégoût à l’affection pour ces personnes (dont je
fais partie). Cette transformation était précieuse pour pouvoir
écouter en entretien, avec respect et estime pour elles, celles
qui ont souhaité participer à mon travail universitaire … et pour
mon regard sur moi aussi.
Il a été étrange
et déplaisant pour moi d’éprouver ces sentiments de répulsion,
ressemblant d’ailleurs à ceux que j’ai perçus à mon égard et à
l’égard de ce thème de recherche, de la part de personnes rencontrées
pour mon mémoire, à l’université notamment.
« L’inceste ?
Ca produit du dégoût, un choc, quand on entend parler de ça »
Explique une
étudiante juste avant que j’intervienne sur mon sujet de recherche,
à l’invitation d’une enseignante-chercheuse de Lyon 2, en avril
2008.
Voilà qui résume assez
bien la plupart des réactions que j’ai rencontrées, dès l’an dernier,
lorsque j’ai commencé à parler de cette thématique pour un mémoire
d’anthropologie.
Les étudiant/e/s
en anthropologie qui commençaient à se et me questionner sur nos
idées de sujets de mémoire pour le master 1, répondaient par une
mine ou un propos manifestant le dégoût, la répulsion, en entendant
mon énoncé : « une anthropologie de l’inceste ».
Ce, qu’ils/elles soient au courant de mon histoire personnelle
ou non. Ainsi, même celles et ceux qui avaient réagi en condamnant
sans ambiguïté les actes de mon agresseur, et sans aucun dégoût
visible à mon encontre, participaient à ce rejet et à ce dégoût
vis à vis de mon idée.
Dans mon entourage
[10] , les remises en causes ont été majoritaires :
« tu es sûre que c’est une bonne idée pour toi Sophie ? »,
« tu ferais mieux de suivre une thérapie, car tout ce que
tu risques de faire là, c’est de régler des comptes », etc.
Seules les victimes
d’inceste du forum internet, et un proche, m’ont soutenue, ce
avec autant d’entrain que les précédent/e/s en mettaient à désapprouver
mon idée. Les bénévoles associatifs qui s’occupent du forum internet
sont resté/e/s silencieux/euses, et m’ont confié ensuite avoir
pensé d’abord que c’était une mauvaise idée pour moi, avant de
finalement se joindre aux encouragements.
Enfin, au niveau
des enseignant/e/s de l’université, les premières réactions ont
été le rejet pur et simple : « vous ne voudriez pas
plutôt étudier le viol dans l’espace public ? », ou
encore « J’y suis défavorable, il faut prendre de la distance ! »
(assorti d’une grimace que les propos de l’étudiante citée plus
haut me semblent assez bien traduire en mots). L’incompréhension :
certains croyaient (et croient encore) que je voulais étudier
les règles de prohibition de l’inceste comme Claude Levi-Strauss
ou Françoise Héritier. Un enseignant semblant échapper à ces écueils
en discussion dans son bureau, devient gêné lorsque je viens discuter
en amphithéatre d’une demande concernant ce mémoire. Ce qui n’a
pas été sans me rappeler ma gêne à moi pour aborder un enseignant
sur ce sujet, quelques mois auparavant, dans un amphithéatre également
…
Si la réalisation
de ce mémoire est possible, c’est donc parce que certains enseignants
ont su dépasser ces premières réactions.
Je remarque par
ailleurs une évolution chez les étudiant/e/s (et doctorant/e/s)
notamment : alors qu’au départ, je rencontrais très rarement
des interlocuteurs/trices trouvant mon thème intéressant et étais
surtout en bute aux réactions de dégoût ou de rejet, le nombre
de ceux/celles qui me répondent « c’est un sujet intéressant »
quand je leur énonce simplement mon thème de recherche s’accroît
de façon remarquable. Ici, il ne s’agit pas d’une évolution des
personnes, mais d’évolution des premières réactions de personnes
nouvellement rencontrées.
Ceci me pose la
question de l’impact possible de la manière dont je présente mon
thème de recherche, du non-verbal que j’y associe dans la communication
sans m’en rendre compte, et de son évolution dans le temps … sur
mes interlocuteurs/trices, mais aussi la question des différences
de public : l’an dernier, j’avais affaire à des étudiant/e/s
de licence d’anthropologie, à des enseignants de sexe masculin
et âgés de 40 ans ou plus. Cette année, mes directeurs de mémoire
hormis, je parle surtout avec des doctorant/e/s et des étudiant/e/s
de master, c’est à dire des personnes de ma génération, qui ont
commencé à effectuer eux/elles-même des recherches, et semblent
surtout sensibles à la difficulté du sujet et à son originalité.
Enfin, j’ajoute
que l’angoisse de mes interlocuteurs/trices rejetant/e/s m’a semblé
souvent croître d’un niveau lorsqu’ils/elles apprenaient de plus
que j’étais moi-même victime d’inceste. Aucune des nouvelles personnes
avec qui j’ai discuté « à bâtons rompus » de mon mémoire
cette année, n’a été en revanche au courant de mon histoire personnelle :
par appréhension des réactions, j’ai eu tendance à me réfugier
derrière cette « carte de visite » là, qui est devenue
par moments presque un empêchement à ce dévoilement des grandes
lignes de mon histoire à moi à certaines personnes.
Par
ordre chronologique, ma première prise de contact avec une association
dans l’optique de réaliser ce mémoire sur l’inceste, a été via
la « journée de recherche » sur le thème « créativité,
art et processus de guérison », organisée fin mars 2007 par
l’association SOS inceste pour revivre de Grenoble. Cette association
est à la fois la plus ancienne association française sur ce terrain
(créée en 1986, « par Eva Thomas », lit-on sur le site
internet de l’association), et la plus proche géographiquement :
en fait la seule en Rhône-Alpes.
Ce jour-là, j’ai
ressenti à travers les propos, attitudes, des personnes croisées,
le sentiment d’une association un peu pestiférée du fait de sa
thématique. Quant à mon idée de mémoire, lorsque je l’émettais
dans les couloirs, mes interlocutrices croyaient qu’il s’agissait
d’un mémoire de psychologie, n’entendant manifestement pas le
terme « anthropologie ». Elles recevaient mon idée comme
une information, et non une proposition qui pourrait les intéresser
ou au contraire être rejetée.
La journée était
divisée en deux parties : le matin, intervention d’un art-thérapeute
puis discussion ; l’après-midi, projection d’un film relatant
le parcours de recherche de Jade, à qui ses véritables origines
avaient été cachées par sa famille. Le matin, durant la discussion,
je remarque le peu d’interventions de victimes : le débat
me semble se faire plutôt entre professionnel/le/s. Puis quelques
victimes posent des questions : je note la différence de
ton, qui se fait souvent hésitant, peu audible. La journée se
déroule dans un petit amphithéatre, avec intervenant/e/s à la
tribune, et un micro qui circule dans la salle.
C’est durant cette
matinée que je demande la parole, sur une impulsion de colère,
après avoir entendu l’art-thérapeute expliquer : « quand
l’enfant avoue … ». Juste avant moi, une membre de l’association
s’est inscrite dans le tour de parole, pour les mêmes raisons.
C’est elle qui lui fait remarquer une première fois que le terme
« avouer » est pour le moins mal choisi. Quant à moi,
j’ajoute : « et encore faudrait-il que l’enfant sache
ce qui lui arrive, parce que en réalité, souvent, on n’a même
pas le droit de savoir, dans ces cas-là ! ». L’art-thérapeute
a volontiers convenu qu’il avait mal choisi son mot, re-précisé
le sens de son propos, puis fait des remarques notamment à propos
de la suite de mon intervention, qui portait sur certains arts
martiaux comme un moyen possible pour reprendre confiance en soi.
Le film de l’après
midi a suscité, à l’inverse, plus d’interventions et de questions
de la part des victimes. Je remarque celles qui sont adressées
à l’art-thérapeute, toujours présent mais dans le public. Ces
incestées le positionnent en « savant », lui demandant
« mais pourquoi est-ce comme ceci ? », « mais
pourquoi est-ce comme cela ? », notamment, si je me
souviens bien, concernant le « pourquoi » les agresseurs
agressent. L’art-thérapeute leur répond alors par des : « je
ne sais pas » répétés, refusant ainsi cette place de « savant ».
A plusieurs reprises
durant la journée, la personne intervenue juste avant moi me fait
comprendre qu’elle tient à m’inviter chez elle. Les autres personnes
font preuve d’une apparente indifférence à mon égard. A leur inverse,
elle a bien compris qu’il s’agit d’un mémoire d’anthropologie
et non de psychologie, et, chez elle, où je passerai finalement
la nuit, elle m’explique notamment : « d’habitude, on
se méfie des étrangers, mais je vais en parler aux autres ».
Nous discutons également de l’idée d’un stage comme moyen possible
pour moi de faire connaissance avec les autres et ainsi trouver
parmi elles des personnes intéressées à participer à ma recherche.
Mais durant l’été
2007, suite à mon inscription au groupe de parole de cette association,
les écoutantes vues lors de l’entretien préalable, ainsi qu’ensuite
celle du groupe de parole, me questionnent de façon récurrente
en employant le mot « violence » : « vous
arrive-t-il d’être violente ? Certaines victimes sont violentes »,
« ne crois-tu pas que parfois tu peux faire violence ? ».
Toutes étaient présentes lors de la journée de recherche. De mon
côté, j’ai l’impression, dores et déjà, d’une association « forteresse »,
méfiante, qui m’examine comme un danger potentiel … « d’habitude,
on se méfie des étrangers » ...
Comment mon
intervention lors de la journée de recherche a-t-elle été perçue
par celles qui posaient l’art-thérapeute en personne savant « pourquoi ? »
quand elles ne le savaient pas elles-même ? Comme violente ?
Durant cet été
2007, j’ai également pris contact, par courriel, avec l’association
SOS inceste pour revivre de Nantes, créée en 1994. Ceci simplement
pour leur demander conseil concernant les précautions à prendre
dans la réalisation d’entretiens avec des incesté/e/s, qui ne
me semblait pas simple puisque j’étais très peu sûre de moi, tenaillée
par la peur qu’un entretien conduit maladroitement puisse conduire
à ce qu’une personne fasse … « une connerie » ou
se sente très mal. Je pensais que leur expérience d’entretiens
d’écoute des incesté/e/s, pouvait m’apporter à cet égard, même
si les objectifs de leurs entretiens (d’aide) et de mes entretiens
(de recherche) étaient différents.
Dans un premier
courriel, il m’était simplement précisé « la nécessité de
laisser la personne libre de dire ou non ce qu’elle peut et ce
qu’elle veut », et que « cette parole doit être impérativement
contenue par un cadre référent et rassurant comme celui d’un cabinet
de psy ou d’une asso ». Après ma réponse à ce premier courriel, j’ai
eu une proposition de prises de rendez-vous pour une série d’entretiens
avec des victimes d’inceste, dans cette ville située à l’autre
bout du pays. Ce alors que je n’avais encore formulé aucune demande
de cet ordre !
Je n’y ai pas
donné suite, d’une part parce que je n’imaginais aucunement les
barrières finalement rencontrées de la part des associations plus
proches géographiquement, mais surtout parce que j’avais du mal
à m’imaginer faire des entretiens, de but en blanc, avec des incesté/e/s
dont je ne connaissais rien du tout et qui ne connaissaient rien
de moi. Et, qui plus est, du fait de l’éloignement géographique,
des entretiens forcément enchaînés les uns aux autres sans que
j’aie le temps de … respirer. Je n’avais encore jamais réalisé
d’entretiens comme ceci, et ai donc joué la prudence pour moi
aussi. Ce en quoi j’ai eu raison : ces entretiens ont effectivement
été angoissants pour moi, surtout au début. D’où la nécessité
d’un temps pour me préparer à chaque fois, en me rassurant via
par exemple la réécoute de parties des entretiens précédents (« non,
tu n’es pas nulle, Sophie, là tu vois, tu poses une bonne question,
et là tu vois, elle se tait, tu n’insistes pas : donc tu
n’as pas fait de mal … »). Et, pour chacun, j’ai eu effectivement
ensuite besoin d’un temps de plusieurs jours pour assimiler, évacuer,
respirer, tant les histoires de mes interlocutrices étaient lourdes
et difficiles à entendre pour moi, tout comme elles le sont à
vivre pour elles, et entraient parfois en résonance avec la mienne.
Pourtant, j’avais
aussi l’avantage de l’habitude : à chaque fois qu’il me revient
en mémoire des pans oubliés de mon histoire à moi, ce sont en
effet les mêmes ressentis, et en réponse les mêmes rituels, d’écriture
notamment, que je mets en œuvre pour assimiler ce que je viens
d’entendre. J’ai ainsi pris le même plaisir ensuite (c’est le
mot exact) à mettre en ordre ces récits, que j’avais eu à le faire
pour moi jusqu’alors. Plaisir contrebalancé et contredit par une
envie adverse de … fuir tout cela par le sommeil, qui m’a
longuement freinée dans la construction concrète de ce mémoire,
et qui m’était également familière auparavant à mon propos personnel.
La rédaction de ce mémoire a donc largement pris pour moi la forme
d’une lutte entre moi et moi-même, parfois source d’une grande
douleur, autre obstacle m’incitant à la fuite.
L’association
SOS inceste pour revivre de Grenoble, quant à elle, n’a fourni
aucune réponse à mes courriers envoyés en septembre et novembre
2007, où je leur proposais de discuter ensemble afin qu’elles
puissent dire si mon projet de recherche et ma demande de stage
les intéressait. Je n’ai eu que des réponses individuelles de
membres de l’association, divergentes : celle qui soutenait
mon projet le soutenait toujours, l’écoutante du groupe de parole,
seule autre personne à qui j’avais alors accès dans cette association,
le jugeait « dangereux » et y était toujours farouchement
opposée.
Cette association
fonctionne selon une division entre « permanences d’écoute »
pour les victimes, et « permanences administratives »
pour les personnes (chercheurs/euses, étudiant/e/s, professionnel/le/s
…) en recherche d’information ou de collaboration.
A l’issue du groupe
de parole d’octobre 2007, alors que je demande à cette écoutante
de me confirmer quels sont les horaires de la permanence administrative,
elle me questionne, étonnée : pourquoi moi, aurais-je besoin
de ces horaires ? Je lui explique que je vais faire un mémoire
sur l’inceste, en anthropologie. Elle m’apprend alors que la plupart
du temps, c’est elle-même qui tient la permanence administrative,
puis me déclare (alors que je n’ai pas encore évoqué ma demande
de stage) : « nous ne prenons pas de stagiaires »,
« nous croulons sous les demandes de ce type … nous avons
même reçu une demande d’un historien ! ». Et si les
personnes du groupe de parole devaient répondre à toutes ces demandes,
« elles passeraient leur vie en entretiens », puis de
conclure, en me montrant les livres de témoignages déjà publiés,
présents dans la bibliothèque de l’association : « là,
il y a de la matière pour ton mémoire ». Ceci allant néanmoins
de pair avec des demandes d’avis (« qu’as-tu pensé de ce
livre ? ») où il était sensible que mon statut d’anthropologue,
d’universitaire, rendait ce point de vue important à ses yeux.
Après un nouvel
échange téléphonique avec mon autre interlocutrice, et orientée
par ses conseils, j’ai rédigé mon deuxième courrier, cette fois
à l’attention de la présidente. Ce courrier n’a jamais été discuté
au C.A. de l’association. Et, en plus de n’avoir jamais eu un
refus clair ou un accord de cette association, j’ai continué à
recevoir des avis. Ainsi, à l’issue du groupe de parole de décembre
2007, j’entends, en aparté, que mon projet est « dangereux »
pour moi, voire « kamikaze », et je reçois conseil de
« plutôt passer mon temps à prendre soin de moi ». Excédée,
je réponds alors à mon interlocutrice « ne me prends pas
pour du sucre d’orge », et quelques jours plus tard, poste
une annonce sur le forum internet de SOS inceste pour revivre
Nantes, pour dire que je cherche des personnes intéressées à participer
à mon mémoire de master 1 d’anthropologie …
Un nouvel échange
téléphonique me donnera d’ailleurs une autre version de la « dangerosité »
de mon projet : c’est pour les victimes que « certaines
personnes » le jugent « dangereux », car « il
faut un cadre », m’est-il expliqué là.
Par ailleurs,
je fréquentais le forum internet d’entraide entre victimes d’inceste
nantais depuis 2004 : j’avais envie et besoin de conserver
intact un espace, cet espace, où je pouvais confier à d’autres,
librement, ce qui n’allait pas pour moi. Que ce soit dans ma vie
personnelle ou … relativement au mémoire d’anthropologie que j’étais
en train de faire.
Devoir quand même,
finalement, recourir à cet espace pour mon mémoire, m’a mise dans
une situation subjectivement très inconfortable. Après avoir vu
ma demande rejetée car « dangereuse » pour Grenoble,
est apparue la peur de perdre aussi ma place sur le forum, ou
du moins qu’elle soit transformée d’une manière négative pour
moi, du fait que je n’allais plus être simplement « victime »,
mais aussi … « anthropologue ».
Ainsi, le changement
de statut que je souhaitais, dont je ressentais le besoin, était
aussi un changement qui devenait effrayant, redoutable pour moi.
J’ai réagi en créant une sorte de « compartimentage »,
utilisant un pseudonyme que j’avais abandonné depuis quelques
mois, et qui était donc connu comme mien sur le forum, pour faire
mes demandes d’anthropologue concernant mon mémoire, et ai continué
à parler de moi en tant que victime d’inceste sous mon pseudonyme
habituel, différent du précédent.
Pour moi, il était
important de bien différencier mes deux « rôles », même
si c’était, clairement pour tout le monde, la même personne dans
chacun de ces statuts. Cela faisait à mes yeux du forum un
espace où je pouvais continuer à parler de moi (et à répondre
aux autres à égalité) … mais pas trop de mon mémoire sous certains
aspects, tels mes moments de doute sur mes enseignants, puis tels
le rejet par l’association que j’avais contactée localement, et
qui est en lien (historique et de principes) avec celle qui gère
le forum internet.
Ainsi, le forum
est resté un lieu où je pouvais discuter d’une partie de mes souffrances
personnelles. En revanche, concernant celles, importantes alors,
liées à mes peurs et aux rejets rencontrés en lien avec mon mémoire,
à la fois par honte et pour ne pas me discréditer en tant qu’anthropologue
(c’était le dernier lieu qui me restait pour faire mes demandes),
je les ai tues
[11] .
Ce moment a été
très inconfortable pour moi, car si contrairement à d’autres victimes
d’inceste je ne parle pas de ce forum comme d’une « famille
de cœur » (par opposition à la « morte famille »,
comme l’y formule l’une des personnes en parlant de sa famille
d’origine), il reste clair qu’il a une importance assez similaire
à mes yeux.
C’est alors que
j’ai également repris contact avec l’association nantaise en tant
que telle, pour avoir alors là aussi une fin de non recevoir :
on me renvoyait au travail que j’allais mettre en place avec l’association
grenobloise, et on me souhaitait : « que cette année
qui commence soit conforme à tes désirs les plus profonds »,
après m’avoir expliqué qu’il était possible que des « freins
inconscients » s’installent au cours d’un travail sur un
sujet aussi proche de soi.
A ce stade, j’étais
totalement démoralisée. Ceci, ironiquement, coexistait en moi
avec mes souvenir de la « journée de recherche », ceux
de personnes sur le forum internet (« on ne parle jamais
de nous »), ainsi que ceux de mes conversations téléphoniques
où l’on me relatait que l’association grenobloise avait eu déjà
au moins quinze demandes d’étudiant/e/s au fil des années, qui
n’avaient pu aboutir à cause de l’angoisse des … encadrant/e/s
enseignants.
Il est certain
que, entre les difficultés rencontrées dans l’université, et celles
rencontrées via des associations qui se « méfient des étrangers »,
tout concourt finalement à dissuader d’effectuer un travail de
recherche sur cette thématique.
Malgré tout, j’ai
répondu au courriel. Après plusieurs échanges de mails, la véritable
situation était rétablie : j’apprenais que l’association
SOS inceste Grenoble était en réalité en crise, n’avait notamment
quasiment plus d’écoutantes, en plus de s’être fait récemment
retirer son local prêté par la municipalité depuis les années
80. Mon interlocutrice comprenait quant à elle que j’avais eu
à effectuer un « vrai parcours du combattant », et m’apprenait
que, à leur connaissance, j’étais : « la première à
aborder le côté anthropologique, car nous avons aidé pour des
mémoires d’éducateurs ou d’assistantes sociales, mais pas d’autres
secteurs » (courriel du 04/02/2008).
Cela fait
écho avec mes déconvenues dans les associations lyonnaises où
j’ai cherché, vainement, un stage en tant qu’étudiante en master
d’anthropologie.
Ainsi, une
association s’occupant de lutter contre la maltraitance envers
les enfants me demande ce que peut faire une anthropologue en
tant que stagiaire. Je lui réponds en employant le mot « observer »,
ce qui semble avoir fait tourner court à toute vélléité de recrutement.
Il m’a alors été signifié que « même les étudiant/e/s de
master 2 en psychologie, nous les refusons comme stagiaires ».
En revanche, lorsque j’ai glissé dans la conversation l’information
selon laquelle j’avais été victime d’inceste pour expliquer mon
point de vue personnel sur la prévention, l’entretien a tout de
suite évolué, à l’initiative de mon interlocutrice, vers un entretien
« d’aide à victime », avec interrogatoire serré (avez-vous
des frères et sœurs ? Avez-vous porté plainte ? Etc).
Malgré mes protestations, je me suis donc retrouvée dans le rôle
(non souhaité) de la « victime à aider », alors que
j’étais venue chercher un stage !
Une association
de lutte contre les violences faites aux femmes, recontactée par
téléphone après envoi d’un courrier, me demande : « vous
étudiez dans quelle discipline ? », et suite à ma réponse,
m’informe qu’elles ont déjà un stagiaire et ne peuvent en accueillir
d’autres. Toutefois, lorsque je demande : « c’est ma
filière d’étude qui ne vous enthousiasme pas ? », la
réponse qui m’est donnée est « non ».
Enfin, ma demande
de stage au planning familial, pourtant communiquée via relation
militante, est elle aussi rejetée : dans la réponse, il apparaît
clairement que l’anthropologie ne leur semble pas faire partie
des disciplines prioritaires pour l’accueil de stagiaires chez
eux : « Nous avons pris connaissance de votre demande
de stage dans le cadre de vos études en Master 1 d 'anthropologie
à l'université Lyon 2.
Malheureusement
nous sommes submergées par les demandes de stages de diverses
formation, notre calendrier d'accueil de stagiaires est complet
pour le premier semestre 2008 et devant faire des choix nous privilégions
les stages en lien avec les formations représentées au sein du
planning : assistante sociale, infirmière, conseillère conjugale,
médecins par exemple. ».
Finalement,
à ma grande surprise, les associations ont donc plutôt (à une
exception) constitué un barrage qu’une aide à la mise en relation
avec des personnes victimes d’inceste, ce alors même que leur
discours habituel est fréquemment du type « on n’en parle
pas assez dans la société, il faudrait en parler plus ».
Sous
le coup de ces échecs avec l’univers associatif, d’une part, et
placée d’autre part devant la demande nouvelle de fournir une
liste de questions précises à mon interlocutrice de SOS inceste
Nantes pour en discuter avec elle avant toute rencontre avec des
victimes, j’ai définitivement renoncé. J’ai répondu que cette
discussion méthodologique s’effectuait entre moi et mes enseignants,
et que suite aux traitements douloureux pour moi de la part de
la sphère associative, je préférais contacter directement les
victimes sans passer par l’intermédiaire d’associations.
J’ai donc tenté
de passer par d’autres biais : en plus du forum internet
qui me permettait de communiquer directement ma demande à d’autres
victimes qui me connaissaient déjà, j’ai eu recours à des proches
de victimes.
Seul l’un d’entre
eux/elles, un ami étudiant qui me connaît bien depuis plusieurs
années, a transmis ma demande à une personne qu’il connaissait,
et avec qui j’ai eu ensuite un entretien.
Une étudiante
en anthropologie rencontrée à la sortie d’un colloque m’a informée
qu’elle avait une copine concernée, mais elle ne savait pas si
cela rentrait « dans mon sujet », car c’était par un
oncle (je lui réponds oui, c’est de l’inceste). Puis, lorsque
nous nous revoyons peu après, elle s’enquiert, inquiète, de la
qualité et du sérieux de mon encadrement, « est-ce que tu
as vu avec ton directeur de mémoire pour les entretiens concrètement ? ».
Malgré un « oui » en réponse, je n’ai jamais eu aucun
retour de cette personne ensuite.
Une doctorante
en sciences sociales, qui a répondu à mon annonce « recherche
victimes d’inceste pour mémoire d’anthropologie », passée
sur la liste de diffusion d’études de genres EFIGIES, m’a donné
les coordonnées du collectif féministe contre le viol à Paris,
que je n’ai finalement pas eues à utiliser, et m’a expliqué que,
« au cas où », elle connaissait des victimes elle-même,
mais qu’elle préférait ne leur parler de ma demande qu’en dernier
recours car ces dernières étaient réticentes.
Suite à ma demande
de précision concernant ces réticences, elle m’explique :
« Pour mes amies/connaissances, la réticence est aussi mienne,
elles m’ont fait partager leur secret et il y a une sorte d’accord
tacite entre nous autour de ça » (courriel du 08/01/2008).
Le secret apparaît
finalement ici comme utilisé à l’insu même des victimes. Cela
me paraît ressembler beaucoup aux barrières rencontrées de la
part des associations, d’autant qu’ensuite, mon interlocutrice
ajoute : « Sinon, je pense vraiment que tu peux faire
déjà beaucoup avec les témoignages publiés », on en revient
donc aux, sempiternels, livres de témoignages, il est vrai en
nombre important aujourd’hui.
Ces barrières,
individuelles ou associatives, reviennent en fait à « protéger »
les victimes à leur insu, sans s’enquérir de ce qu’elles en pensent,
en ne leur transmettant pas une demande, que ce soit pour des
raisons de secret tacite, ou de dangerosité supposée de la démarche.
Elles reviennent finalement, de fait, à les maintenir « au
secret ». Pour le bien de qui ?
Ce sont au final
principalement mes possibilités de relations directes avec des
victimes d’inceste car victime moi-même, qui m’ont permis de contourner
ces barrages.
Sur quatre personnes
du forum m’ayant répondu être intéressées, j’ai eu deux entretiens.
L’un avec une personne avec qui je n’avais jamais échangé auparavant,
et qui intervenait quasi-uniquement pour aider les autres personnes
sur le forum. L’autre avec une personne dont je me souvenais mieux,
malgré que j’aie eu également assez peu d’échanges avec elle jusque
là : elle avait laissé beaucoup plus de bouts de son histoire
dans ses posts.
Une troisième
personne pensait passer par Lyon, mais en avril, et à cette date
j’avais déjà suffisamment d’entretiens. Elle m’avait précisé m’avoir
répondu quant à elle car elle me connaissait déjà via le forum.
Enfin, de la quatrième
personne qui m’a répondue par ce média, je savais qu’elle résidait
en région lyonnaise, encore au domicile d’un de ses abuseurs (un
frère), qu’elle était jeune majeure, avait écrit peu de temps
auparavant à propos du mal qu’elle s’était encore fait avec son
compas, et n’avait encore confié à personne de fiable, hors du
forum, le mal qui lui a été fait à elle. Je ne sais pas bien laquelle
de nous deux était la plus effrayée à l’idée d’un entretien ensemble
pour un mémoire universitaire. Je sais juste que de mon côté,
je ne me sentais pas très rassurée. Je lui ai donc proposé plusieurs
choix possibles : cet entretien là, pour mon mémoire, ou
bien parler ensemble simplement pour qu’elle puisse se confier
à quelqu’un une première fois, ou bien l’accompagner à l’association
« La Porte Ouverte » ce dont nous avions déjà parlé
auparavant, et boire un coup ensemble ensuite, les trois options
pouvant aussi se succéder dans le temps. C’était bien l’entretien
pour le mémoire qui l’intéressait, mais elle avait peur de ses
réactions (de pleurer, de ne pas parvenir à parler, etc), et je
dois dire que ces peurs faisaient alors écho aux miennes (avec
le spectre du compas). Puis un nouvel événement de sa vie a fait
qu’elle n’a, une fois de plus, pas réapparu durant plusieurs mois
sur le forum.
Par ailleurs,
une personne qui participait au groupe de parole grenoblois et
avec qui je discutais beaucoup m’avait dit, et répété, être intéressée.
J’ai donc eu un entretien avec elle, ainsi qu’ensuite avec la
personne de l’association qui soutenait ma demande, et qui devant
mes difficultés avec le milieu associatif, après m’avoir gratifiée,
lors de cette énième conversation téléphonique, d’un : « je
ne te l’ai pas dit tout de suite pour ne pas te décourager, mais
c’est extrêmement difficile d’obtenir des témoignages de victimes »,
m’a proposé son témoignage à elle.
Enfin,
j’ai eu un entretien avec une dernière victime, Danielle, contactée
hors réseau associatif, via mon ami étudiant. Elle n’était pas
sûre de rentrer dans la case « inceste », parce que
c’était « le grand-père par alliance de son cousin ».
Cet entretien est le seul à s’être déroulé à mon domicile à moi.
La personne avait mon âge, un peu plus de trente ans, ce qui était
assez étrange pour moi lorsqu’elle citait des dates passées par
exemple. Après avoir été étudiante en sciences humaines, elle
travaille dans le secteur du théâtre en tant qu’intermittente.
Je sépare la présentation
de chacune des autres personnes du média par lequel j’ai pu les
contacter, ceci pour des raisons d’anonymisation. De même, les
noms ont bien sûr tous été modifiés.
J’ai réalisé
mon premier entretien avec Aurélie, qui a environ 50 ans aujourd’hui,
est actuellement sans emploi, et a été abusée par son demi-frère
à partir de l’âge de 5 ans au moins. L’entretien a eu lieu dans
une chambre d’un hôtel lyonnais de banlieue où elle était de passage,
début janvier.
Ensuite, j’ai
eu un entretien avec Agnès, que je connaissais comme agressée
par son père, et qui m’a appris lors de l’entretien l’avoir été
également par certains de ses frères. Cet entretien a eu lieu
chez elle. Elle est sans emploi suite à de gros problèmes de harcèlement
de la part de son employeur, et âgée d’environ 50 ans aujourd’hui.
Puis j’ai eu également
un entretien avec Paulette, qui n’était pas sûre de rentrer dans
mon sujet : « parce que moi, tu comprends, c’était dans
une famille d’accueil ». L’entretien s’est également déroulé
chez elle, et il s’avère qu’en plus de ce qui lui est arrivé dans
cette famille d’accueil pendant la guerre, au bout d’un certain
temps d’entretien, elle m’explique avoir aussi été agressée par
un cousin. Elle a été enseignante-chercheuse dans un pays anglo-saxon,
puis en France. Etant née peu avant la seconde guerre mondiale,
elle est aujourd’hui retraitée. Elle avait environ 8 ans lors
des abus dans sa famille d’accueil.
Ensuite, j’ai
été voir Lydia, qui était manifestement, suite au procès de son
agresseur, dans une démarche de témoignage : elle avait déjà
témoigné pour un journal, m’a répondu être intéressée, et a depuis
de nouveau témoigné devant des journalistes, ce qui déplaît d’ailleurs
à sa famille. Faudrait-il qu’elle se taise encore sur ceci :
elle a été violée par son père de ses 11 ans à son départ du domicile,
peu avant ses 18 ans ? L’entretien a eu lieu dans l’appartement
où elle est logée en tant que gardienne d’immeuble. Sur la table,
à mon arrivée et durant tout l’entretien, un gros dossier :
les papiers du procès et les articles de presse associés. Lydia
a un peu moins de 30 ans aujourd’hui.
Finalement,
alors que les témoignages écrits et publiés auxquels me renvoyaient
les associations et certains proches concernent quasi exclusivement
des viols par le père, j’ai donc eu accès à des cas de figure
très variés, de personnes qui n’ont de surcroît pas forcément
accès au réseau éditorial ou envie ou possibilité d’écrire, et
qui n’auraient pas forcément témoigné autrement.
L’attitude
des associations envers mes demandes, plus ce constat, m’ont conduite
à une remise en question de mes croyances concernant la démarche
de témoignage public, que je croyais très courante d’après ce
que je lisais sur le forum internet, les nécessités de mise sur
la place publique que j’avais ressentie moi-même concernant mon
histoire, et les contenus des témoignages publiés existants.
Si je m’étais
limitée, comme on me le suggérait avec insistance, à ces écrits,
je n’aurais rien découvert que je ne savais déjà.
Mes difficultés
avec le monde associatif, mes propres doutes sur moi, ainsi que
par exemple la question d’une enseignante en anthropologie lors
d’une présentation de nos thèmes de recherche : « avez-vous
une formation en psychologie ? », posent aussi la question
de la légitimité d’une approche « hors psy » et sans
« psy » dans les environs, de ce sujet, avec des victimes
d’inceste en chair et en os.
Par exemple, les
ateliers de recherche de l’association AREVI étaient modérés par
un psychologue, jusqu’à récemment. Cette formule a été abandonnée
car cela transformait les ateliers en « groupe de parole
thérapeutique bis ». La décision d’AREVI a été que désormais,
le cadre, ce serait simplement le thème de l’atelier, connu à
l’avance, et le magnétophone.
Moi-même, la présence
d’un psychologue comme modérateur d’un atelier de recherche-action
ne m’avait jusque là ni frappée ni intriguée.
Mais finalement,
pourquoi l’anthropologue a-t-il/elle besoin du/de la psychologue
pour créer un cadre permettant le récit de façon qui ne refasse
pas traumatisme ? Où se situe le danger ?
Dans mon cas,
le premier entretien a débuté comme une discussion sur nos histoires
respectives, par défaut de question initiale clairement formulée
de ma part. C’est cette discussion et l’évocation du lieu où nous
nous sommes rencontrées via l’association, qui ont permis à l’entretien
de commencer, malgré le trac intense que nous partagions l’une
et l’autre et nous sommes mutuellement avouées … après l’entretien
enregistré. Je me suis rendue compte que le fait d’avoir un gros
magnétophone à cassettes était une bonne chose (pour moi pour
commencer) : cela me permettait des pauses dans l’écoute (pour
retourner la cassette), de visibiliser clairement qu’il ne s’agissait
pas d’une discussion « entre soi » mais d’un récit qui
avait une dimension publique, et aussi d’avoir, avec les cassettes
qui défilent, la notion du temps qui passe. Car passés l’appréhension
et les silences du début, les entretiens donnaient l’impression
de pouvoir continuer indéfiniment.
Voilà comment
s’est constitué mon cadre d’entretien à moi : un matériel
désormais volontairement très visible ; et puisque c’était
l’évocation d’un lieu commun clairement identifié comme à destination
des victimes d’inceste qui avait permis à mon interlocutrice de
se sentir en confiance, la question de début d’entretien allait
être du type : « on s’est rencontrées via (le forum,
le groupe de parole, etc) de l’association SOS inceste pour revivre.
Comment es-tu arrivée jusqu’à cette association ? Peux-tu
me raconter ? ».
Finalement, en
général, et malgré le nombre important de cassettes emporté, il
n’y avait souvent pas assez de cassettes (j’emportais pour
4h d’enregistrement à chaque fois). La discussion a généralement
continué ensuite, nous avons fait connaissance, j’ai plusieurs
fois été invitée à manger, voire été hébergée pour la nuit. C’est
ainsi que je suis souvent partie après un long temps passé avec
les personnes, qui faisait suite aux trois à quatre heures d’entretien
pour mon travail universitaire. J’ai eu peu de silences, durant
et après les entretiens.
Il m’a souvent
été dit par mes interlocutrices que ma situation de victime d’inceste
moi aussi, rend(r)ait plus facile de parler malgré le fait d’avoir
à s’habituer au magnétophone, voire que « seule une victime
peut comprendre une victime » (sous-entendu « victime
d’inceste ») : ici, « anthropologue-victime d’inceste »,
ce n’est pas une étrangeté inquiétante, c’est un caractère hybride
rassurant.
Enfin,
les retours que j’ai eus ensuite, quand j’ai pu en avoir, ont
été positifs, ce qui m’a rassurée moi (par rapport à mes craintes).
Un échange par SMS m’apprend ainsi que j’ai été « très attentive,
rien que ça vaut un coup de pompe. Quel travail tu fais. Merci
pour nous. ». Par intermédiaire, j’apprends qu’une autre
des personnes a apprécié de pouvoir parler ainsi de son histoire,
précisément parce qu’elle ne peut pas, pour l’instant, envisager
d’en parler avec un/e « psy ». Ces entretiens ont donc
constitué un cadre différent de ceux plus habituellement proposés
aux victimes d’inceste, mais positif pour les personnes (moi incluse),
en plus de contribuer à la réalisation de mon mémoire : alors
que j’avais peur de faire du mal, peur renforcée par celles, apparemment
identiques, d’associations, il semblerait que finalement, j’ai
surtout contribué à permettre à des personnes de se sentir écoutées,
en prenant le temps pour cela, dans un cadre, clairement explicité,
qui leur convenait à elles.
Au-delà
de ces questions de cadre, les violences sexuelles incestueuses
semblent, néanmoins, à priori relever de la pathologie mentale,
et constituer par suite un objet d’étude qui concerne surtout
la psychologie. Dès lors, il peut être difficile de concevoir
une approche de ces phénomènes via les sciences sociales, tout
comme concernant par exemple la sorcellerie en Normandie :
« l’idée d’une enquête sociologique sur les sorts paraissait
inintelligible : les sorts, cela ne concerne jamais que des
individus » (Jeanne Favret-Saada, 2005, p. 70 note n°10).
Pourtant, via
ma participation au forum internet évoqué plus haut, j’avais été
frappée par ce phénomène de vécu collectif par delà les histoires
et manières de réagir singulières … et cela n’a pas été alors
sans me rappeler l’apport des « groupes de prise de conscience »
féministes des années 1970, dont l’histoire m’a été transmise
par des militantes de cette époque il y a quelques années, et
qui ont fait se rendre compte à des femmes que des violences qu’elles
croyaient individuelles, étaient en fait, bien sûr, également
un phénomène pleinement social. Cela leur a permis par la suite
de poser le problème du viol, de l’analyser non plus comme l’œuvre
de malades mentaux isolés, mais comme un crime contre les femmes
s’inscrivant au service d’un système de domination nommé patriarcat
(Susan Brownmiller, 1978). Cette nouvelle manière de percevoir
le viol, portée par un vaste mouvement social, a permis ensuite
des évolutions importantes à ce sujet, notamment sur le plan juridique
(Georges Vigarello, 1998).
Dès lors, je m’étais
posée la question d’analyser les violences sexuelles incestueuses
non plus sous l’angle de la psychologie, mais d’une science de
la société.
Pour autant, il
me faut observer ici que les analyses en termes de « crime
contre les femmes », pour reprendre cet exemple, semblent
ici rapidement insuffisantes.
En effet, intervient
également, de manière fondamentale la façon dont est considéré
l’enfant dans sa famille ainsi que par la société entière. L’enfant
de sexe féminin mais aussi, même si je n’ai pas eu d’hommes en
entretien, celui de sexe masculin. Il y a des garçons incestés,
qui constituent par exemple un peu moins d’une dizaine de personnes
intervenant sur un forum internet comptant quelques centaines
de personnes inscrites. Il existe également des femmes incesteuses,
notamment des mères, ce qui constitue un tabou dans le tabou,
comme le relate par exemple la journaliste Anne Poiret :
« Je pense qu’un tel sujet ne peut que passionner mes interlocuteurs :
le sujet n’a jamais été traité. Je crois qu’il va falloir faire
vite pour éviter qu’un confrère me devance : l’article [qu’elle
a vu en 2001 dans le magazine Marie-Claire, et qui lui a donné
l’idée de réaliser ce reportage sur les mères incesteuses] date
déjà de quelques semaines. Je ne sais pas encore qu’il va me falloir
près de deux ans et demi pour voir ce projet aboutir. (…) « Le
sujet n’existe pas », « phénomène trop marginal ! »
« et pourquoi pas des nains zoophiles ! » « trop
dérangeant ! On fait de la télévision tout de même ! »
Sur tous les tons, toujours la même réponse de la part des producteurs :
« Non ! ».» (A. Poiret, 2006, p. 10-11).
Ces mères représenteraient un pourcentage très faible des incestes,
néanmoins, elles existent elles aussi, renvoyant, en sus
de la problématique de genre (le viol, agression d’homme sur une
femme), et en articulation avec elle, à la hiérarchie adulte/enfant.
Enfin, les incestes entre enfants, renvoient eux, en sus,
à la place de chacun/e dans la fratrie, c’est à dire à la hiérarchie
aîné/e/s / cadet/te/s notamment.
Dès lors, il ne
s’agit pas de calquer aveuglément une analyse féministe du viol
sur la problématique de l’inceste, « féministe » étant
entendu ici dans le sens scientifique (« gender studies »)
et non proprement militant.
En revanche,
expliquer les violences sexuelles incestueuses uniquement via
le cadre de référence de la psychologie comme c’était le cas jusqu’à
récemment (2004), est en réalité insuffisant. En effet, « si
un phénomène admet une explication, il admettra aussi un certain
nombre d’autres explications, tout aussi capables que la première
d’élucider la nature du phénomène en question », et, en particulier,
« dans l’étude de l’Homme (mais non seulement dans l’étude
de l’Homme), il est non seulement possible, mais obligatoire d’expliquer
un comportement, déjà expliqué d’une manière, aussi d’une autre
manière – c’est à dire dans le cadre d’un autre système de référence.
(…) Le fait est qu’un phénomène humain qui n’est expliqué que
d’une seule manière n’est pour ainsi dire pas expliqué du tout
… et cela même et surtout si sa première explication le rend parfaitement
compréhensible, contrôlable et prévisible dans le cadre de référence
qui lui appartient en propre. » (Georges Devereux, 1985,
p. 13).
C’est ainsi que,
loin de se contredire ou de s’opposer « en tant qu’appropriations
respectives de « territoires » » (François Laplantine,
2007, p. 61), c’est à dire d’appropriation d’objets d’étude
par l’une ou par l’autre, l’explication anthropologique et l’explication
psychologique du phénomène sont, au contraire, un moyen d’avoir
plusieurs points de vue différents et complémentaires sur un même
objet, permettant de mieux le connaître : « lorsqu’un
effort explicatif supplémentaire fourni par le psychologue cesse
de produire un rendement supplémentaire proportionnel à son effort
supplémentaire, bref, lorsqu’il cesse d’être rentable, il est
temps de faire appel aux explications sociologiques [ou anthropologiques]
… et inversement » (Georges Devereux, 1985, p. 17).
C’est à la construction
d’une telle compréhension anthropologique que je vais maintenant
apporter ma contribution.
IV-Décrire
la démolition … et ses suites
Précision :
lorsqu’il est noté « Hmmhmm » dans les retranscriptions,
il faut s’imaginer un mouvement d’acquiescement, de la tête, ponctué
d’un son – noté « Hmmhmm », difficilement transcriptible
par écrit. J’ai par ailleurs ôté la plupart des « heu »
et autres manières propres à l’oral, en ne laissant que les plus
marquées, afin de faciliter la lecture.
« Hitler, je l’avais à la
maison », m’explique Lydia. La porte ainsi ouverte sur la
vie de famille est bien particulière, c’est un monde qui peut
sembler incroyable, bien éloigné en tout cas des représentations
communes sur la famille, ce lieu dont on attendrait entraide,
protection, voire affection.
L’on peut effectivement s’imaginer « Hitler
à la maison », ou bien comme Eva Thomas dans ses ouvrages,
faire un parallèle avec les camps nazi. Un mini-ordre nazi dans
la famille ? Eva Thomas est née en 1942, et a été anorexique
suite au viol par son père. En l’absence de parole publique sur
l’inceste, s’est-elle reconnue dans l’expérience de démolition
vécue par ces rescapé/e/s des camps si amaigri/e/s ? La seconde
guerre mondiale et en particulier le nazisme ont été quant à eux
l’objet de descriptions publiques, à l’école, à la télévision
… et sont synonymes de l’horreur la plus extrême. « Hitler »
(Lydia) ou bien « SS » (Agnès) sont également des termes
assez clairs.
Les violences incestueuses sont
alors synonymes de l’horreur la plus extrême dans la famille,
et non dans un camp nazi. C’est une violence impensée et non
dite, parfois qualifiée d’impensable et d’indicible, quand elle
n’est pas simplement minimisée ou niée. Pourtant, un objet majeur
de ce mémoire est de la penser, de la dire et de la décrire. De
la montrer. Car, comme l’explique Alice Verstraeten, « L’indicible
et l’impensable sont, bien sûr, des pièges de la pensée. Le crime
ne peut être totalement impensable, dans le sens où il a été pensé
pour être mis en place. En le rendant intouchable, on rend également
le crime perpétuellement valable, toujours en action, victorieux »
(Alice Verstraeten, 2005, p. 4). Ici aussi, il faut comprendre
que le crime a été pensé, et non commis dans un état altéré de
conscience : un seul des incesteurs relatés dans mes entretiens
est alcoolique.
Il faut comprendre que le mot « famille » change de
sens. Il est ici une mascarade pour désigner un lieu infernal,
de démolition de soi et d’autrui. Ouvrons la porte, allumons la
lumière. L’inceste, même par un incesteur alcoolique, est effectué
en pleine conscience, voire prémédité comme lors d’une excursion
à la pêche :
« Moi-Ce
qui veut dire que quand il vous incestait, c’était à jeun, quoi,
entre guillemets ?
Agnès-Ouais,
ouais. C’étaient des pulsions, comme ça, un petit effet fébrile,
d’excitation, quand il ouvrait la porte de la chambre avec ses
yeux, on sentait qu’il avait un plaisir, il savait qu’il pouvait
surprendre en train de nous déshabiller, des choses comme ça.
M-Hmmhmm
A-Je
veux dire, moi, le jour où il a fait des attouchements, bon,
ben c’était un jour où il était calme, on avait fait le trajet
en voiture jusqu’au lac, je m’ennuyais, j’avais froid, je suis
rentrée dans la voiture, puis euh, il est passé d’un état de
concentration et d’absence, il ne s’occupait pas de moi en train
de pêcher, moi ça a été la surprise totale quand il est rentré
dans la voiture et puis(…). Avec un regard et puis une excitation
quel, quelque chose de, de particulier, que je lui connaissais
pas, il avait pas d’alcool avec lui.
M-Oui
oui oui, donc c’était totalement, en plus vous étiez seuls à
pêcher euh, enfin…
A-Ouais,
ouais en plus il faisait un peu froid [inaudible] : un
jour où y’avait pas trop de pêcheurs, donc euh, y’avait pas
grand monde, donc euh, ça, ça pouvait se passer …
(Soupir
chargé)
Ca
fait longtemps que j’avais pas parlé de tout ça en un seul bloc,
Fiouuu… »
Emmener
sa fille à la pèche un jour où le poisson n’attire pas les pêcheurs,
mais aussi créer en permanence un climat bien spécial qu’Agnès
me décrit ainsi :
« Agnès-mon
père était toujours à faire des propos très douteux sur la sexualité,
sur les femmes, très vulgaire et très rabaissant pour les femmes
(…).
M-T’as
des souvenirs, t’as des souvenirs de ce genre de propos ?
A-(Silence)
Qu’est-ce qu’il di…qu’est-ce qu’il pouvait dire ? Euh,
« les femmes sont toutes des salopes », euh, « de
toute façon, c’est nous qui avons le travail le plus difficile
parce que », en parlant de la sexualité, en faisant une
métaphore il disait : « la femme elle a qu’à ouvrir
la bouche c’est facile, nous il faut qu’on tende le bras »,
tu vois un petit peu ce…
M-Donc
euh, devant ses enfants et … en parlant à tout le monde
?
A-Ah
oui oui, à table : en général c’était le moment où tout
le monde était groupé, et où on était obligés d’être là [mère,
enfants et grand-mère maternelle] (…) le repas familial, c’était
une obligation : qu’on soit à l’heure au repas et qu’on
mange ensemble. (…) Et en général il y avait, on était obligés
de rester à table, il y avait, après la télévision, donc tout
le monde restait là et puis le départ c’était aller se coucher.
(…) Alors aller se coucher, ça voulait pas dire le début de
la tranquillité, ça voulait dire aussi que mon père souvent,
il déboulait dans les chambres, sournoisement il ouvrait brutalement
la porte à des moments où on pouvait être en train de se déshabiller,
des choses comme ça. Donc il y avait tout un rituel de protection
pour se coucher sans être euh, surpris. Mais déjà, rien de très
sécurisant hein.
M-Oui !
Euh … ça tu t’en es toujours souvenue ?
A-Ah
oui ben c’est frappant comme souvenir, bien sûr. Oui oui, oui
oui.
[C’est
en fait du, ou des viols nocturnes, probablement par son grand
frère, qu’Agnès a été amnésique durant longtemps]
(…)
y’a pas eu de viol paternel, mais y’a eu (…) comportements incestueux,
regards incestueux, paroles, attentions incestueuses si tu veux, ça
revient un peu au même au niveau ressenti. Y’a eu ces, ces intrusions
euh, dans ma chambre à des moments
M-Tous
les soirs ?
A-Pas
tous les soirs, parce que sinon euh, il nous surprenait pas.
Il était malin. (…)
M-Donc
des soirs par surprise, et pendant des années et des années ?
A-Ouais.
Ben oui, jusqu’à ce que je quitte la maison. »
L’irrégularité,
l’imprévisibilité, apparaît ici centrale, tant dans les abus (attouchements
et voyeurisme), qu’au quotidien, où Agnès ne demande jamais rien
car
« Agnès-Il
interprétait il déformait mes propos et ça devenait une sorte
d’agression pour lui et puis je me prenais des roustes [inaudible]
et j’en passe des détails. Donc euh, puis même des fois sans
bouger, il suffisait qu’on fasse tomber quelque chose comme
ça [elle laisse tomber un petit objet sur la table], ça le faisait
sursauter et vlan, chtak, [suite inaudible]. »
Pourtant, le
père d’Agnès sait aussi se montrer très prévisible
« Agnès-Et
alors, recta hein. Tous les matins debout à l’heure, toujours
au boulot, jamais malade, toujours le même rythme, la même manière
d’être : rentrer à telle heure, comme un rituel, c’était
vraiment … voilà. Non mais c’était quelque chose.
M-Fhm !
Un pré-militaire ? Un petit peu réglé euh …
A-On
ne peut plus militaire, oui, c’était plus que militaire, je
dirais, c’était heu, plutôt du genre euh, (silence) je veux
pas dire SS, mais pas loin quoi.
M-Fhm !
Hmmhmm.
A-C’était
quand même l’Inquisition. C’est à dire que, il était à l’écoute
de tout ce qu’on disait, on pouvait pas parler. Faire des confidences
à notre maman, ben, il déboulait dans la pièce très vite pour
venir écouter, puis il nous forçait à dire ce qu’on était en
train de dire. Ca c’est son côté un peu parano heu, entre l’alcool
et tout ça, il avait toujours l’impression qu’on parlait de
lui, enfin donc ce qu’il faisait … »
Ce qui peut, d’une
part, faire penser à l’univers de la torture : « L’univers
de la torture est construit autour de la figure du paradoxe. C’est
ainsi que l’imprévisibilité la plus totale coexiste avec un code
obsessionnel, rigoureux, net et pensé dans ses moindres détails. »
(Françoise Sironi, 1999, p. 29), et d’autre part, il faut
noter l’importance du contrôle relationnel : c’était « l’Inquisition »,
qu’Agnès explique ici par un caractère « parano » et
« l’alcool ».
L’alcool ?
Parlons-en :
« Agnès-l’alcool,
bon c’était jamais quand il travaillait. (…) A l’extérieur,
il fallait qu’il se tienne bien hein, il avait toujours une
position heu
M-Ouais.
Donc c’était quand qu’il buvait ?
A-Il
buvait en général un peu le soir avant d’aller se coucher, et
le week-end. Il passait ses week-end devant la télé, à jouer
aux cartes avec ma mère, à lui imposer des heures et des heures
de jeu de cartes (...) Et il avait toujours ses bières [de 75 cl]
à côté de lui, son tas de cacahuètes, ses week-end se passaient
comme ça. »
Ce contrôle des
relations et des activités est en fait omniprésent dans l’espace
domestique :
« Agnès-Avec
mon frère Nicolas je m’entendais hyperbien. (…) C’était un garçon
très doux et très sensible, mais jusqu’à un certain point. Après,
relationnellement dans la famille j’ai pas pu faire plus, parce
que mon père ne voulait surtout pas que je rentre dans la chambre
de mon frère : on sait jamais ce qui pouvait se passer.
(…) Donc, intérieurement à la famille, il a un peu mis des freins
à la relation. De toute façon, c’est lui qui décidait de tout,
qui mettait les limites qu’il voulait (…). Mais toujours avec
son, son, son rapport déformé à la relation. »
Il me semble possible
de mettre en lien ce contrôle omniprésent et, comme sa résultante,
ce que m’explique Agnès à un autre moment de l’entretien concernant
les relations intrafamiliales :
« Agnès-Donc
on s’élevait, on était en famille, famille nombreuse, un peu
repliés sur nous, y’avait pas de communication à l’intérieur,
et on trouvait euh [inaudible] à l’extérieur.
M-Vous
étiez … finalement, les uns à côté des autres, mais pas les
uns avec les autres.
A-Ouais.
Ouais, tout à fait c’est ça. »
Stéphane
La Branche relève : « L’isolement est donc, plus qu’une
simple technique carcérale, un effet recherché dans la société
toute entière par le système de torture. Or, on retrouve également
cette atomisation de l’individu dans les familles incestueuses
car les membres de celles-ci ne partagent pas les angoisses qu’ils
subissent. Ils ne savent pas ce que les autres ressentent et en
viennent ainsi à douter de la légitimité de leurs propres expériences. »
(Stéphane La Branche, 2003, p. 31).
Et
à force, plus besoin de contrôle : comme dans le panoptique
décrit par Michel Foucault (2004), « par peur des conséquences,
et bien qu’ils ne sachent pas s’ils sont observés, les prisonniers
[du panoptique] finissent par agir comme si la surveillance était
constante. Ils en viennent à se surveiller eux-même et deviennent
leurs propres gardiens. En d’autres termes, ils se disciplinent
eux-mêmes. » (Stéphane La Branche, 2003, pp 19-20). C’est
du moins une manière d’interpréter ce que nous décrit Agnès sur
le comportement maternel (et le sien), quelques décennies plus
tard :
« Agnès-Oui
oui non je pense que ma mère on n’aurait jamais pu en parler
comme ça [si l’incesteur était encore en vie] parce que d’une
elle répétait tout à mon père et que ça serait retombé ou sur
sa tête ou sur la mienne »
Ce contrôle a
donc pour effet d’isoler chacun/e face au père/incesteur, dans
un climat de délation et de peur de la rouste. Mais ce contrôle
s’effectue aussi aux frontières : si Agnès peut rester dehors
à jouer sur le palier avec ses copines, en revanche, la porte
doit rester bien fermée sur l’espace familial, sous le contrôle
de ce père incesteur
« Agnès-y’avait
pas d’ouverture vers l’extérieur. Interdiction d’amener des
amies à la maison : on sait jamais parce que les amies
à la maison des fois elles pourraient voler quelque chose quand
on a le dos tourné.
M-Hmmhmm
A-Tu
vois c’est vraiment le genre de choses euh (…)
M-Et,
et eux ils, ça leur arrivait d’inviter des gens ou d’aller chez
des gens, d’avoir des amis de famille ?
A-Très
rarement, très rarement.
M-Ca
leur arrivait quand même ?
A-C’est
… arrivé … heu … (silence) si c’est arrivé une fois dans l’année
c’était beaucoup.
M-Hmmhmm
A-Tu
vois un peu le truc.
M-Et
c’étaient toujours les mêmes personnes, qu’ils invitaient ?
A-Non.
M-Non,
ils avaient pas vraiment de, d’amis de famille en fait ?
A-Non.
Pour rentrer à la maison, c’était très difficile. Des amis,
c’était que, relations de travail(…)
M-Hmm.
Et quand il y avait des invités à la maison, c’étaient des relations
de travail, qui faisaient que passer et, et qui discutaient
avec les adultes ?
A-Non,
avec nous y’avait pas de discussion. (…) C’était, de toute façon,
mon père avait le monopole de la discussion. (…) C’était lui
le meilleur
M-Donc
invités par ton père je suppose ?
A-C’était
invités par mon père, tout à fait : ma mère n’avait pas
d’amis
M-Jamais
par ta mère ?
A-Non
non, elle n’avait pas de vie sociale du tout. » [elle était
de plus mère au foyer]
Et dans cet univers
fermé avec soin, tout devient possible
« Agnès-L’ambiance
familiale m’a donné raison puisque ben j’ai assisté aux scènes
entre mon père et puis sa belle-fille [de même mère qu’Agnès],
y’a eu des cris, des scènes, des choses pas …(…) Pas du tout
normales et euh
M-Donc
en plus dans ta famille, entre guillemets à l’intérieur ça se
savait, ce qu’il faisait ?
A-Oui.
(…) Mais bon à l’époque ils avaient certainement pas conscience
du mal qui était fait puis il fallait sauver la face à l’extérieur.
Ca se passait à la maison donc une fois sortis, une fois à l’extérieur,
c’étaient plus les mêmes, y’avait la façade (…) sociale, la
carapace sociale, qui faisait que ça s’ébruitait pas dehors.
On n’en parlait pas à la maison encore surtout il fallait pas,
mon père a dit si jamais quelqu’un parle de quoi que ce soit
de ce qui se passe à la maison à l’extérieur euh, ben il va
recevoir. Y’avait interdiction de communiquer avec l’extérieur
M-Moui
oui oui
A-interdiction
aux gens de l’extérieur de rentrer à la maison
M-Hmm
hmm.
A-Tu
vois c’est
M-Oui
oui, je vois bien oui.
A-C’est
un circuit fermé »
Circuit qui pourrait
aussi bien être résumé ainsi : « La déshumanisation
(…) se fabrique par tripotage sexuel toujours accompagné de quolibets
obscènes. Dans cet univers clos, on viole comme on respire :
« De toute façon, tu n’es qu’un tas de chair ». »
(Françoise Sironi, 1999, p. 30).
L’univers clos
évoqué par Françoise Sironi est pourtant bien différent :
il s’agit de geôles où l’on torture, et les propos qu’elle cite
sont ceux d’un tortionnaire rapportés par une de ses victimes.
Bien différent,
mais néanmoins ressemblant : le prisme permettant le mieux
d’appréhender les abus incestueux, ce n’est donc pas la « caresse
paternelle » évoquée par Robert Deliège, ce sont le toucher
et les techniques de démolition du tortionnaire. Tortionnaire
qui dans le cas précis évoqué ici s’appelle « papa »
[12] .
Agnès a été beaucoup
frappée par son père, la violence physique tenait une place importante
dans la création du climat de peur : de terreur, pour reprendre
son mot. Pourtant, elle n’est pas la seule stratégie possible
pour ce faire.
Le père de Lydia
(que Lydia nomme « l’ex-mari de ma mère » ou bien « lui »),
ressemble sur bien des points à celui d’Agnès, bien qu’il ne consomme
pas, quant à lui, une goutte d’alcool. C’est aussi lui qui décide
de tout dans la maison. Elle a pu constater, de même, que sa mère
et sa sœur aînée Elise répétaient tout à cet incesteur.
Les attouchements,
puis les viols que subit Lydia de 11 ans à 18 ans, c’est le soir,
avec la même imprévisibilité que les irruptions du père d’Agnès
dans les chambres.
En revanche, première
nuance, le contrôle semble différencié selon les frères et sœurs :
sur Lydia, il est très strict. Interdiction d’inviter des copines,
mais aussi de sortir, notamment si elle tente de résister à un
des viols infligés par son incesteur. Pourtant, la violence physique
en est quasiment absente : en fait, ici, le regard suffit.
« Lydia-Un
regard et je me pissais dessus de peur. Même un jour, c’était
au pavillon, je devais avoir peut être une dizaine d’années,
je sais même pas. J’avais un (c’est un souvenir que j’avais,
hein), j’avais un pèse personne dans les mains, le téléphone
sonne, de peur, j’ai lâché le pèse personne, de peur de la réaction
de lui je me suis pissée dessus. Pour dire à quel point je le
craignais. Euh, les gens ne se rendent pas compte à l’heure
actuelle qu’on puisse craindre, qu’une fille puisse craindre
son père comme ça. J’en étais pétrifiée de peur. »
Cela est peut-être
le fruit d’un conditionnement précoce, d’un travail de sape préalable :
« Lydia-ma
marraine m’a expliqué quand je suis venue vivre chez elle, elle
m’a dit : « mais quand t’étais petite » (donc
je parlais quasiment à peine hein) « il te faisait les
gros yeux et tu te mettais à pleurer ». (…) Et c’était
un JEU pour lui. Parce que moi, j’en étais pétrifiée de peur,
donc je pense maintenant avec le recul, et à force de fréquenter
des psys, je pense qu’il a fait son travail de sape dès que
je suis née. (…) Dès toute petite il a fait son travail
de sape, ça, plus ça va plus j’en suis persuadée. C’est … parce
que, pourquoi, quel a été l’intérêt, quand j’étais toute petite,
que je parlais à peine, qu’il ait fait en sorte que je le craigne
à ce point, au point qu’un regard et je me mettais sous la table
à chialer ? Je me pissais dessus de peur. »
De plus, cet homme
possède des armes, un pistolet et une carabine, avec lesquelles
il a tué un chien sur demande du maître. Ces armes ne sont jamais
montrées, mais
Et on sait qu’il
peut tuer : le chien de la famille aurait également été tué
par ses soins, ce que Lydia apprend par la presse que lui lit
sa marraine au téléphone
« Lydia-Voilà.
Suspendu, euh, étranglé, voilà. (…) il était assez âgé hein.
Donc, oui oui, c’était la fin, mais au lieu de le faire piquer,
je pense, puisque bon, c’est payant, machin, le vétérinaire,
bon je pense que voilà. »
C’est d’ailleurs
suite à des menaces de la tuer elle, qu’elle s’enfuit, paniquée,
du domicile, deux mois avant ses 18 ans, et rejoint enfin cette
marraine après avoir eu confirmation par la police, qui croyait
à une banale dispute père/fille et ne voulait donc pas intervenir,
qu’elle pouvait, à deux mois près, se considérer majeure. Mais
« On sait maintenant que la menace de violence détruit la
résistance plus efficacement que la coercition elle-même »
(Stéphane La Branche, 2003, p. 24).
Ainsi, la violence
physique est une des modalités possible, mais pas forcément nécessaire,
pour entretenir l’obéissance à l’incesteur.
Obéissance qui
peut atteindre des degrés surprenants, vu de l’extérieur, et lourds
de culpabilisation pour celle qui a obéi :
« Lydia-Comme
le jour où elle a failli nous surprendre [sa mère] (…) En fait
il était en train de me violer sur cette fameuse table dans
le salon (…) Elle s’est levée. Donc lui bien sûr voulait pas
que, voilà. Donc lui s’est caché, moi aussi. »
Lydia s’est
cachée … et sa mère a failli non pas LE surprendre, mais LES surprendre,
dit-elle. De même, il faut noter son vocabulaire récurrent :
elle ne cesse de répéter « quand je l’ai avoué »,
à chaque fois qu’elle évoque les viols incestueux qu’elle a subis.
En effet, « Le
codépendant [ici l’incesté/e] « collabore » avec l’abuseur
(…) accepte le problème de l’abuseur comme étant le sien et finit
par le protéger. L’abuseur prend, bien entendu, une part active
dans ce processus en exerçant constamment une pression émotionnelle
et psychologique de chantage, de dévalorisation, d’humiliation
et de négation de l’identité de l’enfant. [Exemple] S’il est « gentil »,
l’alcoolique ne dit rien. Et un jour, l’enfant lui achète lui-même
de l’alcool » (Stéphane La Branche, 2003, p. 32), ou
se cache pour ne pas que l’abuseur soit pris sur le fait, et échapper
ainsi à ses représailles.
Lydia nous
raconte ce qui s’est passé ensuite
« Lydia-
Elle a vu que son mari était pas au lit, elle a été aux toilettes,
qui étaient juste là. Tout était fermé. Elle est retournée au
lit, elle a dormi. Merci maman ce jour-là ça s’est terminé plus
tôt que prévu. Mais jamais elle s’est posé la question cette
nuit-là « mais il est où mon mari ? Il est pas
dans le lit, tout est noir là-dedans, tout le monde dort, il
est où ? ».
M-Hmm.
Hmm. Hmm.
L-Voilà.
Donc, c’est tout ces petits trucs qui font que je pense que
ma mère était au courant, qu’elle n’avouera jamais. »
Une autre différence,
importante, de la famille de Lydia, est la présence d’amis de
la famille : ici, il existe des liens extra-familiaux, des
ouvertures. Les parrains et marraines des enfants sont choisis
parmi ces ami/e/s, connus jadis dans un café me dit Lydia. Mais
leur présence fréquente à la maison ne constitue pas automatiquement
un recours.
« Lydia-[Elise,
la sœur aînée de Lydia : ] Elle était adulte, qu’il la
tripatouillait devant tout le monde. Devant les amis, devant
tout le monde (…) il la touchait, et elle le touchait. Elle
lui touchait les parties, euh, c’est, c’était de la vie de tous
les jours (…) et ça se faisait devant les amis aussi.
M-Devant
les amis de la famille ?
L-Voilà
(…) et y’en a même une que ben lui il tripatouill… enfin, il
lui arrivait de lui toucher les seins.
M-Une
amie de la famille tu veux dire ?
L-Ouais,
ouais.
M-C’est,
enfin, quand tu dis amis de la famille, c’est qui qui les invitait,
c’était ?
L-Boh
c’étaient les deux hein. Parce que, mes parents recevaient quand
même, ils étaient assez bons vivants. (…) Je sais qu’ils venaient
souvent à la maison, et moi j’aimais bien quand ils venaient
à la maison. Parce que quand ils venaient à la maison, [inaudible],
ça se passait pas. (…) Sauf une fois, où lui avait trouvé l’astuce,
ce jour-là il a été très fort, euh, ma sœur [Elise] avait un
appartement auquel elle n’habitait pas hein, donc lui avait
convenu que les amis dormiraient dans la chambre de mes parents
(…) Ma sœur machin dormait là. Que moi et lui, on dormirait
dans l’appartement de ma frangine. (…) Personne a trouvé bizarre
qu’il y ait qu’un lit, de 2 personnes, et que je doive dormir
avec lui. »
Il n’y avait d’ailleurs
pas qu’Elise que l’incesteur « tripatouillait »
« Moi-donc
y’avait des choses qui étaient cachées et d’autres choses qui
par contre étaient visibles ? Donc, parmi les choses visibles
y’avait le tripotage entre ta sœur aînée et lui ?
Lydia-Ouais.
Même ma sœur Pascale, sauf que ma sœur Pascale elle gueulait.
M-Hmmhmm
L-Et
c’est bizarre moi il me disait « t’es comme ta sœur Pascale »
(…) Parce que quand il me tripatouillait devant les autres,
je me sentais la force de …[pause impromptue] »
Enfin, les familles
de Lydia et Agnès sont particulièrement nombreuses. A cela, une
explication simple : la place de leur mère, comparable, malgré
une génération d'écart.
« Moi-Ta
mère avait pas le droit d’avoir des pilules, donc c’était lui
qui décidait de tout là aussi ?
Lydia-Oui.
(…) en fait, ma marraine habitait sur le même palier. Donc ses
enfants, donc Marion avait 17 ans à l’époque, elle était la
meilleure amie de ma mère (…) et donc elle l’a vue, donc maintenant
elle s’en rappelle, que il l’appelait, « tiens toi prête
à telle heure », donc à telle heure fallait qu’elle soit
dans la chambre les jambes écartées. Enfin bon c’est un peu
exagéré mais c’était ça. (…)
M-Mouais.
Et, du coup, ça fait une question derrière : les enfants
c’est qui qui a décidé de les faire ?
L-Ah
mais c’est lui hein. Même maman je lui ai dit, mais est-ce que
au moins t’as voulu tes enfants est-ce que tu les as aimés ? »
[années 1980-1990]
« Moi-Ils
se sont mariés avec ces enfants, et après ils en ont fait d’autres
euh tu ?
Agnès-Les
cinq derrière. (rire)
M-On
dirait que ça fait cinq d’un coup tu sais. (rire)
A-Non
non, les cinq à la suite.
M-(rire :
) Quand même !
A-Ben
y’avait pas de gros écarts entre nous, y’avait maximum deux
ans d’écart.
M-Ouais,
ouais. Et, toi tu sais comment ta mère s’est retrouvée à faire
plein de gamins sans en avoir envie finalement puisque …enfin
c’est ?
A-Ben
comment ? Parce que à l’époque euh y’avait pas de moyens
de contraception (…) que mon père était un chaud lapin. »
[années 1960]
Ce sont de tels
univers qui ont conduit des psychologues tel/le/s les auteur/e/s
de La violence impensable, à conceptualiser les
familles incestueuses comme constituant des « dictatures
familiales ».
Mais si les techniques
de terreur et de démolition des personnes commencent à être bien
étudiées concernant les violences politiques et les régimes autoritaires,
celles utilisées dans l’espace familial n’y sont assimilables
que par un (réel tout de même) … air de famille.
Dans le camp nazi,
le SS n’est pas un/e apparenté/e des détenu/e/s. Dans la geôle
où le bourreau torture, il n’est généralement pas non plus apparenté
à ses victimes.
Autre schème possible
d’explication : l’attaque sorcière. Si la sorcellerie étudiée
dans le bocage normand par Jeanne Favret Saada comporte beaucoup
de similitudes avec les relations incestée(é) / incesteur, notamment
via l’impact du regard et des intentions malfaisantes, elle a
également ses limites. Les mêmes : le sorcier n’est, précisément,
jamais un membre de la famille de l’ensorcelé/e.
Finalement, ce
qui est impensé, c’est bien cette démolition « at home »
[13] , cette démolition qui vient du dedans :
pas du nazi, pas du sbire de Pinochet, pas du sorcier, mais de
cette personne qu’on appelle « papa », « maman »,
« mon frère », « ma soeur », « mon cousin »,
« papinou », etc. Ou bien parfois « lui »,
« mon géniteur », « elle », « ma génitrice »,
« le frère », « le cousin »,
comme je l’ai lu sur le forum internet. Comme pour marquer, quand
même, une brisure.
La conceptualisation
en termes de dictature familiale me semble à l’examen un peu légère,
facile, et peu référencée dans l’ouvrage. La dictature, c’est
répulsif par opposition à la démocratie : le mot est un bon
moyen de faire comprendre ce que sont ces familles pour leurs
membres. Mais s’agit-il de dictatures ou de régimes totalitaires ?
Et inversement quelles familles peuvent être qualifiées de « démocratiques » ?
Il ne s’agit pas
de jeter l’analogie à la poubelle, mais de souligner ses limites
et son caractère peut-être approximatif.
Sans doute faut-il
regarder dans d’autres directions, moins explorées.
L’une d’entre
elles pourraient être certaines formes d’esclavagisme, comme la
famille esclavagiste brésilienne décrite (en des termes souvent
très policés) par Gilberto Freyre, et qui a existé jusqu’à la
fin du 19e siècle.
Famille marquée
par l’omniprésence des viols et de la violence : « La
maison de maître faisait monter des habitations d’esclaves, pour
les services les plus intimes et les plus délicats des seigneurs,
un certain nombre d’individus – nourrices, femmes de chambres,
gamins pour jouer avec les petits blancs. Individus dont la place
dans la famille était moins d’esclaves que de membres. Des espèces
de parents pauvres des familles européennes. Un tas de petits
mulâtres s’asseyaient à la table patriarcale comme s’ils étaient
de la maison. » (Gilberto Freyre, 1974, p. 339).
Il ne s’agissait
pas d’une dictature d’un leader sur une masse, comme on peut se
représenter couramment la dictature, mais d’un système où presque
chacun/e peut faire preuve de sadisme à son niveau, pour reprendre
le mot de Gilberto Freyre. Le niveau le plus élevé étant celui
du maître de maison.
Ainsi, « l’isolement
arabe dans lequel vivaient les anciennes maîtresses de maison
(…), avec la seule compagnie des esclaves passives ; leur
soumission musulmane aux maris, auxquelles elles ne parlaient
qu’en tremblant, les traitant de « Monsieur », sont
peut-être la cause de ce sadisme, qui se déchargeait sur les femmes
de chambre et les négrillonnes en crises hystériques. Mais les
premiers sadiques, c’étaient les maris en relation avec leurs
femmes. » (Gilberto Freyre, 1974, p. 325).
De plus, « Aucune
maison de maître du temps de l’esclavage n’acceptait la gloire
d’avoir, dans ses murs, des garçons vierges et innocents (…).
Ce que l’on appréciait, c’était le gamin qui courait vite après
les filles. Un coureur de jupons, comme on dit aujourd’hui. Un
« déflorateur » de fillettes. Et qui ne tardait pas
à engrosser des négresses, augmentant le troupeau et le capital
paternels » (Gilberto Freyre, 1974, p. 362).
Et en outre, « Ce
délice à faire souffrir les inférieurs et les animaux est bien
notre ; c’est celui du tout petit brésilien atteint par l’influence
du système esclavagiste » (Gilberto Freyre, 1974, p. 360),
ce qui est encouragé par des coutumes telles celle-ci : « Dès
que l’enfant quitte le berceau, on lui donne un esclave de son
sexe et de son âge pour camarade ou mieux pour jouer. Ils grandissent
ensemble et le blanc passe tous ses caprices sur l’esclave » (Gilberto
Freyre, 1974, p. 322).
Ce parallèle permet
davantage, pour commencer, de penser le rôle des autres membres
de la famille, mères et germains, dans un fonctionnement bel et
bien patriarcal, où ils/elle peuvent être tour à tour victimes
(mères, enfants), complices (cas essentiellement des mères), et
dans certains cas sadiques (certains frères ici).
Enfin, le schéma
de la « dictature familiale » ne reflète pas tous les
possibles.
Ainsi, Danielle,
abusée par Mr Tromosh, qui se fait appeler « papinou ».
« Papinou » n’a aucune des possibilités de conditionnement
précoce des incesteurs évoqués ci-dessus : il entre dans
sa vie alors qu’elle a 5 ans. Il n’est pas omniprésent dans l’espace
domestique par son contrôle : Danielle a résidé chez lui
uniquement à certaines périodes, essentiellement des vacances
scolaires. Il est omniprésent d’une autre manière, avec sa compagne :
par l’argent.
« Danielle-
Je pense que c’est … c’est parce qu’ils avaient, c’est parce
qu’ils avaient de l’argent. En plus c’est vrai que, vu qu’ils
ont aidé ma mère pour ses études d’infirmière, [passage inaudible]A
partir de ce moment-là ils ont toujours été euh … omniprésents
tout le temps.
M-Omniprésents ?
D-Ben,
ffff, (long silence) tous les anniversaires, toutes les vacances,
(long silence) »
Mais aussi omniprésent
par la pensée
« Danielle-Et
puis y’avait aussi autre chose, qui m’est énormément resté et,
mais qui fait partie des trucs que je rationnalise difficilement
malgré que je sois très athée et très rationnelle, c’est, il
disait qu’il était capable d’entrer en communication par la
pensée avec moi, et donc qu’il me réveillait le matin en pensant
à moi. A 6 heures du matin quand il se réveillait. Et c’est
un truc qui m’est resté, j’ai peur de ça, en fait, j’ai toujours
peur de ça alors que je sais très bien que rationnellement c’est
pas possible.(…) En fait. Et, je me réveille, régulièrement,
surtout quand je suis pas bien, entre trois et cinq heures du
mat’, et j’arrive plus à m’endormir. Ca, c’est un truc j’arrive
pas, j’arrive pas à m’en défaire. »
Ici non plus,
pas de violence physique (si l’on met à part, bien sûr, les
violences sexuelles, qui sont des violences physiques particulières).
Pas même de menaces. La stratégie de l’incesteur est encore différente :
en plus de la réveiller par la pensée, il s’agit de « mouiller »
sa victime
« Danielle-Y’avait
un énorme chantage avec Tromosh en fait, parce que il disait
que si j’en parlais, il aurait plus qu’à se flinguer.
M-Ah,
donc il lui arrivait de parler ?
D-Ah
oui, oui, oui, même
M-Donc
il disait ça, il disait quoi d’autre ?
D-Il
me parlait même beaucoup. Il me mettait dans ses confidences.
M-Dans
ses confidences ?
D-Ben
… un truc sur lequel je m’en veux beaucoup, que, j’aurais du,
rien que pour ça j’aurais du en parler plus tôt, heu il me disait
qu’il m’aimait, et il me disait que … qu’est-ce qu’il pouvait
me parler. Il me disait que moi il m’aimait mais que, en gros,
ma petite cousine, Eloïse, qui est la fille de [nom du frère
cadet de la mère de Danielle].
M-Du
frère cadet, d’accord, de ta mère.
D-Me
ressemblait beaucoup, et que c’était dommage qu’il la voyait
pas beaucoup, et (…) qu’il l’aimait, que c’était Aurore bis
[il surnommait Danielle « Aurore »]
M-Fhm !
D-Ou
Aurore 2, je sais plus.
M-D’accord.
D-C’est
un truc qui m’a, qui me reste en travers de là. Parce que, parce
que je pense que c’est LE truc qui me mettait le plus en colère
vis à vis de lui, en fait, à l’époque.
M-A
l’époque ?
D-Déjà.
C’est à dire que, l’idée qu’il touche à ma petite cousine, ça
me mettait en colère, alors que ça me (…) venait pas à l’idée
que moi c’était grave. C’est, c’était pas grave de toute façon.
(silence) Puis, je pense que c’est, enfin, y’avait aussi vachement
de, ben, j’arrive à la fois pas à le voir comme calculateur
et à la fois, il me faisait des cadeaux en permanence, il me
donnait de l’argent, beaucoup d’argent. J’ai eu des sommes …
faramineuses.(…)
Je
pense que justement, le fait qu’il m’en parle, ça faisait que
je … heu … c’était pas suffisamment à moi pour que je puisse
le dire à quelqu’un d’autre. Je sais pas comment … en fait,
en m’en parlant, il faisait en sorte de me culpabiliser, de
m’impliquer dedans. »
Danielle signale
ici les multiples cadeaux et dons faits par son incesteur. L’utilisation
de l’argent par les incesteurs se fait selon des modalités très
diverses.
A ma grande surprise,
j’ai découvert qu’il n’y avait pas que dans ma famille qu’il constituait
ainsi un nerf important de la démolition. Dans le cas de Danielle,
pour « l’acheter » elle et sa famille, comme elle vient
de le décrire. Dans la famille de Lydia, en y interdisant l’accès.
Lydia explique
par leur pauvreté et le nombre important d’enfants de la fratrie
le fait qu’ils/elles n’aient jamais eu accès au moindre franc.
Pourtant, son incesteur est tout à fait capable d’effectuer des
dépenses importantes, dans des circonstances bien particulières :
« Moi-Et
pas d’accès à l’argent de poche ?
Lydia-Ah
non non, ça c’est …
M-Rien
du tout ?
L-Non.
Je me souviens qu’une fois après un viol il m’a filé 50 F, mais
ça reste UN souvenir. Et non, j’avais pas d’argent de poche,
rien. » [50F est une somme alors énorme à ses yeux]
Or, « Si
l’abuseur cherche à monnayer le plaisir qu’il prend avec sa victime,
ce n’est pas seulement pour tenter l’enfant et le faire céder,
mais aussi pour sceller un pacte de silence. Recevoir de l’argent
ou un cadeau transforme l’enfant en complice et coupable, dans
la mesure où il a accepté qu’on le dédommage de façon dérisoire
pour le sacrifice dont il est l’objet. (…) « Dix francs la
passe, ce n’était pas cher payé », dit un homme abusé pendant
de longues années par son oncle, à partir de l’âge de huit ans.
Cet homme n’est pas devenu prostitué, mais son rapport à l’argent
a été si perturbé qu’il est toujours dans l’incapacité, trente
ans après les faits, de gagner sa vie. » (Gruyer-Nisse-Sabourin,
2004, p. 26).
Lydia m’a par
ailleurs expliqué son caractère à la fois très dépensier, et ses
difficultés simultanées à financer sa psychothérapie, qu’elle
explique par … sa pauvreté.
La rétention
monétaire par l’incesteur peut être quasiment sans failles, comme
c’est le cas également dans la famille d’Agnès, et ainsi accroître
l’isolement des enfants … et leur sentiment de ne « rien
valoir ».
En effet, la famille
déménage environ tous les quatre ans, mais Agnès ne peut maintenir
de liens avec ses anciennes copines, car il n’y a pas le téléphone
à la maison. Quant à réclamer un ticket de bus pour aller les
voir, ce n’est même pas pensable, l’anecdote suivante aide à le
comprendre :
« Agnès-je
pouvais essayer de relire le soir après le souper. Mais ce qu’il
y a c’est que le soir, il fallait la lumière, donc qui dit lumière
dit payer les factures, (…) donc pas question de lire le soir.
Alors j’avais trouvé une astuce c’est que j’avais une lampe
de poche que je mettais sous le drap, comme ça. Donc j’arrivais
à détourner le truc, donc, de temps en temps. Là j’ai bénéficié
d’une petite complicité de ma maman, parce que c’est elle qui
achetait les piles.
M--Oui,
c’est, c’était la question que j’allais te poser [une pile coûte
de l’argent !].
A-Voilà.
(rires simultanés) Donc, je disais oui oui mais tu sais, j’ai
besoin d’une pile, c’est si je me lève la nuit, faut pas allumer,
ça va réveiller tout le monde. Y’avait quand même des astuces
hein, c’était pas direct la demande de piles, c’était pas forcément
juste pour moi. »
Le premier accès
d’Agnès à l’argent, ce sera donc via son premier travail. Mais,
contrairement à la famille de Lydia où le père s’arrange pour
faire partir, quitte à le mettre dehors, chacun de ses enfants
à ses 18 ans (« parce qu’un enfant ça coûte cher »,
m’explique Lydia), le père d’Agnès a trouvé une autre méthode,
qu’il emploie avec toute sa progéniture :
« Agnès-C’était
mes premières vraies paies, il m’a piqué 90 % de ce que
je gagnais,(…).
Moi-ton
père, ta paie il faisait comment pour te la piquer ?
A-Ah
ben il me la piquait pas, il me disait, il était hypocrite,
parce que c’était pas pour lui. Il disait « tu paies à
ta mère, tu vois avec ta mère ce qu’il faut », et la complicité
était, la discussion était déjà établie entre eux. Il savait
déjà combien. (…) Et à ma mère, je pouvais pas refuser, il savait
que j’avais un lien avec ma mère et que je pouvais pas refuser.
M-hmmhmm.
Donc c’était tout à l’affectif en fait ?
A-Ouais.
Ouais ouais. C’était tout du chantage, c’était, de la manipulation,
c’était du contournement, c’était, rien de direct.
M-Hmmhmm.
Donc ta mère, euh, ces procédés pour euh que tu lui donnes ?
A-Ben
… tout simplement elle m’a dit « ben il faudrait ça »,
et je lui dis « oui mais ça me laisse pas beaucoup », elle
me dit « si je te demande pas ça, ton père il va me taper
dessus ».
(…)
J’avais pas le choix. »
Agnès et Lydia
portent par ailleurs toutes deux des vêtements assez particuliers :
dans leurs familles, en effet, la majorité des vêtements sont
portés d’abord par les aînés, puis transmis à leurs cadets.
Si le prélèvement
de pensions semble avoir fait partie de la norme dans certains
milieux sociaux au cours du 20e siècle, ce n’était
pas dans de telles proportions (90 % des revenus) ni avec
de telles méthodes
[14] . Quant à cette manière de transmettre les vêtements,
je ne peux qu’en faire état, et noter qu’elle accroît l’isolement
des enfants, qui sont en décalage avec la mode à l’école :
je ne dispose d’aucune autre information sur son occurrence ailleurs.
Enfin, comme
dans la famille d’Aurélie, l’argent peut servir à discriminer.
Ici, c’est la
mère qui contrôle et gère tout, notamment les finances du ménage,
apportées par le salaire du mari. On retrouve la question globale
du coût, comme pour Agnès et Lydia :
« Aurélie-Les
autres [à l’école] étaient mieux habillés que moi, faisaient
des anniversaires entre eux. Moi j’avais pas le droit d’aller
aux anniversaires parce que fallait faire des cadeaux ça coûtait.
M-Fhm !
A-Puis
ben on les invitait pas parce que on pouvait pas, heu …
M-Parce
qu’on pouvait pas rendre ?
A-On
pouvait, on rendait pas [inaudible]
M-Parce
que on n’invitait pas chez toi ? Pour des raisons ou c’est
juste que ça se faisait pas et point ?
A-Tout
coûtait hein, tout coûtait, [inaudible : exemple de « coût »,
acheter à boire]. »
Mais là, l’incesteur,
qui est l’aîné de la fratrie, de père inconnu donc demi-frère
des suivant/e/s, connaît un traitement un peu différent :
« Moi-Hmmhmm.
C’était, c’était le seul, parmi ses frères et sœurs, à être
traité comme ça ? Vraiment ce traitement ?
Aurélie-Voilà.
Lui, qui avait droit …
M-Qui
était gâté financièrement, par rapport aux autres ?
A-Enfin,
financièrement, pas de trop, mais par rapport à nous [inaudible],
moi j’aurais aimé faire un peu de piscine, ça m’intéressait
de faire des compétitions, des choses comme ça, j’adorais ça,
eh ben non, fallait payer [inaudible], alors que lui il a fait
du judo »
Et cependant qu’Aurélie
et ses frères et sœurs entrent en apprentissage (Aurélie parce
que, au moins, l’apprentissage, « c’est payé »), lui
deviendra militaire de carrière, comme son grand père maternel.
Aurélie explique
que, de façon plus globale, son incesteur a été « surprotégé »,
c’est le mot qu’elle emploie.
Tout cela,
c’est sa mère qui en décide, le met en oeuvre. Dans cette famille,
le père apparaît comme apportant les revenus à la maison (son
épouse est femme au foyer), mais prenant assez peu de décisions
et d’initiatives. Ainsi, c’est la mère qui punit les enfants habituellement.
Sauf ce jour où,
à huit ans, Aurélie explique à ses parents ce que lui fait son
demi-frère :
« Aurélie-[inaudible,
elle parle du jour où elle l’a dit à ses parents] et là ma mère
elle a été [inaudible : en gros, elle est restée sans aucune
réaction], et mon père, sans rien demander parce que d’habitude
il demandait tout hein, c’était pas lui qui commandait à la
maison, donc, sans rien demander, il a retiré son ceinturon,
il a dit « toi, [suite inaudible : il emmène le demi-frère
pour le corriger avec le ceinturon]. Et après, on n’en a plus
jamais reparlé, moi on m’a jamais demandé [suite inaudible].
Bon, ils ont été un peu embêtés quand ils sortaient, [suite
inaudible]. »
Demi-frère
qui a continué à tenter de l’abuser ensuite, en changeant simplement
de méthode : au lieu de s’en prendre à elle quand ses parents
étaient absents, il vient se cacher sous son lit
« Aurélie-Ca
a continué différemment après [inaudible], il était toutes les
nuits sous le lit, il se mettait sous mon lit et puis il me
tripotait, jusqu’à ce que je me réveille. »
Elle le menaçait
alors de parler de nouveau à ses parents, ce qui le faisait cesser
jusqu’à … la nuit suivante. Cela a duré jusqu’au départ du demi-frère
du domicile familial.
Aurélie en veut
beaucoup à sa mère, dont le silence, l’absence de réaction et
les attitudes pèsent lourd :
« Aurélie-en
fait, moi ce que j’ai subi c’est … un petit poids par rapport
à ce que ma mère prend comme place
M-Euh,
tu veux dire, l’inceste que t’as subi de ton frère ?
A-Voilà. »
Ici, la réaction
des parents prive Aurélie de tout recours : lorsque je lui
demande si elle a pensé en parler à l’extérieur, elle me répond
que non, car si ses parents n’ont rien fait, quels autres adultes
auraient fait quelque chose ? Elle relate d’ailleurs qu’elle
avait du mal à appeler sa mère « maman », ceci sans
savoir pourquoi à l’époque.
Ultérieurement,
cette mère fera tout son possible pour qu’Aurélie maintienne des
relations avec ce demi-frère. De plus, lorsque Aurélie, adulte,
lui téléphone, ce qui est rare, leur relation étant très distendue,
elle se rend compte que le demi-frère écoute via l’écouteur du
téléphone : ici aussi, tout est transmis à l’incesteur par
la mère, qui constitue de fait un rouage bien huilé de l’ordre
incestueux et de son maintien, voire un levier. Levier de surcroît
amnésique, à la stupeur d’Aurélie, qui constate lors d’un appel
en 2002 que sa mère n’a aucun souvenir des révélations qu’elle
lui avait faites à huit ans.
Dans la famille
de Paulette, la mère est également celle qui dirige, contrôle,
tisse sa toile :
« Paulette-c’était
vraiment un désir profond d’échapper à cette espèce de toile
d’araignée qui m’enserrait et qui n’avait pas su me protéger.
M-Toile
d’araignée ?
P-De
toile d’araignée que fabriquait ma mère pour tenir tout le monde
emprisonné autour d’elle. (…) c’était vraiment très très possessif,
euh, elle euh, un petit détail. On n’avait pas le droit, quand
on a été plus âgés, et qu’on n’était plus à la maison, on n’avait
pas le droit de communiquer entre nous, mon frère ma sœur et
moi. Il fallait toujours que ça passe par ma mère qui allait
le dire aux autres. (…) On n’avait pas le droit de se retrouver
en-dehors de chez elle, enfin c’est des trucs de ce genre. C’est
à dire un vrai, un véritable étouffement. »
Elle est mère
au foyer depuis la guerre. Elle n’a jamais entendu ni protégé
Paulette concernant les abus sexuels subis.
En revanche,
elle est persuadée que Paulette « ne pense qu’à ça » :
« Moi-Donc
tu pensais que t’avais participé en fait ?
Paulette-Ah
ben oui, j’étais sûre que j’avais participé [aux abus], puisque
j’avais pas réussi à l’empêcher. (…) J’étais persuadée que j’étais
souillée, vraiment. ( …) Et alors quand on me disait, quand
ma mère me disait : « t’es une affreuse, tu penses qu’à
ça »
M-Ah,
oui …
P-Ah
ben, je me disais ben oui, je suis bien une affreuse mais c’est
pas ce que tu penses mais, moi je pense pas qu’à ça, au contraire
j’essaie d’oublier ça. Mais, non c’était vraiment très compliqué
hein. Le sentiment de, tu prends la culpabilité sur toi,
tu prends le, euh, et puis tu, de toute façon, tu prends l’opprobre.
(silence) »
Et finalement,
ici, la honte et le sentiment d’avoir participé s’avèrent aussi
efficaces que des menaces de violence pour faire taire Paulette :
la première fois qu’elle en parlera, c’est à 35 ans environ, à
une amie, bien qu’elle n’ait jamais oublié les abus dont elle
a été victime.
« Paulette-Et
puis une autre fois, y’a une petite fille qu’était morte, dans
un hameau pas très loin, et, ben on était tous allés, les uns
après les autres, alors tu vois, dans un chemin, entre des grandes
herbes, et on arrive, et y’avait [inaudible], et ça te donne
envie de, de t’évanouir, et tu vois le petit cadavre tout blanc,
et il faut t’approcher, et embrasser ce, ce, et, et, et moi
je me disais : « c’est bien ce qui va m’arriver hein,
parce que, quand on fait des choses comme ça, on va mourir hein. ».
Et alors après, pendant des années, je m’endormais les mains
croisées, comme ça si je mourais pendant la nuit, j’aurais déjà
les mains croisées. »
En effet, Paulette
pense en fait avoir participé à commettre un péché mortel.
« Paulette-La
sécurité c’était vraiment de me taire. Et puis, dire ça au curé
… (silence) … alors, tout le temps je me disais ben, je peux
plus aller communier parce que, de toute façon j’ai fait un
péché mortel hein [inaudible]. Je me suis pas confessée, puis
comme je suis allée me confesser, mais que j’en n’ai pas parlé
(…) Ben … c’est encore pire. Alors, je faisais semblant d’aller
communier. »
Quant à se confier
à son père, rétrospectivement, elle pense que cela aurait été
possible, mais
« Paulette-je
pense qu’il aurait écouté, mais en même temps qu’il aurait été
bien emmerdé, parce que il aurait dit « mais faut le dire
à maman », et puis quoi ? Et alors ELLE, je pense
que y’aurait, c’aurait été du genre il faut aller à l’église,
et puis il faut parler aux sœurs, et puis il faut, tu vois,
de me donner des bons conseils, de me faire faire des prières,
de, c’aurait été de la bondieuserie à n’en plus finir. (…) Je
pense pas que c’aurait été une aide pour moi. Je pense que j’avais,
par instinct, fait ce qu’il fallait, c’est à dire la fermer. »
Dans le cas de
Danielle, la répartition des rôles parentaux est quasiment inversée
par rapport à la famille de Paulette car lorsqu’elle en parle
à sa mère, cette dernière le répète au beau-père de Danielle,
qui lui, décide de ce qu’il faudrait entreprendre : porter
plainte.
En creux, cela
souligne l’asymétrie des rôles parentaux dans les familles d’Aurélie
et Paulette : ce sont les mères qui y sont principalement
chargées de s’occuper des enfants, elles à qui l’enfant pense
à s’adresser, elles qui sont donc fautives de n’avoir rien fait,
rien entendu.
Les pères n’ont
pas été beaucoup plus actifs. Ils bénéficient pourtant d’une meilleure
image : la relation avec eux n’est pas du type « toile
d’araignée », et ils constituent peut-être une forme de ressource
identitaire, en tant que parent préservé. Ainsi, Aurélie tire
les cartes, ce que son père faisait aussi, et Paulette s’appuie
sur le désir inassouvi de son père vis à vis des études longues
pour en entreprendre elle.
Enfin, cependant
que Danielle me résumait l’attitude de sa mère par un « elle
a fait ce qu’elle a pu », Lydia précise concernant la sienne,
parfois amnésique à l’instar de celle d’Aurélie :
« Lydia-J’en
n’ai jamais parlé. Sauf une fois, où j’ai essayé de faire comprendre
à ma mère ce qui se passait, je devais avoir 17 ans. (…) Et
elle m’a dit « qu’est-ce qu’il y a Lydia, ton père te viole ? »,
en rigolant.
M-Hmmhmm
L-Voilà.
Donc j’essaie, j’ai essayé de rappeler ce fait à ma mère elle
m’a dit mais moi je m’en rappelle pas. Je lui ai dit ça m’étonne
pas, tu te rappelles pas de grand chose. »
Cette mère évolue
après son divorce, et, lors d’une confrontation où elle accompagne
Lydia :
« Lydia-à
un moment j’entends ma mère hurler, mais HURLER « espèce
de monstre ! », parce qu’en fait, ce qu’il faut savoir,
c’est que il voit ma mère, donc qu’est-ce qu’il fait, son ex-femme,
ben « oh ben tiens, je te fais la bise ». Sauf que
bon ben ma mère voilà, (…) c’était plus la femme qu’il a connue »
Quant à Agnès,
aujourd’hui, elle peut discuter du passé avec sa mère, mais cela
a des limites :
« Agnès-ma
mère discute, mais c’est pas pour autant qu’elle me reconnaît,
qu’elle compatit à ma souffrance (…) Elle est toujours dans
son …
M-C’est,
une source d’informations en fait un petit peu peut-être
?
A-Ouais,
voilà. Donc j’ai gardé le dialogue, pour en savoir un maximum
sur l’histoire de la famille »
Ce qui n’empêche
aucunement un auto-satisfecit, bien étrange, de cette mère :
« Agnès-Pour
elle, elle était une mère admirable, elle a toujours tout fait
pour ses enfants, la seule chose qu’elle ait pas faite c’est
de quitter cet homme qui nous martyrisait alors qu’on était
chacune de notre côté ma sœur et moi en demande qu’on s’en aille.
On sentait bien que c’était l’enfer et qu’on pouvait toujours
mieux se débrouiller sans lui, même misérablement, plutôt que
de vivre ça. (…) Et mais elle a jamais voulu parce qu’elle avait
peur et que elle se disait qu’elle était capable, pas capable
de quoi que ce soit.»
Cela nous amène
à la question du mariage. Plusieurs familles relatées dans mes
entretiens sont composées d’enfants de parents différents. Ce
ne sont pas pour autant des familles recomposées à l’instar de
celle de Danielle, la logique de leur constitution n’est en effet
pas le choix d’un nouveau conjoint, mais plus souvent le devoir
d’avoir un père pour ces enfants.
« Agnès-En
fait ils avaient chacun un enfant de leur côté. Donc un mariage
qui a échoué. Donc ils se sont réunis pour dire de caser, d’avoir
euh, faire monter une famille … mon père sûrement pour quelqu’un
qui élève son fils, puis ma mère pour que sa fille ait un père.
(…)
M-Euh,
la fille de ta mère, c’était de père inconnu ?
A-Divorce
aussi [comme le fils du père]
M-Divorce
aussi ? Donc …
A-Des
circonstances particulières, un mariage qu’a pas duré longtemps,
elle s’est fait berner, par un mec qui s’est fait passer pour
un autre. Elle est tombée enceinte, donc sa mère lui a dit « tu
dois te marier, une fille-mère ça n’existe pas chez nous (…)
une fille avec un enfant, ça doit être mariée ». »
La mère d’Aurélie
se marie quant à elle alors qu’elle est enceinte de six mois d’un
enfant métis de père dont elle seule connaît l’identité (Aurélie
se demande s’il ne s’agit pas d’un enfant issu d’un viol). Cet
enfant aura pour père légal le mari d’Aurélie, qui le reconnaît
officiellement. Puis il deviendra l’incesteur de ses cadet/te/s
et d’au moins l’une de ses filles.
Quant à Lydia,
elle se demande comment sa mère a fait pour se marier avec son
incesteur …
Ce qui m’amène
à questionner la manière dont les incestées se sont, elles, mises
en couple (pour celles qui le sont), et comment cela s’est-il
alors passé.
« Paulette-à
l’époque, je me disais ben, oui, de toute façon un jour, ben,
si je veux des enfants faudra bien que je me marie, donc il
faudra bien que … Et c’est pour ça que j’ai choisi le mec que
j’ai choisi. Parce que
M-Comment
ça ?
P-moi
j’étais persuadée que, de toute façon si j’avais accepté Francis,
il était tellement bien et moi j’étais tellement affreuse et
tellement ne valant rien, que il serait parti, il m’aurait abandonnée
(…) Et tous les garçons, ils m’abandonneraient. Donc il fallait
que j’en choisisse un qui ne m’abandonnerait pas. Et celui-là,
ça j’étais sûre qu’il m’abandonnerait pas, parce qu’il était
tellement maladroit dans le monde, (…) et il voulait rien faire,
mais moi je m’en foutais de, tout faire, de faire le ménage,
de faire les courses, de faire la cuisine, de m’occuper de tout
(…). Et ça correspondait bien pour moi, parce que j’en
avais assez que ma mère exige que je sois là pendant les trois
mois de vacances de l’université.
M-Hmmhmm
P-Donc
euh, très bien euh, on est mariés, la femme doit suivre son
mari
M-(rire)
Ah oui, donc en Angleterre, du coup. Hmmhmm. »
Voilà comment
Paulette épouse celui qui sera violent envers elle durant 9 ans
et s’avérera commettre des violences incestueuses sur sa fille
alors même qu’ils se sont séparés, puis ont divorcé, peu après
la naissance de cette dernière.
Pourtant, auparavant,
elle avait rencontré Francis, un type bien … trop bien pour elle :
« Paulette-Et
puis juste avant de partir, il me dit ben, ce serait bien qu’on
se revoie, quand même, peut être un peu plus. Ahhhh ! J’ai
eu une réaction de peur, mais de peur, et il m’a dit « non
non, mais on a bien le, bien le temps, pas de problème, faut
pas aller trop vite, pas de problème, et tout ça ». Et
puis après, ça a duré encore, il est venu chez moi (…) quand
il est parti, je lui ai dit « je crois Francis que c’est
pas possible, c’est pas possible, vous serez pas heureux avec
moi ». Et quand je suis rentrée à la maison après l’avoir
mis au train, je me suis écrit que j’étais laide, que
j’étais tâchée, et que de toute façon, c’était absolument pas
possible que je lui dise ce qu’il m’était arrivé, et qu’il était
trop bien pour moi »
Paulette n’a d’ailleurs
pas pu non plus dire les différents abus subis à son premier mari.
Agnès et Aurélie
ont eu un peu plus de chance que Paulette. Elles sont néanmoins
aujourd’hui toutes deux divorcées. Ce, suite, à des conflits avec
leur conjoint, et/ou des attitudes destructrices de sa part.
C’est en fin d’entretien
seulement, qu’il est possible d’aborder le divorce d’Aurélie.
C’est dans le magasin qu’ils dirigeaient qu’elle a surmonté sa
timidité très handicapante, et appris à prendre des initiatives.
Mais son mari, lui, la préférait timide.
« Moi-Il
te détruisait ?
Aurélie-Il
me détruisait parce que il acceptait pas que je reprenne un
peu des forces, du poil de la bête et tout ça parce que il se
sentait euh, il se sentait en-dessous. [inaudible]
M-Hmmhmm.
Quand t’as commencé à t’affirmer dans le magasin ?
A-Ah
oui, oui, ça lui a pas plu. »
Elle s’était
mariée avec cet homme à l’âge de 18 ans, et faisait des fugues
depuis l’âge de 16 ans, sans savoir pourquoi elle avait besoin
de fuguer. Durant ces fugues, elle se réfugiait notamment chez
lui. Le divorce est à son initiative à elle.
Quant à Agnès,
elle aussi, c’est lorsqu’elle s’affirme qu’elle rencontre des
difficultés
« Agnès-y’a
un mauvais pli qui avait été pris, qu’en travaillant à
mi-temps j’avais pris la charge de toute l’intendance, tout
ce qui avait un rapport avec la maison. (…) Et puis m’est venue
l’idée de travailler à plein temps (…) y’avait quelque chose
de très fusionnel, bon qu’était pas forcément d’aplomb mais
on avait nos blessures respectives, qui faisaient que on se
complémentarisait. Là du coup, je devenais indépendante, et
lui il avait plus sa béquille (…). Résultat, la seule issue,
après avoir essayé d’en discuter et de réparer tout ça, ça a
lâché, ça pouvait pas.
M-Ca
a été celle qui, celle qu’il souhaitait lui, le divorce finalement ?
A-Ouais,
c’est lui qui a demandé, il supportait plus le, il se sentait
humilié.
M-Hmmhmm
A-Pourtant
le fait que moi je m’affirme, que je prenne mon avenir en mains,
c’était pas forcément une humiliation de l’une à l’autre d’être
comme ça, c’est lui qui vivait ça comme ça, donc il a pas supporté. »
Cet ex-conjoint
l’avait remarquée alors qu’elle donnait des cours de poney dans
un centre équestre. Ils ont emménagé ensemble alors qu’Agnès avait
21 ans : c’est à cette occasion qu’elle quitte le domicile
parental définitivement. Pourtant, elle m’expliquait auparavant
que tout le monde était parti tôt de ce domicile, vers 18 ans,
car il était impossible de rester dans un tel univers. En fait,
je comprends finalement qu’après avoir travaillé plus d’un an
dans un premier centre équestre où elle est logée, Agnès doit
revenir vivre chez ses parents. Contrairement à sa grande sœur
qui a fugué dès 17 ans pour se marier.
Les incestées
nées durant les années 1970, Danielle et Lydia, ont un vécu très
différent avec les hommes, probablement parce que « Le contraste
est saisissant entre l’universalité de la reconnaissance du modèle
familial asymétrique dans la période d’après guerre et sa contestation
par une bonne partie de la nouvelle génération à partir du milieu
des années 1960 » (Neyrand – Rossi, 2004, p. 33). Elles
arrivent après ce tournant, cependant qu’Agnès et Aurélie semblent
l’avoir vécu de l’intérieur, et de façon coûteuse. Pour autant,
leur vécu est lui aussi fortement marqué par l’expérience des
abus incestueux. Elles en disent d’ailleurs beaucoup plus que
les plus anciennes, n’hésitant pas à parler ouvertement des rapports
sexuels et de leur caractère difficile : dans tout ceci,
sans doute un effet de génération.
Lydia est la seule
à ne pas être passée directement du domicile parental à un domicile
partagé avec un conjoint ou petit-ami. Ceci est du à la présence
de sa marraine, qui s’était brouillée avec l’incesteur quand Lydia
avait 10 ans. Lydia pense que c’est cette brouille qui a laissé
le champ libre à son père pour la violer à partir de ses 11 ans.
Sa marraine, durant
toute cette période, c’est son espoir : elles correspondent
en secret, et Lydia tient bon en attendant de pouvoir partir,
pour ses 18 ans, chez cette marraine. Mais s’étant beaucoup idéalisées
l’une l’autre, elles ne cohabitent que quelques mois, ne s’entendant
pas.
Lydia est alors
recueillie par la fille de la marraine et son conjoint, qui l’aident
à trouver un travail et à acquérir son autonomie, puis conservent
depuis des liens réguliers avec elle : on dirait qu’ils ont
constitué une véritable famille d’accueil pour Lydia.
Néanmoins, son
avenir avec les hommes lui paraît longtemps lugubre :
« Lydia-
Marc [son conjoint rencontré il y a deux ans], je le vénère,
pourquoi, parce que ben, voilà, il est gentil et, et il me fait
mais toi aussi tu m’apportes. Je lui fais : mais comparé
à ce que lui m’apporte c’est rien, donc il a beau, enfin il
a beau me répéter me dire machin et tout, ça rentre pas hein.
M-Hmmhmm.
Et … toi le lien que tu fais entre ça et ce qui t’es arrivé,
c’est comment ?
L-Il
m’a complètement détruite. Il m’a complètement euh, j’aurais
pu avoir une vie où, même si j’aurais peut-être pas du avoir
une vie super machin, mais au moins, au moins m’estimer un petit
peu. Mais là le fait que … oui, il m’a complètement détruit
de l’intérieur, il m’a complètement, euh, je suis bonne qu’à
ça quoi, je …
M-Bonne
qu’à ça ?
L-A
être violée. (…) Pendant des années, je me suis foutu en tête
que de nouveau on allait me violer mais que cette fois-ci ce
serait un inconnu. (…)
M-On
allait te violer parce que ? Enfin y’avait une raison ?
L-Non.
Peut être parce que j’étais bonne qu’à être violée, peut-être
qu’à ce qu’on m’utilise, à ce que euh … je saurais pas dire,
mais j’ai toujours eu ce sentiment. Là maintenant, c’est vrai
que, je m’en rappelle là, mais ça fait quand même quelques mois
que j’y ai pas repensé à ça. »
Si « les
formes de sévices par lesquelles on retire à un être humain toute
possibilité de disposer librement de son corps constituent (…)
le genre le plus élémentaire de l’abaissement personnel. (…) car
la particularité de telles atteintes, torture ou viol [ou « tripotages »
sexuels d’un enfant par un/e apparenté/e ou proche], ne réside
pas tant dans la douleur purement physique que dans le fait que
cette douleur s’accompagne chez la victime du sentiment d’être
soumis sans défense à la volonté d’un autre sujet, au point de
perdre la sensation même de sa propre réalité ». (Axel Honneth,
2000, p. 162), ici, un pas supplémentaire est franchi : les
abus et leur contexte ont amené Lydia à intérioriser qu’elle ne
valait que cet abaissement.
Les hommes eux-mêmes,
paraissent en outre longtemps à Lydia sous un jour assez lugubre :
« Lydia-
j’ai quand même pas mal changé depuis que je suis avec lui [Marc],
mais … Parce que pendant des années, eh ben, du moment où je
suis venue vivre chez la fille de ma marraine, pendant toutes
ces années, les hommes pour moi c’était de la merde. (…) C’est,
je haïssais les hommes, les hommes c’était bon qu’à, c’étaient
que des violeurs éventuels hein, et donc pendant des années,
j’ai crié ma haine alors que Paul, en fait sans le savoir, c’est
lui aussi que j’agressais. Alors que lui c’est un homme merveilleux,
(…) Et, bon ben, bon ben, et maintenant, il rigole. Alors, quand
il voit Marc, [inaudible], qu’il me voit collée contre lui :
« alors rappelle-moi, c’est quoi les hommes ? C’est
quoi ? C’est de la merde ? » (rires) »
Pourtant, les
ravages opérés par l’incesteur étaient encore bien présents dix
ans après les derniers viols subis par Lydia. Présents comme des
obstacles :
« Lydia-C’est
vrai qu’au début avec Marc bon on savait pas où est-ce que ça
allait nous mener, moi j’avais pas l’impression que … lui il
m’a dit : au bout d’un an, je savais pas encore si j’allais,
si ça allait heu, si on allait continuer ensemble. Et il m’a
annoncé ça y’a pas longtemps hein. Enfin non, les premiers mois
il savait pas s’il allait cont, si si, heu, s’il allait tenir
le coup, et bon, ben il a continué, puis bon ben voilà (…).
Il a toujours été d’équerre en me disant ben écoute si ça tu
veux pas ça, tu veux pas ça, tu veux pas, donc forcément ben
voilà, et petit à petit on a appris à se connaître et (…) maintenant
je lui dis « mais à cause de toi j’ai même plus de phobies ! »(rires) »
Or, « Si
la reconnaissance est un élément constitutif de l’amour [ici,
au sens propre, et pour l’auteur, au sens plus général de lien
affectif puissant entre un nombre restreint de personnes], ce
n’est (…) pas au sens où l’on prend en compte l’autre sur un plan
cognitif, mais au sens où l’on tire de l’affection qu’on lui porte
l’acceptation de son autonomie » (Axel Honneth, 2000, pp
131-132) : c’est en rencontrant une personne qui accepte
l’autonomie de sa volonté, et les limites parfois difficiles pour
cette personne que cela implique, que Lydia parvient peu à peu
« à cette strate fondamentale de sécurité émotionnelle qui
lui permet non seulement d’éprouver, mais aussi de manifester
tranquillement ses besoins et ses sentiments, assurant ainsi la
condition psychique du développement de toutes les autres attitudes
de respect de soi. » (Axel Honneth, 2000, p. 131).
Pour Danielle,
cela se passe différemment : son départ la conduit à être
hébergée chez des ami/e/s, où elle a une première relation, qui
lui fait prendre conscience de la gravité de ce que lui a fait
Mr Tromosh
« Danielle-Et
la première fois que j’ai eu un rapport sexuel, ça a été … (silence)
… je me suis mise à chialer. Je, d’un seul coup je comprenais
qu’y avait quelque chose qui allait pas du tout, et que, ce
qui s’était passé c’était pas normal, que …
M-Parce
qu’avant c’était comment pour toi, ce qui c’était passé, avant
ça ? … (silence) … Est-ce que c’était quelque chose d’ailleurs ?
D-Je
pense que … Je sais pas si je me souvenais de tout, déjà. (…)
Enfin si, enfin non, je pense que j’y pensais pas.
M-D’accord.
D-(…)
puis je, je (silence), j’avais tendance à vachement idéaliser
les rapports amoureux, enfin comme une adolescente classique
(…). Et du coup quand je me suis retrouvée face à la réalité
de ce que c’est, vraiment, en fait, je me suis rendue compte
que c’était beaucoup plus, enfin que c’était (silence), comment
dire, c’était (silence), autant lié à ce que, à l’idéalisation
que
je me faisais, enfin, un peu quoi, qu’à ce qui s’était passé
avec Tromosh. (…) C’est, c’était la même chose. (…) (silence),
et c’est après ça que j’en ai parlé à ma grand-mère, et c’est
quelques mois après quand même, parce que entre temps, j’en
ai causé avec mon copain de l’époque, parce que ça l’a quand
même (rire) traumatisé un minimum cette histoire.(…) je lui
avais pas dit qui c’était, je lui avais pas dit que c’était
de la famille, je lui en ai parlé vraiment très, très succintement
quoi en fait.
M-Ouais.
D-Je
voulais pas, je sais pas, mais je pense que c’est à ce moment,
c’est en lui en parlant, en même temps que je lui en parlais,
que je me rendais compte de ce qui s’était passé. »
De plus, elle
n’a nulle part où aller hors de sa famille
« Danielle-Donc
voilà je me suis retrouvée avec un garçon que en fait, j’aimais
pas spécialement [inaudible], je l’aimais bien mais bon, je
l’aimais pas spécialement
M-Tu
t’es retrouvée comment avec lui ? (…)
D-C’est
à dire que j’avais aucun, je ne voulais pas retourner
chez mes parents, heu, la coloc dans laquelle on était était
temporaire, (silence) et je n’avais aucun moyen de subsister
(...) Donc, je suis restée avec lui, voilà. C’est … très calculé,
en fait … puis bon, de toute façon, j’avais pas d’autre choix.
M-Hmmhmm.
Pendant un an.
D-Pendant
un an. »
Puis elle a des
relations successives avec plusieurs garçons, dont cette fois
elle est amoureuse. Mais …
« Danielle-j’étais
très amoureuse au départ ... les relations sexuelles se passaient
très bien les ... 2 premiers mois [inaudible], enfin voilà,
ça me plaisait bien. Et à partir d’un moment, je sais pas ce
qui se passait mais c’est, enfin, ça m’est arrivé quand même
quasiment à chaque fois, en fait, je fais, je m’ennuie, ça m’ennuie,
et j’ai envie … d’y cogner dessus. Y’a ce, ce truc qui revient,
y’a, c’est, des images qui commencent à revenir, et je suis
incapable de le gérer, il me touche : « rhhhh !! »
[répulsif], j’ai envie de, envie de taper quoi, c’est plus possible,
mais ce, (silence) ça s’est passé comme ça, quasiment … pas
pour quasiment : pour tout, pour tous (…), pour tous mes
copains ça s’est passé comme ça »
Or, « pour
parvenir à une relation réussie à soi, [l’être humain] a besoin
d’une reconnaissance intersubjective de ses capacités et de ses
prestations ; si une telle forme d’approbation sociale lui
fait défaut à un degré quelconque de son développement, il s’ouvre
dans sa personnalité une sorte de brèche psychique, par laquelle
s’introduisent des émotions négatives comme la honte ou la colère »
(Axel Honneth, 2000, p. 166).
Ici, la brèche
est bien présente. Pourtant, il faut préciser qu’il ne s’agit
pas uniquement d’un défaut d’approbation sociale, mais de pratiques
actives de destruction de la part de l’incesteur, qui ont pour
conséquence également des pensées ressemblant beaucoup aux « je
ne mérite que ça (ou « pas mieux ») » relatées
par Lydia ou Paulette :
« Danielle-Enfin
en plus le pire c’est ça, c’est que j’ai suffisamment ce truc
de, vu que je peux pas être heureuse, enfin, surtout à l’époque,
maintenant un peu moins, maintenant pas, même pas du tout (rire),
euh, non, vraiment plus du tout, mais j’avais vraiment ce truc,
de vu que je peux pas être heureuse, autant rendre les autres
heureux. Et du coup, en fait, je tenais
le
coup (…) Je tenais le coup. Jusqu’à ce que, vraiment, heu, mon
intégrité morale, physique, puisse plus. Jusqu’à ce que ça casse.
M-D’accord.
Donc tu rendais ton mec heureux jusqu’à ce que tu ne puisses
vraiment plus ?
D-Jusqu’à
ce que vraiment je sois vraiment trop, euh, dans un monde ailleurs
tout le temps. C’est à dire que au bout d’un certain temps je,
j’étais en permanence, ailleurs.
M-Dans
un de tes mondes euh ?
D-Ouais,
dans mes mondes parallèles [où elle s’imaginait soit protéger
des gens, soit que des gens la protégeaient] ».
Danielle traverse
par ailleurs actuellement une phase de questionnement, ne se retrouvant
plus ni dans l’identité « d’hétérosexuelle », ni dans
celle « d’homosexuelle ». Ceci fait suite à un moment
où elle est sortie avec des filles.
L’incesteur était
un homme, pourtant avec les filles …
« Danielle-c’est
moins violent, avec les filles, c’est moins j’ai envie de taper,
c’est pas ça, parce que, peut-être parce que aussi c’est, enfin
c’était, ben parce que ça me viendrait pas à l’idée de taper
une fille [ça ne se fait pas de taper une fille] (rires simultanés)
C’est peut être ça aussi. Mais ça me faisait la même impression
de, « tu me touches j’ai pas envie là ». »
Et finalement,
les ex de Danielle deviennent pour certain/e/s ses ami/e/s :
elle a beaucoup d’ami/e/s, qui sont aussi des confident/e/s important/e/s
pour elle.
« Et
… le monde parallèle, ça se produit aussi avec les filles, ou
c’est différent ?
D-Ben
ce qui est différent, c’est que, j’y suis plus beaucoup, en
fait. (…) je pense pas que ce soit une question de fille ou
de garçon, c’est que j’y suis de moins en moins depuis justement
qu’on a vachement discuté avec Fabrice [un de ses ex] »
Ainsi, au-delà
des hommes, avec qui les incestées ont souvent appris qu’il fallait
« tenir le coup », nous débouchons sur l’importance plus
globale de l’entourage affectif des incesté/e/s, et sur les autres
aspects de leur vie. Parmi eux, un aspect important également :
le travail.
En effet, alors
que la plupart des mères étaient mères au foyer (sauf celle de
Danielle), leurs filles travaillent.
Or, ce n’est pas
parce que les abus incestueux se produisent dans l’espace domestique,
qu’ils n’ont aucun impact en-dehors. Au contraire, ici aussi,
les incestées peuvent se sentir nulles :
« Lydia-au
boulot j’ai, même si les gens me disent que je suis une bonne
gardienne, moi je me sens la pire des gardiennes, heum, on a
beau me faire des compliments, ben non, pour moi c’est normal,
tous les services que je rends c’est normal je suis bonne qu’à
ça. (…)
M-Et
t’es toujours nulle malgré ça ? (…)
L-Ah
oui oui. (…) Là euh, Marc m’a dit ben oui mais tu vois [inaudible]
mais regarde les étrennes que t’as eues. Ca prouve bien que
les gens t’estiment et … c’est vrai que j’ai eu des belles étrennes
quand même. (…) J’ai toujours eu de belles étrennes, mais malgré
ça, je me dis c’est pas parce qu’ils m’aiment bien, c’est parce
que dans l’année, je leur ai rendu des
services.
(…) Et les services que je rends, des fois je vais très loin
dans les services hein. (…) et je, je quémande aussi de rendre
des services. »
Le travail peut
constituer un moyen de choisir sa vie soi, de « mener sa
guerre »
« Paulette-La
deuxième chose que ça [les viols] m’a fait c’est : il m’est
arrivé des trucs affreux, mais mes petites copines juives dont
la famille a disparu dans les camps de concentration, ça aussi,
ça leur est arrivé, il leur est arrivé quelque chose d’affreux.
C’est la guerre. Leur guerre, c’est les camps de concentration,
qui ont tué une partie de leur famille. Ma guerre, c’est ce
mec-là, eh bien je vais me débrouiller toute seule et je vais
construire ma vie. Et, la troisième chose c’est : ma mère
ne m’écoute pas, elle ne m’entend pas, elle ne me comprend pas :
c’est moi qui déciderai ce que je fais. » (fin de face de cassette).
Pour Paulette,
la décision, c’est de faire des études qui lui permettent de partir
loin de sa mère et du « magma » tout autour.
« Paulette-quand
je bossais pas bien ou quand j’avais pas de bonnes notes, je
me disais « ma belle, il faut que tu bosses hein, parce
que pour t’en tirer, pour te sortir de tout ce magma, c’est
uniquement en travaillant. »
Elle devient enseignante-chercheuse,
alors qu’elle est issue de milieu populaire. Elle se croit bien
sûr, pour reprendre les mots de Lydia, « la pire des »
… enseignant/e/s-chercheurs/euses. Mais ses étudiant/e/s trouvent
ses cours remarquables, et à force, il faut bien qu’elle l’entende :
« Moi-Donc
finalement, le fait d’être prof de fac et de, d’avoir des étudiants
qui te disent « vos cours, ils étaient bien et tout »,
euh, ça a contribué à diminuer cette dévalorisation ou ?
Paulette-Ah
oui, oui. Oui, quand même. C’est à dire que, maintenant, j’oserais
plus dire à voix haute que, que je valais rien, que je savais
pas de quoi je parlais, parce que j’aurais peur que les gens
se fichent de moi.
M-(rire,
puis dit sur le ton du clin d’œil :) Mais ça t’arrive de
le penser ?
P-Heu,
pas tout à fait, mais ça m’arrive de penser que quelques fois
euh, j’avais pas tout à fait assez travaillé un aspect du problème.
M-Hmmhmm.
Ouais. Des petits restes comme ça.
P-Ouais.
Non c’est à dire le côté perfectionniste en fait »
En effet, « Lorsque
la qualité de mon travail est reconnue, ce sont aussi mes efforts,
mes angoisses, mes doutes, mes déceptions, mes découragements
qui prennent sens. Toute cette souffrance n’a donc pas été vaine,
elle a non seulement produit une contribution à l’organisation
du travail mais elle a fait, en retour, de moi un sujet différent
de celui que j’étais avant la reconnaissance. La reconnaissance
du travail, voire de l’œuvre, le sujet peut la rapatrier ensuite
dans le registre de la construction de son identité. (…) Alors
le travail s’inscrit dans la dynamique de l’accomplissement de
soi. » (Christophe Dejours, 2000, p. 41).
Ici avec les limites
explicitées par Paulette : au fil des décennies, son travail
et surtout le regard de ses étudiant/e/s lui ont permis d’évoluer
de ce sentiment de ne rien valoir à ces restes : le côté
un peu perfectionniste.
Mais le travail
peut aussi détruire, et c’est à mon grand étonnement que je réalise,
au travers des expériences vécues par Agnès et Aurélie, son rôle
dans le désenfouissement des abus subis enfant. Rôle impensé à
ce jour concernant les incesté/e/s, les ouvrages citant comme
source de résurgence du trauma uniquement des événements ayant
trait à la vie familiale et privée, comme le moment de donner
naissance à un enfant, ou encore le moment où l’enfant atteint
l’âge de sa mère lors des premiers abus qu’elle a subis
[15] .
Agnès avait cherché
à travailler dans l’équitation, activité qui lui avait beaucoup
apporté
« Agnès-Mais
j’ai jamais connu avant tard. Donc, à travers l’activité scolaire.
Et là malgré mes trouilles qu’il fallait monter sur un truc
qu’était haaaannnn !
M-(rire)
A-
C’était immense, je voyais ça comme une montagne, monter dessus,
se faire trimballer, mon Dieu on peut diriger ça ? Mon
Dieu j’ai, j’ai les capacités de prendre les choses en main,
en charge ? [pendant ce temps-là, je continue de rire]
De m’affirmer ? Pfou, c’était le Pérou ! (rire) C’était
extraordinaire ! »
Elle exerce finalement
en tant que secrétaire, dans plusieurs entreprises successives.
Dans la dernière, elle prend des responsabilités syndicales, ce
qui lui vaut des ennuis de la part de la direction : elle
subira des pratiques de harcèlement, de mise à l’écart, et une
tentative, à laquelle elle a brillamment fait tourner court, de
supprimer son poste pour la licencier.
De plus, à cette
époque, sont mises en place de nouvelles méthodes de gestion du
personnel de l’entreprise, notamment via une formation en « psychologie »
[16] durant cinq ans, dont voici un aperçu des résultantes
« Agnès-Et
après, si tu veux, les gens se rendaient compte que, quand t’avais
des blessures, tu pouvais pas forcément parler de tout, et tu
pouvais être arrêtée dans certaines discussions et avoir des
limites. Comme ça. Et les gens provoquaient des discussions
sur tout et rien pour voir où tu en étais (…) pour savoir jusqu’où
tu pouvais aller et savoir si t’avais des limites et si t’avais
une limite forcément t’avais une souffrance et du coup t’étais
euh reléguée au placard, on te regardait plus (…), on te regardait,
« oh ben celle-là elle a des problèmes », etcaetera,
t’étais cataloguée. [inaudible] (…) donc pas performant pas
rentable, mais c’est marrant parce que les mêmes personnes qui
se plaignaient ou qui se battaient pour avoir des augmentations
de salaires et qui se battaient contre l’injustice, sont devenus
des bourreaux, en dénigrant l’autre, en, si tu veux en, et en
détectant, en allant rapporter à … n+1, bien souvent »
Un collègue apprécié
d’Agnès se suicide, et de façon plus globale, ces méthodes provoquent
beaucoup de souffrances chez les employé/e/s de cette entreprise.
Agnès fait partie
des personnes plus particulièrement ciblées, et du fait qu’elle
est divorcée depuis récemment, subit aussi du harcèlement sexuel.
Suite à une série d’arrêts de travail longs, elle est aujourd’hui
en train de perdre son emploi.
C’est en 2004
que, lors de son premier arrêt de travail, ses premiers souvenirs
concernant son enfance remontent, sous forme de cauchemars qui
la démolissent.
Elle m’explique
qu’au travail, c’était pareil que dans sa famille puisque là aussi,
« personne n’était à sa place ».
J’ajoute, après
avoir décrit plus haut ce fonctionnement familial, que les ressemblances
me semblent frappantes : contrôle (et autocontrôle réciproque)
sur les relations entre les salarié/e/s, avec un système où tout
est rapporté à la direction, qui se sert des informations ainsi
obtenues sur la vie privée des employé/e/s pour les classer, les
stigmatiser, les démolir. On se souvient du contrôle des relations
par le père dans la famille d’Agnès, et de ses effets : l’isolement
et le silence.
Cela peut d’ailleurs
poser la question des similitudes entre les situations de harcèlement
(moral et sexuel) rencontrées au travail, et celles de violences
intra-familiales (dont les violences sexuelles), qui rencontrent
le même type de difficultés à être prouvées et reconnues devant
les tribunaux en France.
C’est dans un
contexte différent, non pas induit par des méthodes de management
pensées et préméditées à l’échelle d’une entreprise, mais par
des relations interpersonnelles discriminatoires vis à vis d’Aurélie,
que cette dernière se retrouve en arrêt maladie puis perd son
emploi.
A cette époque
(2002), elle avait divorcé et travaillait dans l’immobilier. Elle
y réussissait bien, mais sa cheffe d’agence avait une « petite
préférée », s’ensuivent diverses pratiques peu correctes
envers Aurélie, et au bout d’un an, son envoi en stage … de débutant,
alors qu’elle est expérimentée. Cette humiliation conduit Aurélie
directement en arrêt maladie car elle en fait des chutes de tension
importantes. Et lorsqu’elle reprend le travail, faisant une chute
de tension à chaque fois qu’elle voit sa cheffe d’agence, elle
finit par être contrainte à démissionner, n’arrivant plus, physiquement,
à marcher jusqu’à son lieu de travail. Depuis, elle n’a pas retrouvé
d’emploi stable.
En fait, cette
cheffe d’agence, par son nom, ses manières, ses attitudes…et ses
chiens, ressemblait à la mère d’Aurélie, me précise-t-elle. Elle
lui ressemble peut-être également par le fait d’avoir une « petite
préférée » et les pratiques discriminatoires associées envers
Aurélie.
Finalement, le
travail apparaît dans ces deux cas comme un lieu de rencontre
avec des situations destructrices qui ressemblent à celles vécues
jadis dans la famille. Rencontre qui conduit à la remémoration,
douloureuse et coûteuse, de ce passé, et à devoir recourir à l’aide
de psychothérapies.
Dans tous mes
entretiens, les thérapies évoquées par les incestées, de quelque
génération qu’elles soient, débutent entre la fin des années 1980
et aujourd’hui.
Les itinéraires
thérapeutiques sont souvent complexes : plusieurs thérapeutes
dans tous les cas (successifs ou simultanément), parfois un/e
psychiatre pour des médicaments, et souvent plusieurs méthodes
thérapeutiques différentes tentées.
Les thérapies
sont très diverses : de groupe, basées sur les mémoires corporelles
(« méthode des cuirasses ») ou encore la psychogénéalogie,
les constellations familiales ; individuelles, d’inspiration
analytique (mais pas de psychanalyses au sens strict), inspirées
de la PNL ou encore de l’analyse transactionnelle.
Les thérapeutes
exerçent dans des lieux très variés : hôpital, CMP, cabinet …
ils/elles sont psychiatres ou psychothérapeutes, mais aussi, parfois,
thérapeutes plus marginalisé/e/s : une « psy »
recommandée par une tireuse de cartes, et qui n’est pas officiellement
reconnue comme « psy », et « une bioénergéticienne »,
qui agit avec son pendule.
Dans presque
tous les cas, le/la « psy » est l’interlocuteur/trice
perçu/e comme naturel/le, évident, au premier abord.
Evident pour l’entourage :
se rendant compte que la personne ne « va pas bien »,
il lui est suggéré « tu devrais aller voir un/e psy ».
Seule Paulette me cite un autre interlocuteur : le curé,
auquel sa mère l’aurait probablement envoyée faire pénitence,
si elle avait confié les abus subis à ses parents.
La psychothérapie
est alors décrite avant tout en termes « d’écoute »,
de « lieu où parler », et mes interlocutrices qui pensent
en ces termes n’évoquent pas spontanément cet aspect de leur histoire :
c’est suite à question de ma part en fin d’entretien, que Lydia,
Danielle et Paulette me parlent de leur parcours vis à vis des
psychothérapies.
Ainsi, Lydia,
qui fait des ménages, incitée par ses premiers patrons à qui elle
a expliqué que son père l’a violée, et qui voient combien elle
va mal, suit leurs conseils :
«
Lydia-Et donc, comme moi je connaissais rien euh, machin, donc
j’ai été dans un centre de médico psychologie
M-Mmmhmm
L-Sauf
que je sortais de là dedans,
M-Un
CMP en fait, c’est ça ?
L-Ouais.
Euh, je ressortais j’avais qu’une envie c’était d’port, d’aller
chez les flics. » [années 90]
Elle arrêtera
finalement d’y aller, ce qu’elle m’explique simplement par le
fait qu’à l’époque, c’était trop tôt pour elle, qu’elle avait
surtout envie qu’on lui « foute la paix ».
Danielle évoque
quant à elle le rôle en Justice, négatif, des « psy »
de ses cousin/e/s, également abusé/e/s par leur agresseur commun,
je la questionne ensuite :
«
Moi-Et … pour toi … tu me parlais des médocs et du médecin tout
à l’heure [Danielle a eu prescription de médicaments contre
la dépression et l’angoisse] … donc y’a eu tout de suite la
réaction de ton beau père de, de te proposer de porter plainte,
et par contre, par rapport aux psychos, tout ça ça, ça s’est
posé comment ?
Danielle-(Soupir)
euh … Ben euh… [chantonné : ] « nininininin »
… c’est vrai que ma mère me disait qu’il faudrait que j’aille
voir un psychiatre.
M-Hmmhmm
D-Mais
… elle l’a fait tout le temps, enfin, dans le but que j’aille
voir un psychiatre.
M-Euh,
depuis quand ?
D-Euh
… depuis que je me suis barrée euh, en claquant la porte [croyant
qu’ils allaient emménager chez son agresseur elle s’était enfuie,
et réfugiée depuis chez des ami/e/s à elle] »
[années
90]
Ce qui peut étonner
ici, c’est qu’auparavant, lorsque Danielle, mineure, s’était lacérée
les poignets pour être autorisée à aller chez une copine par sa
mère, cette dernière n’a semble-t-il aucunement songé au psychiatre.
C’est finalement quand Danielle a une réaction saine : fuir
« en claquant la porte » pour ne pas emménager chez
son agresseur, que le mot « psychiatre » est prononcé.
L'idée selon
laquelle ce qui est important c’est le « il faut en parler »,
la perception de la thérapie en termes « d’écoute »,
débouche par ailleurs parfois sur un possible recouvrement de
rôles entre les « psys » et l'entourage, aux yeux des
incestées. Ce qui pose, en miroir, la question de l’importance
de l’entourage (quand il y en a un) et de son soutien, moral et
aussi matériel : c’est chez ses premier/e/s ami/e/s que Danielle
a trouvé refuge, quand à Lydia, c’est chez Marion et Paul, les
enfants de sa marraine, qu’elle a été hébergée durablement après
avoir fui le domicile de son incesteur à sa majorité.
« Danielle-Voilà.
Et sinon ... j’ai pas vu [inaudible] à part je pense euh, c’est
euh. Peut être ce qu’il faudrait, parce que en fait je pense
que la, la, la grosse part de, d’extério, de, enfin de parler
de ça ou quoi, je l’ai fait avec … mes ami/e/s. Du coup ça peut
être, peut-être, déjà y’a des choses que je ne peux pas dire,
puis … puis ça peut être euh, pesant pour les ami/e/s aussi. »
« Moi-Ouais.
Une dizaine d’années [de psychothérapies], par épisodes en fait,
c’est ça ?
Lydia-Ouais.
Ouais ouais. Donc euh, tout en sachant que bon, même si y’avait
pas les psys, j’ai toujours eu dans ma vie Marion et Paul, qui
ont toujours été,
M-Mmmhmm.
D’accord.
L-Ils
ont toujours été aux petits soins, ils ont toujours été à l’écoute,
ils me laissaient leur dire ce que je voulais sans me, sans
me … si j’avais envie d’en parler j’en parlais, si j’avais pas
envie j’en parlais pas : ils m’ont vraiment mis sur les
rails quoi c’est… »
Une autre façon
d’envisager sa psychothérapie, est en rapport avec la mémoire :
il ne s’agit pas d’être « écoutée », de « parler »,
ou du moins ces mots ne sont pas employés comme éléments centraux.
Ici, la psychothérapie, est décrite comme méthode pour en finir,
via l’exploration du passé, avec des symptômes ou un mal être
très dur, comme Aurélie et Agnès.
Les thérapies
sont alors évoquées d’emblée par les incestées elles-même, assez
tôt durant l'entretien :
« Agnès,
parlant de sa thérapie corporelle-Puis petit à petit, ben est
ressorti ce, ce souvenir euh, à force de de, de sonder, d’avancer,
de décharger au niveau émotionnel le souvenir, petit à petit
c’est un petit peu comme … un sac où se sont accumulées les
choses, [inaudible] puis on arrive à toucher les choses qui
sont en-dessous. Donc je suis tombée petit à petit avec cette,
cette idée-là, cette image [du viol qu’elle a subi, très jeune,
par son frère aîné].
M-Hmmhmm
A-Et
effectivement ça correspondait à une zone de mon corps qui était
très tendue très crispée et puis qui, qui s’est lâchée »
[début des années 2000]
Par ailleurs,
le déroulement des thérapies peut osciller entre le pire et le
meilleur, comme le montrent les deux témoignages littéraires suivants :
« Bien
sûr, elle a rêvé, toutes les petites filles rêvent de coucher
avec leur père. Freud, ce génie, a parlé, tout le monde enseigne
ses géniales idées. (…) Elle avait retrouvé des bribes, des
morceaux, des preuves du passage à l’acte, et lui, le psychothérapeute,
devant le groupe, niait sa vérité et la faisait douter. (…)
Il la forçait à raconter l’histoire avec son père comme une
histoire d’amour (…).
Dans
un autre groupe, elle avait soutenu que son père l’avait violée.
Avec un bon sourire rassurant, le psy lui avait affirmé qu’elle
avait le droit de coucher avec son père. » (Eva
Thomas, 2003, pp 59-60).
Plus loin, l’auteure
s’interroge
« Qu’est-ce
qui me retient éloignée du divan ? Bien sûr, il y a mes expériences
avec les psychothérapeutes : avoir des relations sexuelles
avec deux d’entre eux a été la répétition symbolique du passage
à l’acte de mon père et a abouti à une perte de confiance envers
le monde psy. » (Eva Thomas,
2003, p. 197). [pas de dates à ce propos dans le
livre]
Eva Thomas s'en
« sortira » finalement sans thérapeute : en créant,
un livre autobiographique, la première association « SOS
inceste ». Puis en changeant de prénom pour l'état civil.
C’est pourtant
sur le divan de la « psy » consultée depuis son adolescence,
que Virginie Talmont retrouve quant à elle la mémoire, via une
relation très différente de celles citées à l’instant :
« pourquoi
j’imagine qu’il pourrait faire du mal à notre fille, pourquoi
j’ai peur d’être une mère perverse, ouh la vilaine, ouh la vilaine,
ouh la folle, mais que fais-je en liberté ? (…) Angélique
m’interrompt : « pourquoi vous vous sentez si mal
face à votre père ? » Je suis en thérapie depuis cinq
ans, j’ai déjà raconté tout ça, qu’il était trop dur, trop froid,
que je vivais sous la terreur, que…et puis, silence. Silence,
silence. (…) je le sens bien, il y a autre chose, autre chose
dont je n’ai jamais parlé (…). La petite voix en moi se fait
plus précise. Le sexe. Le sexe et mon père. Voilà, c’est ça,
le sexe et mon père. (…) Au fur et à mesure des séances, les
mots se précisent. J’ai peur, terriblement peur, du sexe de
mon père. Pourquoi du sexe de mon père ? Je me fais violence
pour parler, j’ai honte, honte de parler du sexe de mon père,
quelle est cette femme qui parle du sexe de son père, j’ai l’impression
d’être une obsédée du sexe, une obsédée du sexe de mon père,
ouh que c’est affreux, ouh que je suis sale, ouh que je suis
moche, ouh que je suis dégueulasse de parler du sexe de mon
père (…). Angélique intervient régulièrement quand je me tais
durant de très longues minutes, elle tente de me rassurer. « Virginie,
dites-moi pourquoi le sexe de votre père vous fait si peur.
Est-ce que vous l’avez vu ? » ». (V. Talmont,
2005, pp 63-64-65) [pas de dates dans le livre]
Dans mes entretiens,
les situations apparaissent intermédiaires : si Aurélie a
voulu arrêter d’emblée sa psychothérapie parce que la thérapeute
lui déplaisait, de nouvelles chutes de tension l’ont obligée à
revenir, et la thérapeute ayant alors changé d’attitude, elle
a poursuivi.
Après avoir été
suivie par une thérapeute (bioénergéticienne) non remboursée qui
la croit, Agnès souhaite travailler avec un thérapeute masculin
et remboursé, mais :
« Agnès-quand
je discutais de ces choses-là avec le thérapeute, il ne me croyait
pas. C’était un psychothérapeute traditionnel, donc formation
freudienne jungienne, donc euh, il relativisait, en fait, tout
ce que je faisais remonter
M-il
te disait quoi si tu te souviens ?
A-il
me disait « oh, il faut faire attention, ça peut être votre
psychisme qui, qui crée ces images, euh, dans la mesure où vous
vous rappelez pas les faits précisément, et que c’est sous forme
d’impressions ou d’images euh, imprécises, ça peut pas avoir
eu lieu », enfin pour lui ça, il fallait émettre des, des
doutes
A-Mettre
des gros points d’interrogation sur la véracité de ces choses-là.
Et, du coup, chaque fois que je sortais du cabinet du thérapeute,
je me sentais MAL,
M-Hmmhmm
A-Je
me sentais mal, mais quelques fois euh, ça remuait tellement,
c’était fracassant hein. Autant, je fonçais dans le mur avec
la voiture, des choses comme ça » [années 2000]
Ainsi, quand Didier Fassin
et Richard Rechtman expliquent qu’il y a un quart de
siècle, « La victime – qui du reste n’était guère pensée
sous cette qualification – était frappée d’illégitimité. En somme,
le doute pesait sur le traumatisme » et que dans leur ouvrage,
« Il s’agit d’appréhender ce mouvement par lequel ce qui
provoquait la suspicion vaut aujourd’hui pour preuve – autrement
dit, par lequel le faux est devenu le vrai. » (Fassin – Rechtman,
2007, p. 16), quand ils expliquent donc cette évolution,
il me semble qu’il faut la nuancer, concernant au moins les victimes
d’inceste.
Et s’agit-il d’ailleurs
seulement de soupçon ?
Je pense que la
théorisation de Fassin et Rechtman ne suffit pas à comprendre
ce qui se passe là, pour les incesté/e/s, ici à différencier des
vétérans de guerre, rescapé/e/s des camps nazi ou victimes d’attentats
terroristes également cités par ces auteurs.
Dans ces cas,
le soupçon ne portait pas sur la véracité de leur histoire, difficilement
niable
[17] mais sur celle de ses conséquences, du lien avec
leur état de personnes traumatisées. Le soupçon, c’était de dire :
votre état psychique traumatique, nous doutons qu’il soit dû (par
exemple) à la guerre à laquelle vous avez participé.
Pour l’inceste,
le thérapeute d’Agnès met les faits eux-même en doute.
De plus, cette
mise en doute de la réalité telle qu’elle revient en mémoire n’est
pas le seul problème relaté par les incestées : existent
aussi des conduites d’évitement du sujet (l'inceste) dans les
thérapies, qui, plus qu’à la mise en doute, me semblent renvoyer
à la continuation du silence sur les abus incestueux tel que je
l’ai déjà explicité (Stéphane La Branche, 2003).
Parmi les conduites
d’évitement, celle qui focalise l’attention sur les effets traumatisants
du divorce est relatée dans plusieurs entretiens :
« Moi-Tu
en as fait plusieurs comme ça, petite période et puis « pouf » ?
Et … t’as arrêté tu…
Danielle-Alors
euh …
M-A
chaque fois c’était pour les mêmes raisons ou c’était, y’avait
des raisons … ?
D-Non,
pas du tout. La première euh, le premier je, j’ai arrêté parce
que, il revenait tout le temps sur le fait que j’avais été abandonnée
par mon père donc euh c’était très important
M-Mmmhmm
D-Il
commençait à me gonfler, parce que, mon père, d’accord, oui,
c’est vrai, c’est important, certainement, mais c’était pas
de ça dont je voulais parler.
M-Mmmhmm
D-Voilà,
donc euh
M-Mais
tu lui avais parlé de euh, de machin ?
D-De
Tromosh, oui.
M-D’accord.
Et lui il revenait tout le temps sur t…
D-Voilà.
(…) »
Or, la focalisation
sur les effets du divorce est précisément aussi un des éléments
qui avait empêché la mère de Danielle de penser à d’autres éventualités
pouvant expliquer les importants changements de comportements
de sa fille, survenus vers l’âge de cinq ans, son âge lors du
divorce, et aussi moment où Mr Tromosh est entré dans leurs vies …
« Danielle-ma
mère dit (moi je me souviens pas), ma mère dit que j’étais une
enfant très, justement, très ouverte, très calin, très euh,
à tout le temps parler, bavarder, avec elle et tout, et que,
elle, elle l’a mis sur le compte de, de leur séparation avec
mon père (…) que je suis devenue superrenfermée, à pas aimer
qu’on me touche »
A cet égard, ce
que relate Paulette de l'histoire de sa fille est sinistrement
exemplaire des conséquences possibles de « croyances scientifiques »
concernant la famille, articulées au silence fait sur l’inceste
par une thérapeute :
« Paulette-Et
c’est comme ça qu’elle a commencé une psychothérapie, qui a
duré un certain temps, jusqu’à un jour où la psychothérapeute
nous a téléphonés en disant : « voilà deux séances
qu’Hélène n’a pas ouvert la bouche, alors je voudrais que vous
veniez avec elle tous les deux et je voudrais vous parler à
tous les trois »[Hélène, sa mère et son beau-père], ce
qui a été fait. Et là, devant Hélène, elle a dit : « voilà,
j’ai voulu voir tes parents parce que je ne peux pas laisser
la psychothérapie euh … s’embourber dans le silence, donc je
vais proposer une autre solution : je vais proposer la
psychothérapie institutionnelle ». Et on était dans [un
lieu] de la France, pas très loin d’un endroit où il y a trois
cliniques de thérapie institutionnelle qui sont connues, assez
anciennes, tout ça.
Moi-Mmmhmmm
P-Donc
elle avait en vue une de ces cliniques. Et c’est comme ça que
ma fille est entrée pour la première fois dans une, dans une
clinique euh psy.
M-D’accord.
P-Et
Plusieurs années après, c’est à dire après qu’elle ait crâché
l’inceste, puisque « l’histoire d’Eva [Thomas] c’est la
mienne », j’ai téléphoné à la psychothérapeute pour lui
dire euh, et bien il y a du nouveau, on savait pas pourquoi
Hélène allait mal, maintenant on sait au moins une chose, c’est
qu’il y a une histoire d’inceste. [voix de fausset :] « Aaah
… oui, c’est curieux, c’est vrai que, quand elle est, quand
elle s’est enfoncée dans le silence, le dernier mot qu’elle
avait prononcé avant, c’était le mot inceste ».
M-Mm.
Donc elle l’avait dit ?
P-Donc
elle l’avait dit. Mais … euheuh … la psychothérapeute l’avait
virée vers une clinique, et elle n’avait pas dit au directeur
de la clinique : ça.
M-D’accord.
P-Le
directeur de la clinique n’a eu d’autre choix, mais dans les
trois mois, que de vouloir l’envoyer chez son père [qui est
l'incesteur d'Hélène].
M-Pourquoi
« aveuh pas d’autres choix » ?
P-Ah
ben il a dit « faut qu’elle aille chez son père, on peut
rien faire de plus pour elle, faut qu’elle aille chez son père,
il faut remettre de l’ŒDIPE dans cette histoire.
M-D’accord.
C’est … il pensait en fait que ça venait du fait qu’elle était
euh, chez sa mère ?
P-Oui. »
[ces faits se déroulent vers le milieu des années 80]
Ceci alors que
Paulette a quitté en catastrophe son ancien mari, quand cette
fille avait 9 mois, car après des années de violence envers Paulette,
il avait eu un (énième) geste, violent et dangereux, visant Paulette
mais qui a failli atteindre le bébé. Cela avait constitué un déclic
pour cette dernière.
« Paulette-je
me sentais complètement piégée, et que, avec Jean [son fils
aîné, adoptif] qui avait été adopté, qui avait déjà eu une brisure
dans sa vie, (…) je ne voulais pas causer une deuxième brisure
M-Ouais
P-donc
je me disais il faut que je tienne, il faut que je tienne. Heu,
jusqu’à ce que les enfants soient grands, et après je pourrais
faire ce que j’ai envie de faire. Et puis, j’ai pas tenu.
M-Heureusement
…
P-Heureusement,
oui, parce que j’aurais fini en piteux état. »
Entre le père
théorique imaginé par le praticien, et celui réel, dangereux,
quitté par Paulette, quel grand écart ? Ce récit pose clairement
la question « du rôle normatif qu’on leur fait jouer [aux
concepts psychanalytiques tels la fonction maternelle et la fonction
paternelle] dans la régulation sociale et psychique de tout ce
qui n’entre pas dans le cadre d’une triangulation classique [père
– mère –enfants] ». (Neyrand et Rossi, 2004, p. 40).
A ces problèmes
avec des thérapeutes qui renvoient au silence par l’évitement
et/ou en tentant d’imposer d’autres sujets, s'ajoute la question
financière.
Pour certaines,
les thérapies, cela coûte cher, au vu de leurs revenus faibles,
et il peut également leur sembler injuste d’avoir à payer alors
que ce sont elles les victimes :
« Lydia-Après,
j’ai été en voir … j’ai été voir une psy. Sauf que fallait la
payer
M-Mmhmm
L-Et
donc que ça coûte une fortune, et quand on touche euh, 800 euros
ben, voilà. C’est un peu cher. Après j’ai été voir un psychiatre
qui était remboursé mais fallait quand même avancer donc, voilà,
j’ai dû arrêter.
M-Mmmhmm,
ouais.
L-Donc
à chaque fois c’était l’argent qui me bloquait hein,
M-Ouais,
ouais.
L-Et
eux en prison c’est gratos, c’est dégueulasse. »
De plus, oser
poser ce problème financier au « psy » peut être hors
de portée :
« M-Et
y’avait pas de possibilités de discuter avec eux des tarifs ?
L-J’ai
jamais, j’ai jamais, j’ai jamais osé.
M-Mmm.
Ouais.
L-J’ai
jamais osé. J’estimais que je ne méritais pas ça donc … leurs
tarifs c’était ça donc c’est, c’est …
M-Mmhmm
L-Puis
bon j’aurais même pas pu
M-Donc
c’est que t’as, t’as pas osé … ?
L-Ah
oui, ça j’ose pas hein, ce côté financier euh »
On se souvient
du rôle destructeur de l’argent et de sa rétention, dans la famille
de Lydia, Lydia qui trouve finalement une psychothérapeute dans
un hôpital, dont elle fait l’éloge :
« Lydia-elle
écoute, elle est gentille, elle est douce, elle me fait dire
des trucs, elle me fait vraiment prendre conscience des choses
et elle me fait avancer. » et d’ajouter :
« L-Comme
quoi que ça peut arriver des psys qu’on ne paie pas et qui sont
supers. »
La bioénergéticienne
consultés par Agnès concentre également les éloges, même si elle
ne pourra répondre au besoin, très important pour Agnès, de rencontrer
d’autres incesté/e/s :
« Agnès-Ca
tombait bien. Mais on avait de très bons rapports, et je dirais
qu’elle m’a sauvé la vie cette dame parce qu’elle était toujours
présente, je pouvais l’appeler à n’importe quelle heure de la
journée (…) elle était très à l’écoute et elle avait des
tas de méthodes euh … différentes pour travailler là-dessus
[sur les incestes subis par Agnès]. Bon elle me fait travailler
au niveau des rêves, les écrire, les exprimer, elle me faisait
travailler au niveau d’écrits, d’écrire des lettres à mes parents
pour leur parler de ces problèmes. »
Et même être un
« bulldozer », peut être plutôt bien perçu :
« Aurélie-C’est
quelqu’un, qui était très euh, c’était un bulldozer [inaudible].
Alors l’autre, on allait en thérapie chez elle, on pouvait rien
ne pas dire hein, elle faisait tout sortir [inaudible]. Elle
avait une technique terrible.
M-Hmmhmm
A-Alors
qu’elle était pas reconnue comme euh, les psychologues qui sont
répertoriés, (…)Elle était assez rentre dedans et assez heu,
fiouu. Alors on pouvait pas s[inaudible]. Si elle voulait choper
elle chopait.
M-Hmmhmm
A-Alors,
là y’avait des choses qui sortaient. »
Finalement, les
« psys » apprécié/e/s de ces incestées sont ceux ou
celles qui écoutent, font avancer, font dire des choses, « chopent »,
« ont une technique terrible », ou encore disent « des
choses intéressantes » (Danielle).
Pour autant,
même dans ce dernier cas, suivre une psychothérapie peut s’avérer
difficile :
« Danielle-Et
puis la troisième c’était celle qui m’a dit des choses intéressantes
et ça s’est terminée en fait parce que euh, … ça me mettait
dans une colère … noire. A chaque fois que je devais y aller
ou que j’en revenais, je pétais des trucs.
M-Ah
oui ?
D-J’ai
… m … on commençait, enfin, on commençait à parler avec ma mère,
et je m’énervais, je prenais un truc sur la table, je le balançais
par terre.
M-Mmhmm
D-J’me
mettais à tout casser euh … j’ai cassé une porte vitrée comme
ça, d’ailleurs.
M-Mmh.
D-
(douleur soudaine) Ah ! …(silence, puis : ) C’est
rien, c’est une douleur intercostale
M-Ca
va ?
D-C’est
pas grave.
M-(rire
nerveux)
D-
… et donc voilà. Je me suis dit bon, ça va, ça suffit.
M-Ouais.
Et après ?
D-Après
j’en ai plus vu.
M-D’accord.
D-
[silence, puis inaudible, puis chantonné :] « j’m’en
porte pas plus mal », je sais pas, j’en sais rien. Non,
je sais pas, je pense à la fois que ça peut être utile, euh
ça, ça pourrait m’être
utile
et à la fois j’ai pas du tout envie, j’ai peur de me retrouver
justement dans ce, dans cette phase là
M-De
colère ?
D-Que
j’ai pas dépassée du tout avec la précédente, de colère
M-Mmh.
D-Et
donc, euh, j’ai pas réussi à gérer du tout, et j’ai peur que
ça revienne, en fait. »
Danielle m'a expliqué,
par ailleurs, avoir subi de gros accès de dépression, ayant nécessité
des traitements médicamenteux, et me parle de ses activités très
prenantes comme étant aussi un moyen de ne plus être dans cet
état : dès qu’elle a un moment de creux, cela revient.
Paulette, quant
à elle, après m'avoir précisé avoir effectué de nombreux séjours
en clinique pour ses dépressions successives depuis son second
divorce, et être toujours sous médicaments, m'explique :
« Paulette-et
la raison, une deuxième raison pour ne pas vouloir faire de
psychanalyse, c’est que je connais des amis qui ont fait des
psychanalyses, celui pour lequel ça a duré le plus longtemps,
a été trente ans.
M-(rire)
P-Et
moi je trouve que même cinq ans de psychanalyse, à, je suis
modeste, deux séances par semaine
M-Hmmhmm
P-ça
te coûte … beaucoup d’argent. Et moi j’aime mieux mettre, si
j’avais cet argent, j’aimerais mieux le mettre dans … des tas
d’autres choses. Donc voilà.
M-Des
tas d’autres choses ?
P-(silence,
puis :) Non mais de toute façon c’est un luxe que, que
moi je pourrais pas me permettre une psychanalyse. 45, 45 euros
la séance, deux séances par semaine
M-Hmmhmm
P-90
euros par semaine, 4 fois 9,
M-(rire)
… oui, bon, j’ai compris !
P-…par
mois. Non mais c’est, c’est complètement fou. »
Ici, l'impossibilité,
voire la « folie » financière est mise en avant, et
d'une manière plus générale, le coût (en temps, aussi). Paulette
me précise par ailleurs que :
« Paulette-
je voulais pas le faire, parce que toute ma vie, j’ai beaucoup
discuté avec des amis, de tout un tas de choses, j’ai beaucoup
écrit, j’ai beaucoup lu, j’ai beaucoup réfléchi, et je trouve
que euh, le travail que j’ai fait, même si ça n’est pas fait
dans un certain ordre comme tu le fais avec un bon thérapeute,
c’est quand même un travail qui m’a permis de progresser et
d’arriver à mener ma vie. »
Mais en écoutant
encore un peu, d'autres éléments sont présents :
« Paulette-
la première [psy], c’était intéressant, ça m’a, si, ça m’a fait
prendre conscience heu … de deux ou trois choses mais, les autres
euh … je les. Mais c’est aussi de ma faute : la manière
dont je l’ai évoqué, c’est « il faut que je vous dise que,
mais bon, c’est tellement ancien j’ai beaucoup réfléchi à tout
ça, je pense que c’est complètement dépassé », ils ont
été trop contents de le laisser complètement dépassé. (silence)
Mais
il faut dire que je suis peut-être pas un client … facile pour
un psychothérapeute, parce que
M-(rire
étouffé) c’est à dire ?
P-(long
silence) je ne sais pas, je, je, je pense que maintenant je
suis trop vieille, j’ai trop fait … j’ai trop fait le tour 25
fois, 50 fois, je peux plus. (…) Très franchement, j’ai, non,
puis j’ai pas le temps, maintenant, de toute façon. J’ai plus
le temps, parce que je suis vieille, et si je veux encore faire
quelque chose dans ma vie, il faut pas que je perde du temps
à des choses de ce genre, quand même.
M-D’accord.
Donc la psychothérapie comme perte de temps (rire).
P-Non
non mais il ne faut pas exagérer, je veux pas dire euh …non,
je te, j’ai bien dit
M-(rires)
J’essaie de résumer ce que je comprends de ce que tu me
dis, c’est tout.
P-Non
non mais j’ai bien dit, j’ai bien dit que la psychothérapie
que j’avais faite en … [début des années 90], ça m’avait beaucoup
apporté et vraiment je, je m’y étais impliquée. Mais c’est vrai
que si on me dit « ah, maintenant, vous devriez faire une
psychothérapie, ah ben ça va être une fois par semaine »,
ah là là, non, j’ai pas le temps. (…)
M-Est-ce
que tu as d’autres choses auxquelles moi j’ai pas pensé ?
P-Non
je ne pense pas.
M-Non ?
P-Je
pense qu’on est…
M-Hmmhmmm ?
P…on
est allées…
M-(rire)
P-…on
a fait le tour 25 fois hein »
C'est par ces
mots que se termine mon entretien avec Paulette, qui s'était présentée
à moi avant tout comme mère de victime d'inceste, et qui, à la
fin de la première cassette d'enregistrement, s'étonnait presque
qu'il y en ait une deuxième. Elle a comme point commun avec Danielle
ses hésitations à se penser victime d'inceste elle-même, m'expliquant
que ce qui lui est arrivé n'est rien à côté de ce qui est arrivé
à sa fille.
« Paulette-
Mais mon histoire, c’est rien à côté de celle d’Hélène, comme
tu, quand tu vois, c’est … Je dis pas que c’est rien,
je dis que c’est rien à côté de.
M-Oui.
Mais … on va continuer à parler un peu de ton histoire, pour
le coup.
P-Hmm.
Euh, je vais peut être, euh, arrêter carrément le four.
M-Ouais.
[Pause
pour arrêter le four, puis changement de sujet] »
"Je ne m'en porte
pas plus mal", "on a fait le tour 25 fois", "ce n'est rien à côté
de" … comme si ces vécus étaient insignifiants, minimes, pas si
graves. Cela pose la question de l'adhésion des incestées elles-même
à une hiérarchisation et une minimisation des actes qu'elles ont
subi.
J’ai évoqué plus
haut cette étudiante en anthropologie rencontrée à la sortie d’un
colloque, qui m’avait informée avoir une copine concernée, mais
qui ne savait pas si cette copine rentrait « dans mon sujet »
(l’inceste), car c’était par un oncle.
Paulette, violée
par le fils aîné de sa famille d’accueil, puis par son cousin,
évoque uniquement, au téléphone, les viols dans sa famille d’accueil.
Elle m’explique
alors qu’elle n’est pas sûre de rentrer dans mon sujet, pas sûre
donc, d’être victime d’inceste.
Danielle, quant
à elle, lors de notre prise de contact téléphonique, m’explique
également qu’elle ne sait pas si elle fait partie de ce sujet
pour mon mémoire, car c’est par le grand-père de son cousin qu’elle
a été abusée.
De plus en plus
étonnée, j’ai d’un coup réalisé : tous les livres de témoignages
publiés sur le sujet, évoquent des viols, par le père. L’inceste,
tel qu’il parvient à être édité en livres, et donc un peu pensé,
c’est le viol par le père ? Quelles sont donc les frontières
de l’inceste ?
Même les associations
de victimes donnent en fait chacune des définitions différentes
sur leurs sites internet. Ainsi, pour SOS inceste Nantes :
« l'inceste est une relation à caractère sexuel entre des
membres d'une même famille: père/fille, père/fils, mère/fille,
mère/fils, frère/soeur, oncle, tante, grand-parent... ou toute
personne ayant autorité parentale sur l'enfant: beau-père, belle-mère
ou concubin, concubine... Il s'agit d'attouchements et/ou d'actes
de pénétration sexuelle (vaginale, anale, buccale) par organe
sexuel, doigts, ou au moyen d'un objet. »
[18]
Pour SOS inceste
Grenoble : « l'inceste désigne toute relation sexuelle
entre membres de la même famille : père/fille, frère/sœur, mère/fils,
oncle/nièce, grand-père/petite-fille, mais aussi père/fils, mère/fille
etc. [c’est moi qui souligne : ] La notion d'inceste peut
être élargie aux relations sexuelles entre un enfant et toute
personne investie d'une autorité : enseignant, éducateur, moniteur,
prêtre, voisin, soignant etc. »
[19] , définition très proche de celle adoptée par
AREVI.
Enfin, étrange
fait aux yeux de l’anthropologue : sur ces trois associations,
deux citent une théorie anthropologique, celle de la prohibition
universelle de l’inceste énoncée par Claude Levi-Strauss, comme
voix d’autorité (et c’est la seule citée ainsi) pour énoncer l’interdit.
Côté incesté/e/s,
un premier axe de difficulté à se situer « dedans »
semble constitué par le degré de lien de parenté, avec notamment
l’opposition famille par le sang / famille « hors le sang ».
Ainsi, le début
de l’entretien avec Danielle est consacré en partie à cette interrogation :
« victime d’inceste ou de pédophilie ? ». Voici
le point de départ :
« Danielle-La
première fois que je suis allée sur ce site [internet] c’était
parce que … c’était pour voir en fait comment d’autres personnes
qui avaient été victimes euh, d’inceste, … in, inceste je sais
pas si, enfin c’est, c’est, c’est vachement, flou dans ma tête.
Enfin d’autres personnes qui avaient été victimes de, de pédophilie
en fait plutôt. Dans ma tête c’est plus ça en fait. »
Puis, un peu plus
tard, je la relance sur ce distingo :
« Moi-D’accord.
Et, c’était des forums internet, tu me parles d’inceste ou de
pédophilie, c’est sur quels forums que t’as été, justement ?
D-J’crois
que c’est plus, enfin, je crois que je suis surtout allée sur
euh, les victimes de pédophilie. (…)
M-D’accord.
D-Moi,
j’ai du mal avec [inaudible] : vu que c’est pas une personne
qui est directement mon grand père, j’ai du mal à
M-Hmmhmm
D-Enfin
à la fois je, je (silence). A la fois je me dis que c’est …
ben, c’est en quelque sorte un inceste parce que c’était quelqu’un
qui était, c’était le grand-père de ma cousine, donc euh, quelqu’un
que je voyais comme un grand père puis j’ai pas d’autres grands
pères. »
En effet, tous
ses grands-pères sont soit décédés, soit inconnus. Les termes
d’adresse demandés par ce parent par alliance et son épouse semblent,
enfin, assez explicites :
« M-Et
dans, dans ta famille, enfin ce, le grand père de cette cousine
euh, il était comment, il était, enfin, tu me dis c’était un
peu ton grand père, c’est à dire ?
D-Heu,
c’est à dire que … le, le couple … moi j’avais, ma grand mère,
mais le, le couple se présentait. Enfin, en fait leur nom euh,
ils se faisaient appeler « mamichou et papinou ». »
Ici, donc, aucun
lien de sang, mais en revanche, une parenté construite par de
nouvelles personnes qui viennent occuper une « place »
laissée vacante dans la famille. Celle du grand-père maternel
de Danielle, « viré » du domicile par son fils aîné
car violent envers la grand-mère de Danielle ? C’est ce même fils
aîné qui épouse la fille de « papinou », créant l’alliance.
Danielle souligne
« l’omniprésence » de ce couple, appuyée par le contraste
économique : c’est une famille de médecins, qui ont plusieurs
maisons, sont riches.
« Danielle-Je
sais pas comment, je me souviens pas comment ça s’est établi
le fait que, en gros, ils prenaient la place des grands parents
de la famille en fait.
M-Hmmhmm
D-La
place du euh … (silence). Je pense que c’est … c’est parce qu’ils
avaient, c’est parce qu’ils avaient de l’argent. En plus c’est
vrai que, vu qu’ils ont aidé ma mère pour ses études d’infirmière,
[passage inaudible] A partir de ce moment-là ils ont toujours
été euh … omniprésents tout le temps. »
Pédophilie ou
inceste ? Marie-Pierre Porchy, Juge d’instruction, cite en
exemple : « Woody Allen, lui-même, n’avait-il pas semé
le trouble en devenant l’amant de la fille adoptive de sa compagne
Mia Farrow ? « Qu’ai-je fait de mal puisque ce n’est pas
ma fille, que je ne couche pas avec sa mère, que sa mère n’a jamais
été ma femme et qu’elle n’est pas la mère par le sang de sa fille ? ».
Démonstration éventuellement convaincante sur le plan intellectuel,
elle n’avait toutefois pas convaincu l’opinion publique qui avait
réprouvé cette relation en la qualifiant d’incestueuse. »
(Marie-Pierre Porchy, 2003, p. 25).
Mais pour aller
plus loin dans cette interrogation, peut-être faut-il s’inspirer
des travaux d’Agnès Martial concernant les familles recomposées.
Dans un chapitre
consacré à l’inceste, elle construit un historique de l’évolution
de ses frontières et de sa perception en France. Ainsi apparaît
l’importance de l’affinité : « Au concile de Rome, en
721, l’Eglise définit précisément la notion d’affinitas.
« Dans un mariage consommé, les deux époux sont devenus une
seule et même chair, una caro. La copula ayant mêlé
leurs sangs et confondu leurs personnes, la parenté de l’un se
communiquait à l’autre sous forme d’affinitas ».(Esmein,
1891, p. 416) » (Agnès Martial, 2003, p. 81). C’est
à dire que les apparenté/e/s du/de la conjoint /e devenaient ses
propres apparenté/e/s dès l’acte de chair accompli. Par exemple,
un beau-père devenait ainsi affin de sa belle-fille, ce qui rendait
toute union entre lui et elle incestueuse. C’est également la
théorisation classique de la prohibition de l’inceste (notamment
du 2e type) en anthropologie, où les apparenté/e/s,
y compris par affinitas, parce que constitué/e/s d’humeurs, de
substances perçues comme identiques, ne doivent pas mettre ces
humeurs en contact par un acte sexuel.
Agnès Martial
propose d’ajouter, à cette conception de l’inceste beau-parental
qu’elle nomme « substantialiste », une conception relationnelle.
Elle en date l’émergence
en France au 19e siècle : « Pour la première
fois, semble-t-il, c’est en référant la beau-parenté au modèle
de la filiation de sang que l’auteur commente l’interdit (…) il
ne s’agit plus ici d’affinité mais de « pseudo-parenté »,
d’imitation du lien de filiation » (Agnès Martial, 2003,
p. 85).
Elle ajoute :
« L’interdit de l’inceste se joue donc dans l’appréciation
des rôles de chacun dans la famille, plutôt qu’il ne fait référence
aux liens de parenté : « On considère comme un inceste
toute relation sexuelle entre un enfant et un adulte qui a avec
cet enfant un rôle parental. C’est à dire qu’en dehors des liens
du sang sont incluses les relations entre un enfant et son beau-père,
une belle-mère ou des substituts parentaux stables, concubins,
nourriciers par exemple », écrivent Brigitte Camdessus et
Robert Kiener dans un ouvrage sur la maltraitance (1993, p. 235).
Cette définition de l’inceste, qui fonde la relation beau-parentale
dans les faits d’une parentalité vécue et partagée, trouve un
écho dans l’application pénale des textes de loi. » (Agnès
Martial, 2003 , p. 96).
Et c’est bien
à ce registre de « pseudo-parenté », d’imitation du
lien de filiation, que semble faire allusion Danielle dans ses
interrogations et doutes autour de la question « inceste
ou pédophilie ? ».
La parole est
alors à Paulette qui, quant à elle, m’explique que les viols subis
de la part du fils aîné de sa famille d’accueil, âgé d’environ
20 ans, c’est bien une sorte d’inceste : un inceste « pas
classique », et elle développe les différences :
« Paulette-je
me suis rendue compte que en fait, je pouvais être à SOS inceste
pour ma fille, mais je pouvais y être aussi pour moi-même. Parce
que, moi je n’avais pas vu, vécu une situation d’inceste classique,
Dieu merci, parce que euh, je pense que, quand c’est extérieur
au père, grand père, oncle etc, c’est à dire des gens qu’on
aime, qu’on respecte, c’est sûrement euh, enfin ça fait pas
les mêmes effets dévastateurs ou du moins ça n’a pas les mêmes
conséquences de, que, que quand c’est un véritable inceste.
(…)
Ce
qui veut dire que moi je pouvais le détester cordialement, et
que y’avait pas le mélange de « ben c’est quand même mon
papa, tonton, grand papa, je sais pas quoi, donc je l’aime quand
même. Moi c’était vraiment un AGRESSEUR, je le détestais, et
je n’avais qu’une envie, c’était de me trouver quelque part
dans un coin pour lui planter le couteau quelque part. »
Un inceste « moins
pire », en somme, qu’un « inceste classique » ?
Pour autant, le renvoi au silence s’avère lourd de conséquences.
Notamment, quels sentiments restent possibles vis à vis de cette
mère, suite à l’épisode que Paulette nous relate ci-dessous, et
ceux qui suivront ?
« Paulette-Moi
j’étais toujours debout sur le tas de fumier, parce que c’était
seulement de là qu’on pouvait voir le chemin qui montait de
la vallée par lequel arrivaient mon père et ma mère à pieds.
Quand ils sont arrivés, j’ai couru vers eux, et j’ai dit à ma
mère : « je veux rentrer à [ville] sous les bombes ».
M-Hmmhmm
P-Et
ça c’est une phrase qui m’est restée, comme il reste, on garde
certaines phrases sans les bouger. Et la réponse a été :
« tais-toi, ne dis pas des bêtises, occupe toi de ta petite
sœur ». Et j’ai eu une guerre ouverte avec ma mère pendant
… 50 ans.
(silence)
C’est
à peu près ça. Heu, parce que ma mère n’avait pas voulu entendre
et qu’elle y comprenait rien, et que de toute façon il fallait
que je me débrouille toute seule, et que, elle me punissait
toujours pour rien, et quand j’avais quelque chose à lui dire,
ben y’avait pas moyen de …
M-Qu’elle
entende ?
P-Qu’elle
entende. »
Les auteurs de
l’ouvrage La violence impensable relèvent quant
à eux/elles, dans un chapitre intitulé « les abus sexuels
extrafamiliaux », que « les conséquences des abus sexuels
extrafamiliaux peuvent être identiques à celles de l’inceste,
lorsque ces abus se produisent dans des familles qui ne soutiennent
pas l’enfant, et vont parfois jusqu’à le considérer comme responsable
des violences qu’il a subies. » (Gruyer – Nisse – Sabourin, 2004,
p. 131).
Ainsi, l’importance,
du point de vue de psychologues, de délimiter des frontières entre
inceste et pédophilie se trouve en quelque sorte relativisée par
le rôle dévastateur du silence construit par les adultes de la
famille, qu’il s’agisse d’inceste ou de « simple » pédophilie.
Ou bien d’abus
par le fils aîné de la famille d’accueil trouvée par la famille
de la mère de Paulette. Paulette qui me relate ensuite son entrevue
avec sa mère, plusieurs décennies après ces événements :
« Paulette-Et
donc, comme elle se souvenait bien, je lui dis : « ah
voui, voui, tu … je voulais VRAIMENT rentrer à [ville] tu sais.
Euh, est-ce que tu te souviens de ce que je t’ai dit ?
-Ah
non, mais tu disais toujours que tu voulais rentrer à [ville]
[ton exaspéré excédé par un caprice récurrent], que tu voulais
pas rester ! »
M-Hmmhmm
P-Je
lui dis : « oui mais cette fois je t’ai dit précisément
« je VEUX rentrer à [ville] SOUS LES BOMBES »
-Aaah !
C’est vrai que t’as dit ça. »
Je
dis : « et tu sais ce que tu m’as répondu ? »,
je lui dis : « eh ben tu m’as répondu « occupe-toi
de ta petite sœur, tais-toi et occupe-toi de ta petite sœur ».
(silence) Je lui ai dit « ben voilà, la raison pour laquelle
je préférais rentrer à [ville] sous les bombes, c’est que j’avais
été abusée par le fils aîné de Mme [nom de la famille d’accueil],
et que je savais pas comment dire que je pouvais plus rester
là. » Alors elle est restée silencieuse un bon moment,
et puis après elle m’a dit : « Ah. C’était difficile
ce qui se passait à ce moment-là. (silence) Ah, mais c’est pour
ça que tu voulais pas y aller l’année d’après ! »
M-L’année d’après ?
P-« Tu
voulais pas y aller l’année d’après ». Donc, elle s’est
souvenue que l’année d’après je voulais pas y aller. Mais, elle
a pas demandé pourquoi. Alors là je lui ai expliqué : « ben
le problème c’est que tu as pas demandé pourquoi, et que pour
moi, ben j’étais toute seule, avec mon histoire secrète, et
que c’était drôlement difficile à porter et que je savais pas
comment faire, et que, et que, c’était mal. J’allais mal, je,
j’étais pas bien du tout, et vraiment ça a été très difficile
pour moi pendant toute mon enfance et toute ma jeunesse
-Oh
oui ! Mais après, de toute façon, tu courais après les
garçons ! ». Alors je lui ai dit « mais attends,
j’ai pas fini. J’ai encore une chose à te dire et alors tu vas
encore attendre quelques minutes. Plus tard quand j’avais 12
ans, un été, j’ai eu une angine de Vincent. Est-ce que tu te
souviens de ça ?
-Ha
oui, puis alors, tu pouvais pas sortir, on était toujours obligés
de rester dans la maison avec toi ». Je dis « Oui,
oui oui, c’est ça. J’avais une angine de Vincent qui m’empêchait
de sortir et de rencontrer d’autres enfants. Eh ben, figures-toi
que juste avant, y’avait mon cousin Christophe, qui tous les
jours, il me … tripotait, il me …
-Ah
NON NON NON ! CHRISTOPHE, C’EST PAS POSSIBLE ! Ca
Christophe, C’EST PAS POSSIBLE ! Et puis DE TOUTE FACON,
T’AVAIS BIEN PLUS DE 12 ANS, T’EN AVAIS AU MOINS 14 OU 15, et
puis DE TOUTE FACON, TU COURAIS TOUJOURS APRES LES GARCONS !
MAIS CHRISTOPHE, C’EST PAS POSSIBLE ! ». Alors je
la regarde, et je lui dis : « ben euh, écoute, tu
pense ce que tu veux de ton … neveu, mais moi je t’ai dit ce
que j’en pensais. Si jamais tu essaie de me remettre en contact
avec lui, il peut y avoir toute la famille autour de nous, je
m’approcherai de lui et je lui dirai, les yeux dans les yeux :
« voilà ce que tu m’as fait, et je T’ACCUSE de me l’avoir
fait »
-AH
MAIS TU PEUX PAS DIRE CA PARCE QUE SA, SA FEMME ELLE A RIEN
A VOIR DEDANS ! ». Alors j’ai dit : « ben
si elle est pas là, tant mieux pour elle. Mais, si elle est
là, si tu as fait qu’on se rencontre …
-Oueuh,
moueuh ! ». Mais en fait, elle s’est débrouillée pour
qu’on se rencontre pas. »
Ainsi, c’est incidemment
que Paulette m’apprend cette autre agression, clairement incestueuse,
par son cousin : après avoir évoqué l’histoire, douloureuse,
de sa fille durant quasiment la face A entière de la première
cassette, puis les viols qu’elle-même a subis dans sa famille
d’accueil. Et c’est de me raconter cette discussion avec sa mère
qui la conduit, presque sans le faire exprès on dirait, dans le
fil du récit, à évoquer l’abus par ce cousin.
Mais alors surgit
un autre problème : celui de l’âge, de l’écart générationnel.
« M-Oui
oui. Et … il était, il avait quel âge par rapport à toi ?
P-Il
avait 8 ans de plus que moi. Donc si tu veux, c’est pas des
gens de la même génération.
M-De
la même génération ?
P-C’est
pas, c’est pas, c’est pas des gens qui ont, qui avaient le même
âge que, c’est pas, ils n’avaient pas le même âge que moi [le
fils aîné de la famille d’accueil, ainsi que le cousin]
M-Oui
oui oui oui.
P-Y’avait
une différence d’âge. »
Qui vient comme
en écho à cette citation : « Il s’agit ici de frères
nettement plus âgés que l’enfant abusé. Dans les cas d’inceste
frère-sœur, le frère est le plus souvent pubère, alors que sa
sœur est encore une enfant. Les jeux sexuels entre enfants du
même âge font partie d’un domaine très différent, celui de la
découverte de l’identité sexuée, et n’ont de ce fait rien de pathologique »
(Gruyer – Nisse – Sabourin, 2004, p. 105, note n°19).
Mais alors, répond
Agnès, que je connaissais auparavant uniquement comme incestée
par son père :
« Agnès-Et
puis dans cette atmosphère-là, ben, j’ai … le premier frère,
donc, de cette nouvelle fratrie, qui à l’âge de 4 ans, donc,
c’est suite à la découverte et à la réouverture des mémoires,
que ce grand frère, (…) donc euh, m’a violée, et j’ai gardé
cette blessure physique au fond de moi toutes ces années, sans
savoir … Mais je pense que ça a été quand même … terrorisant
et violent au point que j’ai pu en perdre connaissance et en
perdre la mémoire. C’était vraiment à ce moment-là je pense,
que ça a été enfoui. Mais à partir de là, j’étais dans une,
je me souviens d’être dans une terreur totale, pour tout (…)
M-Ce
frère il a combien d’années de plus que toi ?
A-Il
est décédé aujourd’hui.
M-Il
est décédé ?
A-Ouais,
ouais il est décédé à cinquante euh …
M-Hmm,
il est mort jeune !
A-A
cinquante, non cinquante deux. Cinquante deux. Dans des conditions
dramatiques. Donc, combien d’écart on avait, euh, 6 ans.
M-Hmmhmm
A-Donc
il avait heu … une dizaine, dix onze ans quand ça c’est arrivé,
ça, cet événement, en fait
M-Quand
il t’as violée en fait ?
A-Ouais
quand il m’a violée. C’est vrai que c’est un mot que j’ai encore
du mal à employer et je sens que l’émotion est forte.
M-Ouais,
ouais.
A-[inaudible]
Et heu … Donc c’était un gamin quoi si tu veux, il savait pas ».
Aurélie enchaîne à
son tour :
« Aurélie-Enfin
bon moi ce qui a fait que … Moi c’était mon frère. [inaudible].
Donc on avait euh, 5 ans, 5ans … il avait 5 ans de plus que
moi
Moi-Ouais
A-Et
j’étais, j’étais jeune, mais lui aussi
M-Hmhm
A-J’avais
5 ans donc lui euh, il avait 9 ans »
Puis elle apprend
que sa grande sœur a aussi été incestée par ce demi-frère aîné :
« A-Puisqu’elle
s’est confiée à mon petit frère, en pleurant, en disant ce qu’elle
avait subi, [inaudible]. Elle a subi des choses, et elle a fait
subir.
M-Elle
a subi de …
A-Moui.
Alors est-ce qu’elle a subi …
M-…
du grand frère ?
A-…
consentante ou pas, ça !
M-Euuuuh
… elle a subi enfant ?
A-Ben
elle avait deux ans de moins que lui alors …
M-La
question elle se pose pas
A-Ouais
mais je pense que y’a eu des choses où elle était consentante,
donc à mon avis un peu [inaudible]. C’est pour ça qu’elle dit
rien, qu’elle euh, elle fait comme si de rien
M-Tu
veux dire que il lui a pas imposé de choses par la violence
quoi ?
(Silence,
pas de réponse, quant à moi je passe à un résumé reformulation
oral de tout ce que j’ai retenu … et nous reprenons sur autre
chose) »
Ainsi, les violences
sexuelles par un germain pré-pubère, rarissimes selon des psychologues,
sont relatées par deux incestées sur mes cinq entretiens. Si l’on
ajoute les abus sur d’autres membres de la famille, c’est l’absence
d’abus par un garçon de la même génération, souvent un germain,
pubère ou non, qui devient l’exception dans mon corpus.
Et, même quand
la différence d’âge est faible, il s’agit bien d’abus, et non
d’expériences de découverte mutuelle par « touche pipi »,
selon l’expression consacrée : lorsque Aurélie s’interroge
sur le consentement de sa grande sœur, aussi bien que lorsqu’elle
évoque, plus loin, le « jeu du gynécologue », consentement
et « jeu » se situent dans le cadre d’un rapport de
domination puisque, consentante ou non, l’on « subit »,
c’est le mot qu’elle emploie.
Il faut de plus
préciser qu’Aurélie, juste avant, m’expliquait que cette grande
sœur, tout en ayant été incestée par ce demi-frère, a également
été sa complice pour l’agression des cadet/te/s, en étant infirmière
dans ce « jeu du gynécologue », où lui était le gynécologue,
ce qui induit que la question du consentement de cette sœur peut
aussi être mise en relation avec la question suivante : le
statut de complice est-il compatible avec celui de victime ?
Question importante, que je délaisse ici, pour aborder d’abord
un dernier type de hiérarchisation des abus : le distingo
viol et autres abus sexuels.
Dans certains
cas, je ne saurai d’ailleurs pas s’il s’est agit de viol ou d’attouchements,
car l’incestée ne reprend pas ces catégories pour décrire les
abus :
« Moi-Tous
les jours ?
Aurélie-Pas
tous les jours, mais…souvent. (silence)
M-Et
ce que j’ai vu c’est que, sur les témoignages [du forum internet],
donc, ton père a réagi, puis après ça a continué, puis …
A-Ca
a continué différemment après [inaudible], il était toutes les
nuits sous le lit, il se mettait sous mon lit et puis il me
tripotait, jusqu’à ce que je me réveille. »
Mais dans la majorité
des cas, le distingo est fait. Il peut l’être pour simplement
affirmer que c’est quand même de la même gravité :
« Agnès-
Donc, y’a pas eu de viol paternel, mais y’a eu comportements
incestueux,
(…)Y’a
eu comportements incestueux, regards incestueux, paroles, attentions
incestueuses si tu veux, ça revient un peu au même au niveau
ressenti. Y’a eu ces intrusions dans ma chambre à des moments
[des moments où elle et ses frères et sœurs pouvaient être en
train de se déshabiller pour aller dormir](…), donc y’a eu ça,
y’a eu un épisode où je suis partie avec lui à la pêche, et
je, j’ai eu des attouchements sexuels pendant … cette période-là.
»
Lorsque Agnès
évoque ces ressentis, elle emploie de façon récurrente les mots
« blessures », « traumatisme », ce qui semble
s’inscrire tout à fait dans l’ensemble de phénomènes pointés par
Didier Fassin et Richard Rechtman concernant l’évolution sociale
vis à vis de la figure du traumatisme, qui désormais qualifie
la victime alors qu’il y a un quart de siècle, il disqualifiait
le héros qu’il rendait, par exemple, incapable de retourner au
combat ou, plus prosaïquement, le travailleur qu’il rendait incapable
de retourner au travail. Ainsi, « le recours au registre
traumatique s’impose rapidement comme un moyen de faire reconnaître
le fléau social de la maltraitance sexuelle » (Fassin – Rechtman,
2007, p. 174). Ce ne sont pas les actes en eux-même, mais
leurs conséquences traumatiques, qui font leur gravité, c’est
pourquoi un « comportement incestueux » peut être mis
sur le même plan qu’un viol incestueux.
Ce n’est pas le
cas, en revanche, pour Paulette, qui, spontanément, parle en termes
d’actes pouvant aller plus, ou moins, loin :
« Moi-C’est
quelqu’un de différent du coup [le cousin]
P-Ah
oui, c’est quelqu’un de différent. Mais lui c’est pas allé très
loin, parce que, je suis tombée opportunément malade (…)Puis
l’année d’après, lui, il avait 22 ans ou quelque chose comme
ça, et il avait ses copines et ça lui suffisait.
M-Mais
quand même il t’as tripotée, quoi, pour le coup ?
P-Mais
il m’a tripotée, oui, il me tripotait, il, il venait me faire
faire de l’allemand, et il me tripotait pendant qu’on était
à … à table, assis, à faire de l’allemand, enfin. Puis quand
j’allais chercher du bois pour le feu, il venait avec moi, et
puis sur le tas de bois, enfin bon. Mais, je pense que, je crois
pas qu’il serait allé plus loin que ça. Mais de toute façon,
c’était pas bien, quand même hein.
M-[insistant :]
Oui mais quand même il te tripotait, quoi.
P-Il
me tripotait. Oui oui.
M-Pendant
tout le temps que tu y étais et que tu étais pas hors de sa
portée
P-Hmmhmm.
Exactement, et après, je me suis mis hors de sa portée en tombant
malade. »
Ainsi, le tripotage
par le cousin, cela « va moins loin » que le viol par
l’aîné de la famille d’accueil, même si, quand même, lorsque l’anthropologue
insiste, le tripotage s’avère effectué dans une liste de lieux
qui montre son omniprésence jusqu’à la maladie opportune de Paulette,
et, quand même, si « c’était pas bien ».
Le registre ne
semble d’ailleurs pas être ici celui du traumatisme, c’est à dire
de l’atteinte psychologique, mais celui du bien et du mal, c’est
à dire de l’atteinte morale, que l’on retrouve également via les
termes « tâchée », « flétrie », employés par
Paulette.
Lydia, en revanche,
depuis qu’elle a lu l’ouvrage J’avais 12 ans, témoignage
d’une incestée violée par son père au même âge qu’elle, sait que
ce que son père lui fait, se nomme viol.
Pour autant, elle
ne nomme pas clairement comme abus incestueux les « tripotages »
commis sur elle et ses sœurs devant la famille et ses amis par
l’incesteur. Et d’autre part, lors du procès, son statut de victime
de viol ne semble plus si clair pour ses interlocuteurs/trices :
« Lydia-Heum…ah
par contre il me demandait si ça me faisait mal, souvent ça,
effectivement il me posait la question, donc je disais oui alors
que non.
M-Hmm.
L-Parce
que, euh, bon, là c’est, je sais pas si tu veux des détails
gore [en appuyant de la voix sur « gore »]
M-C’est
comme tu, comme tu le sens.
L-Moi
je m’en fous hein. Non, c’est qu’en fait je pense qu’il n’allait
pas jusqu’au bout
M-Ouais
L-Parce
que, y’a une histoire de « déflorée ou de pas déflorée ».
Et donc, il allait pas jusqu’au bout. Donc physiquement il ne
me faisait pas mal, sauf que j’allais pas dire « vas-y,
tu me fais pas mal continue »
M-Oui
oui oui oui
L-donc
je lui disais « oui », voilà. [inaudible]
M-Hmmhmm
L-Donc
voilà, donc ça ça a été un détail contre moi, parce que, plus
tard, parce que « ah ben oui, mais il vous a pas déflorée
donc il vous a pas violée ». Ben, si.
M-Hmmhmm
L-Donc,
mais je pense qu’il était assez pervers pour savoir un peu la
limite et, mais bon il … lors du procès, ça a été « mais
de combien ? », limite fallait leur faire les scènes
pour regarder le nombre de millimètres quoi.
M-Hmmhmm
L-Enfin
c’était un peu gore quand même, mais bon …
M-Un
peu, oui !
L-Ouais.
Mais bon, ben c’est, ils se basent là-dessus et euh
M-Hmmhmm.
C’est à dire qu’y aurait eu juste les attouchements, c’aurait
pas été pareil ?
L-Ben
non, déjà, on n’allait pas aux Assises. Donc euh … sauf que
moi il … d’un centimètre ou deux je pouvais pas le savoir de
toute manière : je pense que je ne ressentais rien. Je
pense que … j’ai souvent dit que j’étais une pierre à ce moment-là
donc, sans émotions, sans rien, donc il pouvait pas me faire
mal, il pouvait rien me faire.
M-Hmmhmm
L-Donc
euh, j’étais un corps. »
Que sanctionne
la Justice française dans ce vécu d’abus incestueux ?
Et comment accueille-t-elle les demandes d’action (plaintes) des
incesté/e/s ? C’est ce que nous allons voir maintenant, côté
incestées.
Un premier élément
est que, dans les textes, le terme inceste n’apparaît ni dans
notre Code Pénal, ni dans notre Code Civil.
Dans le Code
Civil, est simplement énumérée la liste des apparenté/e/s avec
lesquel/le/s le mariage est prohibé. Dans le Code Pénal, est définie
une échelle hiérarchisée de délits et crimes sexuels : l’atteinte
sexuelle, l’agression sexuelle, le viol.
Ces délits et
crimes sont aggravés si la victime est un mineur de moins de 15
ans. Enfin, ils le sont encore plus si l’auteur est un ascendant
du mineur ou une personne ayant autorité sur lui.
Marie-Pierre
Porchy, Juge d’instruction, relève : « la qualité de
mineur et le lien de l’agresseur (parent, personne ayant autorité)
avec sa victime ne sont pas pris en compte par la loi pénale au
titre des éléments constituant l’infraction. Ces éléments n’en
sont que des circonstances aggravantes » (Marie-Pierre Porchy,
2003, p. 26).
Ceci la motive,
ainsi que des victimes d’inceste regroupées en associations, à
qualifier la loi française « d’incestueuse », car ne
nommant et ne définissant pas l’inceste elle participe, expliquent-elles,
à l’occulter.
Pour autant,
ces textes ne sont pas figés : ils sont la loi à un moment
historique donné, faite par des humains élus par d’autres humains
depuis 1789. Jusqu’à la Révolution de 1789, précisément, ce qui
était condamné était non la violence sexuelle, mais la défloration :
le viol, c’était la perte, par la contrainte physique, de l’honneur
de la femme, et elle était tenue de préférer se défendre à mort,
plutôt que « d'accepter » cet outrage. La notion de
« violences « inférieures » à celles du viol »
(Georges Vigarello, 1998, p. 115), inexistante auparavant
en France, est créée à l’occasion de cette Révolution. Elle est
pensée sous l’angle de l’atteinte à la pudeur, et non du traumatisme,
concept alors inexistant
[20] . Les viols de femmes adultes parviennent très
peu jusqu’aux tribunaux : ce sont les viols d’enfants qui
sont objet le plus souvent des très rares procédures. L’enfant
y est d’ailleurs suspectée d’être « libertine » ou « débauchée ».
Et ce sont des viols d’enfants non incestueux : l’inceste,
quant à lui, fait atteindre au soupçon de libertinage son paroxysme,
tant et si bien que l’enfant peut, elle aussi, être jugée coupable
si l’affaire est portée en Justice (Georges Vigarello, 1998, p. 45).
Après quelques
évolutions entre les années 1850 et 1900, il faut attendre les
années 1970 et un important mouvement social : le mouvement
des femmes (MLF), pour de véritables changements. C’est en effet
sous l’impulsion concrète des féministes et de leurs soutiens
que le « procès d’Aix » en 1978 est transformé en « procès
symbole » (Georges Vigarello, 1998, p. 243). Pour la
première fois, le viol y apparaît comme un saccage, une destruction
psychique des victimes, donc une atteinte à la personne, et non
plus une atteinte morale, une flétrissure, un déshonneur pesant
sur elle.
D’autre part,
le procès aboutit à la refonte du concept de viol dans le Code
Pénal : « Plusieurs définitions se succèdent dans la
séance du 28 juin 1978 au Sénat. La formule proposée à l’issue
des échanges assimile viol et attentat : « Tout acte
sexuel de quelque nature qu’il soit, imposé à autrui par violence,
contrainte ou surprise, constitue un viol » (…) Les
difficultés pourtant commencent dès la définition instituée :
qu’entendre par « tout acte sexuel » ? Où s’amorce
la gravité ? Le simple fait [sic] de relever la jupe d’une
passante pourrait constituer un attentat à la pudeur » (Georges
Vigarello, 1998, pp 248-249). Voilà les raisons pour lesquelles
la version définitive choisit de préciser : « Tout acte
de pénétration sexuelle ».
Ce débat sur le
texte législatif apparaît alors comme la résultante d’un « processus
pratique au cours duquel des expériences individuelles de mépris
sont interprétées comme des expériences typiques d’un groupe tout
entier [ici, les femmes], de manière à motiver la revendication
collective de plus larges relations de reconnaissance. »
(Axel Honneth, 2000, p. 194).
Par ailleurs,
le nouveau texte permet de penser et punir également le viol subi
par un homme, ce qui n'existait pas auparavant.
Mais Georges Vigarello
fait remarquer que, comme à toutes les époques antérieures, il
existe un écart, en défaveur des victimes, entre le texte et son
application concrète.
Un exemple, probablement
caricatural, de cet écart a été vécu par l’auteure de ces lignes,
lors de la convocation au commissariat faisant suite à son dépôt
de plainte direct au Procureur, au début des années 2000
« Elle
me demande de m'asseoir. Elle s'installe devant son ordinateur,
me montre mon courrier : " j'ai reçu votre courrier … ".
Je ne sais plus ce qu'elle a dit ensuite. Toujours est-il qu'elle
a des questions à me poser, et qu'elle note les réponses sur
son ordinateur. Des questions froides, crues, sans égard pour
ma personne. (…)
Pèle-mêle :
"(…) entre quel âge et quel âge cela s'est-il produit ?".[cela
a débuté vers mes 6 ans]
" Cela était-il régulier, ou occasionnel ? ".
" Pourquoi n'avez-vous pas porté plainte plus tôt ? ".[j’ai
alors 26 ans] (…)
" Etait-ce seulement un jeu sexuel ou y a-t-il eu des attouchements
? ".
Et ma réponse : " mais ce n'était PAS un jeu ! ". [l’incesteur
avait alors plus de 30 ans, ce qui aurait du exclure tout doute]
Et enfin, après s'être assurée que je n'avais pas revu mon [incesteur]
depuis : " ce sont là les seuls souvenirs que vous avez ? (…)
- Oui.
- (…) Il n'y a pas eu viol, donc nous sommes dans le domaine
du délit : le délai de prescription
[21] est de trois ans contre dix pour un crime.
- Ah…mais non ! Pas dans le cas où c'est [un ascendant ou personne
ayant autorité] qui…
- Donc vous ne prenez pas acte que les faits sont prescrits
?
- Non !
- Ah…ça ! Vous refusez de croire un fonctionnaire de police
? C'est incroyable !
- Je suis forcée de ne pas vous croire : avec l'association
j'ai vu le texte VU DE MES YEUX VU ! Les faits ont un délai
de prescription de 10 ans !!!
- Vous refusez de croire Monsieur le Procureur, c'est lui qui
nous a renvoyé votre courrier avec cette annotation.
- Je ne crois que le texte qui est dans le Code !
- Vous voulez voir le texte ? Vous ne me croyez pas ? Bon !".
Elle sort et va chercher le texte auprès de ses collègues.
Ce
n'est pas le Code qu'elle me ramène, mais un document procédural
fait par la police. [le document comporte les cases : viol
- crime = prescription 10 ans, agression sexuelle - délit =
prescription 3 ans ; la case agression sexuelle par ascendant
ou personne ayant autorité - délit aggravé = prescription 10
ans par dérogation, n’y existe pas, elle est pourtant créée
dans le Code Pénal depuis la loi n° 98-468 du 17 juin 1998]
" Ce n'est pas le Code ! Je vous dis que j'ai vu le texte dans
le Code !
- Ah, ça c'est incroyable ! Vous ne croyez pas un fonctionnaire
de police ? C'est la première fois que ça m'arrive ! »
(extrait
de mes notes d’époque, prises à la sortie du commissariat pour
atténuer le choc : à l’issue d’une heure de questions comme
celles ci-dessus, j’apprends en effet ainsi que « c’est
prescrit », ce que la fonctionnaire de police me retraduit
: « non votre incesteur ne sera jamais convoqué par nous
pour être questionné »)
Ici, il est patent
qu’il existe le Code Pénal, et son interprétation au quotidien
dans un service de police spécialisé en violences sexuelles, via
les mémentos procéduraux internes, en décalage parfois important.
Et le décalage se fait, précisément, sur les « circonstances
aggravantes » dues au fait qu’il s’agit d’un ascendant ou
d’une personne ayant autorité.
Assez curieusement,
est en outre évoquée la possibilité d’un « jeu sexuel »
entre une enfant de 6 ans et un adulte ascendant ou ayant autorité
sur elle.
Cela n’est pas
sans faire écho aux propos tenus par l’épouse et complice d’un
incesteur, qui évoque aussi cette activité ludique :
« Danielle-Donc,
Mme Tromosh donc, hein, a dit au procès que tout ça euh, c’était
ludique, c’était pour jouer »
Cela peut également
faire écho à une question qui est relevée par Lydia :
« Lydia-Ce
qui m’a un petit peu choquée c’est heu … parce que bon, j’ai
lu tout le dossier – j’ai lu tout le dossier, et, ce qui est
bizarre c’est qu’ils posent la question si, à l’époque du collège,
j’étais du genre aguicheuse »
Et, enfin, peut
aussi faire écho à la notion de confusion formulée par des
psychologues, qui la limitent peut-être un peu vite à la famille
concernée : « La famille à transactions incestueuses est
régie par plusieurs niveaux de confusion : confusion psychique,
confusion des générations et des âges, et avant tout confusion
des rôles » (Gruyer – Nisse – Sabourin, 2004, p. 102).
Sauf qu’ici, nous
sommes dans un commissariat de police (mon cas) ou une enquête
suite à plainte pénale (Lydia).
Survivances, reliques
de l’Ancien Régime, comme pourrait le laisser penser un historique
du viol qui montre un progrès sans faille, même s’il est un progrès
heurté, au fil des époques ? Confusion ? Ou bien coexistence
persistante entre différents référentiels, dont celui, bien présent
et pas que pour les incesteurs, qui fait penser l’abus incestueux
comme un éventuel jeu, quelque chose de ludique, voire questionne
le caractère aguicheur de la jeune victime ? Peut-on remarquer
le possible parallèle avec des propos d’hommes concernant le caractère
« rigolo » pour eux de l’idée de violer une femme adulte
(Daniel Welzer-Lang, 1988, pp 65-67) ? L’inceste, un jeu,
le viol d’une femme adulte, rigolo ? Etranges confusions
…
Toujours
est-il que, si le recours aux « psys » semble évident,
celui à la Justice l’est moins : la première patronne de
Lydia lui suggère le « psy » pour aller mieux, pas la
plainte pénale.
Et
c’est aussi autour de l’axe « soin / Justice », mais
pour l’incesteur, que s’organise l’hésitation d’Aurélie alors
qu’elle a environ vingt ans, à la fin des années soixante-dix :
« Moi-Ca
t’était venu à l’idée comme ça, [inaudible] tu l’as ruminé longuement,
jusqu’à ?
Aurélie-Ah
oui oui, jusqu’à ce que je croie que la prescription était épuisée.
M-D’accord.
A-Parce
que dans ma tête j’avais une date. [passage inaudible] Mais
ce qu’y a aussi c’est que je me suis toujours dit qu’il était
malade, que c’était une maladie, [inaudible]
M-Et
du coup porter plainte, par rapport à lui, ça faisait ?
A-Ca
faisait heu, ben fallait plus le soigner que de l’emprisonner
quoi. »
« La violence
sexuelle ne relève [alors] plus du territoire du mal, mais de
celui de la santé » (Georges Vigarello, 1998, p. 280),
explique l’auteur en évoquant quant à lui un décret de 1996 qui
oblige les auteurs de violences sexuelles sur mineur/e/s à être
incarcéré(e)s dans des établissements permettant un suivi psychologique.
On peut, je pense, étendre cette remarque aux incesté/e/s lorsque
l’important pour elles est exclusivement de « se soigner »
du traumatisme, ou bien que … l’incesteur soit soigné, et non
de dénoncer le(s) coupable(s) pour le(s) faire sanctionner.
Pour autant,
la plupart des incestées avec qui j’ai eu des entretiens ont tenté
de porter plainte. Aurélie a été aiguillée par sa « psy »
lorsque toutes deux ont compris que l’incesteur avait abusé d’autres
personnes qu’elle :
« Aurélie-Ben,
si tu veux moi, déjà pour moi j’étais seule. Après, ben il allait
toucher … et puis ma psy elle me dit « il a pas des enfants
le bonhomme là ? », ben, je lui dis si. [inaudible]
Moi-Ouais,
ouais. Hmmhmm.
A-Et
elle me dit mais euh, les gens ils sont [inaudible], on devrait
être obligé de signaler, de faire un dépôt de plainte, quelque
chose, on peut pas, elle dit, c’est quand même un devoir, si
tout le monde fait ça euh, ben … C’est comme ça que j’ai réagi,
en fait. »
Mais dans le commissariat
« Aurélie-Tous
les bureaux étaient occupés, bon puis y’a fallu qu’on reste
dans l’entrée du commissariat, que je raconte ce que j’avais
à lui dire [inaudible]. C’est fou hein !
M-Ouais.
Et … ça c’est passé comment après ?
A-Eh
ben après elle me dit « ben écoutez euh, il faudrait que
vous alliez parler avec Monsieur machin parce que lui euh, il
s’occupe de ces affaires-là ». » [années 2000]
Aurélie n’est
jamais retournée là parler avec « Monsieur machin »,
dissuadée par cet accueil.
Agnès non plus
n’a jamais porté plainte, ses incesteurs étant tous décédés lorsque
les incestes lui reviennent en mémoire de façon douloureuse.
Quant à Paulette,
elle a été porter plainte pour sa fille. Et pour elle ? Elle
m’explique que l’agresseur étant mort, cela ne s’est pas posé.
Et pour le cousin ?
« Moi-Il
est encore bien vif, oui …
Paulette-C’était
quand même en 1950.(…)
M-[et à l’époque :] C’était déjà
y’a trop longtemps ?
P-Oui,
et puis de toute façon, ça pouvait pas se poser pour moi, parce
que j’étais toute seule. Comment voulais-tu que je fasse, comment
voulais-tu que ça me vienne à l’idée ?
(…)Y’aurait
fallu que je rencontre quelqu’un qui me dise « ben, tu
sais, ce que t’as vécu, c’est quand même pas normal, tu pourrais
peut être faire quelque chose », mais, hop.
(…)Non
je … mon prof de sciences nat’, quand j’étais en 4e,
aurait peut être pu faire ça. Parce que j’avais des, j’avais
des rapports vraiment très, très …
M-Hmmhmm
P-Oui,
on discutait beaucoup, mais … (silence, puis chuchoté) je pense
pas que ça se faisait, à l’époque, tu vois. (…)Pas pour des
trucs datant d’aussi loin dans le passé. Parce que quand j’étais
en 4e, quand j’étais en 4e, c’était, c’était
en … 1950. Ah ben non, c’était pas y’a si longtemps que ça.
Non c’est vrai, c’était pas très très vieux. Mais de toute façon,
comme il était mort, y’avait rien à faire.
M-Ouais,
d’accord.
P-Et
le cousin, aller porter plainte pour des attouchements, alors
là vraiment je pense que, on m’aurait dit mais c’est ridicule,
c’est risible. Je t’assure hein. »
Une différence
frappante avec les plus jeunes est que ces dernières ont effectivement
porté plainte. Mais peut-être une différence est-elle surtout
qu’elles, ont pu croiser des interlocuteurs/trices qui leur disent
« ben tu sais, ce que tu as vécu, c’est quand même pas normal,
tu pourrais peut-être faire quelque chose ».
Lydia porte ainsi
plainte 7 ans après sa majorité, car elle en a marre que sa famille
ne la croie pas quand elle explique que son père l’a violée, et
aussi parce que, participant à une association de victimes d’inceste,
elle se rend de plus en plus compte que les conséquences de l’inceste
dans sa vie, c’est grave, c’est important.
Danielle porte
plainte parce que lorsque son beau-père apprend les actes incestueux
de Tromosh, pour lui, c’est évident : il faut porter plainte.
« Moi-donc,
tu en as parlé à ta grand-mère, puis elle t’as invitée à en
parler à ta mère
D-Et
ma mère en a parlé à [mon beau-père] qui a immédiatement, immédiatement
appelé heu, ssss … parce qu’il avait, il connaissait une avocate,
qui était très bien (…) Enfin bon, il a, immédiatement lui c’était
heu, c’est pas possible ça peut pas, ça peut pas passer comme
ça. »
C’est d’ailleurs
le seul cas, parmi mes entretiens, où un membre de la famille
de l’incestée se positionne de cette façon. Il s’agit de plus
d’une plainte groupée : la grand-mère de Danielle informant
tout le reste de la famille, il s’avère qu’il y a d’autres incesté/e/s.
Presque toutes les victimes de cet incesteur se succèdent au même
commissariat de police pour déposer plainte.
« Danielle-
En fait, vu qu’il prenait la plainte de mes deux cousines qui
étaient encore mineures, il a pris ma plainte aussi mais c’était
un [inaudible] pour mineurs, comment on appelle ça ?
M-D’accord,
spécialisé quoi.
D-(…)
Et … j’ai lu ce qu’il avait écrit après, enfin, ce que j’avais
dit en fait. C’était, très, très, très bien, enfin, il a écrit
exactement ce que je lui ai dit (…). C’était très complet, (…)
enfin,
je, j’avais été impressionnée par la façon dont il avait réussi
à retranscrire tout ce que je lui avais dit, sans, sans le détourner,
sans … »
A la gendarmerie
où elle se rend, Lydia est également bien reçue, ce qui revêt
une importance particulière, qu’elle explique :
« Lydia-Donc
le lendemain j’y vais avec ma mère, et, voilà, je porte plainte
pour euh, pour viol et une femme flic m’a auditionnée pendant
4 heures. Ca a été superdur, mais bon elle a fait des pauses,
parce qu’elle voyait que c’était superdur. Elle m’a fait faire
des dessins des tables où j’avais été violée, des pièces où
étaient les lits et tout ça. Et au bout des 4 heures, elle m’a
dit une phrase que j’oublierai jamais c’est : « je
sais pas si ça peut vous aider mais moi je vous crois ».
Donc elle, au bout de 4 heures, me dit « je te crois »,
enfin « je vous crois », alors que ma famille il leur
a fallu 7 ans. Donc voilà, puis c’était pas n’importe qui c’était,
pour moi c’était la Justice, donc c’était très important. »
Ainsi, durant
les années 2000, en France, l’accueil dans les commissariats demeure
aléatoire, oscillant, un peu comme celui par les « psys »,
entre le pire et le meilleur. Pour autant, l’entretien avec un/e
policier/e n’est que la première étape d’une procédure en Justice,
et, au final, seul l’incesteur de Lydia, chauffeur routier au
chômage, sera condamné à plus de 10 ans de prison ferme en première
instance, puis sa peine sera divisée par deux en appel. La Juge
a tout fait, m’explique Lydia, pour obtenir encore plus d’aveux
de lui jusqu’à la fin du procès.
L’incesteur de
Danielle, en revanche, est condamné à 4 ans de prison avec sursis.
Danielle me rapporte que la Juge regrettait vivement qu’il lui
échappe du fait de la prescription de certains faits, dont ceux
touchant Danielle. Mais elle ne sait pas bien ce qui s’est passé,
car
« Danielle-Voilà
donc j’ai, signé ma plainte et, heu, je suis repartie à [ville],
parce que j’habitais à [ville], et à partir de là plus de nouvelles.
Du tout. De ce qui se passait. Y’a eu un procès, j’étais pas
au courant que le procès avait lieu, je sais pas ce qui s’est
passé, personne m’a tenue au courant
Moi-Hmm.
Alors que t’avais porté plainte. D’accord.
D-(…)
C’est tous les faits, pour moi c’étaient tous les faits qui
étaient avant 86 étaient prescrits. (…) Et après 86 y’a eu des
trucs et je sais que c’était noté dans ma plainte, donc y’a
quelque chose qui va pas. (…) y’a trois tonnes de trucs qu’étaient
pas prescrits je, je, je comprends pas. Et donc j’ai pas
été prévenue du procès, j’ai été prévenue du rendu du jugement,
(…) je suis venue pour mon anniversaire chez ma mère, en fait.
Et y’a ma grand-mère qui me dit « ah tiens le rendu du
jugement pour Tromosh c’est aujourd’hui ». Ah. D’accord.
M-Donc
ta grand-mère elle elle était au courant ?
D-Oui.
Oui oui. Mais je pense qu’elle devait croire que j’étais au
courant »
Elle a pensé ensuite
à demander l’accès aux minutes du procès, mais il s’est tenu dans
la ville de l’incesteur, et aller à cet endroit est impossible
pour elle : cela la rend malade.
Quant à Lydia,
qui depuis dix ans prenait des traitements antidépresseurs :
« Moi-Et
… en même temps, ces traitements t’as pu les arrêter après le
procès, est-ce que …
Lydia-Ouais.
Le procès y a joué pour beaucoup. D’avoir été reconnue victime
et lui coupable, et ça me fait mal de dire ça parce que, ben,
quand je vois toutes celles sur les forums
[internet],
ça me bouffe, ça me bouffe, et je m’en culpabilise de
me dire pourquoi moi j’ai eu de la chance et pas les autres.
M-Hmmhmm
L-Pourquoi
moi j’ai le droit à un procès qui s’est bien passé, j’ai le
droit à des aveux, j’ai réussi à le piéger machin et tout et,
quand je vois l’effet que ça a sur ma vie (…) »
Ainsi, le procès
et la condamnation ont des effets bien réels pour Lydia, mais
la culpabilité revient, sur le mode du « pourquoi moi et
pas aussi tou/te/s les autres ? ». Le fait d’obtenir
Justice est assimilé à de la « chance ». « Chance »
qui permet aussi ceci :
« Lydia-Le
procès a remis vraiment les choses à leur place même vis à vis
d’eux [les frères et sœurs et la mère de Lydia]. Vis à vis de
leur propre histoire, euh, qu’après chacun dira ce qu’il voudra,
mais ça a remis les choses à leur place. C’est que c’est lui
l’abuseur, c’est lui le méchant. »
En effet, « De
même que le passage au game confère à l’enfant la capacité
d’ajuster son comportement sur une règle qu’il dégage en faisant
la synthèse des perspectives des différents joueurs, de même le
processus de socialisation en général s’effectue sous la forme
d’une intériorisation de normes d’action produites par la généralisation
des attentes de tous les membres de la société. En apprenant à
généraliser en lui-même les attentes normatives d’un nombre toujours
plus grand de partenaires, au point de les ériger en normes sociales
d’action, le sujet acquiert la capacité abstraite de participer
aux rapports d’interaction de son environnement conformément aux
règles qui les régissent. Car ces normes intériorisées lui disent
à la fois quelles attentes il peut légitimement adresser aux autres
membres du groupe, et quelles obligations il est tenu de remplir
à leur égard. » (Axel Honneth, 2000, p. 95). L’action
de la Justice, sous la forme de la Cour d’Assise dont le Jury
représente symboliquement tou/te/s les membres de la société,
a ainsi pour effet de s’opposer à la socialisation incestueuse.
Ceci, en amenant un nombre plus grand de partenaires sur lesquels
s’ajuster, que ce n’était le cas avec ce « partenaire »
unique à la perspective unique et destructrice qu’était l’incesteur.
Cela induit une évolution des normes intériorisées par les membres
de la famille de Lydia.
En revanche,
quand il y a prescription, les incesté/e/s sont tout à fait officiellement
contraintes au silence. Eva Thomas relate cette découverte
qui est l’objet de son deuxième livre :
« Elle
vient de relire ce qu’on en disait dans la presse (…) « le
procès de la honte », « la mémoire violée »,
« le non droit à la parole ». (…) Le président a rappelé
chaque fois aux témoins : « vous chercherez autant
que faire se peut, dans votre déposition, à ne pas témoigner
sur la vérité des faits diffamatoires, puisque la preuve en
est interdite. » Il est interdit de parler publiquement
de faits prescrits non jugés.
C.
a parlé à la télévision des viols incestueux subis dans l’enfance,
elle en a parlé sans donner son nom, ni le lieu [mais à visage
découvert]. (…) Son père a porté plainte en diffamation et maintenant
C. est là, assise au banc des accusés, c’est elle la « prévenue »
et son père a le droit de l’attaquer et de demander des dommages
et intérêts.
L’avocat
de C. résume la situation : « le père vient demander
publiquement réparation, en honneur et en argent, des viols
qu’il a commis sur sa fille ».
Mais
cette phrase-là est aussi interdite, en principe. La vérité
est interdite de tribunal aujourd’hui. » (Eva
Thomas, 2004, pp 25-27).
Suite à ce procès
qui a eu lieu en juin 1989, et a suscité l’indignation, les délais
de prescription ont été allongés une première fois pour les viols
et agressions sexuelles sur mineur/e par ascendants ou personnes
ayant autorité.
Le problème de
fond subsiste néanmoins : tou/te/s les incesté/e/s pour lesquelles
il y a tout de même prescription aujourd’hui, comme Paulette,
Aurélie ou Danielle, sont exposées au même risque, si elles parlent
publiquement, tant que leur incesteur est en état de porter plainte.
Finalement, on
peut remarquer avec Axel Honneth que « il s’agit [là] des
modes de mépris personnel dont un sujet est victime lorsqu’il
se trouve structurellement exclu de certains droits au sein de
la société. [ici, celui de pouvoir, à minima, témoigner, faire
récit d’un crime subit] (…) l’expérience de la privation de droits
est typiquement liée à une perte de respect de soi, c’est à dire
à l’incapacité de s’envisager soi-même comme un partenaire d’interaction
susceptible de traiter d’égal à égal avec tous ses semblables »
(Axel Honneth, 2000, pp 163-164), or, « parce que l’idée
normative que chacun se fait de soi-même – de son « moi »,
dans la terminologie de Mead – dépend de la possibilité qu’il
a de toujours se voir confirmer dans l’autre, l’expérience du
mépris constitue une atteinte qui menace de ruiner l’identité
de la personne tout entière » (Axel Honneth, 2000, p. 161).
D’autre part,
ce problème de fond s’avère important aussi parce que c'est, précisément,
quand d'autres parlent des abus sexuels subis, que la plupart
des incestées que j'ai écoutées peuvent nommer ce qui leur
a été fait.Lydia lit, adolescente, le témoignage de Nathalie Schweighoffer,
violée par son père aux mêmes âges qu'elle, ce qui lui fait comprendre
que ce qu'elle subit s'appelle « être violée par son père ».
La fille de Paulette, entendant le témoignage d’Eva Thomas à la
télévision, explique à sa mère après des années de silence, que
l’histoire d’Eva, c’est aussi son histoire à elle. C’est ainsi
que Paulette prend contact avec SOS inceste, pour sa fille … et
en discutant avec les membres de l’association, intègre que le
« péché mortel » dont elle était coupable se nommait
en fait abus sexuel dont elle était victime, assimilable à un
inceste. C’est une émission de Delarue sur ce thème, qui permet
à Aurélie d’en parler à son frère cadet. Quant à Danielle, c’est
en 1996 qu’elle a 20 ans et parle, ce qui peut peut-être expliquer
le mot « pédophilie » mis par ses mère, grand-mère et
beau-père, sur les exactions de Mr Tromosh, mot repris par elle
pour nommer ces exactions : c’est en 1996, précisément, que
Marc Dutroux et la pédophilie sont sous le feu des projecteurs
médiatiques.
Pédophilie, viol
par le père, inceste : des mots prononcés dans l’espace public
via émission télévisée ou livre, qui permettent aux incestées
de « penser aux viols comme à des viols » (Dorothée
Dussy et Léonore Le Caisne, 2007, p. 17), et plus largement
aux abus sexuels comme à des abus sexuels. En revanche, la variété
des mots utilisés pour qualifier ces abus montre que l’assertion
selon laquelle « Tous [les enfants], victimes ou non, savent
que l’inceste est interdit » (Dorothée Dussy, Léonore
Le Caisne, 2007, p. 16, souligné par moi) est fausse aujourd’hui,
tout comme elle l’était lorsque Marie-Pierre Porchy constatait :
« dans le cadre de mon activité professionnelle, il m’est
arrivé de faire des interventions scolaires au titre de la prévention
de la délinquance. Certains établissements scolaires ont ainsi
souhaité que je sensibilise les enfants à la prévention des abus
sexuels. J’ai découvert, avec une certaine stupeur, que de nombreux
enfants ignoraient non seulement le terme même d’inceste, mais
également sa prohibition elle-même » (Marie-Pierre Porchy,
2003, p. 25). Bien sûr, si le mot n’est jamais prononcé,
comment peut-il être connu et pensé, au premier chef par les enfants
incesté/e/s à qui l’incesteur explique, comme à Danielle par exemple,
que leur relation, c’est un peu comme dans le film « les
oiseaux se cachent pour mourir », donc permis et tout à fait
normal ?
Mais
le témoignage public d’autres incesté/e/s, ou bien « parfois
un policier ou un juge qui, lors d’une allocution télévisée ou
dans un entretien publié, relate une affaire d’inceste, notifi[ant]
qu’il s’agit d’un crime (…) [ou encore] Par la légitimité de son
écoute, le psychanalyste. » (Dorothée Dussy et Léonore Le
Caisne, 2007, p. 18), s’ils permettent de penser aux abus
comme à des abus, permettent également, ensuite, de mettre au
jour la généalogie de l’inceste, comme cela a été le cas pour
Aurélie par exemple.
On se souvient
qu’Aurélie avait parlé à ses parents, à 8 ans, des violences sexuelles
qu’elle subissait de son demi-frère régulièrement, durant leurs
absences. Ce demi-frère a été corrigé à coups de ceinturon par
leur père, la mère restant sans réactions. L’affaire a été close
ainsi par les parents. Cet incesteur, quant à lui, a continué
ses agressions jusqu’à son départ de la maison.
Bien plus tard,
en 2002, suite à son début de psychothérapie, Aurélie recontacte
sa mère par téléphone. Elle apprend alors que sa mère avait été
incestée par un oncle paternel, mais
« Aurélie-[citant
sa mère parlant d’elle : ] « Et puis elle est pas
forte, parce que moi aussi je sais ce que c’est : j’ai
subi ça trois fois [inaudible] », puis elle avait été plus
forte que moi parce qu’elle elle était arrivée à garder …
M-Ah
ouais ! [ton surpris]
A-Ah
ouais, et que moi, j’étais faible »
Faible pour n’avoir
pas gardé le secret, la force étant ici de savoir se taire !
Quelle règle !
Stéphane La Branche
explique que « Les règles apprises dans des situations bien
précises [par exemple d’abus incestueux] et névrosées en viennent
à se généraliser et à se pérenniser. (…) Les règles internalisées
deviennent la façon unique de vivre, de ressentir, de percevoir
et de se comporter avec les autres. Ceci permet aux relations
de pouvoir [ici, à l’inceste] de se propager. » (Stéphane
La Branche, 2003, p. 32).
Voici la suite
de la mise au jour de cette propagation : en 2002 également,
un soir, Aurélie regarde une émission à la télé en compagnie de
son petit frère. C’est une émission de Delarue sur l’inceste.
A la fin, elle lui explique que ça lui est arrivé à elle aussi,
ce qui est montré à la télé, et demande à ce frère de ne pas le
répéter. Il lui répond alors que lui aussi a été abusé par ce
demi-frère :
« Aurélie-M’enfin
lui il dit « voilà, moi, j’ai subi des choses, mais quelque
part, j’ai pas été trop maltraité, hein. Il me dit, voilà, j’ai
fait ma vie »
Et
toujours avec Stéphane La Branche, je remarque ici que « La
dénégation se manifeste dans le silence que la victime s’applique
à elle-même, ce qu’elle s’empêche de penser. Elle nie la colère,
la peur et même les événements et leur importance. (…) [Mais]
lorsque l’enfant nie pour lui-même ce qui s’est passé au sein
de la famille, il commence à internaliser les règles de la dynamique
familiale induites par l’abus, et à les accepter comme étant les
siennes » (Stéphane La Branche, 2003, p. 29).
Aurélie
a moins bien réussi dans cette entreprise, c’est probablement
pour cela qu’elle passe pour la « faible », la « fragile
psychologiquement », la « malade » de la famille,
notamment auprès de sa petite sœur.
Lasse
de ce statut, justement, elle lui explique lors d’une conversation
téléphonique les incestes qu’elle a subis de leur demi-frère.
C’est à la suite de cette conversation que la petite sœur retrouve
ses souvenirs d’abus à elle …
Enfin, en 2006,
après une séance de psychogénéalogie, Aurélie ressent une colère
contre elle-même et contre sa mère qui la conduit à l’envoi d’une
lettre à cette mère, au demi-frère agresseur, et à sa grande sœur,
avec copie pour information à son petit frère et à sa petite soeur.
C’est alors que
la grande sœur confie à leur petit frère avoir été elle aussi
abusée…en lui demandant également le secret. Secret dont aura
vent Aurélie à l’occasion d’une conversation avec ce dernier,
car, me précise-t-elle, quand il a bu, il devient plus facilement
bavard.
Elle comprend
donc là que son demi-frère a abusé de toute la fratrie. Cela la
pousse à téléphoner à une des filles de ce demi-frère, qui a deux
filles et un garçon, tous majeurs. Sur le coup, cette dernière
ne lui répond rien. Mais le soir, elle craque, et va confier au
petit frère d’Aurélie que son père, le demi-frère d’Aurélie, l’a
abusée elle aussi.
On se souvient
alors qu’Aurélie avait pensé à porter plainte, autour de ses 21
ans. Mais qu’elle se disait à cette époque qu’il fallait plus
soigner son jeune incesteur que le punir (ni l’un ni l’autre n’a
de toute façon pu être tenté). Aujourd’hui, elle regrette ne pas
avoir porté plainte alors, quand elle voit le nombre de personnes
qu’il a abusé cependant qu’elle pensait être sa seule victime :
son opinion est que seule la police peut arrêter cela, sinon,
affirme-t-elle, cela va continuer sur des générations.
La nièce d’Aurélie
ne voulant pas porter plainte contre son incesteur, ce dernier
est toujours dans l’impunité. Aurélie étant de toute façon hors
délais pour porter plainte elle-même, conclut, crûment :
« Aurélie-Alors
faut attendre la chair fraîche. »
Quant à sa
situation vis à vis de sa mère, suite à cette dénonciation de
son incesteur dans sa famille, elle transparaît dans les attitudes
de cette dernière alors qu’elles sont au chevet de la petite sœur,
atteinte d’une maladie dont elle mourra peu après :
« Aurélie-Elle
a fait comme si j’étais une étrangère. (…) J’étais dans la chambre
d’hôpital, j’aurais été la voisine de ma sœur c’aurait [inaudible].
Je faisais plus partie de la famille. »
C’est ainsi que
lorsque la victime « persiste dans sa révélation et sa dénonciation,
[elle sera alors], et avec elle ceux qui la soutiennent, (…) vraisemblablement
sacrifiée ou rejetée, implicitement ou non : on oubliera
de lui rendre les clefs de la maison de campagne, on ne la conviera
plus aux réunions familiales, à moins qu’on refuse définitivement
de la revoir. » (Dorothée Dussy et Léonore Le Caisne, 2007,
p. 30).
L’histoire de
Lydia pourrait presque être la suite de celle-ci, à la différence
qu’Aurélie a fait au mieux pour dénoncer son demi-frère, et que
Lydia a porté plainte contre son père
« Lydia-je
vais revenir quelques années avant, heu, quand rien ne se savait,
je devais avoir 21, 22 ans, quelque chose comme ça. J’allais
dans sa famille à lui, notamment chez une de ses sœurs à lui,
donc une de mes tantes, et un jour je lui ai dit : « voilà
ce que ton frère m’a fait », elle m’a dit textuellement
« je te crois, il m’a fait la même chose quand j’étais
jeune ». (…)
M-Donc
elle elle a été abusée par son frère aîné ?
L-Voilà,
quand ils étaient jeunes. Sauf que elle me dit écoute, je croyais
que c’était normal, et elle m’a dit après j’ai rencontré mon
mari et après j’ai fait ma vie.
(…)
Et elle a ma mère au téléphone, et à un moment donné j’entends
ma mère crier « mais pourquoi tu l’as pas dit avant, ça
fait 7 ans que ma fille elle souffre ! », donc ma
tante venait d’avouer à ma mère, que ben elle avait été abusée
par lui quand elle était jeune (…) Moi lors de la plainte, je
me suis pas démontée(…), j’ai dit ben voilà ce que ma tante
m’a dit, elle l’a avoué à ma mère et à mon frère. Donc maintenant
il va sans dire que je suis personne non grata là-bas, vaut
mieux pas que j’aille foutre les pieds à [ville] parce que sinon
M-Y
compris auprès de ta tante ?
L-Surtout
auprès de ma tante ! Elle voulait pas que ça se sache,
donc, voilà. (…)
M-En
fait comment tu es devenue persona non grata pour elle, comment
ça s’est … ?
L-Ah
ben quand j’ai porté plainte contre son frère.
M-Et
… enfin, elle t’as dit reviens plus me voir ? Enfin ça
c’est passé comment ?
L-Ah
oui oui, bien sûr, bien sûr, c’est, t’aurais pas du faire ça,
euh, voilà, mes grands-parents [paternels], c’est (…) on n’est
plus tes grands-parents, enfin voilà quoi »
Cette tante a
quant à elle, lors du procès, nié avoir subi des abus incestueux,
et a finalement contribué à financer l’avocat de l’incesteur de
Lydia.
Ainsi, nous voyons
se dessiner à travers ces deux cas de figure, d’une part, l’existence
d’une véritable généalogie de l’inceste, connue partiellement
des incesté/e/s dès lors qu’elles ont commencé à parler dans leur
famille d’origine. D’autre part, le rôle clef du silence dans
la continuation des violences incestueuses, dans la continuation
de cette généalogie de l’inceste, et enfin, un véritable système
de sanctions interne à la famille. Là où la Justice ne
juge pas l’incesteur, la famille proche de l’incesteur, elle,
en revanche, sanctionne l’incesté/e qui a osé parler ou porter
plainte, et ce d’une des sanctions les plus sévères possibles :
l’ostracisation, le bannissement.
Dans le meilleur
des cas présent dans mon corpus, qui reste pourtant peu enviable,
l’incesteur est lui aussi mis à l’écart, du moins en certaines
occasions : c’est le cas dans la famille de Danielle. Ainsi,
lors du mariage de sa cousine Sandrine, postérieur au procès,
Danielle n’a pas été invitée. Son oncle dont les filles ont révélé
avoir été aussi abusées a failli ne pas être invité non plus.
Finalement, trois
personnes ne seront pas invitées à ce mariage : l’incesteur,
Danielle, et l’aîné de ses cinq cousins, celui qui avait parlé
à ses parents bien avant le procès (ces parents s’étaient alors
contentés de ne plus laisser leurs enfants seuls avec Mr Tromosh,
sans se soucier de savoir s’il existait d’autres victimes, ni
envisager de porter plainte). La mère de cette cousine, fille
de l’incesteur, a de plus soufflé à la mère de Danielle, lors
de ce mariage, un « j’espère que vous ne ferez pas de
scandale ».
Ainsi, sont renvoyé/e/s
dos à dos l’auteur du crime et celles de ses victimes qui ont
eu le courage de le dénoncer. Dos à dos ? En apparence seulement :
il faut préciser que cette fille de l’incesteur, ainsi que Sandrine,
sont restées en relation avec lui. Ceci cependant que les autres
enfants de l’incesteur, eux, ont à l’inverse déménagé à plusieurs
centaines de kilomètres de la ville où il réside … après avoir,
selon la grand-mère de Danielle, expliqué durant le procès qu’il
serait mauvais pour ses victimes (leurs enfants) que leur incesteur
aille vraiment en prison.
La généalogie
de l’inceste est d’ailleurs particulièrement impressionnante ici,
Mr Tromosh ayant abusé au moins dix enfants dans la famille. Pour
autant, elle montre aussi que le terme « généalogie de l’inceste »
est peut-être trop restrictif : dans la famille de Danielle,
il n’y a semble-t-il pas eu d’incestes auparavant. En revanche,
il y a eu de la violence intrafamiliale et au moins un abus sexuel
non entendu.
Violence du grand-père
sur la grand-mère maternelle de Danielle, ainsi que sur leurs
trois enfants (dont la mère de Danielle). En plus des coups, Danielle
me cite la répartition de l’espace dans ce foyer : son grand-père
s’était réservé pour lui seul une des deux pièces de 15m2
de l’appartement, qu’il fermait à double tour. Après la naissance
de leur dernier enfant, son épouse a dormi sur un matelas dans
la salle à manger, cependant que leurs trois enfants se partageaient
la pièce restante, minuscule (« 3m2 », m’explique
Danielle).
Abus sexuel
non entendu, enfin, celui de cette même grand-mère, enfant, par
un garçon de ferme : elle n’a pas été crue par sa mère quand
elle a tenté d’en parler. C’est d’ailleurs cette expérience qui
l’aide à croire Danielle d’emblée. Et c’est précisément lorsque
Danielle lui confie ce que lui faisait Mr Tromosh, que cette grand-mère
lui apprend ce qu’elle avait subi elle aussi jadis.
Enfin, Paulette
est la seule incestée de sa fratrie, ce qui semble faire exception
par rapport aux autres cas de figure relatés dans mes entretiens.
Mais Paulette n’y est pas pour rien : alors qu’elle rentrait
les vaches, elle prenait soin de faire en sorte que la fermière
s’occupe de sa sœur et de sa cousine, et terminait seule son travail,
dans l’étable où elle savait que l’attendait (et les aurait
attendu …) son abuseur. Ensuite, elle est effectivement la seule
dans la fratrie à avoir été incestée par son cousin, ce qui laisse
alors cours de sa part à des questionnements
culpabilisants autour du « pourquoi juste moi ? »
« Paulette-il
a du sentir, il a du comprendre, il a, il doit savoir quelque
part, ça doit se voir, à ma manière d’être, que je suis pas
pure, que je suis pas fraîche … il a du le comprendre, c’est
pour ça qu’il me tombe dessus, parce que, il s’en prend pas
à ma sœur, il s’en prend pas à sa sœur [il a une sœur] »
Elle me signale
par ailleurs, hors magnétophone, que sa mère lui a confié lors
de leur entretien l’existence d’autres abus dans sa famille, aux
générations antérieures. Puis, quand elle lui demande : « et
toi ? », cette dernière se contente de ne rien répondre,
et de se réfugier dans sa tasse de thé, ce qui coupe court au
dialogue sur ce sujet.
Quoiqu’il
en soit, l’histoire de Paulette montre comment les effets ravageurs
de la honte et de la culpabilité peuvent conduire à accepter de
subir, de se sacrifier. Et c’est précisément cette acceptation
des violences sur soi, ce sacrifice, pièce importante de la socialisation
incestueuse (« l’habitus » de Dorothée Dussy), qui permettent
que la violence et les abus continuent, bien couverts par le silence.
Silence
poussé à son extrémité, car si « Lorsque l’enfant demande
de l’aide, son discours et son expérience sont souvent niés par
la famille immédiate qui évite de faire face à la situation. »
(Stéphane La Branche, 2003, p. 28), l’enfant devenu adulte
n’en arrive-t-il pas à nier, tout comme son entourage, son besoin
d’aide, son expérience d’abus, à éviter ainsi de faire face à
la situation ? Que l’on songe aux « c’est pas grave »
(Danielle), « mon histoire n’est rien à côté de … »
(Paulette), aux « je croyais que c’était normal » (tante
de Lydia), « j’ai pas été trop maltraité, j’ai fait ma vie »
(frère cadet d’Aurélie), etc. Ainsi se continue, des décennies
après, et avec leur concours, la logique destructrice des personnes
initiée par l’abus sexuel.
Conclusion
Au cours de ce
mémoire, nous avons vu comment l’inceste ne correspond que rarement
au schéma de l’événement surgissant brutalement de l’extérieur,
dans la vie des incesté/e/s (comme une effraction de domicile
par exemple). Nous avons vu comment au contraire, il est préparé,
construit par l’incesteur au quotidien, et s’inscrit dans une
stratégie plus globale de contrôle, de pouvoir, soit de l’incesteur,
soit d’une personne qui le soutient de fait et fait corps avec
lui (mère d’Aurélie par exemple).
Souvent, les abus
sexuels y sont une des faces d’un iceberg plus vaste, qui touche
tous les aspects de la vie familiale : l’argent et son utilisation,
les relations dans le foyer, en constituent des aspects importants.
En fait, l’inceste apparaît non comme un désordre, mais comme
un système, ou pour reprendre l’expression de Dorothée Dussy,
un « ordre social » : il n’est donc pas simplement
une relation abusive entre une victime et un coupable, mais aussi
un système relationnel entre tou/te/s les membres de l’entourage
familial. Notamment, ressort la position des mères, seul recours
souvent pensé par les incestées dans mon corpus.
Les comparaisons
avec la dictature ou le système tortionnaire associé, et pour
ce dernier dans ses développements les plus « modernes » :
la torture sans traces (« torture blanche » - Sironi,
1999), permettent par ailleurs de situer l’inceste dans les pratiques
de mise sous terreur et de démolition utilisant la violence sur
le sexe (comme la gégène), plutôt que comme une pratique sexuelle
déviante par exemple d’un incesteur qui agirait ainsi par « confusion »
entre sa femme et ses filles ou sous l’emprise de quelque autre
problème sexuel expliquant ses actes sidérants.
Mais ces comparaisons
ne permettent néanmoins pas de penser la violence « at home »,
au foyer. En ce sens, l’étude et la comparaison avec la famille
esclavagiste créée au Brésil par des européen/ne/s, et ayant existé
jusqu’à la fin du 19e siècle, peut plus probablement
permettre de commencer à penser cette violence spécifique.
L’inceste et la
violence intra familiale souvent concomitante ont une histoire
intergénérationnelle, une généalogie, et constituent une socialisation
à ne rien valoir, à se détruire, à accepter d’être détruit/e voire
à participer à, ou devenir complice de la destruction d’autres
personnes. Il se transmet par le silence, et celles/ceux qui s’obstinent
à refuser de maintenir ce silence se voient sanctionné/e/s (ostracisation)
par la famille de l’incesteur.
Les dégâts les
plus notoires de l’inceste semblent se situer dans les possibilités
de relations de couple, souvent spontanément subies par devoir
suite à la socialisation incestueuse (« le rendre heureux »,
« tenir le coup », etc). Mais l’impact de l’inceste touche
aussi le rapport au travail, ainsi que beaucoup d’aspects de la
vie quotidienne que je n’ai pas développés ici. Cet impact peut
être très différé dans le temps. L’inceste est donc un crime qui
n’est jamais archivable, et même des décennies s’étant écoulées,
il imprègne fréquemment toute l’existence des incesté/e/s, dans
ses moindres replis ... en silence.
Pour autant, le
silence sur l’inceste ne se limite pas aux familles incestueuses.
Ainsi, certain/e/s psychothérapeutes y participent, en évitant
le sujet alors même que les incestées l’abordent. D’autres psychothérapeutes
mettent en doute l’existence même de l’inceste : ici, il
ne s’agit pas de soupçon sur l’ampleur du traumatisme comme cela
a été étudié par Didier Fassin et Richard Rechtman par exemple,
mais de mise en doute des faits relatés par l’incestée.
Pour autant, le/la
psychothérapeute peut aussi avoir un rôle crucial dans le dévoilement
des différents incestes dans la famille … s’il/elle entend (cas
d’Aurélie).
Les incestées
ont pour certaines des difficultés avec la thérapie telle qu’elle
est pensée : l’argent, le coût, peut constituer un obstacle,
comme un piège qui se referme, l’incestée pensant comme l’incesteur
le lui a appris « ne pas mériter » cette dépense précise,
et n’osant pas discuter pour autant les tarifs.
Par ailleurs,
il existe une hiérarchie des abus à laquelle les incestées adhèrent
souvent. Hiérarchie qui étrangement aide beaucoup d’entre elles
à continuer à rester dans la case « ce qui m’est arrivé n’est
pas grave ».
Hiérarchie viol/autres
violences sexuelles. Hiérarchie selon le lien de parenté avec
l’incesteur (différence de génération ou non, famille par le sang
ou non, père ou autre incesteur). Hiérarchie inceste/hors inceste
parfois (Paulette), cette dernière démarcation ayant des frontières
aux définitions diverses et contradictoires entre elles dans les
associations de victimes, et étant entendue à l’inverse dans un
sens parfois très restrictif par des incestées ou leurs proches.
Cette hiérarchisation
des abus est reprise par la Justice, alors que de surcroît l’inceste
n’existe pas dans les textes pénaux et civils français (ce qui
évite il est vrai la difficile question d’en construire une définition
consensuelle et adaptée).
De plus, telle
qu’elle est conduite aujourd'hui, cette Justice ne permet qu’à
un nombre faible d’incesté/e/s d’obtenir reconnaissance. Ses délais
pour déposer plainte ne sont pas adaptés à la temporalité du crime
incestueux. L’accueil reste très disparate, la minimisation du
crime (était-ce un jeu ?), voire la culpabilisation de sa
victime (cette enfant de 11 ans était-elle aguicheuse ?),
s’ils ne font plus l’unanimité, restent néanmoins bien vivaces.
C’est ainsi que
la majorité des incesté/e/s sont renvoyé/e/s au silence, au non
lieu, au sans suite, qui laisse intacts tous les droits et obligations
familiaux (y compris les droits de visite de l’incesteur sur les
futurs enfants de ses victimes …). Comme si de rien n’était. Ainsi,
la mascarade familiale peut continuer, conforter tout/e un/e chacun/e
dans l’idée que l’inceste, ce n’est pas si grave que cela, finalement,
et la famille a champ libre pour sanctionner d’ostracisme les
personnes qui ont fait scandale pour « si peu ».
Si bien qu’en
fait, les possibilités de reconnaissance pour les incesté/e/s
dans la société française d’aujourd’hui restent précaires, tributaires
de la rencontre avec un homme (ou une femme) patient(e), de l’obtention
d’un travail permettant une reconnaissance de ses qualités, d’un/e
psychothérapeute qui saura entendre, ou encore de ce que Lydia
appelle la « chance » en Justice.
Cela ne peut
d’ailleurs qu’interroger sur les représentations et connaissances
de l’inceste qu’ont les interlocuteurs/trices clefs des incesté/e/s :
les psychothérapeutes et personnels judiciaires notamment
[22] . Il est également possible d’interroger les rôles
des mères : pour ma part, j’ai eu accès à des filles de mères
généralement non protectrices (voire ostensiblement complices),
alors que les associations d’aide aux enfants maltraités ont à
l’inverse accès uniquement aux familles où il existe un parent
protecteur (souvent la mère). Il m’est alors signalé les difficultés
rencontrées par ces mères lorsqu’elles ont à divorcer d’un incesteur
pour protéger leur enfant : les mises en cause de la parole
de la mère, soupçonnée de manipuler son enfant à la fin d’en obtenir
la garde exclusive, ne semblent pas rares.
Autre limite de
ce travail : je n’ai pas eu d’entretiens avec des hommes
incestés, ce qui pourrait être intéressant pour voir les différences
et similitudes, les trajectoires de vie personnelles, professionnelles
et familiales des hommes et des femmes étant très différenciées
dans l’ensemble de la population en France.
Enfin, une dernière
limite, déjà nommée, est le fait d’avoir eu un entretien avec
une personne par famille, toujours celle qui a parlé/dénoncé l’inceste
en premier d’ailleurs, ce qui ne permet pas de varier les points
de vue comme a pu le faire par exemple Oscar Lewis dans Les
enfants de Sanchez.
A l’exception
de cette dernière limite, plus difficile à contourner, voilà autant
de pistes possibles pour une poursuite de cette recherche en master
2.
Je pense privilégier
celle de l’étude des représentations de l’inceste existantes chez
les professionnel/le/s ayant affaire aux victimes d’inceste (anciennes
ou encore enfants), et la mise en regard avec l’ordre incestueux
tel qu’il peut être pensé à l’issue de mes entretiens avec des
incesté/e/s
[23] .